Laurent Fabius : "L'humanité court à la catastrophe. Je dis alerte rouge"
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 60 %Attaque 20 %Défensif 20 %
Questions et réponses
Taux de réponse directe : 81 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 0:35OuverteRéponse directe
Quelle est la principale qualité de la Ve République aujourd'hui ?
- 1:29OuverteRéponse partielle
François Mitterrand et Jean-Luc Mélenchon ont-ils tort sur la Ve République ?
- 2:12RelanceRéponse directe
Les critiques sur un pouvoir trop vertical en 2018 sont-elles fondées ?
- 2:38OuverteRéponse directe
La Ve République encadre trop la démocratie ou pas assez ?
- 3:59OuverteRéponse directe
Emmanuel Macron a-t-il raison de dire qu'il manque un roi pour la démocratie ?
- 4:52OuverteRéponse directe
Emmanuel Macron doit-il relancer la révision constitutionnelle ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 0:50Invité politiqueFait
« Sa principale qualité c'est à la fois sa longévité, puisque ça fait 60 ans, alors que d'habitude les constitutions françaises duraient très peu. »
- 1:01Invité politiqueFait
« Et en même temps son adaptabilité, puisqu'elle a subi déjà 24 révisions. »
- 12:55Invité politiqueFait
« Il ne l'est pas. »
- 14:07Invité politiqueFait
« l'humanité va à la catastrophe. »
- 14:37IntervenantChiffre
« On est à plus 7%, plus 6,7% sur l'année 2017. »
- 15:20Invité politiqueFait
« nous avons encore, collectivement, des efforts importants à faire, et rapidement. »
- 18:37Invité politiqueFait
« Le Conseil constitutionnel, c'est l'exemple d'une institution qui a presque totalement changé de fonction. »
- 18:51Invité politiqueFait
« il avait été créé, j'emploie l'expression un peu vulgaire, pour être le chien de garde du gouvernement contre le Parlement. »
- 20:37Invité politiqueFait
« on les constate dans beaucoup de pays. »
- 21:12Invité politiqueFait
« Quand vous voyez ce qui se passe, par exemple, en Hongrie, en Pologne, ce sont les conseils constitutionnels qui sont les premiers à attaquer. »
Temps de parole
- Laurent Fabius70 %
- Intervenant14 %
- Présentateur14 %
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France Inter, Nicolas Demorand, le 7-9. Et avec Léa Salamé, nous recevons ce matin le président du Conseil constitutionnel. Intervenez au standard d'Inter au 01 45 24 7000, via les réseaux sociaux, via l'application également de France Inter. Bonjour Laurent Fabius. Bonjour. Et merci d'avoir accepté notre invitation à parler pour commencer de nos institutions. La 5ème République a 60 ans demain. Nous vivons aujourd'hui dans un monde radicalement différent de celui de 1958. Quelle vous semblait pour commencer la principale qualité de cette 5ème République à l'heure de Twitter, des réseaux sociaux, de la crise de la politique, voire de la crise de la démocratie ? Vous avez 80-90 secondes.
Sa principale qualité c'est à la fois sa longévité, puisque ça fait 60 ans, alors que d'habitude les constitutions françaises duraient très peu. Et en même temps son adaptabilité, puisqu'elle a subi déjà 24 révisions. Donc ce mélange entre longévité et adaptabilité, je crois que ça a permis à résister à beaucoup de crises. Et pas des moindres, l'indépendance de l'Algérie, les événements de mai 68, les cohabitations, etc. Voilà.
Jean-Luc Mélenchon fustige inlassablement une 5ème République qui ressemble à une monarchie présidentielle. Il veut passer à la 6ème. Il n'est pas le premier à dénoncer ça. François Mitterrand, dans le coup d'état permanent, disait « Seul le président gouverne et décide dans cette constitution, il faut en changer ». Laurent Fabius, est-ce que François Mitterrand et Jean-Luc Mélenchon ont tort ?
