Mouvement "bloquons tout" : le retour des gilets jaunes ?
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Comme la pâte à tartiner ... - A.de Tarlé: G.Sliman, vous êtes président, cofondateur de l'institut de sondage Odoxa.
Hier, dans "La Tribune Dimanche", J.-L.Mélenchon a annoncé soutenir "l'initiative populaire du 10 septembre".
C'est ce mouvement "Bloquons tout". Qu'est-ce que c'est que cette journée? - G.Sliman: C'est l'expression d'un ras-le-bol populaire diffusé à bas bruit sur les réseaux sociaux avant l'annonce du budget de F.Bayrou.
Il a pris beaucoup d'ampleur une fois que F.Bayrou a présenté ce budget mi-juillet, avec des gens issus d'horizons différents qui se sont retrouvés, pas tellement pour proposer un programme...
A priori, ils assument de ne pas avoir d'orientation politique. Ils veulent dénoncer des mesures qu'ils estiment injustes, dangereuses pour le pays, pour eux, inefficaces. C'est un mouvement de colère qui ressemble à ce qui s'est passé au début du mouvement des "gilets jaunes" sur les intentions et sur le caractère gazeux de ce collectif dont on ne sait pas grand-chose et qui n'assume aucune orientation politique.
Ca n'empêche pas les hommes politiques d'essayer de récupérer le mouvement, de se projeter dessus pour qu'eux aussi, les colères qu'ils projettent puissent s'exprimer à cette occasion. Un certain nombre de membres de ce collectif peuvent avoir des accointances avec le RN. - A.de Tarlé: C'est pour ça qu'on a fait remarquer ce matin à M.Bompard, qui soutient ce mouvement, que c'est infiltré par l'extrême droite.
Il y a un rejet de la fiscalité. On appelle à ne plus payer ses impôts. C'est un mouvement fourre-tout un peu piégeux pour les politiques. - G.Sliman: Il l'était déjà au moment des "gilets jaunes".
Il y avait un panorama, un panel de colères qui, pour certaines, relevaient de la gauche, sur la défense des services publics, le refus de voir 3000 postes de fonctionnaires supprimés et qui, pour une part, relèvent de lignes souvent portées par l'extrême droite. - A.de Tarlé: Est-ce que ce mouvement pourrait être marquant et s'inscrire dans la durée, compliquer la rentrée de millions de Français? - G.Sliman: Il y a 2 éléments.
Il y a une manifestation sur les sujets mis en avant de colère qui sont très largement partagés par l'opinion publique de refus. De ce point de vue, on peut dire que du point de vue de l'opinion, il y aura une solidarité. C'était le cas au moment des "gilets jaunes".
Quand Odoxa effectuait des sondages au début du mouvement, les 3/4 des Français soutenaient ce mouvement. Il y a cette légitimité perçue qui peut jouer en la faveur de ce mouvement. Il y a une montée des colères depuis des mois en France.
On est sur une poudrière qui ne demande qu'une allumette pour exploser. Cette allumette, c'est le budget annoncé par F.Bayrou. - A.de Tarlé: Les "gilets jaunes", c'était la taxe carbone d'E.Philippe.
Pour citer J.-L.Mélenchon, il appelle à soutenir ce mouvement contre le plan Bayrou.
Ce plan Bayrou, qui gèle le barème des retraites, supprime l'abattement fiscal pour les retraites, supprime 2 jours fériés, comment est-il perçu par les Français? - G.Sliman: Très mal.
C'est de nature à exacerber les colères. On avait fait un sondage Odoxa après l'annonce du plan Bayrou. Autour des 3/4 des Français disent que ce plan, ils ne le voteraient pas.
En plus, il ne sera pas efficace pour résorber les problèmes de dette et de déficit dans le pays. Certaines mesures sont des irritants, comme les 80 km/h puis la taxe sur le carburant, pour l'opinion publique. C'est le cas de la suppression de 2 jours fériés.
Les 3/4 des Français disaient mi-juillet qu'ils y étaient fondamentalement opposés. Ils ne voteraient pas et soutiendront tous ceux qui pourront s'y opposer. - A.de Tarlé: On est attachés au lundi Pâques férié et au 8 mai férié, synonymes de réunion de famille. - G.Sliman: Oui.
Quand on détaille ce que disent les gens, ils comprennent qu'il y a un problème de déficit et de dette, mais "ce n'est pas à moi de payer mais à mon voisin", le voisin un peu plus aisé que lui. On estime que ce sont toujours les mêmes qui doivent payer et qu'il y aurait des efforts à faire d'abord du côté des plus riches, des entreprises. Tout ça fait que ça ne prend pas.
Il y a un point commun avec les "gilets jaunes", mais il y a une différence importante pour le moment. Dans les souhaits de manifester cette colère, les organisateurs évoquent des confinements, l'idée de se mettre en retrait, de ne pas aller travailler, de ne pas payer les transports en commun, des choses discrètes, ou alors des boycotts de certains produits. Les "gilets jaunes", c'était l'inverse.
Il y avait une extrême visibilité du mouvement avec la présence sur les ronds-points de gens portant des gilets jaunes. On verra les manifestations que choisissent les personnes qui promeuvent ce mouvement. Si on est sur quelque chose de peu visible, ce sera difficile que ça prenne.
