Programme économique : Le Pen/Macron, les faux jumeaux du patronat | Nicolas Framont
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Les efforts conjugués de millions de citoyens, d'activistes et d'électeurs n'y auront rien fait. Le second tour programmé depuis cinq ans, parce qu'il y avait intérêt, aura réussi à s'imposer en cette année 2022. Une fois de plus, Emmanuel Macron contre Marine Le Pen. La différence, c'est que cette fois-ci, Emmanuel Macron a un bilan, un lourd bilan contre lui. Et on peut imaginer que le réflexe du vote barrage sera moins évident à provoquer. Il y a aussi le fait que Marine Le Pen fait campagne, notamment en vue de ce second tour, sur le thème du pouvoir d'achat. Elle se présente comme une aspirante présidente compassionnelle qui aime les Français et qui voudrait qu'on l'aime.
Mais au-delà de la com', de quoi la proposition politique de Marine Le Pen est-elle le nom ? En quoi diffère-t-elle de celle d'Emmanuel Macron ? Est-ce parce qu'elle est de manière impossible à nier, soutenue par une large frange des classes populaires, qu'elle a vraiment la fibre sociale ? De toutes ces questions, je parlerai avec Nicolas Framont. Nicolas Framont est le rédacteur en chef de Frustration Magazine, un média indépendant en libre accès, que je vous conseille de visiter, auquel vous devez vous abonner en guise de soutien. Il est aussi chroniqueur pour le Média TV. Salut Nicolas.
Salut.
Alors, à Frustration, vous avez publié peu avant le premier tour de la présidentielle, un article intitulé « Comment Le Pen compte nous faire morfler en 4 points et en 8 minutes », un article qui s'apesantit sur la réalité du programme économique et social de la candidate du Rassemblement National. On va en parler abondamment, mais je voudrais que d'entrée de jeu, on évoque un article plus récent, publié après le premier tour, intitulé « Et maintenant, on fait quoi ? ». Dans cet article, vous expliquez que le second tour, ce sera sans vous et aussi qu'Emmanuel Macron a réussi son coup. Pourquoi sans vous ? Et quelles sont les sources et les racines de cette analyse ?
Pourquoi sans nous ? Alors déjà, précisons que le réflexe de refuser le vote barrage, tiens, vous fait que c'est en fait une injonction qui est très dépolitisante, qui est très désespérante. Et le fait que ce soit un réflexe pour la plupart, pour un certain nombre de personnalités politiques, notamment à gauche, on dit long sur la façon dont ce scénario était attendu et verrouille notre vie politique et crée énormément de désespoir. Donc pour nous, le vote barrage ne doit pas être un vote réflexe, ça doit être quelque chose de réfléchi.
Donc on reste ouvert, bien sûr, en fait, aux avis exprimés par les uns et les autres, à l'analyse de la situation, à la façon dont les choses ont bougé pendant ces 15 jours. Voilà, l'abstention, ce n'est pas une position de principe, c'est une réponse dans un contexte donné, à savoir s'il vaut mieux participer au jeu au risque de le cautionner ou ne pas y participer au risque qu'il vous échappe. C'est ça le dilemme qui est face à tous les gens qui n'approuvent pas le second tour Le Pen-Macron, qui ne se retrouvent dans aucun des deux candidats et qui sont la majorité des Français.
Parce que si on additionne les suffrages exprimés pour Le Pen et pour Macron, on a à peu près 36% des gens, en réalité, qui ont voulu ce duel. Les autres ne l'ont pas voulu. Donc en fait, les deux tiers des gens subissent la situation et maintenant, ils doivent se positionner. Donc le mieux pour ça, c'est qu'ils le fassent en analysant la situation et pas en répondant à des injonctions morales ou culpabilisantes. Pourquoi tu parles d'injonctions culpabilisantes ? En fait, nous, on s'attend à ce qu'il se rejoue, ce qui s'est joué déjà pendant l'entre-deux-tours 2017, puisque là, c'est une scène qu'on rejoue tous ensemble pour la deuxième fois.