François Mitterrand, vous savez que je l'ai bien connu. Et que j'ai été son directeur de cabinet et puis son premier ministre. Il disait lui-même, parce qu'il avait de l'humour, qu'il avait beaucoup critiqué cette 5ème République, mais qu'il s'en était très bien accoutumé. S'il était très bien accoutumé. Mais bon, je ne vais pas me lancer dans une défense et illustration, puisque moi, mon rôle en tant que président du Conseil constitutionnel, c'est de veiller à l'application de la constitution et surtout à la conformité des lois avec la constitution. Maintenant, c'est vrai qu'il y a des critiques qui sont faites.
Vous les entendez ces critiques sur un pouvoir trop vertical en 2018 ?
Bien sûr, on les entend. Alors, nous, nous avons, avec mes collègues du Conseil constitutionnel, à appliquer la constitution. Mais nous ne sommes pas sourds ni aveugles. Et la principale critique, d'après ce que je comprends, c'est l'équilibre, mais ce n'est pas une critique nouvelle, entre d'un côté le pouvoir exécutif et de l'autre le Parlement. C'est une critique récurrente.
Oui, et puis les arguments sont réversibles, parce qu'on reconnaît à cette constitution, Laurent Fabius, le fait de donner du pouvoir, de donner du temps à un président de la République, qui en est l'homme fort et la clé de voûte. Et en même temps, on dit exactement l'inverse, en s'appuyant sur le même argument. C'est une constitution qui encadre trop la démocratie française et ne la fait vivre, au fond, que le jour de l'élection présidentielle.
Bien sûr, on entend les deux critiques, mais comme vous le dites vous-même, elles sont contradictoires. Et ce qui me frappe, si vous voulez, c'est que la stabilité institutionnelle, ce n'est pas tout à fait la même chose que la stabilité politique, mais c'est quand même un grand atout pour un pays. Quand j'étais, par exemple, ministre des Affaires étrangères, je l'ai été pendant quatre ans, le fait que, lorsque vous êtes dans une négociation, vous ayez la certitude de représenter votre pays pendant un certain temps, alors qu'en face, vous pouvez avoir des partenaires ou des adversaires qui, eux, sont là pour trois mois, ce n'est pas un élément sans importance.
Mais encore une fois, mon rôle, et je parle très rarement, je suis heureux d'être à votre micro, parce qu'il y a le 60e anniversaire de la Constitution, c'est de veiller à la conformité de nos lois à la Constitution.
Alors, avant d'aborder le sujet de la réforme constitutionnelle, juste un mot. Emmanuel Macron, dans une interview à l'hebdo le 1 en 2015, avant qu'il soit président, répondait à la question « Pourquoi la démocratie est toujours déceptive ? » et il disait « Parce qu'il manque un roi. » Il nous manque un roi. Est-ce que vous êtes d'accord avec ça ? Est-ce qu'il manque une figure du roi ?
Oui, mais ça, c'est la vieille théorie des deux corps du roi. C'est ce que j'ai appris quand j'étais étudiant, puis professé lorsque je donnais des cours. Oui, enfin, c'est vrai qu'il y a toujours cette aspiration à un pouvoir fort, et on le voit d'ailleurs se développer aujourd'hui dans beaucoup de pays. Parfois, c'est redoutable. Mais, en même temps, la démocratie, c'est un équilibre. Voilà, c'est une des contradictions qu'il faut surmonter. C'est une des raisons pour lesquelles je ne suis pas très très triste d'avoir quitté la politique.
Emmanuel Macron a fait de la réforme des institutions, Laurent Fabius, un engagement fort du début de son mandat, moyen, disait-il, et voulait-il, moyen de moderniser notre vie publique. Donc, doit-il, va-t-il, on profite de vous avoir sous la main, profiter de l'anniversaire de la Ve République demain pour relancer l'examen de cette révision constitutionnelle qui est pour l'instant ensablée.
Je pense qu'il va le faire. Je l'ai invité à venir au Conseil constitutionnel en fin d'après-midi. Je tiendrai un court propos, et ensuite, le président de la République devra s'exprimer, et il y aura là deux de ses prédécesseurs, d'ailleurs, le président Giscard d'Estaing, le président Sarkozy, et puis des ministres, et puis toute une série de mes homologues qui président les cours constitutionnels étrangères. Donc, c'est une occasion pour lui, bien sûr, de faire le point sur les institutions. Je ne sais pas quelle sera la teneur de son discours, mais il est possible qu'il fasse le point sur cette révision.