S'ils trouvent des moyens visibles, comme les "gilets jaunes", ça pourra prendre. Mais attention. Les Français soutenaient les "gilets jaunes".
Quand ils se sont mis à commettre des dégradations, à bloquer le pays, à gêner le quotidien des Français, l'opinion publique s'était totalement retournée et s'était majoritairement mise à être contre. - A.de Tarlé: Est-ce que la rentrée va être compliquée pour F.Bayrou? - G.Sliman: Oui.
On le savait déjà. C'est le Premier ministre le plus impopulaire qui ait jamais été mesuré sous la Ve République. - A.de Tarlé: 22 %... - G.Sliman: C'était avant l'annonce de son plan mi-juillet. 22 % des Français estiment que c'est un bon Premier ministre. 78 % estiment que c'est un mauvais Premier ministre.
Il était même tombé à 20 %. Il n'y a plus guère de soutien dans l'opinion publique. Même les sympathisants Renaissance ne sont pas sûrs d'avoir une bonne opinion de lui.
Les sympathisants des autres partis le rejettent. Les mesures qu'il propose sont rejetées par le spectre de tous les partis politiques. Je pense qu'il savait que cette rentrée serait chaude, complexe pour lui.
Le fait de poser sur la table mi-juillet des sujets aussi clivants ne fait que renforcer cette situation. - A.de Tarlé: La question de la censure va revenir.
Il doit se méfier plutôt du RN, mais il peut aussi se méfier des socialistes qui peuvent avoir une majorité avec LFI pour le faire tomber. - G.Sliman: Le problème de F.Bayrou, c'est qu'il ne peut tenir que s'il n'y a pas une conjonction des refus du RN et de la gauche.
Pour LFI, dès le départ, censure quoi qu'il arrive. Ils le disent depuis toujours. Le PS et le RN, c'est le vrai sujet.
Le PS et le RN, à titre personnel, ils n'ont pas intérêt à le faire tomber, mais ces gens-là ont des électeurs. Les électeurs RN et PS, pour plus des 3/4 d'entre eux, disent vouloir une censure. Un récent sondage donnait 2 Français sur 3 favorables à la censure.
On est dans un contexte explosif. Même si M.Le Pen ou le PS ne souhaitaient pas censurer F.Bayrou, ils peuvent s'y trouver contraints par leur base. - A.de Tarlé: Hypothèse: F.Bayrou tombe.
Qu'est-ce qui se passe? Nouveau Premier ministre? - G.Sliman: C'est tout le problème.
Quand F.Bayrou a été nommé, quand on testait dans les sondages les Premiers ministres souhaités par les sondages, il était en bas de la liste. S.Lecornu était encore plus en bas de la liste.
C'est un proche d'E.Macron. E.Macron serait dans une situation complexe.
Soit il nomme de nouveau une personnalité politique proche de lui ou de sa majorité et ça ne passera pas dans l'opinion et sans doute auprès des partis politiques. Soit il procède à une dissolution, mais la situation politique sera probablement encore plus complexe qu'à l'époque de la précédente dissolution. S'il y avait une majorité, ce ne serait pas une majorité favorable au président de la République.
On est dans cette situation extrêmement complexe. Les autres acteurs politiques n'ont pas forcément intérêt. Le RN a un seul prisme: la présidentielle.
Avoir la chance de se retrouver au pouvoir dans une configuration politique aussi compliquée, avec des mesures aussi difficiles à prendre avant la présidentielle de 2027 ne serait pas un cadeau. Le Parti socialiste n'est pas prêt. J.-L.Mélenchon n'a guère de chances d'avoir une majorité à l'Assemblée.
Ce n'est pas leur intérêt. Ils peuvent s'y trouver contraints, mais ce n'est pas leur intérêt. Ce n'est pas l'intérêt d'E.Macron.
Il serait extraordinairement fragilisé en cas de censure de F.Bayrou. - A.de Tarlé: Il y a la question des appels à la démission d'E.Macron? - G.Sliman: Obligatoirement.
Après la dissolution, les Français estimaient que c'était un déni de démocratie, qu'il n'avait pas tenu compte du choix des urnes. Barnier, Bayrou...
Si Bayrou est censuré, le prochain sur la liste pourrait être E.Macron. La question de sa démission...
Rien ne l'y oblige, mais il serait dans une configuration politique tellement complexe que ça reviendrait dans le débat. - A.de Tarlé: Il n'arrive pas à se mitterrandiser en surfant sur l'actualité internationale? - G.Sliman: Après la dissolution ratée et cette issue fâcheuse pour le pays et pour lui, il aurait dû assumer qu'il n'était plus directement aux manettes, qu'il se mettait en retrait, comme un président en cohabitation.
Il ne ferait qu'avaliser le gouvernement. Ca s'est passé comme ça avec F.Mitterrand et les 2 cohabitations.
S'il avait fait cela, il serait dans une situation plus confortable avec les sujets internationaux. D'autant que les Français sont en phase avec ses positions. - A.de Tarlé: Merci pour cette analyse.
François Bayrou