Les Jours fêtent leurs 10 ans : "Créer son propre média, c'est une course de fond et de vitesse", selon Raphaël Garrigos
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
France Inter, Alibadou, le 6-9. Et votre invité Marion, ce matin, est directeur de la rédaction et cofondateur des Jours.
Bonjour Raphaël Garigos.
Bonjour.
Un joyeux anniversaire.
Eh bien merci, j'ai 10 ans.
Vous avez 10 ans exactement, quand même un sous-chon tiens. Parce que les Jours ont 10 ans, le média en ligne, les Jours, 10 ans de journalisme en ligne, en série des révélations aussi. 10 ans, voire un peu plus qu'Isabelle Robert, c'est vous, vous avez quitté Libération pour lancer ce média indépendant. Et dans le livre qui sort aujourd'hui, vous comparez ça à un marathon que vous avez couru à la vitesse d'un 100 mètres. C'est pertinent cette comparaison ?
Ah oui, je peux vous dire que oui, c'est vraiment créer son propre média. C'est vraiment une course de fond et une course de vitesse. Et c'est en même temps aussi beaucoup de Jours.
Et il faut expliquer à ceux qui ne connaissent pas les Jours vos particularités. C'est un média indépendant, il n'y a pas de pub, pas de rubrique non plus, parce que vous fonctionnez par ce que vous appelez des obsessions, des séries thématiques qui peuvent durer parfois une centaine, voire plus d'épisodes. Il y a eu depuis le départ 345 séries, 5300 articles. À quoi ça sert ce journalisme obsessionnel, comme vous le décrivez ?
Justement, ça sert à lutter contre un des grands reproches qui est fait aux journalistes, qui est de papillonner de sujet en sujet et de jamais approfondir. Nous, au contraire, on approfondit et on approfondit très sérieusement. Vous parliez de centaines d'articles. Moi, par exemple, j'écris une série qui est consacrée à Vincent Bolloré et qui compte désormais 251 articles. C'est la plus importante ? C'est la plus longue, oui.
On va en reparler. Est-ce que ça a donné des résultats, justement, cette façon de venir et de revenir par épisode pendant des années sur le même sujet ?
De toute façon, nous, on s'est dit d'emblée que quand on creusait un sujet, on allait trouver, non pas des truffes, mais des informations. Et ça se vérifie à chaque série parce que des gens se disent « Tiens, ceux-là ne sont pas là pour faire un article ou deux, mais à trois ou quatre, on se dit « Tiens, on peut faire confiance à ces gens-là. On peut, c'est souvent ce que font des lanceurs d'alerte, nous contacter pour nous donner des informations, nous les confier et qu'on en fasse quelque chose de bien. »
Exemples ?
Les exemples sont tellement souvent... Allons-y ! Si je prends ce que je fais sur Vincent Bolloré, on nous a parlé dès le tout début, dès qu'on a commencé à travailler sur Vincent Bolloré, d'une mystérieuse vidéo que Vincent Bolloré aurait lui-même réclamée d'un sketch de guignol et d'un sketch de guignol qu'il aurait lui-même commandé pour raconter son ascension médiatique. Et ce sketch-là, on a cru que c'était une légende urbaine jusqu'à ce que quelqu'un nous dise « Ok, je l'ai ce sketch, je vous le confie, on a fini par le publier. » Et c'était très révélateur de cet état d'esprit de Vincent Bolloré.
Il avait commandé un sketch des guignols quand il était actionnaire de canal ?
Et qu'il l'est toujours, oui.
Oui, mais quand il est devenu actionnaire de canal ?
Quand il est devenu actionnaire de canal, il a...
Avant de tuer les guignols ?
Avant de tuer les guignols. Et ce sketch, qui est d'ailleurs disponible sur le site des jours, on voit Canal+, en train de faire une fête terrible et d'un seul coup, un homme d'affaires arriver et arrêter la fête. Alors, cet homme d'affaires n'est pas représenté comme Vincent Bolloré, mais la traduction est très très claire.
Alors, cette série, justement, elle est particulièrement emblématique, celle de Vincent Bolloré. Elle permet de comprendre aussi, en 251 épisodes, la méthode, le fonctionnement de cet homme d'affaires, petit à petit.
Exactement. C'est ça qui est très intéressant avec notre système de séries et de fouiller comme ça l'information, c'est qu'on garde la mémoire du journalisme, on garde la mémoire d'une histoire. Et quand Vincent Bolloré licencie Olivier Nora, le PDG de Grasset, on a tous entendu parler il y a quelques semaines, on s'aperçoit qu'en fait, il fait la même chose à chaque fois. C'est-à-dire qu'il va agiter un épouvantail, il va créer un scandale et ensuite recréer une maison à son ordre. Ça a été le cas entre Ditellé et Ditellé à CNews Europe 1 et jusqu'à Grasset.