La difficulté, les révisions, il y en a déjà eu beaucoup, et c'est vrai que si on veut faire respirer une constitution, ce n'est pas illogique d'avoir des révisions. Mais, dans notre texte constitutionnel, pour qu'il y ait révision institutionnelle, institutionnelle et constitutionnelle, ce n'est pas tout à fait la même chose, ça doit passer soit par la loi, soit par la loi organique, soit par la révision de la constitution, qui demande un accord des deux assemblées. Or, cet accord politique, il n'est pas facile à obtenir. Et c'est ça qui, jusqu'à présent, a buté.
Alors, il n'est pas facile, notamment, il y a une des dispositions qui fait hurler les parlementaires, et notamment les parlementaires de droite et de gauche, d'ailleurs, c'est la rationalisation de la procédure législative pour la rendre, selon Emmanuel Macron, plus rapide et plus efficace. C'est-à-dire, en clair, la maîtrise accrue de l'ordre du jour par le gouvernement, la réduction des navettes parlementaires, et surtout, la réduction du droit d'amendement, c'est ça qui, notamment, fait bondir, y a-t-il une reprise en main de la fabrication de la loi par l'exécutif ? Est-ce que le parlement ne risque pas d'être muselé ?
Alors, il y a une difficulté objective, c'est que les lois sont souvent, comme on dit, bavardes. Et ça, que ce soit les gouvernants de droite ou de gauche, ils l'ont reconnu. Maintenant, le parlement, et j'ai été parlementaire pendant de longues années, et deux fois président de l'Assemblée, donc je connais un petit peu ces sujets, dans le mot parlement, il y a parole. Et donc, la liberté de parole est absolument essentielle. Alors, il y a des controverses sur cette question des amendements. Je ne vais pas vous répondre oui ou non aujourd'hui, parce que, comme vous le savez sans doute, le Conseil constitutionnel est probablement appelé à trancher ces questions si elles lui sont soumises.
Et j'ai pour principe de ne pas anticiper, parce que nous prenons une décision collégiale, si un problème nous est soumis. Mais il est certain qu'il faut que le Parlement vive, et en même temps, je crois qu'il faut faire en sorte que les débats ne s'en sable pas. Il y a un problème que tout le monde constate, et encore une fois, que ce soit les gouvernants de droite ou de gauche, c'est qu'entre le moment où un besoin est ressenti, le moment où une loi est présentée au Conseil des ministres, le moment où elle est votée au Parlement, et le moment où elle est appliquée, souvent, un très très long délai s'écoule, ce qui choque nos concitoyens, à juste titre.
Voilà, alors j'espère qu'un équilibre sera trouvé, mais encore une fois, ça demande que les parlementaires se mettent d'accord.
Vous l'avez dit, Laurent Fabius, vous avez eu une longue vie parlementaire, est-ce que vous étiez trop nombreux à l'Assemblée ? Est-ce qu'il y a trop de parlementaires, Assemblée et Sénat ?
Ça, c'était notre sujet, c'était la réduction du nombre de sujets controversés. Quand on regarde les proportions par rapport à d'autres pays, on se situe, je crois, à peu près, dans la moyenne, je ne veux pas dire de sottises, mais il y a une proposition qui a été faite par l'exécutif, de réduire ce nombre, à la fois au Sénat, à l'Assemblée nationale. Là aussi, une proposition qui est controversée, et peut-être que nous serons appelés nous-mêmes à dire le droit.
Si jamais la réforme passe, la limite du cumul des mandats, c'est un autre problème de parlementaires et d'élus locaux. Par exemple, là, dans le cas effectif, si la loi était passée, Gérard Collomb ne pourrait pas se représenter à Léon.
Je vois à votre sourire que c'est une manière de... Dites-nous le droit, monsieur le Président.