Cette scène, c'est donc de dire, tout sauf Marine Le Pen, donc votez pour Emmanuel Macron, faites ce que vous voulez, mais votez Macron, nous disait Libération. Et déjà, en 2017, c'était sous la forme d'injonctions, puisque les potentiels abstentionnistes ont été traités comme des irresponsables, des gens qui voulaient faire couler la République, les libertés publiques, etc. Mais ce qui s'est passé derrière, c'est que le quinquennat d'Emmanuel Macron n'a pas du tout été placé sous le signe des libertés publiques, du respect de l'État de droit et de la démocratie.
Bien au contraire, on a eu un président très autoritaire, qui a porté atteinte aux libertés continuellement, qui a empêché et qui a clairement fait régresser le droit de manifester. Ça, c'est la Ligue des droits de l'homme qui le dit, ce n'est pas moi. Et donc, l'idée selon laquelle, en votant Macron, on pouvait préserver nos libertés est quand même assez erronée. En tout cas, les faits l'ont montré. Après, il n'en demeure pas moins qu'il est faux de mettre les deux sur un plan d'équivalence. On en reparlera, j'imagine, mais sur le plan économique et social, il faut préciser que Macron, Le Pen, c'est exactement la même chose.
Ce sont des programmes économiques qui répondent aux intérêts des classes dominantes et aux injonctions du MEDEF. Mais sur le plan des libertés publiques, eh bien non, Le Pen, c'est pire. Parce qu'on peut toujours faire pire. C'est ça qui est terrible en France. C'est ça qui est terrible avec la Sacre République. C'est que le gagnant prend tout. Et la gagnante prendra tout et pourra faire ce qu'elle veut. Et ce qu'elle voudra conduira à l'instauration d'un climat de terreur anti-musulmans, notamment, et anti-toutes ces personnes qui ne sont pas capables de prouver leur appartenance à la France de souche sur plusieurs générations. C'est vers ça qu'on se dirige si Marine Le Pen passe.
Donc, effectivement, le dilemme, il est très important. Et pour moi, il ne peut pas se régler sur la base de quelques slogans.
Pour revenir au programme de Marine Le Pen, vous décortiquez notamment dans Frustration, les points sur le pouvoir d'achat, ou ce que vous appelez le pouvoir de vivre, pour démonter la thèse d'une candidate à la fibre sociale. Est-ce qu'on peut revenir largement sur ces points de programme-là ?
Oui, ce qui est important de préciser d'abord, c'est qu'avant le premier tour, de nombreux médias, notamment parmi les médias mainstream, qui se possédaient par des milliardaires, ont fait croire que Marine Le Pen était une sorte de nouvelle candidate sociale. De façon aussi à concurrencer la candidature de Jean-Luc Mélenchon, qui était la plus décriée par les médias. Et maintenant, il nous propose un tout autre son de cloche.
Maintenant qu'on est dans la situation qui, en réalité, a été souhaitée par nombre d'oligarques, c'est-à-dire le duel Le Pen-Macron, c'est de nous dire que Marine Le Pen est une candidate dont le programme est anti-républicain, attentatoire à nos libertés, et très dangereux pour la vie collective. Ce qui est vrai. N'empêche que ce n'est pas le discours qui a été tenu avant le premier tour. Et pourtant, le programme de Marine Le Pen, si on allait le regarder de plus près, tel qu'il a été décrit par elle-même, sur son site internet, lors de son émission de chiffrage, ce n'est pas un programme social.
Ce n'est pas un programme social, parce que si on regarde les mesures qui concernent le pouvoir d'achat, comme tu disais, nous, à cette frustration, on préfère dire pouvoir de vivre, parce que le pouvoir d'achat donne l'idée que c'est le pouvoir d'acheter des choses presque pour se faire plaisir, alors qu'en réalité, quand on parle du pouvoir d'achat, on parle en réalité du pouvoir de vivre ou de survivre, c'est-à-dire de pouvoir se loger, de pouvoir manger, de pouvoir acheter des produits d'hygiène, ce que de nombreux Français ont du mal à faire, en réalité, depuis le mois de janvier. C'était déjà le cas avant, mais ça s'est beaucoup accentué. Alors, que propose Marine Le Pen ?
