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Podcast / conversationFrance Inter — L'invité de 8h20 (sur Site radio)· 12 mai 2022 26 minComplaisantPortrait personnelCulture, médias & sportEnvironnement & énergie

Sylvain Tesson : "La beauté de notre existence tient dans son caractère éphémère"

Source d'origine 3 locuteurs

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

Analyse automatique

Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie

Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 70 %Attaque 10 %Défensif 20 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:55OuverteRéponse directe

    Pourquoi être passé de la neige immaculée de l'Himalaya à ce monochrome noir ?

  • 2:53OuverteRéponse directe

    Pourquoi avons-nous du mal à regarder la mort en face dans les sociétés occidentales ?

  • 5:12OuverteRéponse directe

    Qu'est-ce qu'on gagne à se rappeler en permanence que nous sommes mortels ?

  • 7:57RelanceRéponse directe

    Ils se lancèrent alors dans une politique de contestation de la mort, omettant de préciser que mourir n'avait rien d'obscène. Mais où est l'héroïsme ou la beauté de suffoquer jusqu'à la mort dans une salle de soins critiques ?

  • 9:40OuverteRéponse directe

    Ce mouvement transhumaniste qui veut lutter contre le vieillissement et contre la mort, ce n'est pas pour vous, ça ?

  • 11:37FerméeRéponse directe

    Est-ce que ce sont des conduites suicidaires ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 1:06InvitéFait
    « C'est la même chose parce que la mort c'est la vie, la vie c'est la mort, si nous ne mourions pas, la vie n'aurait pas de valeur. »
  • 1:16InvitéFait
    « La beauté de notre existence tient dans son caractère éphémère. »
  • 1:51InvitéFait
    « Vous dites qu'elles n'ont rien de macabre mais qu'elles sont là pour vous rappeler que vous êtes mortels. »
  • 4:20PrésentateurFait
    « Vous dites, je tiens le suicide pour un exercice de la volonté, le couronnement de la maîtrise de soi. »
  • 6:22InvitéFait
    « La mort, c'est l'aphrodisiaque de la vie. »
  • 7:39InvitéFait
    « Le bureaucrate arrive et dit « la vie ne vaut que par une seule chose, c'est son décompte, sa comptabilité statistique et l'accumulation du nombre de jours ». »
  • 9:43PrésentateurFait
    « Vous, le russophile, qui connaissez si bien ces régions-là, vous qui ne faites pas mystère de la fascination qui exerça Poutine sur vous à la fin du XXe siècle. »
  • 16:26InvitéFait
    « Le slavophile que je suis est malheureux. »
  • 16:55InvitéFait
    « Et puis, tout d'un coup, voilà que cet ancien agent du KGB arrive au pouvoir. »
  • 18:21PrésentateurFait
    « Je trouve inqualifiable historiquement honteuse, humainement hideuse la violence du Poutine de 2022. »
  • 18:37PrésentateurFait
    « Je fais mon printemps de Prague comme l'ont fait certains communistes en quittant le parti en 1968. »
  • 22:19PrésentateurFait
    « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer. »

Temps de parole

  • Invité66 %
  • Présentateur16 %
  • Invité 212 %
  • Invité 35 %
  • Locuteur non identifié2 %

0,8 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Présentateur

Nous recevons ce matin un écrivain dont le précédent livre, La Panthère des Neiges, chez Gallimard, reçu le prix Renaudot 2019. Il revient aujourd'hui avec Noir, texte et dessin, publié chez Albin Michel. C'est un livre sur la mort, singulier, souvent grinçant, et d'autant plus déroutant qu'il formule surtout une invitation à vivre. Sylvain Tesson, bonjour. Bonjour. Vous l'écrivain voyageur qui nous avez emmené dans le tréfonds des forêts russes ou attendre une panthère dans l'Himalaya, c'est donc un autre voyage que vous nous invitez dans ce livre, un voyage métaphysique, existentiel, sans doute le plus terrifiant d'ailleurs qui soit.