Je vous emmène vers le... Dites-nous le droit sur le cas Collomb. Il a déjà été maire trois fois. Si la réforme passait, il ne pourrait pas briguer un quatrième mandat.
Ça dépend du contenu de la réforme. Et puis, il y a un autre aspect. Est-ce que la réforme interdirait de se présenter, ou est-ce qu'une fois étant présentée, il faudrait choisir entre les fonctions ? Ce sont deux sujets qui ne sont pas exactement identiques.
Est-ce que ce sont là des gadgets ? Toutes les questions qu'on vient de vous poser. Il y a un fétichisme du petit changement de la Constitution qui permettrait de faire aller mieux la démocratie. Est-ce qu'on n'est pas dans cet ordre-là ?
Non, mais je pense que c'est normal qu'une démocratie respire. Sa loi fondamentale, c'est la Constitution. Et celle-là a duré déjà 60 ans. Ce qui est, à l'exception des lois constitutionnelles de la Troisième République, la plus longue durée. Alors que d'habitude, c'était une dizaine d'années. Parfois même zéro. Donc, c'est une bonne chose du point de vue de la stabilité. Mais il faut que ça respire. Et dans certains cas, la respiration passe par des révisions constitutionnelles. Simplement, pour que la révision ait lieu, il faut que les parlementaires s'accordent. Et ça, ce n'est pas très facile.
Allez, avant de passer au climat, puisque c'est l'autre sujet, ce sujet que vous avez énormément porté pendant la COP21 quand vous étiez ministre. Juste une petite question de droit également. Le Sénat a-t-il enfreint la séparation des pouvoirs sur l'affaire Benalla ? Avec cette commission d'enquête, puisque le gouvernement, et notamment Mme Belloubet, l'a laissé entendre.
Alors, le droit est le suivant. En ce qui concerne le président de la République, il est communément admis qu'une commission d'enquête parlementaire ne peut pas convoquer le président de la République, puisque le Parlement contrôle l'exécute, enfin le gouvernement, mais le président de la République ne fait pas partie du gouvernement.
Et en ce qui concerne les conseillers du président ?
En ce qui concerne les conseillers, les pratiques ont été différentes. Il y a certains présidents qui ont laissé leur conseiller témoigner devant les commissions d'enquête, d'autres non. Et donc, il est possible que nous soyons appelés à trancher cette question.
Ah, vous avez déjà été saisis ?
Non, mais si nous sommes saisis, nous la trancherons.
D'accord.
Vous étiez, Léa le rappelé, ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, lors de la COP21. Oui, je l'ai même présidé. Voilà, qui était censé être le moment fondateur de la prise de conscience mondiale sur la question de l'urgence environnementale. Que reste-t-il de cet édifice aujourd'hui, de cette volonté, maintenant que les Etats-Unis sont sortis de l'accord ?
L'accord de Paris de décembre 2015, c'est un formidable accord, parce que c'est la première fois que tous les pays du monde, tous les pays du monde, se sont accordés pour s'engager à ce que le climat, la température, n'augmente pas de plus de 2 degrés, voire 1,5 degré avant la fin du siècle. Et chaque pays a pris des engagements. Simplement, l'application n'est pas à la hauteur. Et vous vous rappelez la phrase fameuse du président Chirac qui disait « Le monde brûle et nous regardons ailleurs ». Nous ne regardons plus ailleurs, mais le monde brûle encore plus fort et nous le laissons brûler.
Donc, il va y avoir d'ici quelques semaines en Pologne, une COP, la COP 24, qui va regarder l'application, les conditions d'application de la COP 21. Il est essentiel, absolument essentiel, que l'accord de Paris soit respecté. Il ne l'est pas. Alors, en ce qui concerne le président Trump, j'ai entendu, lorsque le président Trump a pris cette décision extrêmement dommageable, un certain nombre de gens disent « Oh, ce n'est pas très grave, parce que ça n'est que lui, d'autres, les autres ne vont pas suivre, etc. » Je ne suis pas du tout de cet avis.
