François Sureau : le roman policier "fait découvrir des choses sur la nature humaine qu'on n'aurait pas découvert sans"
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Un grand entretien ce matin en compagnie d'un grand homme de lettres, immortel, on le connaît comme avocat, défenseur des libertés publiques, inlassable défenseur des libertés, conseiller d'Etat. Il a mené une vie, il mène une vie hors normes et inclassable, auteur de romans magnifiques, des récits de voyages, des portraits d'écrivains qu'il accompagne depuis toujours, de poètes notamment. Et il publie pour la première fois un roman policier, Les Enfants Perdus, c'est le titre et le premier volet d'une série où l'on suivra les aventures d'un personnage, Thomas More, un personnage qui va traverser le temps et les époques. C'est formidable et ça vient de paraître aux éditions Gallimard.
Bonjour François Sureau. Bonjour. De l'Académie française comme on dit et bienvenue. Quel bonheur de vous recevoir, vous dialoguer avec les auditeurs d'Inter au 01 45 24 7000 dans un instant. Ils peuvent également vous écrire sur l'application Radio France. Partons donc de ce livre et partons donc de cette nouvelle vie qui est la vôtre d'écrivain de romans policiers. On est en 1870. Thomas More, commissaire impériel à la sûreté, mobilise dans les troupes françaises au moment de la défaite. Une défaite cruelle face à la Prusse. Il est fait prisonnier. Il est emprisonné près de Sedan, mais il est réputé pour ses talents de détective.
Deux meurtres vont avoir lieu dans les environs et le roi de Prusse fait appel à lui pour résoudre un crime susceptible de l'affecter, en échange de quoi il retrouverait la liberté. Pour commencer, qui sont ces enfants perdus, puisque c'est le titre de ce roman, François Sureau ?
Les enfants perdus, c'est un terme du vocabulaire militaire, qu'on n'emploie plus beaucoup maintenant, et qui consiste à... On décrit par enfants perdus les soldats qu'on lance avant de lancer une grosse masse d'infanterie à l'assaut d'une position fortifiée. On lance des sortes d'éclaireurs, de tirailleurs. On les lance en enfants perdus. Ils sont seuls avec leurs fusils, chasse-peaux, ils sont seuls avec leurs fusils en montant à l'assaut de la colline. Ils ne bénéficient pas de l'appui de l'artillerie, des autres unités, etc. Ils sont là en enfants perdus.
Et au fond, comme la condition d'enfants perdus et la condition de tout soldat dans la guerre passait le moment de la première exaltation, c'est la raison pour laquelle j'ai donné ce titre.
Le sentiment que vous avez connu, vous-même, comme militaire et dans la Légion étrangère, alors dans d'autres circonstances,
vous n'avez pas connu la défaite de Sedan ? Voilà, ni la défaite de Sedan, ni le chemin des dames, ni Danang, etc. Heureusement. Mais enfin, j'en ai connu suffisamment pour rester sensible à ces espèces de rendez-vous mystérieux des périodes de guerre. Éluard disait, il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous. Et voilà. Un bon rendez-vous pour, si je peux dire, une histoire policière, c'est une période de guerre. Parce qu'au fond, c'est toujours assez paradoxal de voir qu'on s'intéresse à la résolution d'un seul crime, alors que le monde tout entier autour est fait d'une masse de crimes. De crimes étatiques, bien sûr. Mais est fait d'une masse de crimes.
Et c'est ce que j'ai essayé de faire là-dedans. L'autre élément paradoxal étant que ce sont des ennemis. C'est-à-dire que le roi de Prusse demande à un officier français battu de l'aider à régler une affaire qui peut mettre en cause son trône. Et ce sont ces deux éléments paradoxaux qui, à mes yeux, donnaient un peu de sel à l'ensemble.