C'est le voyage vers la mort, le livre est en deux parties, la première est un court texte d'une trentaine de pages, la seconde, un ensemble de dessins de pendus que vous avez dessinés ces trente dernières années. Dites-nous pour commencer, Sylvain Tesson, pourquoi être passé de la neige immaculée de l'Himalaya à ce monochrome noir ?

1:04
Invité

Parce que c'est la même chose. C'est la même chose parce que la mort c'est la vie, la vie c'est la mort, si nous ne mourions pas, la vie n'aurait pas de valeur. La beauté de notre existence tient dans son caractère éphémère. On sait que c'est bref tout de même, alors on n'aimerait pas trop que ça s'arrête, mais c'est parce que la vie va s'arrêter qu'il faut l'aimer et qu'il faut la dévorer avec appétit. Je ne vois pas tellement de différence entre l'Himalaya, ce à quoi vous faites référence, la beauté du monde, la montagne, l'exaltation vitale et la certitude qu'on va mourir. C'est au contraire un appel qu'il faut absolument avoir à l'esprit, il ne faut jamais l'oublier.

Vous avez d'ailleurs deux bagues aux doigts, des têtes de mort, vous l'expliquez, des vanités comme on dit. Vous dites qu'elles n'ont rien de macabre mais qu'elles sont là pour vous rappeler que vous êtes mortels. Que vous allez mourir. Vous avez besoin de ce rappel permanent, de ce rappel quotidien grâce à ces bagues. Oui, parce que je ne suis pas assez sage, moi, pour me contenter de m'en souvenir. Alors je suis obligé de m'entourer de tout ce petit appareillage, ce qu'on appelle les vanités. C'était un terme artistique et esthétique qu'utilisaient les peintres quand au 18e siècle ils représentaient des crânes et toutes les choses fragiles pour signifier le caractère éphémère de la vie.

Moi je porte des bagues et la bague me regarde, elle grimace, mais c'est une grimace qui n'est pas satanique. C'est une grimace tendre, ça peut être une grimace tendre qui dit, la tête de mort me dit, je fus ce que tu es, c'est-à-dire vivant, et tu seras ce que je suis. Mais ces dessins de pendus que vous dessinez, Sylvain Tesson, depuis 30 ans, que vous griffonnez, qu'on peut voir dans ce livre, c'est quoi ? C'est votre manière d'exerciser la mort, d'en faire une compagne, ou plus prosaïquement, c'est aujourd'hui l'arrivée de vos 50 ans qui vous rappelle que le temps passe, que vous êtes mortel et que tout ça va mal finir au fond ?

C'est une conjuration, c'est-à-dire que je conjure la mort par la mort, je sais qu'elle est là, je ne la dénie pas, ce que font beaucoup d'ailleurs aujourd'hui les autorités modernes, techno, cybersanitaires, qui ne veulent pas que nous considérions la mort, moi je ne la dénie pas, mais je ne l'aime pas non plus, je n'ai aucune penchante macabre, je ne vis pas entouré d'un imaginaire de chauve-souris et de toiles d'araignée, quoi, j'ai pas en moi quelque chose de morbide. On peut en, lisant le livre, on s'est demandé si vous viviez avec des chauve-souris ? J'imagine, c'est une vraie question.

Non, c'est au contraire une espèce de conjuration vitale, c'est-à-dire que le côtoiement par le dessin, évidemment par le croquis du pendu ou du suicidé au pistolet, n'a rien d'une espèce d'appel au gouffre, au contraire, c'est une conjuration. Je veux me dire en permanence, la mort est là, je ne la dénie pas, j'ai un respect profond et une compassion, pour ceux qui arrivent à l'acte final, au suicide, je n'ai absolument aucun jugement moral à l'égard...

4:20
Présentateur

Vous dites, je tiens le suicide pour un exercice de la volonté, le couronnement de la maîtrise de soi. C'est le moins qu'on puisse dire.