Quand le président des Etats-Unis, première puissance du monde, prend une décision aussi ravageuse, non seulement ça a des effets aux Etats-Unis, mais c'est une espèce de billet de sortie qu'il offre à toute une série de pays que nous avions fait, approuvé, la COP 21, mais qui n'était pas enthousiaste. Et aujourd'hui, quand on regarde les résultats, autant il y a des initiatives formidables par la Californie, des entreprises, toute une série de personnalités. Mais le bilan est catastrophique.
Le bilan est catastrophique.
Donc ça veut dire, j'ai un petit peu la voix, mais gentiment, qu'il faut savoir si oui ou non, les dirigeants veulent qu'on aille se suicider. C'est de ça qu'il s'agit. Non pas la planète, parce que la planète est contente d'exister. Mais si on n'agit pas extrêmement rapidement en respectant l'accord de Paris, l'humanité va à la catastrophe.
Mais Laurent Tabus, vous l'adressez...
Attention, M. Lebron, l'humanité n'est pas suicidaire. Mais un certain nombre de dirigeants n'ont pas compris ou voulu comprendre de quoi il s'agit.
Oui, d'accord. Mais parmi ces dirigeants, il y a peut-être aussi les dirigeants français, parce qu'on a beau jeu de donner des leçons au président Trump et aux autres, quand on sait que nous, deux ans après le vote de l'accord de Paris, sauf mon respect, on ne les a pas respectés. Oui, on n'a pas respectés. On est à plus 7%, plus 6,7% sur l'année 2017. Donc, moi, je veux bien qu'on soit les rois du donneur de leçons aux autres, mais on ne le fait pas nous-mêmes.
Non, soyons objectifs, et encore une fois, moi, je suis sorti du monde politique. La France a pris des initiatives dans le passé, elle a continué d'en prendre avec le gouvernement actuel, et notamment ce qu'on appelle le One Planet Summit, et nous sommes perçus comme un pays qui est très pro-climat. Mais quand on garde les chiffres, même si la France et l'Europe ne se situent pas dans les chiffres les plus mauvais, nous avons encore, collectivement, des efforts importants à faire, et rapidement.
Parce qu'il y a quelque chose qu'on oublie toujours, c'est que les gaz à effet de serre, le CO2, qui est à l'origine, principalement, du réchauffement climatique, une fois que vous l'avez lancé dans l'atmosphère, il ne va pas descendre, il reste. Et donc, arrive un moment où c'est irréversible, et c'est dans ces années-ci que ça se joue. Donc, moi, qui, maintenant, connaît bien ces problèmes, je dis, alerte rouge, alerte rouge.
Mais la clé de cette incapacité à agir n'a-t-elle pas été donnée par Nicolas Hulot lorsqu'il a démissionné ? Je ne vous demande pas de commenter ce fait politique-là. Mais il a dit, sur le fond, il y a une contradiction entre écologie et libéralisme. Ça ne se rencontre pas, et l'un exclut l'autre. Donc, tant qu'on n'aura pas changé de modèle, on n'ira pas.
Ce sera un très long débat.
Mais essayons de l'amorcer, au moins.
Oui. Ce que je crois, ce que je sais, plutôt, c'est que c'est dans ces années-ci, c'est-à-dire pas dans 15 ans, mais dans ces années-ci, 2018, 2019, 2020, qu'il faut faire de grands changements. Alors, chacun à sa porte. Les entreprises, les gouvernements, les régions, les particuliers. Je ne pose pas le problème général du modèle, parce que sinon, c'est la ficelle et le cochon qui est ce qui commence, etc. Et si on dit, il faut tout changer pour que quelque chose change, vous voyez la difficulté.
Mais je dis que, sur la question des transports, sur la question de l'habitat, sur la question de l'industrie, sur la question des économies d'énergie, pour ne citer que ces problèmes, parce que le climat est lié aussi à la biodiversité. Tout est lié. C'est un écosystème. Il y a des changements très importants à faire et pas après-demain. Je me rappelle une conversation que j'avais eue avec Michael Bloomberg. Il m'a dit, M. Fabius, il y a deux erreurs à ne pas commettre. Première erreur, dire, c'est une affaire pendant 50 ans. Non ! C'est une affaire pour aujourd'hui. Deuxième erreur à ne pas commettre, présenter uniquement les choses négatives. Il y a aussi des choses positives.