En fait, elle propose la même chose que la plupart des autres candidats de droite ou les candidats bourgeois. Elle ne propose pas d'augmenter le SMIC. Elle ne propose pas d'augmenter les salaires d'une façon générale. Elle propose de créer des augmentations du salaire net en réduisant le brut, c'est-à-dire, en réalité, de supprimer un certain nombre de cotisations sociales de façon à ce que notre net soit plus important. Ce genre de mesures, c'est aussi ce qui est proposé par Emmanuel Macron. Là-dessus, ils sont tout à fait raccords. Et c'est aussi ce qui a été proposé par Valérie Pécresse.
Donc, ça consiste à dire, voilà, les entreprises paieront moins de cotisations, les salariés paieront moins de cotisations, et par conséquent, le salaire net sera plus important. Pas de beaucoup, mais ce sera toujours ça de prix. Or, ce genre de mesures, il faut le dire et le répéter, quand votre salaire net augmente parce que moins de cotisations sont payées par vous ou votre employeur, eh bien, vous allez devoir le repayer en tant que contribuable, puisque forcément, le manque à gagner pour la sécurité sociale sera compensé par l'État et le budget de l'État est financé par nos impôts, à commencer par la TVA.
Et évidemment, l'impôt sur le revenu et en ce qui concerne surtout les finances sociales, les finances de la sécurité sociale, par la CSG. C'est pour ça que la contribution sociale généralisée ne fait qu'augmenter, a beaucoup augmenté sous Macron et elle a pesé notamment sur les retraités. Donc, c'est ça qui se passera avec Marine Le Pen, c'est-à-dire qu'éventuellement, on aura une petite augmentation du net, pas de beaucoup, et par contre, on aura tous des grosses augmentations de la CSG. Donc ça, c'est une des premières entourloupes. On peut en noter…
Une sorte de vase communiquant, de pratique des vases communiquants. Exactement. Ce qu'on gagne d'un côté,
on le perd de l'autre. C'est ça, les mesures de pouvoir de vivre qui, en fait, sont liées à la baisse des cotisations sociales. Surtout, ce sont des mesures indolores pour le patronat, indolores pour les actionnaires. C'est en ça que le programme de Marine Le Pen n'est pas du tout social, parce que si vous regardez, il n'y a aucun moment où elle touche au pactole accumulé par les grandes fortunes de ce pays et par le patronat. En fait, elle ne touche pas du tout aux intérêts du capital. Donc, elle ne fait pas du tout de répartition des richesses. Donc, je ne vois pas du tout dans quelle mesure elle serait une candidate sociale.
Et pire, en fait, il y a un certain nombre de mesures dans le programme de Marine Le Pen qui ne vont avantager que les 10 % les plus riches, voire les 1 %. Marine Le Pen, c'est quelqu'un qui veut exonérer encore plus ses droits de succession, qui veut exonérer d'impôts les donations de grands-parents à petits-enfants, qui est vraiment un processus qui concerne très peu d'entre nous. Elle veut exonérer d'impôts sur le revenu les jeunes de moins de 30 ans. Mais les jeunes de moins de 30 ans qui payent beaucoup d'impôts sur le revenu, ce ne sont pas la plupart des gens, ce ne sont pas les classes avorieuses, ce sont plutôt les enfants de la bourgeoisie.
Elle veut certes restaurer l'impôt sur la fortune financière, mais elle veut mettre fin à l'impôt sur la fortune immobilière. Donc là, c'est complètement neutre pour les grandes fortunes. C'est-à-dire plutôt que…
En gros, elle fait l'inverse de ce que faisait Emmanuel Macron, mais sans restaurer l'ISF, c'est-à-dire Macron a taxé la fortune immobilière, elle, elle veut détaxer la fortune immobilière, Macron a détaxé les avoirs financiers, elle veut les retaxer. Mais disons que les riches, en réalité, ont à la fois une fortune immobilière et une fortune mobilière.