et qui chargent d'histoire, cette histoire policière. Thomas More, vous empruntez ce nom à un vrai personnage historique de la fin du 15e, début du 16e siècle. Thomas More, qui était juriste, théologien, homme politique anglais, philanthrope. Finalement, il vous ressemble pas mal. Humaniste. Et il a écrit un livre, L'Utopie. L'Utopie, qui est un chef-d'oeuvre qui a compté dans l'histoire de la littérature et de la pensée politique. Mais il pose une question, Thomas More, dans ce livre, il se demande si un monde
sans crime est possible. C'est toute l'idée de l'Utopie. Je l'ai choisi. J'ai choisi ce nom pour des tas de raisons. Mais j'ai choisi ce nom parce que mon détective, que j'ai fini par bien aimer, avec qui j'ai vécu et avec lequel je continue à vivre, je vous dirai un mot de son apparence physique ensuite parce que c'est assez abusant. Oui, il faut le décrire. En fait, il est quelqu'un qui fait prévaloir la conscience sur le jugement, d'une certaine manière. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu'il résout des crimes. Donc à la fin,
parce que ce qui est paradoxal, c'est que vous écrivez des histoires où il y a des meurtres et des crimes, mais en empruntant un monde, l'utopie, qui n'a existé en aucun lieu et en aucune époque
et où il n'y a pas justement de crime. Pour lui, en réalité, la véritable question est moins la découverte du crime et la découverte du coupable, ce qu'il fait, comme tout détective, comme Maigret, comme Sherlock Holmes, que la révélation de la vérité. C'est-à-dire qu'il y a quelque chose qui conduit au crime. Il y a un ensemble de passions, de circonstances, d'intérêts qui conduisent au crime. Ce qui l'intéresse, c'est la révélation de ça.
Mais un monde sans crime est possible ?
Je crains que non et c'est la raison pour laquelle le livre de Thomas More s'appelle l'utopie, en réalité. Et au fond, ça ramène à... Quel est l'intérêt du roman policier ? Vous savez, il y a des tas de grands auteurs qui ont critiqué le roman policier en disant que c'était une forme ridicule, etc. C'est dégradé, vous voyez le roman de gare. C'est un roman de gare, je ne le crois pas du tout. Alors, je ne crois pas du tout pour des tas de raisons. La première, c'est ce que je préfère lire. Bon, maintenant, j'atteins l'âge canonique où je peux bien vous avouer que je préfère, pour l'essentiel, lire de très grands romans policiers. Par exemple, ceux de Simnon que lire James Joyce.
Je sens que les...
On peut vous comprendre.
Les auditeurs sophistiqués sauteront sur la chaise, mais c'est ce que je préfère faire. Je préfère à tout la lecture des feuilletons d'Alexandre Dumas. J'ai toujours aimé ça. J'aimais ça quand j'étais jeune. Je l'aime encore plus maintenant. Et donc, l'idée, c'est... Alors, pourquoi ça ? Parce que ça révèle des choses essentielles. Je trouve que le roman policier, c'est comme la chasse aux papillons. Ah bon ? Oui. Vous vous promenez dans la... Moi, je n'ai pas été élevé à la campagne et je n'ai pas un fort sens de la nature.
Donc, avant de chasser les papillons, ce que j'ai fait pendant des années, avant de chasser les papillons, je me promenais dans la campagne et je trouvais comme Hercule Poirot que ça sentait surtout la bouse de vache, que tous les arbres se ressemblaient et que tout ça n'avait pas grand sens et en tout cas aucun intérêt. Et puis, quand j'ai commencé à chasser les papillons, j'ai commencé à rentrer dans la nature. Quand vous chassez les papillons, vous êtes attentif aux heures du jour, au moment où ils apparaissent, à la nature des plantes hautes sur lesquelles ils se posent.
Les saxifrages, par exemple.
Les saxifrages, voilà. Et une fois que vous êtes rentré là-dedans, c'est comme le dessin du... Vous savez, trouver ce que le marin a caché dans les journaux d'autrefois, eh bien, vous ne pouvez plus l'oublier. C'est-à-dire que vous êtes rentré dans la nature et vous avez découvert quelque chose à cause de la chasse aux papillons que vous n'auriez pas découvert sans ça. Le roman policier, c'est la même chose. C'est-à-dire que le roman policier vous fait découvrir sur la nature humaine, par le truchement du détective, des choses que vous n'auriez pas découvert sans ça.
Vous parliez des feuilletons et c'est vrai que vous vous êtes essayé à de nombreux genres différents, des portraits, des récits, des romans, mais c'est la première fois que vous faites un feuilleton avec un personnage récurrent, avec Thomas More. Vous vouliez suivre un héros sur le long terme comme Arsène Lupin ou Baba, je les cite tous les deux parce que c'est des héros que vous aimez bien dans la littérature jeunesse.
C'est exactement ça en fait. Au fond, quand on est dans le deuxième tiers de sa vie, pour quelqu'un qui a aimé toute sa vie et écrit des livres, on n'a que trois solutions. La première solution, c'est de cesser d'écrire. Cette solution n'est pas ridicule. C'est gentil, mais cette solution n'est pas ridicule. Moi, j'ai toujours été fasciné évidemment par la décision que Rimbaud prend très jeune de cesser d'écrire. La première solution, c'est de cesser d'écrire. Enfin, pour vendre des armes
et des esclaves.
