Dans les grandes familles de créateurs d'entreprises, "on voit la même difficulté à laisser la place, notamment à la chair de sa chair", dit Raphaëlle Bacqué
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« Je crois d'abord que tous ces hommes sont des créateurs d'entreprises et il faut un égo surpuissant, à vrai dire, pour créer quelque chose d'important et le diriger avec succès. »
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« Et c'est leur cas. »
- 3:13InvitéPromesse
« Disparaître. Disparaître. »
- 3:22InvitéFait
« Or, quand vous voulez transmettre ce que vous avez créé, votre entreprise, vous avez tendance à envisager votre successeur comme un petit moi. »
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« Et c'est ça qu'on voit dans toutes ces familles. »
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« Vous a aidé à approcher ceux que vous avez rencontrés pour le tome 2 ? »
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Bonsoir à toutes et à tous, c'est un livre à mettre sous le sapin, succession, saison 2 de nos consoeurs du monde, Vanesna Schneider et vous-même Raphaël Baquet, bonsoir. Bonsoir. Une série d'été qui devient donc un livre chez Albain Michel. Après avoir appris à connaître dans le premier ouvrage les Arnaud, les Pinaud, les Muliers, on découvre cette fois-ci d'autres familles françaises à la tête de groupes florissants, des familles qui ont bâti des empires, les Rothschild, les Dassault, les Ricard, les Saadé et toujours cette même impression d'être dans Dallas.
Ce ne sont pas que des histoires capitalistiques qui racontent la naissance et la transmission d'une entreprise de génération en génération. Ce qui me frappe avant tout, c'est que ce sont avant tout des histoires de famille, des histoires d'amour, des histoires de trahison, de fils blessés. Est-ce que vous aussi ça vous frappe ou est-ce que c'est justement ce que vous êtes allé chercher dans ces histoires, dans ces sagas des histoires familiales ?
Oui, bien sûr, parce que ce qui nous a frappés, évidemment, la fortune de ces familles les distingue de nous. Mais en revanche, elles connaissent les mêmes difficultés, les mêmes rivalités, les mêmes situations où on préfère un enfant à un autre, où les fratries se déchirent, tout ce que tout un chacun connaît au moment de la succession. Chez le notaire, on peut se déchirer pour des petites cuillères, alors eux se déchirent pour des choses beaucoup plus importantes. Mais la transmission du pouvoir, quand on a créé une grande entreprise, ça crée une espèce de précipité des relations humaines. Et on voit, et c'est ça qu'on voulait raconter.
Effectivement, il y a des rapports qui sont parfois très très durs chez les Dassault, évidemment, par exemple. Au-delà de l'Empire, de la réussite, les avions, les logiciels, l'art. Il y a cet homme, Serge, incapable d'un mot gentil pour ses fils, qui leur savonne la planche en permanence, les humilie en public.
C'est vrai que ça nous a frappé de voir des très grands ingénieurs, parce que Marcel Dassault et Serge Dassault sont de très grands ingénieurs, qui ont inventé réellement des avions. Et puis, dans leur vie familiale, comme père, ils sont d'une psychologie tellement rudimentaire que c'est très étonnant. Marcel Dassault, qui a connu, en plus, la rudesse et même l'inhumanité des camps de concentration, il est incapable de dire quelque chose d'aimable à son fils. Il l'appelle Monsieur, dans l'entreprise, et il ne cède de le dénigrer. Et Serge Dassault reproduira exactement le même modèle paternel, d'une façon désastreuse, d'ailleurs, pour ses enfants.
Alors, vous vous interrogez d'ailleurs dans l'introduction sur la sécheresse de cœur que vous retrouvez chez nombre de ces grands fauves. Sont-ils incapables d'amour ? Ou est-ce une façon, finalement, de les préparer à la succession et à la vie des affaires ? Est-ce que vous avez trouvé la réponse à cette question ?
Je crois d'abord que tous ces hommes sont des créateurs d'entreprises et il faut un égo surpuissant, à vrai dire, pour créer quelque chose d'important et le diriger avec succès. Et c'est leur cas. Donc, évidemment, ces hommes ont un très gros égo. Ils ont du mal à envisager leur succession parce qu'évidemment, passer la main, ça veut dire mourir un peu. Disparaître. Disparaître. Et donc, ça, c'est très difficile et ils ont du mal. On sait bien en tant que parents que la bonne éducation, c'est de laisser ses enfants s'émanciper au bout d'un moment. Or, quand vous voulez transmettre ce que vous avez créé, votre entreprise, vous avez tendance à envisager votre successeur comme un petit moi.
Il faut qu'il vous ressemble. Et donc, cette émancipation, elle est très difficile. Et c'est ça qu'on voit dans toutes ces familles. Alors, quels sont ceux qui vous ont le plus intrigué, le plus surpris ? Ah, à vrai dire, tous, dans des genres très différents. Les Dassault, on vient de le dire, bien sûr. Les Vertemmers sont très intéressants. Ça, c'est Chanel. On ne les connaît pas du tout. Vous ne les connaissez pas du tout, mais vous connaissez leur marque, Chanel. Non, on ne les connaît pas. Et effectivement, ils sont incroyablement secrets. Ils cultivent ce secret. D'ailleurs, ils ont des histoires de familles insensées. On ne racontera pas.
