🔴 EXCLUSIF - Interview d’Emmanuel Macron après le sommet sur l'Ukraine à Washington|TF1 INFO
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Monsieur le Président, bonsoir.
Bonsoir.
Une accélération de l'histoire a lieu cette semaine ici à Washington. Vous êtes venu défendre les intérêts de l'Europe face à Vladimir Poutine d'abord. Quel est l'engagement précis que les puissances peuvent prendre pour dire tu es allé jusque là, mais cette fois tu n'iras pas plus loin ?
C'est tout l'enjeu. C'est tout l'enjeu au fond depuis le début d'année. C'est-à-dire que le Président Trump veut la paix. C'est une bonne chose et c'est ce qui nous unit à lui. On veut tous la paix, on la veut depuis le début. Je rappelle qu'il n'y a qu'un agresseur dans cette guerre, c'est la Russie. Nous, notre crainte dès février de cette année, c'était de dire il ne faut pas que cette paix soit précipitée, qu'elle n'ait pas des garanties profondes, sinon on repart à la case départ. C'est un peu ce qu'on a vécu à Minsk. C'est-à-dire que cette paix ne serait pas respectée le jour d'après par la Russie et elle réattaquerait.
Et donc, le cœur de notre travail, nous, Européens, c'est ce qu'on appelle les garanties de sécurité. C'est de dire, nous devons être sûrs que, quel que soit l'accord obtenu, quel que soit ce que l'Ukraine concèdera ou pas, le reste de son territoire puisse continuer de vivre, ne pas subir de nouvelles agressions russes et que le reste de l'Europe vive en paix. Parce qu'en fait, c'est l'avant-poste de la sécurité européenne.
Mais, M. le Président, est-ce que la garantie suprême de sécurité, qui est de dire, vous les Russes, si vous attaquez de nouveau, après un armistice, on s'est fait une paix, nous vous faisons la guerre,
est-ce que cette garantie de paix de là, vous êtes prêts à la donner ? La première garantie de sécurité sur laquelle nous travaillons et qui est la plus importante, c'est une armée ukrainienne robuste. Et ça, ce ne sont pas des paroles en l'air. Pour l'instant, ça n'a pas marché. On a fait la démonstration, pendant les mille derniers jours, que s'il y avait une armée ukrainienne forte, bien équipée, l'armée russe n'arrivait pas à pénétrer. Et donc, qu'est-ce que c'est ? Là, on est dans quelle hypothèse ? On arrive à trouver un accord. Les concessions territoriales, c'est à l'Ukraine de les faire. Il y en aura. Ce n'est pas à moi de le dire.
Moi, en tout cas, ce que je dis, c'est que faisons très attention quand on parle d'une reconnaissance de droit, parce que n'actons pas des reconnaissances de droit, c'est-à-dire, en quelque sorte, que des pays garants de l'ordre international puissent dire qu'on peut prendre des territoires par force, parce qu'on ouvre une boîte de Pandore. Mais l'Ukraine fera les concessions qu'elle estime justes et bonnes. Nous, Européens, on doit être en situation d'apporter ces garanties de sécurité, pour l'Ukraine et pour nous.
Et donc, la première garantie de sécurité, c'est une armée ukrainienne forte, c'est-à-dire de plusieurs centaines de milliers d'hommes, bien équipés, avec des systèmes de défense, de meilleurs standards, etc. La deuxième, c'est dans le sens de votre question, c'est d'avoir ce qu'on appelle des forces de réassurance, et de dire que les Britanniques, les Français, les Allemands, les Turcs, et d'autres, sont prêts à mener des opérations, pas sur la ligne de front, pas de manière provoquante, mais des opérations de réassurance dans les airs, en mer, sur terre, pour montrer un signalement stratégique et dire la paix en Ukraine durable, c'est aussi notre sujet.
S'il vous plaît, signalement stratégique, c'est la langue, disons, rassurante, mais pour être très concret, est-ce que ça veut dire que si les Russes attaquent à nouveau ensuite, c'est la guerre ? C'est-à-dire que les soldats français, anglais, etc. seront forcés de se battre ?
C'est l'objectif de ces garanties de sécurité. L'objectif de ces garanties de sécurité, c'est de les dissuader par une armée ukrainienne forte, c'est-à-dire cette armée pourra résister. Et si vous allez trop loin sur des places qu'on aura définies, et là, tout le travail a été planifié par nos chefs d'état-major, mais c'est ce que nous sommes en train de finaliser, si la Russie prenait, après un accord de paix, la responsabilité de revenir aux confins de l'Europe provoquée, à ce moment-là, il y aurait une réaction.
La France empêche que Trump cède trop à Moscou. De ce point de vue-là, on en est témoin, vous jouez ce rôle, mais Trump a le rôle moteur, contrebalancé par vous. Tout ce qui se passe là, ces journées incroyables qu'on vit depuis lundi, est-ce que vous lui reconnaissez cela ? Si, à l'arrivée, il y a la grande tablée, avec la signature Trump, Zelensky, les Européens, Poutine, est-ce qu'il aura mérité ce prix Nobel de la paix dont il rêve ?