4:28
Invité

Alors, je n'en fais pas non plus un acte de courage, je ne fais pas une espèce de célébration pseudo-martiale du suicide, non. Mais il y a eu évidemment un amoncellement de causes absolument terribles qui ont mené à cet effet fatal. Mais je trouve dommage d'ailleurs que les églises jettent l'anathème contre les suicidés. Il faut plutôt regarder avec compassion ce qui a mené à cet acte-là.

Mais, si vous voulez, moi, cette espèce de fabrique du pendu, qui est quasi quotidienne, j'ai couvert comme ça des milliers de planches, c'est mon occasion que j'ai trouvée de dire à la mort, je sais que tu es là, je te crains bien entendu, mais je te regarde et je te salue en disant à bientôt, mais le plus tard possible.

5:12
Présentateur

Vous écrivez dans le brouhaha d'une vie en fête, dans le contentement de soi et le désordre de nos heures, on a tendance à oublier la mort, c'est un tort. Pourquoi avons-nous, malgré les textes des anciens, vous les citez, Virgile, Nietzsche, Saint-Mathieu, pourquoi ce mal à regarder la mort en face ? Pourquoi ce mal à y penser, à l'affronter tout simplement ?

5:36
Invité

Et particulièrement dans les sociétés occidentales. Oui, c'est vrai, vous avez raison, et technique, quoi, dans les sociétés où nous avons mis une machine entre nous et le monde, on a mis un écran entre nous et la réalité, on a décidé de s'agenouiller devant une puce qui va nous gouverner, donc évidemment on ne regarde pas tellement l'inéluctabilité de la mort. Alors pourquoi est-ce qu'on ne la regarde pas ? Heureusement, il faut une certaine forme de déni, parce que c'est évident que si toute la journée on savait que l'astico nous attendait, et que notre destin était d'aller manger le pissenlit, il est évident qu'on vivra avec un peu moins de vitalité, heureusement.

6:12
Présentateur

Oui, pour le dire à l'inverse, qu'est-ce qu'on gagne à se rappeler en permanence que nous sommes mortels ?

6:17
Invité

Eh bien, on gagne précisément une espèce de surcroît extraordinaire de vitalité. La mort, c'est l'aphrodisiaque de la vie. C'est parce qu'on se dit que ça ne va pas durer très longtemps qu'il faut justement vivre avec considération, ne rien négliger, pas un instant qui passe ne doit être vécu avec désinvolture. Il faut tout voracement, tout attraper, tout capter. Vous écrivez, l'homme ignore l'urgence de jouir, on ne sait pas aimer, on ne se sent pas vivre, et on perd son temps à râler contre les nids de poules dans les rues de Paris. Oui, c'est la manière anecdotique de dire qu'on se perd dans des petites choses.

Il y a un mot merveilleux de la bruyère dans les caractères qui résumait tout ce que j'essaie de dire en une phrase superbe. Rions un peu, rions, rions un peu avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. Il faut prendre les devants. Et c'est pour ça que le croquis, le dessin permanent, la considération de la mort, c'est l'idée que la mort est l'aphrodisiaque de la vie. C'est-à-dire qu'on saurait mieux vivre, on saurait mieux jouir, mieux profiter de la vie en se rappelant tous les jours qu'on est mortel. C'est ça votre idée ? C'est ce que je crois profondément.

Or, souvenez-vous que nous avons vécu une maladie pulmonaire généralisée et planétaire, et nous sommes aperçus que la définition bureaucratique de la vie, c'est le contraire de ce que vous avez dit. Le bureaucrate arrive et dit « la vie ne vaut que par une seule chose, c'est son décompte, sa comptabilité statistique et l'accumulation du nombre de jours ». Jamais ils n'ont parlé de la substance, de l'intensité de la vie, de sa chair, de son charme, de son mystère, de ses joies et de ses peines. Non, ils comptaient.

7:57
Présentateur

Ils comptaient, et vous dites, vous écrivez, ils se lancèrent alors dans une politique de contestation de la mort, ça c'est au moment du Covid, omettant de préciser que mourir n'avait rien d'obscène, et ils s'empressèrent de nous empêcher de vivre pour ne point que nous risquions de mourir. Mais, Sylvain Tesson, où est l'héroïsme ou la beauté de suffoquer jusqu'à la mort dans une salle de soins critiques ?