Mais les actuels propriétaires de Chanel, Alain et Gérard, ont dû mettre sous tutelle leur père pour prendre la direction. Donc, c'est vraiment des histoires très particulières. Leclerc. Lui, il est très médiatique.
On a l'impression qu'on le connaît.
Le contraire de Chanel, si je puis dire. Eux, ils font de la grande distribution. Et là aussi, il y a une histoire très difficile entre père et fils. Non pas d'ailleurs sur l'argent. Il dit parce qu'il lui a pris son nom, il dit comme s'il s'était approprié son nom, comme s'il l'avait volé. Comme s'il l'avait vraiment remplacé. C'est-à-dire que Michel-Édouard, Leclerc, au départ, s'appelle Michel. Et il prend le nom de son père, Édouard, Michel-Édouard. Non seulement il lui prend son nom, mais il le remplace dans les médias. Et son père lui dit, tu me voles tout. Et ça, c'est très intéressant.
C'est-à-dire que dans un milieu complètement différent de Chanel, on voit la même problématique, la difficulté à laisser la place, et notamment à la chair de sa chair, en fait. Alors qu'on devrait, au contraire, être plus généreux.
Est-ce que le succès médiatique et le succès littéraire, d'ailleurs, du tome 1 de Succession, vous a aidé à approcher ceux que vous avez rencontrés pour le tome 2 ?
D'abord, ce qui nous a frappés, c'est qu'ils avaient lu le tome 1 avec beaucoup d'attention, bien sûr. Ils sont très curieux. Bien sûr, vous dites bien sûr, mais ce n'était pas du tout évident. Oui, si, parce qu'ils sont très curieux de comment font les autres. Ils cherchent des modèles, parfois, ou des contre-modèles. Ils vous en parlent, quand vous allez les voir. Bien sûr, ils nous en parlent. Ils n'ont pas toujours ouvert la porte avec facilité. Mais on a fait des grosses enquêtes. On a cerné aussi leur entourage, leurs hauts cadres, qui sont souvent de très bonnes sources pour savoir ce qui se passe dans les familles. Et donc, finalement, peu à peu, ils nous ont ouvert la porte.
Pas tous. Les Vertimeurs, par exemple, sont très, très verrouillés. Mais on a quand même fait une très grosse enquête. Et je crois qu'on réussit à raconter vraiment ce qui se passe dans l'intimité de ces familles.
Est-ce qu'il y en a un que vous regrettez de ne pas avoir pu mettre dans ce livre ? Est-ce qu'il manque des familles, finalement ? Ou est-ce que vous les avez toutes à travers ces deux tomes ? D'abord, en France, il y a beaucoup d'entreprises familiales.
Donc, évidemment que notre recherche n'est pas exhaustive. On s'est intéressé quand même aux principales familles.
Mais est-ce qu'il y a des familles très importantes que vous regrettez de ne pas s'avoir plus approché ?
En fait, ce qu'on regarde, c'est maintenant au-delà de nos frontières. Parce que c'est vrai que les Agnelli, par exemple, sont une famille tout à fait passionnante. En Allemagne, en Belgique, vous avez des très grandes familles d'industriels qui offrent des modèles un peu semblables aux nôtres. Donc, c'est ça qui est intéressant. C'est semblable aux nôtres, c'est-à-dire qu'on n'est pas une exception ? Non, on n'est pas une exception. La France n'est pas une exception. Mais la nôtre, enfin, en France, vous le savez, vous ne pouvez pas déshériter un enfant ou trop favoriser un enfant. Ce qui existe dans d'autres pays. Donc, ce n'est pas une question d'argent.
C'est une question de transmission du pouvoir, du nom, de la reconnaissance. Et c'est là que ça devient vraiment une affaire purement de sentiments.
Dernière question, Raphaël Baquet. Il n'y a que des hommes dans ses livres, dans le tome 1, dans le tome 2. Les histoires familiales d'entreprises françaises, ce ne sont que des histoires d'hommes ?
Oui, nous aussi, on a été désappointés, évidemment, avec Vanessa, puisqu'on est toutes les deux des femmes. Je pense que c'est aussi une question de génération. Le milieu économique est en retard sur le milieu politique, par exemple, qui a pratiqué la parité depuis les années 90. Donc, aujourd'hui, ça arrive. Mais ce qu'on a vu, c'est qu'on a repéré dans les nouvelles générations des femmes. Elles ont aujourd'hui 30 ans, en fait. Elles sont super diplômées et elles rentrent. Elles commencent à rentrer dans les conseils d'administration. Je pense que si nous refaisons une succession dans 10 ans, elles seront là. Eh bien, écoutez, on en prend le pari ce soir. Merci beaucoup, Raphaël Baquet.