C'est une méthode éprouvée.
C'est une méthode totalement éprouvée. Je vous souviens d'un des tout premiers épisodes qu'on a publié de l'Empire sur Vincent Bolloré où on a recueilli une de ses phrases qui est tout à fait avérée. C'était dans le procès-verbal d'un comité d'entreprise où il disait « la terreur fait bouger les gens » et c'était en 2015. Et c'est toujours la même chose, 11 ans après.
Alors il n'y a pas que Vincent Bolloré, il y a d'autres thèmes marquants dans ces 10 ans des jours. Il y a eu les coulisses des cabinets ministériels par exemple, mais aussi si on veut regarder l'évolution de la société, il y a la montée de l'extrême droite et ce qu'on a appelé parfois les brebis galeuses.
Exactement, c'est intéressant. On a une série qui s'appelle RN, la dernière marche, et où on a beaucoup, on a multiplié même les révélations sur ces brebis galeuses, à savoir des députés du Rassemblement National qui sont dans des groupes Facebook ouvertement racistes, antisémites et tout ce genre de joyeuseté, et qui jamais à un instant, alors qu'ils en ont l'obligation, n'ont dénoncé des propos racistes qui ont pu être tenus. Et on s'est retrouvé comme ça jusqu'à un tiers de députés pris dans ce genre de groupe.
Alors on voit aussi l'évolution de la société. Je cite quelques thèmes sur les violences sexistes et sexuelles, sur l'écologie. Il y a une patte aussi les jours dans l'écriture des séries. et elles se lisent comme des romans presque.
Des romans feuilletons. Des romans feuilletons, oui. On a voulu remettre au goût du jour cette grande tradition de la presse du XIXe siècle, du feuilleton effectivement, en l'appliquant à la presse et au sujet d'aujourd'hui. Et puis ce goût de l'écriture, ce soin qu'on y apporte, il y a un côté, je trouve qu'on essaie de faire, c'est de l'artisanat finalement, de l'artisanat de luxe, du journalisme cousu main, qu'on essaie de faire et qu'on a voulu retranscrire aussi dans ce livre pour ceux qui ne sont, hélas, pas abonnés.
Hélas, mais peut-être que ça viendra. Je rappelle les prix, 84 euros par an, 8,90 par mois, parce que vous ne fonctionnez que grâce à cet argent-là. Vous ramenez quand même à contre-courant dans un monde où tout semble gratuit, en ligne, et tout va tellement vite sur les réseaux sociaux. Vous vous faites de la longueur et du payant.
Oui, on fait de la longueur et du payant. Et en plus, nos lecteurs sont jeunes. Alors ça, c'est ce qui est assez étonnant.
Ils ont quel âge ?
La moitié de nos abonnés ont moins de 35 ans, ce qui est, pour de la presse généraliste, ce qui n'existe pas. Et on a par exemple un phénomène étrange de jeunes abonnés qui abonnent leurs parents au jour. Alors que d'ordinaire, c'est les parents qui disent tiens, je vais t'abonner au jour, histoire de te remettre droit. Et là, on a ce phénomène inverse avec en plus des électorats paritaires, alors que normalement, la presse est un média consommé par des hommes un peu vieux.
Et ça fonctionne, ce modèle économique ?
Écoutez, oui. Nous, on a atteint l'équilibre financier en 2020, donc 4 ans après notre naissance, ce qui, pour un média, est très très rare. On compte une dizaine de milliers d'abonnés aujourd'hui, ce qui n'est pas suffisant. On en veut toujours plus.
Ce qui est suffisant à l'équilibre financier, en tout cas.
En tout cas, on a atteint l'équilibre financier. Et je peux vous dire que dans le secteur des médias, c'est vraiment très très rare.
C'est quoi vos prochains défis ?
Le prochain défi, c'est d'arriver à se retrouver beaucoup plus... être beaucoup plus nombreux dans cette rédaction, pour proposer toujours beaucoup plus de séries et de nouvelles obsessions. Parce que nous, c'est vraiment la curiosité de notre monde qui nous anime et on est toujours frustrés de ne pas pouvoir en faire plus.
Et il va falloir en faire pour la présidentielle aussi.
Oui, ça va être crucial.
Raphaël Garigosco, fondateur et directeur de la rédaction des jours. Je renvoie à votre joli, j'ai envie de dire best-of en bon français, mais le meilleur des jours. Ça s'appelle 10 ans d'investigation en série. C'est édité à la rue de l'Échiquier, je précise, pour ceux qui seraient à Paris, qui a une fête d'anniversaire le samedi 30 mai de 14h à minuit, des tables rondes, un DJ7, etc. Merci d'être venu sur France Inter ce matin. Merci beaucoup à vous. Bonne journée. Sous-titrage Société Radio-Canada