Et en transformant, vous disiez, le modèle de société, on crée des emplois. Ça, c'est la responsabilité de tous les dirigeants et de chacun d'entre nous. Et je suis extrêmement impatient que ça se fasse.
Laurent Fabius, lors de la cérémonie d'investiture d'Emmanuel Macron, vous lui aviez cité Châteaubriand « Pour être l'homme de son pays, il faut être l'homme de son temps ». Avez-vous le sentiment que sur cette question-là de l'écologie, Emmanuel Macron est un homme de son temps ?
Je ne vais pas porter de jugement sur l'exécutif. Ce n'est absolument pas mon rôle. Mais je dis que le problème de l'écologie, le problème de l'environnement, c'est l'un des deux ou trois problèmes majeurs de notre temps. Et donc, chaque dirigeant doit le prendre à bras-le-corps. C'est absolument essentiel, au sens propre.
Richard, bonjour. La parole aux auditeurs d'Inter. Soyez le bienvenu. Bonjour Nicolas, Léa et M. Famus. Bonjour M. Goutte. Que pensez-vous réellement de l'utilité du Conseil constitutionnel tout en sachant qu'il avait été créé pour péjorativement, certes, mais recaser les anciens présidents et que deux anciens présidents ne m'y siègent pas ? A quoi ça sert ?
Merci Richard. Laurent Fabius. Je vais répondre. Le Conseil constitutionnel, c'est l'exemple d'une institution qui a presque totalement changé de fonction. Au départ, il avait été créé, j'emploie l'expression un peu vulgaire, pour être le chien de garde du gouvernement contre le Parlement. et siégeait notamment les anciens présidents qui à l'époque n'avaient pas de retraite, etc. Bon, au fur et à mesure du temps, je ne vais pas vous faire une leçon de droit constitutionnel, le Conseil constitutionnel a tout à fait changé de fonction et aujourd'hui, il est devenu une cour constitutionnelle chargée de dire le droit et de veiller à ce que les lois soient conformes à la Constitution.
Du coup, d'ailleurs, les présidents n'ont pas vocation à y siéger. Et dans la réforme constitutionnelle dont vous parliez tout à l'heure, M. Demorand, il est prévu que les anciens présidents ne siègent pas sauf ceux qui ont siégé au cours de la dernière année. Et ça me paraît très sain, imaginer, je ne vais pas faire une longue démonstration, la Cour suprême des Etats-Unis avec M. Jimmy Carter, M. Bill Clinton, M. Bush père, M. Bush fils, M. Barack Obama, et demain, M. Trump, ce ne sera plus la Cour suprême.
Donc, il faut que le Conseil constitutionnel, surtout dans un moment où il y a le populisme qui se développe, les droits fondamentaux sont mis en cause dans beaucoup de pays, il faut que le Conseil constitutionnel joue son rôle et je crois qu'il le joue pleinement et qu'il est reconnu comme tel. Mais, il y a une évolution à faire, notamment sur les anciens présidents.
Alors, précisément, depuis la position qui est la vôtre aujourd'hui, depuis la présidence du Conseil constitutionnel, comment analysez-vous la montée de ces démocraties autoritaires, les démocratures, comme certains les appellent, les régimes illibéraux, c'est fragile à ce point, une démocratie ?
Les causes sont multiples, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'on les constate dans beaucoup de pays. On a dit, M. Trump, c'est spécifique. Oui, mais enfin, vous voyez, dans beaucoup de pays, ce que j'appelle à la fois le populisme et le brutalisme. Les causes sont à la fois économiques, sociales, historiques, liées à la mauvaise approche de la mondialisation. Enfin, les causes sont multiples. Et nous, la France, il faut évidemment, avec l'Europe, que nous résistions à cela et parmi les éléments de résistance, il y a la conformité aux droits. Quand vous voyez ce qui se passe, par exemple, en Hongrie, en Pologne, ce sont les conseils constitutionnels qui sont les premiers à attaquer.