Il aura en tout cas joué un rôle, et c'est important, c'est pour ça que je suis là aussi. Il rêve de ce prix Nobel, ça n'est pas du tout une fantaisie. Le président Trump veut la paix en Ukraine, c'est une très bonne chose pour nous. Et il veut, et il est prêt à y mettre son énergie et son engagement. Ça, c'est une bonne chose. Simplement, et c'est là où vous voyez que la ligne de crête, pour nous tous, est extrêmement complexe. C'est que si cette paix devait être une capitulation de l'Ukraine, elle serait dramatique.
Parce qu'elle serait dramatique pour les Ukrainiens et l'Ukraine, mais elle serait dramatique pour les Européens, parce que ça veut dire que se rapprocherait de nos frontières une puissance dotée de l'arme nucléaire, dont l'armée est composée d'aujourd'hui 1,3 million d'hommes au moins, qui dépense 40% de son budget dans la défense, la Russie, c'est ça la Russie aujourd'hui, qui continuerait d'avancer. Donc c'est une menace pour notre sécurité. Et enfin, ce serait l'effondrement de l'ordre intérieur. C'est l'effondrement international que nous avons construit depuis 70 ans. Donc la paix, oui, mais parfois il y a eu des ambiguïtés.
Donc nous on dit que cette paix ne peut pas être une capitulation de l'Ukraine. Et cette paix ne peut pas signifier de brader les intérêts ukrainiens et européens.
Quelle est la suite précisément, puisqu'il y aura très vraisemblablement cette rencontre entre les présidents Zelensky et Poutine, avec le président Trump, avec les Européens ? Se peut-il qu'elle ait lieu en Europe ?
Ce sera un pays neutre qui sera choisi, et nous-mêmes nous le souhaitons. Et donc peut-être la Suisse, je plaide pour Genève, ou un autre pays, demain c'est réunion. On lance ce travail sur les garanties de sécurité demain. Ce travail est un peu impréalable à tous les rendez-vous. Dans les jours, ou peut-être petites semaines qui viennent, on va tout faire pour qu'il y ait cette réunion à deux. Ensuite, l'idée c'est que vraiment d'ici à début septembre, il puisse y avoir ce sommet trilatéral. Mais il y a tout le travail avant qui doit être fait sur les garanties de sécurité. Donc les 15 jours qui viennent sont absolument critiques.
Nous, pour finaliser le travail avec les Américains, pour mettre de la substance sur les garanties de sécurité, très important, mais surtout on va lever les ambiguïtés. Est-ce que le président Poutine veut vraiment la paix ? On le saura. S'il fait cette réunion à deux puis à trois, c'est qu'il le veut. Monsieur le Président, merci. Merci à vous pour votre temps. Et donc on continue. Vous l'avez compris, ça n'est qu'une étape d'un processus qui va, je pense, encore durer. Mais en faisant tout cela, nous soutenons évidemment l'Ukraine, ce qui est notre devoir. Mais nous protégeons la France.
Une question encore. Puisque vous êtes l'homme qui a le plus parlé à Vladimir Poutine, à Brégançon, à Paris, à Versailles, etc. À Saint-Pétersbourg. Ces heures au téléphone. Le patron de la DGSE était notre invité il y a quelques semaines. Il disait, attention, il y a une forme de paranoïa en quoi il croit vraiment. C'est ça qui est terrible. Est-ce qu'elle a un danger particulier ? Se peut-il que Poutine soit dans une sorte d'hubris qui soit au-delà du simple calcul rationnel ?
Je ne me permettrais pas de faire des qualifications comme ça. La position qui est la mienne dans le moment que nous vivons. Parce que j'ai toujours du respect pour mes collègues, mes interlocuteurs. Mais je sais une chose. C'est que depuis, au fond, 2007-2008, le président Poutine a rarement tenu ses engagements. Il a constamment été une puissance de déstabilisation. Et il a cherché à revoir les frontières pour étendre son pouvoir. Et je pense que quand un système politique qui a la culture profonde quand même de la Russie héritée du régime soviétique s'inscrit aussi durablement, en faisant autant de sacrifices dans cette logique, il est très dur de revenir en arrière.
Et donc je pense que la Russie est devenue durablement une puissance de déstabilisation et une menace potentielle pour beaucoup d'entre nous. Et que le niveau d'investissement, qu'elle a consenti ces dernières années, ne passe pas de 100 à 0 du jour au lendemain. Et donc un pays qui investit 40% de son budget dans de tels équipements, qui a mobilisé une armée de plus d'un million trois cent mille hommes, il ne reviendra pas à un état de paix et un système démocratique ouvert du jour au lendemain. Ne soyons pas naïfs. Et donc, y compris pour sa propre survie, il a besoin de continuer de manger. Voilà. Donc c'est un prédateur. C'est un ogre à nos portes.
Et je ne dis pas que dès demain, c'est la France qui sera attaquée. Mais enfin, c'est une menace pour les Européens. Il ne faut pas être naïf. Et je le dis avec un immense respect pour le peuple russe, ce pays, sa grande histoire, sa tradition et ses dirigeants. Mais nous en sommes là. Il ne faut pas être naïf. Monsieur le Président, merci beaucoup.
Merci à vous.
Emmanuel Macron