Oui, ça c'est moins bien. Enfin, j'aurais pu aller à Djibouti ou à Adès sans vendre des armes ou des esclaves. Et puis, la deuxième solution, c'est au fond de creuser toujours le même sillon de manière plus habile, de manière plus intelligente, de manière plus... Mais en fait, de faire tous les livres qu'on a fait dans les dix ans qui précèdent. Et puis, la troisième solution, c'est en réalité de s'accepter tel qu'on est et de se renouveler entièrement à partir de ça. Et moi, j'adore les romans policiers. Je vais vous faire un aveu, j'adore les séries policières. Je dois regarder depuis dix ans trois heures de séries policières par jour. Ah oui ! Donc vraiment, c'est mon truc.
Et ça nous mène d'ailleurs à la réponse à votre question qui est suivre un personnage, vous voyez ? Oui. Il y a un type de personnage que j'aime, qui est ce Thomas More que je décris.
Très britannique.
Très britannique, qui emprunte un peu son allure à Leslie Howard, vous savez, Ashley Wilkes dans Autant n'emporte le vent, et également à Michael Kitchen qui a été un remarquable interprète des aventures de foil. Très très belle série de la BBC. Et en fait, il y a un type de détectif que j'aime bien, c'est-à-dire un détective qui est en retrait, un détective qui ne juge pas trop, un détective qui comprend. Et ça, c'est vraiment... Alors, il y en a des tas d'exemples, y compris dans les séries télé. Par exemple, je ne sais pas si vous aimez les séries télé, mais Leroy Jethro Gibbs dans NCIS. En tout cas, dans les quatre premières saisons.
Mais il a une particularité, lui, c'est qu'il est immortel, il traverse le temps, on va le retrouver à plusieurs époques dans les différents volumes. Il est immortel comme vous ? Enfin,
en quelque sorte. Oui, c'est ça.
Immortel parce que vous êtes académicien.
Sauf que lui, c'est vrai. Oui, immortel, ça ne veut pas dire éternel quand on est à l'académie. Malheureusement. Je suis absolument d'accord. Je m'y suis présenté sur le fondement de cette ambiguïté en pensant que j'avais enfin trouvé la solution qui nous hante tous. Et puis, ça n'a pas marché. Bon. Mais, en fait, vous verrez, dis-je en m'adressant à tous les lecteurs qui font se précipiter dans les librairies, on ne... C'est pas un personnage... Et on leur conseille. Voilà. Surtout moi. Ça n'est pas un personnage si extraordinaire. Je veux dire, quand on lit le livre, à deux, trois éléments, on sait qu'il y a quelque chose d'assez étrange qui se passe.
Par exemple, on lui parle d'un crime et il dit, mais ça me rappelle quelque chose qui s'est passé à Brême en 1454.
C'est comme ça qu'il résout dans le premier volume, d'ailleurs.
Il ne dit pas qu'il y était, ça lui rappelle quelque chose. Et en fait, le lecteur comprend à ce moment-là qu'il y a quelque chose d'étrange chez cet homme. Mais on peut prendre un livre après l'autre et avoir simplement affaire à quelqu'un qui est pourvu de capacité de déduction exceptionnelle à cause de sa sensibilité.
Alors, Français Sureau, avant de donner la parole aux auditeurs d'Inter, justement, sur cette idée du crime qui est assez présente dans la théorie de Thomas More, le vrai, et qui est extrêmement présente dans votre livre, chaque crime a sa couleur particulière. C'est sa théorie. Votre Thomas More, il ne croit pas à l'idée de mobile. C'est assez paradoxal de la part d'un avocat. Ce sont les couleurs du mal, alors, lui demande son acolyte, non, le mal n'a pas de couleur. Il est uniformément gris. Le crime, c'est du néant. Mais alors, de quelle couleur parlez-vous de celle d'avant, de celle qui illustrait la vie du criminel avant qu'il ne commette son crime et que le crime effacera ?
C'est comme si c'était le criminel qui changeait,
pas le crime. Exactement. Et ça, c'est une chose absolument fascinante que vous retrouvez d'ailleurs, non seulement dans ce livre, mais dans un très grand nombre de romans policiers. Celui qui a exprimé ça de la manière la plus claire, c'est Georges Simenon. Le véritable problème n'est pas le crime qui obéit à un nombre limité de motifs, d'intérêts, de hasards, etc. Le vrai problème, c'est ce qu'on pourrait appeler comme en navigation le passage de la ligne. C'est-à-dire, une seconde avant, vous étiez un innocent, une seconde après, vous devenez un criminel et ce passage de la ligne demeure mystérieux. Parce que...