8:19
Invité

Non, mais attendez, je distingue, évidemment, il y a la politique, il y a le discours. La politique, il était nécessaire qu'elle fût ce qu'elle a été. Et, heureusement, que les administrateurs, que l'autorité technosanitaire nous a enfermés, ça a permis de réduire les morts, les chagrins de ceux qui auraient eu à porter leur mort à l'hôpital. Je sais très bien tout ça, j'ai visité les unités de Covid au moment du pic de la maladie, à la pitié salpétrière, souvenez-vous, en avril 2020, quand on ne savait pas du tout, en plus, il y avait un mystère, personne ne savait ce qu'était cette épidémie, bien sûr.

Mais, il y a eu un discours, et c'est cela, moi, qui m'a posé des questions, il y a eu un discours bureaucratique et technocratique qui nous permettait de comprendre ce qu'était la question de la mort pour le bureaucrate. C'est intéressant, la question de la mort, les poètes ont des réponses, les scientifiques ont des réponses, et les technos ont des réponses, et cette réponse, c'est, la vie n'est qu'une seule chose, c'est son décompte. C'est normal, on est rentré dans le règne numérique de la quantité, tout se compte, tout se mesure, tout rentre dans le data et la statistique, et la vie aussi.

Aujourd'hui, le mouvement transhumaniste cherche précisément à refuser notre finitude, à la repousser, à essayer de comprendre, à essayer d'investir pour qu'on vive 100 ans, 150 ans, peut-être 1000 ans. Ce n'est pas du goût d'un anti-moderne comme vous l'êtes, et que vous revendiquez, vous dites que vous êtes un anti-moderne, j'imagine que tout ce mouvement transhumaniste qui veut lutter contre le vieillissement et contre la mort, au fond, et tous ces milliardaires qui investissent des milliards pour repousser la date finale, ce n'est pas pour vous, ça ?

Ce n'est pas parce que je suis un anti-moderne que je n'aime pas cette idée de l'homme augmenté et de l'homme prolongé, c'est parce que je suis un homme, je suis un être humain, j'aime la vie, et je trouve ça hideux de penser qu'on va précisément considérer qu'on va s'éterniser pendant 1000 ans, l'homme millénaire, en se bardant d'instruments électroniques, c'est ça le transhumanisme, mais qu'est-ce que ça voudra dire ? Que le cadavre, plus tard, sera un déchet électronique ? Non, je trouve que c'est... Mais pourquoi c'est hideux ? Pourquoi c'est forcément hideux ?

Parce que déjà, philosophiquement, c'est une aberration, c'est une aberration qui ne considère pas que la vie vaut par sa fragilité, et que ce qui est beau, c'est que la vie est une bulle de savon, et que si jamais la bulle de savon dure 1000 ans, ça n'est plus une bulle de savon, il n'y a plus la grâce de la fragilité, c'est ça qui fait la beauté de la vie. Donc, premièrement, philosophiquement, c'est une aberration. Deuxièmement, le transhumanisme qui veut l'homme augmenter, trahit quand même quelque chose, c'est une forte considération de soi-même. Le type qui dit, tiens, si je durais 1000 ans, ça veut dire quand même qu'il se satisfait assez bien de son existence sur la Terre.

Alors ça, ça me paraît assez étonnant, et puis la troisième chose, qui me semble affreuse, c'est que l'homme augmenté, c'est quelqu'un qui va transposer dans l'échelle du millénaire tous les petits malheurs de sa vie, quoi. Il fera une crise de la quatre centaines, il y aura des vieux beaux de 800 ans, il y aura des types qui se mettront à tripoter des gens de deux siècles, alors on se dira, celui-là quand même, il a des drôles de penchant. Enfin, c'est affreux, c'est l'absence de considération que l'absurdité de la vie, qu'elle dure 80 ans ou 1000 ans, elle sera la même. Le problème de la vie, ce n'est pas sa durée, c'est sa beauté, c'est ça que j'appelle la substance.

