Bruno Le Maire : "Il n'y a pas une minute à perdre pour renforcer l'Union européenne"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Le sexe neuf, Patrick Cohen, sur France Inter. Bonjour Bruno Le Maire. Bonjour Patrick Cohen. L'OTAN obsolète, Merkel dans l'erreur, le Brexit, une bonne idée, la voie à suivre. Voilà le premier message de Donald Trump aux Européens. Que lui répondre ? Et d'abord, faut-il lui répondre ?
En tout cas, il faudra discuter avec lui, bien entendu. Il faudra discuter avec l'administration américaine. Mais pour que nous discutions bien entre Etats européens et Etats-Unis, je pense qu'il faut un minimum de respect. Et ce respect ? Et ce respect, je ne l'ai pas beaucoup vu dans l'interview de Donald Trump, dans lequel il y a pas mal de confusion.
Mais attendons qu'il soit en place, attendons qu'il prenne ses décisions, jugeons aux actes, et surtout, préoccupons-nous d'abord, nous Européens, de donner à l'Europe la puissance, la sécurité, l'unité dont elle a besoin pour peser face aux Etats-Unis de Donald Trump, face à la Russie de Vladimir Poutine, et face à la Chine du président chinois Xi Jinping.
Alors justement, vous serez à Berlin lundi prochain, aux côtés de François Fillon, pour une rencontre avec Angela Merkel, pour lui dire quoi ?
Pour lui dire que nous avons fait, et que François Fillon a fait un choix stratégique important, s'il est élu président de la République en mai prochain, il partira du couple franco-allemand. C'est pas les choix qui avaient été faits par ses deux prédécesseurs. Alors en 2007, souvenez-vous, il y avait la tentation d'avoir une alliance avec la Grande-Bretagne pour essayer de rééquilibrer la relation avec l'Allemagne. Ça c'était Nicolas Sarkozy ? C'était Nicolas Sarkozy. François Hollande, en 2012, a essayé de construire un axe avec l'Espagne et l'Italie pour contrer la puissance allemande. Et puis au bout du compte, ça a vite avorté. Ça a vite avorté, mais on a perdu du temps.
Là, le message que nous voulons passer est très clair. Il n'y a pas une minute à perdre pour renforcer l'Union Européenne, pour renforcer la zone euro et avoir une vraie harmonisation au sein de la zone euro, pour garantir la sécurité des frontières européennes, pour investir sur la défense et pour défendre nos intérêts commerciaux face aux Etats-Unis. Et ce travail-là, nous voulons le faire dès le premier jour du mandat de François Fillon, s'il était élu président de la République, avec les Allemands. D'où le déplacement que j'ai fait la semaine dernière pour rencontrer les ministres allemands, commencer à travailler sur le fond. D'où le déplacement que fera François Fillon lundi prochain.
Il rencontrera Mme Merkel. Et tous les sujets que je viens d'aborder, le commerce, la défense des inter-européens, l'investissement dans les budgets de défense, une vraie défense européenne, parce que l'OTAN, comme le dit M. Trump aujourd'hui, ne suffit plus, tous ces sujets-là seront sur la table.
C'est curieux, vous avez oublié un sujet important pour l'Allemagne, les réfugiés. Si Mme Merkel vous demande, demande à la France de prendre sa part, davantage de part pour l'accueil des réfugiés, vous lui répondrez quoi, là ?
Je lui répondrai, je pense que François Fillon fera la même réponse. Ce que j'ai déjà dit à mes interlocuteurs allemands, à Wolfgang Schäuble, à la ministre de la Défense sur Sula von der Leyen, la France n'est pas en mesure d'accueillir davantage de réfugiés que ce qu'elle a déjà accueilli. Ah zut, ça sera non, là. Ce sera non, mais bien sûr, nous n'allons pas en Allemagne pour dire aux Allemands que nous sommes d'accord avec eux, surtout, nous sommes là pour voir les points de convergence.
Vous voulez renforcer le couple franco-allemand ?
Mais on ne renforcera pas, Patrick Cohen, le couple franco-allemand en se donnant des grandes tapes dans le dos, en faisant des commémorations, en faisant de l'amitié franco-allemand, ça, ça ne mène nulle part. On y arrivera en faisant exactement ce que nous sommes en train de faire avec François Fillon, en travaillant, en mettant les sujets sur la table, en disant vous investissez combien, vous Allemands, sur le budget de la Défense ? Et est-ce que vous êtes prêts à mettre des troupes au sol pour venir nous aider à lutter contre le terrorisme ? Et sur la question des réfugiés, vous avez pris une décision qui est de dialoguer directement avec M. Erdogan, président de la Turquie.