Ce qui fait le crime, c'est l'instant.
C'est l'instant. Tous les gens qui ont un intérêt à tuer ne tuent pas. Tous les gens qui sont passionnés par l'idée du mal ne font pas le mal. Certains le font et donc, ce à quoi s'attache Thomas More, c'est la description de manière assez compatissante en réalité de cet instant où on passe du statut d'innocent au statut de coupable.
Est-ce que vous serez présent au festival du livre de Paris ce week-end vous demande Pierre sur l'application France Inter ?
Non, mais... Oui, peut-être. Oui, je ne sais. Du coup, c'est une invitation à y aller et à signer vos romans. Voilà, je sortirai de ma témaïde et je viendrai s'y dire.
Alors, il y a une autre question qui est importante dans le livre, c'est que vous abordez une part de l'histoire de France qui d'abord est méconnue, elle est mal enseignée au collège et au lycée. C'est une page de l'histoire de France qui n'est pas à sa gloire. D'ailleurs, vous n'aimez pas qu'on emploie l'expression d'histoire de France. C'est ce que vous disiez dans votre discours de réception à l'Académie. On est en 1870, la France a été défaite par la Prusse. Elle s'apprête à perdre l'Alsace des parties entières de la Lorraine. Pourquoi est-ce que vous avez choisi ce décor historique-là, François Sureau ?
Je ne l'ai pas choisi en fait à cause de l'histoire. Je l'ai choisi parce que je cherchais... Alors, il y a des raisons absolument circonstancielles. La raison circonstancielle, c'est que j'ai fait mon service militaire à Sedan, du temps où il y avait un service militaire, et que j'ai été assez passionné, mais comme, si je puis oser cette comparaison, comme Julien Gracq a été plus tard au Mont du Balcon en Forêt, par le caractère absolument magique de ces lieux où l'histoire s'est concentrée, parce que Sedan, ça se passe en 70, il y a aussi des choses qui s'y passent en 14, et évidemment des choses qui s'y passent en 40.
Donc quand on y était, en plus en tant que soldat là-bas, il y avait une atmosphère absolument magique qui était quelque part entre le désert des Tartares et le Balcon en Forêt. Et donc j'ai voulu retrouver cette atmosphère magique. Donc c'est d'abord pour moi une question de lieu. Et puis la deuxième raison qui n'a pas tellement trait à la bataille de 70, c'est que l'idée d'un adversaire puissant, un roi, qui demande à un sujet d'une nation vaincue de lui sauver la mise en réalité, avait quelque chose de paradoxal qui m'attirait beaucoup.
Même si vous n'aimez pas effectivement le mot histoire, Ali le disait, vous parlez des annales de la France plutôt que de l'histoire. Vos romans, alors ce premier volume, on le disait, il se passe en 1870, après ça va être 1913 à Thessalonique, juste avant l'assassinat de Franz Ferdinand, et puis il va y avoir la chute, au moment de la chute du mur de Berlin en 1989, il y a donc quand même un arrière-plan très historique. Est-ce que la morale de tout ça, si tant est qu'il y en ait une, c'est le rôle fondamental de l'histoire et de la mémoire pour notre temps ?
Il y a plusieurs choses, d'abord il y a le côté, je vais vous répondre très franchement, en fait ces lieux que j'ai choisis comme décor des romans successifs, en fait je les ai choisis aussi pour des raisons éminemment personnelles, c'est-à-dire que ce sont des endroits où je suis allé, où j'ai vécu, que j'ai aimé, c'est le cas de Sedan, c'est le cas de Salonique, c'est le cas de, évidemment de Paris, parce que je suis très attaché à cette ville, au moment de la...
Le Paris d'Apollinaire, que vous avez raconté l'omans.
Le Paris de Farg, le Paris de... Enfin c'est quelque chose qui me... le Paris du paysan de Paris, et ça m'attire énormément, et puis la Hongrie, j'y habitais au moment de la chute du mur en mai 1989, et donc c'est une manière pour moi aussi, tout en écrivant un roman où je ne suis aucunement présent, de me replonger dans des atmosphères que j'ai aimées. Et puis l'autre élément, c'est que...
Vous cherchez l'or du temps ?
Oui, c'est ça.