11:37
Présentateur

Sylvain Tesson, dans ce livre, vous reconnaissez « Jouer avec le feu, risquer votre vie, escalader à la montagne, des parois instables, monter sur des toits d'église alcoolisées ». Est-ce que ce sont des conduites suicidaires ?

11:53
Invité

Oui, je crois que les psychologues appellent ça les conduites ordaliques, c'est des conduites adolescentes, c'est-à-dire qu'il y a un moment où on veut mettre un peu en péril ce qu'on sait fragile. Chez moi, malheureusement, j'ai eu une espèce d'adolescence un peu prolongée, un peu tardive, dont j'ai du mal à sortir d'ailleurs, il y a eu une éclosion difficile, mais c'est plutôt l'idée que je vénère tellement la vie que j'aime parfois mettre un peu en jeu l'objet de ma vénération, l'objet de mon adoration, c'est-à-dire la vie, pour me convaincre absolument de la nécessité de l'aimer.

C'est ça, c'est une envie de pousser la vie sur le parapet pour me dire que vraiment, il faut absolument lui rendre ses dévotions. Non mais, on va le dire les choses, vous nous avez troublé avec ce livre, c'est intéressant, et vous troublez également, je découvre les réactions de l'application France Inter, des auditeurs, le Jean qui met à apprendre à mourir à chaque instant, c'est la meilleure façon d'apprendre à vivre, dicton bouddhiste. Valérie, bonjour pour info, mon frère s'est suicidé il y a 7 ans et il a été enterré à l'église, et l'église était pleine, l'institution change, vous dit-elle. Estelle vous reprend, la vie c'est la mort, n'importe quoi.

Voilà, et c'est tant mieux, vous provoquez des réactions. Oui, alors il est vrai que c'est un sujet qui nous concerne tous. C'est peut-être le seul d'ailleurs. Il y avait un poème que Saint-Saëns a mis en musique dans la danse macabre, cette espèce de ritournelle absolument incroyable, où c'est des squelettes qui sortent du cimetière et qui se mettent à danser la nuit, et le poème se termine par « Et vive la mort et l'égalité ». Car c'est la seule égalité. La seule égalité sur cette planète, c'est celle-là. C'est que nous soyons un prince, ou que nous soyons un gueux, nous finirons tous dans le caveau.

13:47
Présentateur

On va aller au standard de France Inter. Est-ce que Daniel est avec nous ? Oui ? Non ? Alors Françoise, bonjour Françoise.

13:57
Invité

Oui, bonjour à toute l'équipe. Merci pour votre émission. Soyez la bienvenue. Je voulais vous remercier pour tous vos ouvrages, M. Tesson, parce que vous nous faites rêver. Vous êtes un personnage qui me touche, qui m'émeut, qui des fois qui mérite un peu par votre comportement. Mais en tout cas, tous vos écrits sont très beaux et j'aime beaucoup. Voilà, je voulais juste vous apporter un témoignage qui va dans le sens de votre ouvrage. Car ma vie a fait qu'à 23 ans, j'ai eu un accident. J'en suis miraculeusement sortie vivante. Je n'ai pas trop compris pourquoi. Après, il me suis une chute de 10 mètres. Voilà.

Et deux ans après, j'ai aussi donné la vie à une petite fille qui malheureusement est décédée. Quelques jours après. Et c'est vrai que commencer sa vie de maman par la mort, c'est très dur. Et j'ai eu la chance après d'avoir d'autres enfants. Et tous les jours que je vis maintenant, je sais que le drame peut survivre à tout autre moment. Donc effectivement, la vie, c'est la mort. Je suis entièrement d'accord avec ce que vous écrivez. Et ce que je voulais vous dire, c'est que j'aimerais que vous soyez... On a besoin de gens comme vous pour faire porter le message de cette fragilité de la vie, ce besoin d'égalité, de partage, et qu'on arrête ces guerres absurdes.