Exactement, c'est ça qui se passe. C'est-à-dire qu'en gros, Marine Le Pen, elle veut exonérer d'impôts les multipropriétaires, comme si c'était ça la priorité, comme si la rente immobilière dans ce pays, ce n'était pas une des sources d'accumulation de richesses parmi les plus scandaleuses. Donc en réalité, le programme de Marine Le Pen, c'est ça, ce n'est pas du tout quelque chose qui s'attaque au capital, ce n'est pas du tout quelque chose qui s'attaque aux fortunes. Et donc dire que c'est un programme social, en fait, je ne sais pas sur quoi on se base, puisqu'en la mesure, il n'est pas plus social que naît le programme de Macron.
Donc par exemple, l'idée de se dire oui, mais on aurait d'un côté une candidate qui attaque les libertés publiques et qui fait la guerre aux musulmans, mais qui par ailleurs va faire du bien au prolétariat et de l'autre l'inverse, c'est entièrement faux. Marine Le Pen, c'est la guerre sociale plus la guerre raciale.
Justement, en fait, elle parle aussi d'une baisse de la TVA sur un certain nombre de produits de première nécessité, ce qui parle beaucoup aux classes populaires à ce moment où l'inflation atteint des niveaux records. En quoi cette baisse de la TVA diffère de la mesure annoncée par Jean-Luc Mélenchon, mais qui n'aura jamais l'occasion de mettre en œuvre sur le blocage des prix ?
Alors, c'est très différent puisque quand on baisse la TVA, c'est l'État qui se sacrifie, c'est l'État qui engrange moins de recettes. Et donc finalement, c'est le contribuable qui paye lui-même le fait d'aborder les produits de façon de pouvoir acheter des produits moins chers. Mais en ce qui concerne le blocage des prix, la démarche était très différente. C'était de faire passer à la caisse les grandes entreprises qui profitent de ces prises élevées. C'est notamment le cas dans le secteur de l'énergie. L'idée, c'est quand même de faire passer à la caisse Total ou Shell, qui sont des groupes multinationaux dont les actionnaires s'en mettent plein les poches.
Avec Marine Le Pen, en s'attaquant uniquement à la TVA, elle nous fait payer nous-mêmes pour avoir des sources d'énergie moins chères, mais elle ne fait pas payer ceux qui en bénéficient. Donc, la logique, elle est en fait très différente. La logique, c'est toujours qui paye. C'est ça qu'il faut se demander quand on regarde un programme et qui paye la baisse de la TVA ? Eh bien, ce sera nous.
Quelque part, les cadeaux, les petits cadeaux qu'elles pourraient faire aux Français seront remboursés par eux-mêmes via un certain nombre de mécanismes de vastes communiquants comme la CSG et puis la dette publique qui sera créée par justement la baisse de la TVA qui sont finalement des cadeaux aux grandes entreprises qui vendent des produits comme l'énergie. Mais tu estimes qu'aussi une variable d'ajustement du programme de Marine Le Pen, c'est la lutte contre les étrangers et ce qui ressemble aux étrangers, c'est-à-dire en fait l'impossibilité de l'agrégation d'une sorte de bloc populaire par la division. C'est un peu ce que vous dites. Oui, c'est ce qu'on dit depuis le début,
depuis qu'on a créé la frustration, c'est que le discours, les discours de Marine Le Pen et les discours de l'extrême droite, ce sont des discours de division qui empêchent effectivement l'émergence du bloc, alors l'expression bloc populaire existe, ou tout simplement de l'unité de la classe laborieuse puisqu'en fait, on le voit, c'est le cas électoralement, électoralement, si la classe laborieuse ne parvient pas à faire émerger ses candidats, c'est parce qu'en fait elle est toujours divisée entre un vote de gauche et de plus en plus radical et tant mieux, et un vote d'extrême droite. Donc déjà, ça se traduit électoralement, mais ça se traduit aussi je pense au quotidien.
Le discours d'extrême droite, c'est un discours qui stigmatise les étrangers, les Français d'origine étrangère, mais aussi, pas que ça, les pauvres, les dits assistés. Il faut savoir que le programme de Marine Le Pen, c'est un programme qui ne comporte pas une seule mesure pour soulager le fardeau des plus pauvres, pour soulager les allocataires du RSA, pour soulager les bénéficiaires de l'assurance chômage qui ont été durement éprouvés par le quinquennat d'Emmanuel Macron. Donc ces gens-là, elles n'en parlent jamais, pourtant, elles constituent toute une partie de la population. Non, elle, sa stratégie... Toute une partie de la population et de son électorat. Oui, exactement.