C'est une phrase d'André Breton, et c'est le titre d'un de vos livres, Cherchez l'or du temps, ce qui est assez intéressant, c'est que dans votre livre, il y a pas mal d'indices, comme dans tout roman policier, c'est sur quoi tombera d'ailleurs Thomas More, mais il évoque l'horloge du quartier juif de Prague, qui tourne à rebours et défie le temps.
Qu'est-ce que ça a comme conséquence ? Elle tourne à rebours parce que les lettres hébraïques se lisant dans l'autre sens, évidemment, ça m'a plus dans l'autre sens. Et ça, c'est un élément assez essentiel de ce personnage. Il a une fonction officielle. Vous savez, des détectives qui n'ont pas de fonction officielle, Sherlock Holmes n'en a pas, Hercule Poirot n'en a pas, l'un des grands qui a une fonction officielle, c'est Simon, parce qu'il est commissaire. Mon détective est aussi commissaire. Il est commissaire impérial, commissaire à la sûreté. Plus tard, en 89, commissaire à la DST. Il est commissaire. Et dans son bureau, il devrait y avoir le portrait du président de la République.
Alors, peut-être pense-t-il comme Nabokov que les portraits des chefs d'État gagneraient à être réduits à la dimension d'un timbre poste.
Je ne sais rien.
Mais en tout cas... Vous le pensez, vous ? Moi, personnellement, je le pense, oui. Mais en tout cas, en fait, il n'y a pas le portrait du président de la République ou le portrait de l'Empereur, etc. Il y a le portrait de l'horloge du quartier juif de Prague qui tourne à l'envers et qui, lui, et qui, elle, d'une certaine manière, manifeste cette capacité qu'il a, comme le Luftmensch dans le tableau de Chagall, à traverser le temps.
On parlait tout à l'heure du genre roman policier, mais tous les genres vont être représentés, notamment au Festival du Livre aujourd'hui. Et vous, vous êtes un académicien, vous êtes un défenseur forcément de la langue française, des belles lettres. Et cette semaine, le Centre National du Livre a publié une enquête qui montre que la part des Français qui lisent est au plus bas depuis dix ans, que le temps de lecture a diminué de dix minutes par jour. Les livres ont perdu face aux écrans ?
C'est un peu difficile de manière générale. Comment dire ? C'est une question que je gêne toujours un peu. C'est comme les gens qui disent « Ah, les Français ne vont plus à la messe ». Oui, mais autrefois, quand les Français à la messe, 80% des gens qui y allaient pensaient à autre chose. Oui, mais en même temps,
les puissants d'aujourd'hui, si on regarde Donald Trump, il ne lit rien de l'aveu même de ses conseillers, il ne lit même pas une demi-page d'éléments de langage.
Oui, vous savez que ce n'est pas limité au personnel politique américain, cette caractéristique. Ah oui, c'est vrai ? Oui, oui, oui. On en connaît quand même qui sont... Et vous êtes bien placé pour le savoir. Et puis ce n'est pas si important. Ce que je veux dire, c'est que je pense qu'il subsistera toujours, il y a des flux et des reflux en ce domaine, il subsistera toujours des gens pour qui la lecture de la vraie littérature est quelque chose d'absolument essentiel parce que ça les aide à conduire leur vie. Beaucoup d'autres lisaient de la littérature simplement pour se distraire, ce qui est une chose tout à fait différente.
Et c'est vrai que dans un certain nombre de cas, les séries télé sont plus distraillantes. Je le sais, j'en suis même un fanatique. Vous en regardez aussi ?
Pour regarder les experts Miami, par exemple, oui, il faut vraiment être passionné par les intrigues policières. Pour regarder, pardon, les experts Miami, par exemple, je ne sais pas si vous allez jusque là, mais...
Non, moi, mes dernières découvertes, c'est Bosch, qui est extraordinaire. C'est Shetland, par exemple, avec un détective... Mais adapté de Michael Conley,
ce sont donc des maîtres du polar.
Oui, mais le résultat, c'est que vous pouvez, enfin, dans un certain nombre de cas, je préfère lire, regarder les séries télé que lire les livres, c'est quand même affreux. Donc, je ne fais pas partie des... Il y a une sorte de musique pessimiste, permanente, je pense que c'est le flux et le reflux. Regardez, 1890, peut-être que tout le monde lisait. Enfin, ils lisaient Georges Jeunet et Paul Bourget, on s'en fout un peu tout de même.