Nous ne sommes pas d'accord avec cette façon de procéder. Nous assumons nos désaccords.
L'accord n'a pas donné de résultat ? Cet accord-là n'a pas donné de résultat sur le plan du flux de réfugiés en direction d'Europe ?
La manière dont l'accord a été négocié, j'ai eu l'occasion de le dire, et aux Allemands, et publiquement, n'est pas la bonne manière. Ça n'est pas la bonne manière. Qu'il faille ensuite travailler avec la Turquie, discuter avec eux ? Oui, mais sur cette question des réfugiés, si nous voulons avancer, mieux vaut mettre nos désaccords sur la table, et en parler très librement, pour éviter les incompréhensions et pour que les choses progressent. Après, il y a une foule de sujets sur lesquels nous sommes d'accord. L'Allemagne a augmenté son budget de la Défense. Tant mieux, nous sommes d'accord. Il faut une meilleure protection des frontières. Tant mieux, nous sommes d'accord.
Il faut un corps de garde aux frontières européen efficace. Tant mieux, nous sommes d'accord. Il faut une harmonisation fiscale de la zone euro. Nous sommes d'accord là-dessus. Il y a beaucoup de sujets sur lesquels il y a un accord franco-allemand.
Et sur les relations avec la Russie de Poutine. Vous étiez face à Poutine. Il y a peu encore Bruno Le Maire, un partisan de la fermeté. Il y a deux ans et demi, vous expliquiez en pleine crise ukrainienne que Vladimir Poutine n'était pas le bienvenu en France pour les cérémonies du 70e anniversaire du débarquement en Normandie. Est-ce que vous êtes passé de la fermeté à la souplesse et peut-être de votre propre candidature à l'équipe de François Fillon ?
Absolument pas. Je n'ai pas l'habitude de changer de ligne stratégique, que ce soit sur les questions internationales ou sur d'autres. Oui, il faut de la fermeté face à la Russie, face à Vladimir Poutine. Si vous voulez dialoguer intelligemment avec la Russie, si vous voulez faire revenir la Russie auprès des pays européens pour que nous puissions ensemble lutter contre le terrorisme, développer nos accords commerciaux, mais là aussi il faut se dire des choses. Est-ce que nous acceptons qu'un État viole des frontières internationalement reconnues ? Non. Parlez de l'Ukraine et de la Crimée. Mieux vaut le dire.
Est-ce que nous accepterions que Vladimir Poutine remette en cause les accords de Minsk sur l'Ukraine ? Non. Mieux vaut le dire. Avec l'Allemagne et la France. Est-ce qu'en revanche nous considérons qu'on peut garder cette relation avec la Russie, qui est faite de beaucoup de tensions, parfois même de provocations, avec des sanctions qui empêchent nos intérêts réciproques de se développer ? Là aussi nous estimons que ce n'est pas la bonne solution.
Donc il faut engager un processus de rapprochement
qui permettra à chacun de faire un pas l'un dans la direction de l'autre. Que la Russie fasse un pas sur la question de l'Ukraine, des accords de Minsk. Que ce pas d'ailleurs soit fait aussi par les Ukrainiens. Et que nous de notre côté nous disions, si la Russie s'engage concrètement, si elle fait des pas dans la bonne direction, dans le respect du droit international, et bien nous Européens, nous souhaitons travailler avec la Russie. Nous souhaitons au bout du compte lever ces sanctions. Et je crois que ce langage là, il est parfaitement compris partout en Europe. La question de la Crimée, vous la remettez sur la table ou vous considérez que maintenant c'est du passé ?
Je considère que la priorité n'est certainement pas là. La priorité elle est sur la question des accords de Minsk et du respect des accords de Minsk. Et au bout du compte, dans la perspective d'une relation beaucoup plus proche entre la Russie et l'Europe, fondée sur le respect du droit international et sur le respect des engagements pris par chacun.
Les deux députés de votre parti qui sont allés rencontrer Bachar Al-Assad, ils font partie de votre dispositif diplomatique, Bruno Le Maire ? Non. Non, et là aussi, je l'ai dit très clairement. Vous l'avez parlé, vous l'avez dit, ils se sont sanctionnés.