Pourquoi ? Parce que les conseils constitutionnels veillent au respect par les lois de la constitution. Lorsque quelqu'un veut attaquer l'état de droit, il s'en prend évidemment à ceux qui défendent l'état de droit. Et il ne suffit pas de faire cela parce que les causes sont profondes. Mais il est très important que tous les pays qui croient aux droits fondamentaux soient solidaires.
Est-ce que la réponse de ceux qui ne veulent pas basculer dans ça, dans cette démocratie illibérale, de dire c'est...
Non, il ne faut pas dire démocrature parce que dans la démocrature, il y a des mots. Ou même démocratie libérale. Moi, la démocratie, c'est un certain nombre de principes et ces pays auxquels vous pensez ne respectent pas ces principes. Il faut dire quoi là ?
Pardonnez-moi là, la Hongrie n'est plus un...
Des régimes autoritaires, des régimes autoritarismes, pour certains, des régimes dictatoriaux. Pour vous,
ce n'est plus une démocratie urbaine ?
Il a été élu parfaitement. Oui, mais ça, c'est l'élément nouveau. Si vous voulez, avant, on raisonnait de façon binaire. C'est-à-dire, vous aviez d'un côté les démocraties, on votait librement, et de l'autre, les dictatures. Maintenant, vous avez des pays où on vote librement ou quasi librement, mais qui mettent à leur tête des personnalités autoritaires qui font basculer le droit. Et ça rend évidemment les choses beaucoup plus complexes.
Et la réponse, c'est nous, le chaos, est-ce qu'elle est suffisante ?
Pardon ?
La réponse qu'apportent un certain nombre de dirigeants, dont Emmanuel Macron, mais pas le seul, en disant, c'est soit nous, on est les derniers remparts, soit c'est le chaos, c'est-à-dire Orban Salvini, est-ce que c'est suffisant comme réponse à votre avis ?
Il faut mettre en garde contre ces déviations extrêmement dangereuses. Mais il faut, bien sûr, toujours proposer un chemin. Ça, c'est le rôle très difficile des dirigeants partout.
Merci Laurent Fabius et bon anniversaire. À propos d'anniversaire,
est-ce que vous avez lu la BD, l'histoire de la 5ème République, aux Arènes, signée par Thomas Le Grand ? Oui,
il me l'a gentiment offert et j'ai lu ça. Et vous avez ri. J'ai ri, notamment au début où il prête au général de Gaulle une pratique de la fumette. Ça, c'est une novation historique. Maintenant, si vous me permettez un dernier mot, il n'y a pas seulement l'anniversaire de la Constitution, demain, mais il y a ce qu'on appelle la nuit du droit. C'est-à-dire que, presque partout en France, il va y avoir toute une série de manifestations, des pièces de théâtre, des séminaires, des cours, des duels oratoires, pour expliquer l'importance du droit dans la société. Et je pense que... pourquoi la nuit ? Parce que c'est plus sexy ?
La nuit, comme vous l'avez remarqué, sans vous suivre dans votre vocabulaire, il y a une qualité d'attention particulière. Quand vous faites une nuit dans les musées, les gens ont été d'attention particulière. Au Quai d'Orsay, j'avais fait une nuit des idées. Et là, nous faisons, avec toute une série d'acteurs du droit, la nuit du droit, pour bien montrer que le droit, c'est très important dans la société.
Et si vous n'arrivez pas à vous endormir la nuit et que vous n'êtes pas à la nuit du droit, vous pouvez donc lire l'histoire de la Ve République aux Arènes, signé Thomas Legrand, qui se met en scène. Mais vous, vous serez
à la nuit du droit, madame, j'espère.
Mais oui, bien sûr. Toujours. Ou alors, je serai en train de lire la BD de Thomas Legrand. Bon, c'est bon, on a compris. Merci.
Merci beaucoup, Laurent Fabius. Merci à vous. Bon anniversaire à la Ve République et bonne nuit du droit.
Laurent Fabius