Ils ont disparu dans... Oui, dans l'oubli. Alors, justement, vous êtes conseiller d'État, on connaît votre attachement à la défense des libertés publiques. Que vous inspire la période politique que nous traversons ? Vous avez écrit sur les politiciens que vous qualifiez de bohème du monde moderne dans un livre sans aller. Mais ces dernières semaines où on a entendu des femmes, des hommes politiques dénoncer une justice partielle, remettre en cause l'État de droit, qu'est-ce que ça vous inspire, vous, comme...
Alors, non pas comme écrivain, mais comme avocat, comme ancien conseiller d'État, institution que certains aimeraient voir jeter à la poubelle aussi, d'ailleurs, comme le Conseil constitutionnel ou la Cour européenne des droits de l'homme ?
François Sureau ? Ça m'inspire des sentiments très mélangés parce que, d'un côté, je vois bien que ces critiques visent à supprimer, au fond, tout ce qui rend notre démocratie acceptable. Vous savez, les gens finissent par oublier que la démocratie avait un prix, qu'il faillait payer un prix pour la démocratie. Au fond, la dépendance de la justice, les pouvoirs séparés, c'est un prix à payer.
Oui, mais vous savez que c'est au nom
de la démocratie
que certains critiquent, justement, ces institutions.
Je voudrais parler de démocratie civilisée. Cette démocratie civilisée, en fait, repose sur une idée assez simple, c'est que le peuple d'aujourd'hui n'est pas le propriétaire des vertus et des qualités du peuple éternel. C'est-à-dire que c'est l'histoire qui nous a dotés d'un système de droit indépendant, de système de liberté publique, d'un ordre constitutionnel civilisé, et il n'appartient pas, je suis un peu renanien pour ça, il n'appartient pas au peuple d'aujourd'hui de faire litière de ce que le peuple de tous les temps a voulu créer au fil de l'histoire en considérant que maintenant c'est comme ça.
Et c'est la raison pour laquelle il existe un système de droit, un contrôle de constitutionnalité. Donc, je pense qu'il faut défendre ça avec une très très grande vigueur. Maintenant, ce qui me frappe aussi dans l'autre sens, c'est que ça ne devrait pas nous dispenser de réfléchir à la manière dont on a un système de droit très souvent dysfonctionnel. Et je trouve que rares sont les voix dans le débat public qui envisagent concurremment les deux.
Il y a quelques années, vous vous aviez signé une tribune contre la rétention de sûreté.
Avec Jean-Denis Brodin.
Voilà, en 2008, qui permettait de placer en rétention une personne pour un an reconductible, même une fois la peine purgée. Qu'est-ce que ça vous inspire quand vous entendez le chef des députés LR, Laurent Wauquiez, qui propose d'enfermer à Saint-Pierre-et-Miquelon les personnes dangereuses sous obligation de quitter le territoire français ?
Oui, pas de commentaire.
Pas de commentaire. On vous voit sourire quand même.
Et aussi les épaules. Vous imaginez que ce n'est pas un sourire gay.
Non, c'est ironique
visiblement.
Et l'entrée de Robert Banater au Panthéon, là pour le coup pour avoir un vrai sourire ?
Je vais vous décevoir chez Aurore du Panthéon. Je trouve que d'une certaine manière il méritait mieux de rester en dehors et de ne pas être ultimement récupéré par les désirs des politiciens de chaque génération de se faire de la publicité sur les grands hommes.
Les grands hommes ou les héros en l'occurrence qu'on trouve dans les romans par exemple Montecristo que vous adorez et que vous relisez chaque année.
Voilà, Montecristo ça c'est vraiment le... Ah oui, ça c'est le... Plutôt que la figure
de la justice, la figure de la vengeance.
Ça c'est quelque chose qui nous... La justice suppose un effort, ça suppose une assaise d'ailleurs on voit bien avec les procès récents que les gens ne s'habituent pas facilement à l'assaise que la justice représente alors que la vengeance c'est une passion que vous comme moi pouvons éprouver. Bien sûr. On lit Montecristo, on lit chaque année et à chaque fois on remplace les trois noms des trois affreux la ville fort, Morcerf et Danglard par les noms de trois personnes qui vous ont voulu du mal au cours de votre vie et dont vous vous êtes vous vengé. C'est un immense roman de la passion humaine.
Et c'est automatique. Merci infiniment en tout cas donc d'avoir été notre invité François Sureau. Les Aventures de Thomas More elle commence avec ce premier roman Les Enfants Perdus qui est publié chez votre éditeur de toujours chez Gallimard. Je vous souhaite une excellente journée.