Et on est en train de détruire notre planète qui est magnifique.

15:16
Présentateur

Merci Françoise. Merci. Merci pour votre intervention. Sylvain Tesson vous répond.

15:23
Invité

Oui, merci. Ce témoignage est superbe. C'est le témoignage des choses qui viennent, des choses qui reviennent, des choses qui disparaissent. Vous nous avez parlé de l'accident, de la renaissance, de la naissance, puis de la mort de l'enfant. C'est le printemps, c'est l'été, c'est l'automne, c'est l'hiver. C'est ça qui est miraculeux. C'est qu'il y a la valse, il y a l'éternel retour des choses, il y a l'éphémère, il y a le retour, il y a les larmes, bien sûr. On les entendait dans votre témoignage, on les entendait dans votre voix. Mais il y avait aussi, bizarrement, à travers votre témoignage, un sourire. Un sourire en larmes, un rire en larmes, comme dit Homer.

Elle a prononcé, Françoise, le mot de guerre. On ne peut pas ne pas vous interroger, Sylvain Tesson, sur la guerre en Ukraine. Vous, le russophile, qui connaissez si bien ces régions-là, vous qui ne faites pas mystère de la fascination qui exerça Poutine sur vous à la fin du XXe siècle, dans un entretien au Point, cette semaine, vous faites un mea culpa, un acte de contrition. Vous dites, « Le slavophile que je suis est malheureux. Sur quoi vous êtes-vous trompé ? » Oui, moi, j'ai beaucoup voyagé en Russie à partir de août 1991, à la chute de l'Union soviétique. Et j'ai vu la Russie à la peine pendant 10 ans entre 1991 et l'accession de Poutine au pouvoir en décembre 1999.

Et j'étais très malheureux parce que je voyais un pays qui s'effondrait, qui était dépecé par tous les barons oligarques. Et puis, tout d'un coup, voilà que cet ancien agent du KGB arrive au pouvoir. Et oui, nous avions tous l'impression d'un redressement. En tout cas, les Russes, d'ailleurs, lui ont voué un assentiment parce qu'il a redressé le pays et qu'il y avait quelque chose qui pouvait montrer que peut-être une espèce de voie de réconciliation était possible. Voilà, donc... Et puis, finalement ?

J'ai probablement été peut-être paresseux, peut-être un peu rapide, peut-être un peu coupant, en confondant, si vous voulez, la figure politique de ce qu'il faisait, en ne considérant pas trop ce qui se passait, et en voulant voir chez Poutine l'espèce d'archétype de figure, de figure presque symbolique, de ce que pouvait être une certaine contestation des grandes mutations cyber-mercantiles, l'espèce de management global qui fait qu'on propose à l'Europe parfois un modèle américano-marchand qui, moi, me déplaît. C'est l'antimoderne en lui qui vous a plu ? Oui, mais c'est la figure de l'antimoderne. C'est le mot figure qui est important.

C'est-à-dire qu'il y avait quelque chose chez lui qui était comme un archétype, comme une espèce de totem qu'il était facile, si vous voulez, il était facile de se tourner vers lui pour asseoir un propos contre les mutations cybernétiques.

18:19
Présentateur

Oui, vous dites aujourd'hui j'ai été fasciné par le Poutine de décembre 1999. Je trouve inqualifiable historiquement honteuse, humainement hideuse la violence du Poutine de 2022. Et oui, je n'ai pas su voir que le Poutine de 2010 mènerait à ce qu'on voit pillage, crime, destruction, vandalisme. Je fais mon printemps de Prague comme l'ont fait certains communistes en quittant le parti en 1968. Mais Sylvain Tesson, il y avait eu des signaux d'alerte. Grosse nid rasée, le Donbass, Alep. Vous n'avez pas voulu voir ça ou votre russophilie vous aveuglait ?