Je l'ai dit publiquement et j'ai eu l'occasion de leur dire chaque parlementaire est libre de se rendre où il le souhaite. Il est élu par le peuple français, c'est sa liberté, je n'en conteste pas. Mais sa parole n'engage que lui. Et la parole de Thierry Mariani, lorsqu'il se déplace en Syrie, et qu'il rencontre Bachar Al-Assad, n'engage que Thierry Mariani. Elle n'engage pas François Fillon, qui a dit très clairement ce qu'il pensait de Bachar Al-Assad. Ne faisons là aussi pas de procès en caricature à François Fillon sur les relations avec la Syrie. Il a évolué.
Il y a un an, il disait qu'il fallait aider le régime de Bachar Al-Assad.
Bachar Al-Assad est un dictateur. Il porte une lourde responsabilité dans ce qui s'est passé aujourd'hui en Syrie. et il n'appartient certainement pas aux solutions de long terme pour la Syrie.
Une question de politique intérieure avant d'écouter Hélène Jouan pour la Rue de Près. Vous avez fait campagne, Bruno Le Maire, sur le thème du renouveau. On se souvient, le renouveau c'est Bruno, ça n'a pas marché. Est-ce que ça peut marcher avec Emmanuel Macron ?
Il faut se demander pourquoi ça n'a pas marché. Vous savez, c'est toujours bon de tirer les leçons de son échec à la primaire. Je pense que ça ne suffit pas le renouveau. Et que l'erreur sans doute que j'ai commise dans cette campagne, c'est de ne pas mieux expliquer que derrière ce mot de renouveau, il y avait un vrai projet pour le pays. Un projet économique, un projet social, un projet en matière d'éducation, un projet en matière de renouvellement des institutions. Donc c'est ça qui a fait défaut. Je vois chez Emmanuel Macron, beaucoup de confusion dans le projet. Beaucoup de contradictions dans les paroles.
Je vois un homme qui, il y a quelques mois, nous disait qu'il fallait en finir avec les 35 heures. Et qui aujourd'hui nous dit, il faut garder les 35 heures. Quelqu'un qui nous disait, il y a quelques mois, les impôts, il faut les baisser. Il y a trop de taxes, il y a trop d'impôts. Et qui nous dit aujourd'hui, il faut augmenter la CSG. Donc je vois énormément de confusion dans les propos d'Emmanuel Macron. Et pour moi, Emmanuel Macron, ça n'est rien d'autre qu'un socialisme avec un visage plus avenant. Mais ça reste du socialisme. Et je pense que ce n'est pas la bonne solution pour notre pays.
C'est un visage européen aussi. Il fait acclamer l'Europe. Il pense que l'Europe est la solution et pas le problème. Il ne vous arrive pas de vous sentir plus proche de lui, de ses positions que celle de François Fillon.
Je ne pense pas du tout que l'Europe telle qu'elle est aujourd'hui soit la solution. L'Europe n'est pas la solution. Je pense que l'Europe telle qu'elle existe aujourd'hui n'est pas la solution à nos problèmes. Ah, j'avais cru comprendre le contraire dans la première partie de notre entretien. Eh bien, c'est parce que je me suis mal fait comprendre. C'est l'Europe que nous allons construire avec Angela Merkel. L'Europe que nous allons construire quand François Fillon aura été élu président de la République. Qui, elle, sera la solution. Parce que cette Europe, elle aura des frontières. Cette Europe, elle aura le courage de dire à la Turquie qu'elle n'a pas sa place dans l'Union Européenne.
Cette Europe, elle défendra nos intérêts commerciaux et elle rétablira la préférence communautaire. Cette Europe, elle investira dans la défense. Elle pourrait même envisager que le budget de la défense ne soit plus intégré dans le calcul des critères de Maastricht.
Oui, donc c'est bien une solution européenne
et ce ne sont pas des solutions nationales qui vont résoudre nos problèmes. Oui, mais ce n'est pas la solution telle qu'elle existe aujourd'hui. C'est celle que nous allons construire demain. Ce n'est pas exactement la même chose. Et dans le discours que j'ai entendu à Berlin, Emmanuel Macron, là aussi, j'ai vu une gigantesque naïveté et l'incapacité à inventer une autre Europe. C'est toujours la même qu'on nous sert et celle-là ne marche pas.
Bruno Le Maire, invité de France Inter. On vous retrouve tout à l'heure avec les questions des auditeurs d'Inter. Il est 8h31.
Bruno Le Maire