C'est pour ça que c'est difficile de comprendre en quoi Marine Le Pen peut être une candidate sociale. C'est aussi difficile de comprendre, mais ça, c'est encore une autre question, pourquoi elle attire à ce point les franges les plus précaires des classes laborieuses, parce qu'en réalité, elle n'a aucune idée et aucune envie de leur sortir la tête de l'eau.
Justement, peut-être que ces classes laborieuses se disent qu'elle va déshabiller Pierre pour habiller Paul, c'est-à-dire qu'elle va donner la priorité aux Français les plus modestes par rapport à une sorte de globalisation. Je pense qu'en fait, elle bénéficie
d'une sorte de micmac idéologique dit souverainiste qui consiste à penser que le problème de la société française vient de l'extérieur, vient des grandes multinationales étrangères, vient de la concurrence de la main-d'œuvre étrangère, vient de l'immigration, alors que, en fait, le problème de la société française vient principalement de la France, le problème de la société française vient du patronat français bien chez nous. Nos entreprises sont encore contrôlées par un bon patronat français qui exploite, qui délocalise, qui met en concurrence effectivement avec la main-d'œuvre étrangère, qui met en concurrence les travailleurs entre eux.
Donc, notre problème, il est lié à notre propre, notre propre bourgeoisie. Et en fait, le discours de Marine Le Pen, c'est en fait un discours qui encourage à s'en prendre à plus petit que soi, à plus faible que soi. Et donc, je comprends que ça puisse fonctionner parce que c'est un discours, on peut dire, de facilité. Par moment, pour beaucoup de gens, la bourgeoisie, ça semble être un ensemble tellement soudé, tellement fort, tellement puissant. Les théories complotistes ont aussi contribué à ça, c'est-à-dire qu'on se dit, bon ben, ceux qui nous dirigent de toute façon sont atteignables, de toute façon, on obtiendra toujours ce qu'ils voudront.
Alors, effectivement, notre marge de manœuvre, c'est peut-être de régler nos comptes entre nous, c'est peut-être de faire en sorte que celui qui vit avec le RSA, la personne en couple qui ne déclare pas qu'elle est en couple pour gagner plus de RSA, ce qui me semble être aussi une façon de pouvoir vivre décemment, eh bien, c'est elle la responsable, le travailleur au noir immigré qui est pourtant exploité dans un restaurant, eh bien, c'est peut-être lui qui vole le travail.
J'imagine que ça peut procéder de ça, c'est-à-dire que Marine Le Pen nous offre des choses sur lesquelles on aurait une illusion de contrôle en tant que Français blanc, alors qu'en réalité, on n'en a pas et surtout, ce n'est pas ça le problème.
On a parlé du contenu de cet article que j'invite tout le monde à lire sur Marine Le Pen, comment Le Pen compte nous faire morfler en 4 points et en 8 minutes. Vous avez aussi fait un papier, donc, dont je l'ai déjà dit, dont le titre c'est « Et maintenant ? » Alors, « Et maintenant ? » qu'est-ce qu'on fait ? Vous refusez de jouer au castor et de faire barrage de votre corps contre Marine Le Pen parce que finalement, vous évoquez deux fléaux qui s'entretiennent et qui se légitiment mutuellement. Mais qu'est-ce qu'on fait ? Qu'est-ce que vous allez faire ? Qu'est-ce qu'il faut faire ?
Oui, alors déjà, politiquement. Politiquement, nous, on a insisté sur un certain nombre de bons signes. Le score de Jean-Luc Mélenchon en est un, c'est-à-dire que pour la première fois depuis plus de 30 ans, toute une partie de la population se retrouve ensemble sur un programme de transition écologique. Ça, c'est quand même une première historique, ça ne s'est jamais vu. Et puis, deuxième chose, un programme qui est très loin du cadre néolibéral qu'on a connu depuis 30 ans qui n'est pas en rupture totale avec le capitalisme mais qui est en rupture partielle avec le capitalisme. Et donc, ça, c'est du jamais vu dans l'histoire contemporaine, en fait.