18:52
Invité

Oui, bien sûr qu'il y avait des motifs. Bien sûr qu'il y a des analystes qui savaient les choses. Bien sûr qu'on peut toujours dire qu'on savait les choses une fois que les choses sont advenues. C'est une spécialité, d'ailleurs, qui s'appelle le travail d'expert. Bien sûr que moi, je ne voyais pas. Je ne voyais pas. Enfin, en même temps, il était quand même assez difficile de prévoir la soudaineté et la violence de l'agression russe sur l'Ukraine. Mais vous reconnaissez en tout cas que vous vous êtes trompé, là ? Non, mais attendez, s'il faut faire un acte de concession, moi, je veux bien le faire. D'ailleurs, je le fais. Je dis que je fais le bon printemps de Prague.

Il y a même des communistes qui, à un moment, se sont rendus compte que le communisme était une impasse. Alors, vous voyez, tout est possible. Que vous inspire le président ukrainien, Volodymyr Zelensky ? Mais, c'est le peuple ukrainien qui m'inspire une admiration. Moi, j'ai toujours une profonde admiration. Comment n'admirerions-nous pas la résistance ? La résistance patriotique. Ce sens incroyable de tout à coup de... De résister. Oui, de résister. Mais pas que de résister. Et ça n'est pas que un mouvement physique. La résistance, c'est aussi tout à coup le sentiment qu'on est quelque chose de commun. Ça s'appelle le sentiment de l'union.

L'union patriotique, l'union collective et l'envie de défendre les frontières. C'est des superbes choses.

20:15
Présentateur

Avez-vous suivi la campagne présidentielle française ? Étiez-vous physiquement en France ou avez-vous préféré vous tenir éloigné mentalement de cet événement national ?

20:27
Invité

Mentalement et physiquement, mais en même temps, c'est ma seconde nature. Il y avait un poète qui s'appelait Georges Perrault qui disait « Prendre l'air était notre métier. » Or, moi, c'est vrai que je pars tout le temps. Alors, malheureusement, les élections, c'est le dimanche. Il faut absolument que l'institution change. Change pour vous ? Pour que vous soyez sur le Mont-Blanc le dimanche ? Bien sûr. Moi, j'étais en train de faire de l'escalade. Si j'étais redescendu pour voter, ça aurait prouvé une espèce de passion pour l'exercice électoral. Et moi, je n'ai pas suffisamment de considération de moi-même pour rajouter ma voix au brouhaha général en pensant qu'elle va peser.

Ça, c'est une posture de dandy, ça. Peut-être. Ça, c'est un peu de la facilité. Peut-être, mais je ne me rue ni vers le caveau, ni vers l'urne. Comment vous recevez le résultat du vote des Français ? Emmanuel Macron a parlé ici de trois extrêmes. L'extrême centre, l'extrême droite, l'extrême gauche. C'est ça, la France, aujourd'hui. C'est trois extrêmes. Et si vous n'êtes aucun des trois, vous êtes nulle part. Non, mais le mot est très bien. Très bien, on joue sur les adjectifs. C'est formidable de faire un jeu de mots trilogique à base d'épithètes très amusant. L'extrême centre. Un jour, il y aura l'extrême extrême, l'extrême radicalité. Non, moi, j'aime bien... Si vous voulez que...

Il y a une citation magnifique de Paul Valéry dans Les Mauvaises Pensées qui dit le monde ne vaut que par les extrêmes, mais ne tient que par les modérés. Et c'est pas mal comme idée parce que, heureusement, qu'il y a des discours aux extrêmes qui pointent les choses. L'inégalité d'un côté, les problèmes d'identité de l'autre, la pauvreté ici, la folie des mouvements démographiques et migratoires ici. Ça, ce sont les extrêmes qui font valoir le discours. Et puis, heureusement, qu'il y a une espèce, au milieu, de tentative de maintenir l'avion une fois que sont rentrés à bord des passagers turbulents.

22:13
Présentateur

Lors d'une interview à ce même micro, il y a 5 ans, jour pour jour, le 12 mai 2017, vous disiez « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer ». On était quelques jours après la première élection d'Emmanuel Macron. Est-ce que 5 ans après, vous le diriez toujours ?

22:28
Invité

Mais bien sûr que je le dirai toujours, mais que ne l'avais-je pas dit ? J'aurais dû tourner cette fois ma langue dans ma bouche avant de le dire à votre micro parce qu'on m'a... Qu'est-ce qu'elle a été reprise, cette phrase ? Oui, alors c'est incroyable, mais à mon corps défendant d'ailleurs, ce qui prouve d'ailleurs que parfois, une phrase comme ça apparaît et puis elle nous dépasse.

Parce qu'évidemment, on m'a accusé d'être l'espèce de bourgeois qui n'était incapable de considérer la peine et le malheur des autres et de mes semblables et de mes proches comme si je n'avais pas moi-même ma part de malheur, ma part de peine, comme si je n'avais aucune considération pour ceux qui étaient en souffrance ou qui étaient en détresse. Ce qui est absurde, c'est pas tout à fait uniquement ça que je disais. Une phrase n'est jamais que ce qu'elle veut dire. Elle est parfois certie dans un développement.

Moi, ce que je voulais dire, c'était qu'à comparer avec beaucoup de systèmes d'organisation sociale dans le monde, nous ne sommes pas les plus mal lotis et pourtant, nous avons l'impression d'être absolument maudits par le sort, par l'institution, par l'histoire et par l'existence. C'est tout ce que je disais. La phrase a été aussi beaucoup reprise par les macroniens à qui ça permettait de dire « Regardez, tout va très bien et cessez de vous plaindre ». Moi, c'était dommage que cette phrase dépasse ma pensée.

23:37
Présentateur

Allez, on va donner la parole à Daniel pour finir. Daniel, bonjour. On me dit au cas que vous avez 80 ans. Oui, bonjour. 81. 81. Allez, on vous écoute.

23:49
Locuteur non identifié

Oui, alors, bon, je voudrais... Bonjour, M. Tesson. Merci. Vous avez aujourd'hui 50 ans et quand j'ai eu 50 ans, je pensais à peu de choses près la même chose que vous concernant la mort. Mais ma question va être très simple. Aujourd'hui, j'ai considérablement évolué parce que j'en suis à compter le nombre de jours voire le nombre d'années, mais tant mieux. mais enfin, je voudrais savoir, est-ce que vous êtes certain que lorsque vous aurez 30 ans de plus, vous penserez encore la même chose vis-à-vis de la mort ?

24:21
Présentateur

Merci, Daniel. Merci pour cette question. Sylvain Tesson.

24:25
Invité

Ce que je vous propose, c'est que je vous le dise de vive voix dans 30 ans. Alors vous, vous en aurez 8 et 3 en 110 ans, vous aurez 110 ans, moi j'aurai 80 ans. Si je dis ça, ce n'est pas qu'une boutade. C'est pour vous dire que la jeunesse et la vieillesse, à mon avis, ne sont pas qu'une question d'état civil. Tout ne se compte pas. Peut-être que si je vous rencontrais, j'aurais l'impression d'être finalement beaucoup plus vieux que vous intérieurement. Moi, je m'intéresse davantage aux choses qui demeurent, aux choses qui tiennent, aux choses qui reviennent, les pierres, les saisons, les cultures, le passé quoi.

Alors peut-être ça fait de moi quelqu'un de beaucoup plus vieux que vous et on s'apercevrait si jamais on se rencontrait que le plus proche de la mort n'est pas celui qu'on croit. Vous seriez un vieil adolescent alors. C'est possible. Peut-être que j'ai été... Je suis resté très jeune mais j'étais déjà vieux. On pourrait dire les choses comme ça. En tout cas, tout ne se réduit pas à l'état civil.

25:27
Présentateur

Merci Sylvain Tesson. Merci. Merci beaucoup. Noir, texte et dessin est publié chez Albin Michel.

25:35
Invité

France Inter Sous-titrage Société Radio-Canada

Sylvain Tesson : "La beauté de notre existence tient dans son caractère éphémère" · Pourquijevote