Donc, ça, c'est une première très bonne nouvelle. Ça veut dire que des gens ont été capables de se retrouver sur ce pari, sur cette envie de changement. Donc, en fait, la question, c'est comment on conserve ça ? Pour moi, c'est ça la question prioritaire qu'on doit se poser. C'est comment on conserve ça et puis, bien sûr, comment on fait mieux. Donc, pour ça, il faut déjà solidifier ce qu'on a acquis, c'est-à-dire cette part significative de la population. Voilà, c'est en gros 20% de la population qui sont d'accord pour changer une grande partie du système économique et de mettre en place des mesures écologistes.
Donc, ça, c'est une première chose et peut-être que ça le lit avec la première partie de ta question que je ne veux pas éluder. C'est que du coup, moi, je crois que le génie de cette histoire de second tour, c'est que les conflits que cela va créer, que cela crée déjà, contribuent à, en fait, déjà disloquer ce bloc à peine constitué avec le premier tour. Et ça, finalement, c'est tout bénéfice pour la bourgeoisie, c'est tout bénéfice pour l'extrême droite que ce bloc-là des classes laborieuses qui ont envie de changement se délitent autour de cette question ponctuelle et néanmoins, évidemment, très vive du second tour, pour eux, c'est une très bonne nouvelle.
C'est pour ça qu'il faut faire très attention dans cette période et c'est pour ça que je parlais d'éviter les injonctions, d'éviter les leçons de morale, etc. Parce que je pense que ça n'aboutit qu'à diviser le groupe. En plus,
pour renforcer ce que tu as dit, quand, par exemple, vous voyez Antoine Boudinet qui est un mutilé des Gilets jaunes qui dit qu'il ne va pas aller voter pour Emmanuel Macron, effectivement, vous n'avez rien à lui dire. Les leçons de morale sont aussi proportionnelles aux souffrances qu'on a ressenties ou bien qu'on a pu vivre pendant cette période. C'est-à-dire, ça peut aussi, dès lors que ces leçons sont exprimées sur la place publique, ça peut toucher des souffrances et du ressentiment et faire plus de mal que de bien. C'était juste pour rajouter à ce que tu as dit.
Je suis bien d'accord avec toi. Je pense qu'il ne faut pas oublier que le vote, c'est aussi un acte individuel, qu'on vote aussi pour soi, par rapport à soi. On n'est pas que dans des grands calculs universels, etc. Comment dire ? J'ai l'impression qu'actuellement, il faudrait prendre une posture désintéressée, penser prioritairement aux autres. C'est ce qui est aussi parfois une démarche paternaliste de se dire… Moi, je l'entends, on me dit, mais pense aux Arabes, pense aux LGBT, etc. Alors, je vais prendre ce qui me concerne.
Par exemple, moi étant homosexuel, la dernière sortie la plus choquante que j'ai pu entendre sur l'homosexualité dans cette campagne, elle ne venait pas de Marine Le Pen, elle venait d'Emmanuel Macron qui, dans un entretien à Brut, juste avant le premier tour, a expliqué que lui était contre le fait qu'on parle d'homosexualité en primaire et au collège. Enfin, ce qui est quand même un truc terrible parce que ça veut dire qu'on ne va pas avancer dans la lutte contre l'homophobie, qu'on va continuer de laisser les gamins homosexuels ou transgenres ou bisexuels se faire tabasser et insuter dans les cours de la crise.
C'est ça qu'il a voulu nous dire en réalité parce que c'est quelqu'un qui veut flatter son électorat conservateur et qui doit lui-même être très conservateur. Donc, on a tous en fait des choses qui nous touchent plus ou moins. Il s'agit évidemment de sortir de sa position égoïste, de penser aux autres, etc. mais il faut quand même prendre ces choses-là et il faut prendre en compte ces choses-là, il faut prendre en compte la sensibilité de chacun et donc ça nécessite dans la discussion effectivement collective sur ce qu'on fait de ne pas, en tout cas, être méprisant ou insultant et je dirais que ça passe même par ceux qui, ayant voté à gauche, se disent je vais voter Marine Le Pen.
C'est un discours qu'on entend qui se base sur le calcul selon moi erroné suivant selon laquelle finalement Marine Le Pen ou bien serait une candidate plus sociale ou bien serait une candidate qui parvenue au pouvoir serait davantage empêchée qu'Emmanuel Macron qui sont pour moi deux discours qui sont erronés. Le premier, je viens de vous l'expliquer puis le deuxième, c'est que ça me semble être un pari complètement hasardeux parce qu'on vit sous la Ve République et quelqu'un qui accède au pouvoir suprême de la présidence de la République peut vraiment faire énormément.
On l'a vu avec Emmanuel Macron et on le verra avec Marine Le Pen donc il ne faut pas se lancer dans des tambouilles de calcul selon laquelle Marine Le Pen sera plus empêchée que du coup on peut tenter le coup. Je ne crois pas. Et pour autant, je comprends, je pense qu'il faut comprendre aussi les gens qui tiennent ce genre de raisonnement. Alors on peut dire oui mais ils sont blancs, ils ne sont pas concernés, etc.
C'est sans doute vrai pour une part d'entre eux bien sûr, ça fait partie des éléments de compréhension mais c'est aussi des gens qui ont tellement la rage contre ces éditocrates qui nous ont imposé Macron, qui l'adore, qui lui font des clins d'œil, qui lui tapent dans la main, etc. En fait, ils ont presque envie de tout claquer pour pouvoir voir à un moment donné la mine effarouchée de Nathalie Saint-Cric si c'est Marine Le Pen qui gagne le second tour. Il y a des gens qui fantasment cette situation parce qu'ils ont une revanche sociale à prendre et qui pensent que cette revanche sociale, Marine Le Pen leur offrira.
Bon ben voilà, même à ces personnes-là, moi j'essaie d'être le plus convaincant possible pour dire franchement, ne tentez pas le coup parce que ça va nous coûter hyper cher, bien plus cher qu'avec Emmanuel Macron.
Et maintenant, rester soudé après le premier tour en attendant le second, mais après le second tour, comment utiliser, faire fructifier ce capital politique qui s'est levé au premier tour durant les cinq années qui viennent ?
On a essayé de tirer plusieurs leçons à chaud et puis on continuera de travailler là-dessus parce que nous, à Frustration, c'est un travail qu'on fait et la question, c'est toujours comment faire en sorte que dans la lutte des classes, le camp de ceux actuellement qui tendent à la perdre, à savoir les classes laborieuses, puissent reprendre le dessus et la gagner. C'est dans ce cadre de réflexion qu'on se situe. Il y a plusieurs leçons qu'on peut tirer à chaud.
Déjà, le fait que les parties institutionnelles de la gauche sont des freins et ça, on l'a vu depuis longtemps, ont été en fait des forces d'encadrement des classes laborieuses qui définissent toujours les bonnes bornes à ne pas les passer, qui au dernier moment retournent leur veste pour appliquer un programme tout à fait compatible avec les intérêts de la bourgeoisie. Je pense au Parti socialiste mais je pense finalement aussi au Parti communiste. J'étais déjà venu ici pour expliquer à quel point les positions de Fabien Roussel étaient tout à fait compatibles avec la bourgeoisie et c'est pour ça que c'était une candidature qui était très encouragée par elle.
Que l'écologie des petits gestes et l'écologie dépolitisée et qui n'est pas capable de prononcer le mot capitalisme façon ELV, c'est aussi un énorme frein à la transition écologiste et donc que ces trois forces qui accumulent actuellement la rancœur de toute une partie des gens qui ont voté à gauche à juste titre doivent être désignées pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire des boulets du changement social. À ce point ? Oui, je pense que les appareils et les partis politiques de ce type sont des outils massifs de désespoir, de découragement et de division, on l'a vu, électorale, mais pour moi ce n'est même pas ça le plus grave.
Le plus grave c'est d'avoir ces partis qui substituent dans leur être, qui veulent substituer dans leur être absolument. Ne vous inquiétez pas que s'ils se battent actuellement pour les législatives, ce n'est pas pour le plaisir d'avoir des députés qui font un beau travail d'opposition, c'est parce que les législatives, c'est au moment des voix aux législatives que sont calculées les subventions aux partis politiques.
Voilà, c'est ça un appareil, c'est quelque chose qui peut survivre indépendamment de la mission qui se donne et qui tend à oublier parce que franchement quand vous entendez un discours d'Hidalgo, je ne sais pas ce qu'il reste de contenu politique ou de volonté sincère de changement social là-dedans et ça tout le monde l'a ressenti, il suffit de voir leur score. Donc moi c'est un constat que je n'ai pas de problème à faire et je pense que plus on le fera et plus on enterrera ces formations politiques, ça peut sembler très violent pour les militants qui y sont, il y en a des sincères, il y a ceux qui vendent le journal Dumas, etc.
Mais au bout d'un moment que le PS et PCF font dans les rapports sociaux depuis 30 ans, c'est de retarder la possibilité d'une lutte des classes victorieuses. Deuxième chose, c'est ce qu'on fait de cette masse de gens qui se sont regroupés autour du vote Mélenchon et qu'est-ce qu'on en fait d'autant plus qu'apparemment Mélenchon a fait de cette élection sa dernière élection.
Donc ça veut dire qu'il y a beaucoup de choses à faire pour maintenir cette cohésion après le départ d'un personnage qui a lui tout seul, enfin en fait il n'est pas tout seul, c'est ça qui est bien dans l'histoire, mais en tout cas qui autour de lui a su rompre avec la logique de gauche institutionnelle et moribonde qui nous conduisait dans l'impasse depuis 1983. Donc comment on fait sans lui et comment on fait pour organiser cette masse de gens qui a trouvé de l'enthousiasme autour de cette candidature, cette masse de gens et notamment cette masse de jeunes.
Et pour ça, je pense qu'il faut réfléchir à des formes d'organisation qui ne reproduisent pas les appareils d'antan, donc j'ai montré à quel point ils peuvent être nocifs, mais qui permettent de faire, de matérialiser des intérêts communs.
Donc nous, dans l'article, on parle beaucoup du fait que quand on regarde l'histoire du mouvement ouvrier, c'est-à-dire le moment où à la fin du XIXe siècle, au début du XXe siècle, le mouvement ouvrier s'est structuré en tant que classe sociale, ce qui lui a permis d'être la classe sociale motrice de l'histoire du XXe siècle, ça ne s'est pas fait uniquement sur des grandes idées, des grandes candidatures électorales, même si ça jouait un rôle éminent, mais ça s'est fait beaucoup sur lutter ensemble, vivre ensemble, s'entraider, être solidaires, s'organiser, pas forcément dans un sens très militant, mais dans un sens de structuration par le quotidien, c'est-à-dire de céder au quotidien face à la dureté de la vie.
Et face à la dureté de la vie que le prochain quinquennat, dans tous les cas, nous prépare, il faut imaginer des formes d'entraide de ce type qui existent déjà partiellement, mais je pense qu'on pourrait aller plus loin et je pense que, par ailleurs, il faut penser à une organisation politique capable de faire tout ça.
Ça semble abstrait, ce que je dis, mais ce que je dis simplement, c'est que peut-être que la France insoumise a été une excellente machine électorale en vue des présidentielles, ce qui était sa principale mission, qu'elle a réussi à 400 000 voix près, mais on peut aller plus loin en imaginant une organisation plus structurée, peut-être moins parisienne, peut-être plus populaire également, parce qu'il y a du travail à faire aussi de ce côté-là et ce n'est pas quelque chose d'évident, mais je pense que c'est un chantier très intéressant pour les années à venir.
Merci beaucoup Nicolas Framont, je rappelle que tu es le rédacteur en chef de Frustration Magazine, médias indépendants comme le Média qui ne vit que des abonnements de ceux qui l'aiment. Tu es également chroniqueur au Média et tu es maraîcher au marché de Sainte. Voilà pour tout dire sur toi. Merci beaucoup à vous de nous avoir suivis et à la prochaine. Sous-titrage ST' 501
Marine Le Pen