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interviewLe Média· 27 juin 2023 13 min

NAHEL, ADO TUÉ A NANTERRE PAR LA POLICE : DARMANIN ET LES GROS MÉDIAS ONT MENTI !

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Pour ne rater aucune de nos vidéos, n'oubliez pas de vous abonner et d'activer la cloche. - Salut Cemil. - Salut Nadiya. - Bon alors ce soir tu as souhaité revenir sur une actualité brulante, dramatique, tragique, qui a eu lieu ce matin. - Et oui, et c'est peu dire...

Alors c'est un nouveau drame effectivement Nadiya, certains préféreront parler de "fait divers", mais qui pourtant, ce drame, présente toutes les caractéristiques d'un mal bien plus profond. Alors un adolescent de 17 ans est mort ce matin, tué d'un tir en pleine poitrine, et à quasi bout portant, de la part d'un agent de police à Nanterre, en région parisienne. La raison : un refus d'obtempérer, une fois encore.

L'an dernier, en 2022 je te le rappelle, pas moins de 13 personnes ont été tuées par des policiers dans le cadre de contrôles dits "routiers". Un record absolu, que 2023, on ne l'espère pas mais malheureusement peut-être, viendra battre. - Alors qu'est-ce qui explique cela Cemil ?

Est-ce qu'il y a une recrudescence des refus d'obtempérer ? - Et bien en tout cas, c'est la thèse préférée des conservateurs, réactionnaires, de Darmanin, Zemmour en passant par Ciotti, Le Pen et les syndicats majoritaires de police, thèse qui nourrit leur discours sur "l'ensauvagement" pour les citer, de notre société, qui leur sert alors de fond de commerce électoral, on connaît la chanson. La réalité, tu l'imagines, tu le sais, est bien plus complexe.

D'abord, les chiffres, les chiffres officiels : en 2021, environ 27 700 refus d'obtempérer ont été recensés par les autorités policières, et de gendarmeries en France, soit une hausse de 50 %, en 10 ans c'est beaucoup ! Mais attention ! Premier piège ici : dans ce décompte, 27700, il n'y a pas que les simples refus d'obtempérer.

Ces derniers sont noyés dans d'autres délits, comme les tentatives d'homicides, ou des violences volontaires sur personne dépositaire de l'autorité publique, ce n'est pas pareil. Ceci dit, comment expliquer, je reprends ta question, cette hausse ? N'y a-t-il pas simplement, on pourrait se demander, une hausse des contrôles routiers ?

Puisque Gérald Darmanin, souviens-toi, promettait plus de "bleu" dans les rues fin 2020. Et bien sans doute, mais on ne sait pas. Quiconque vit en région parisienne, d'ailleurs toi tu y vis, a pu constater cette hausse d'effectifs de présence policière dans les rues de ses yeux.

Mais, sollicités sur cette question par l'AFP en janvier dernier, ni la police ni la gendarmerie n'ont pu fournir le nombre de tous ces contrôles policiers routiers effectués chaque année. Comme c'est ballot... - Alors si la hausse des refus d'obtempérer est floue, qu'est-ce qui peut...

Qu'est-ce qui peut expliquer l'explosion du nombre de tués ? - Et bien une majeure partie de la réponse qu'on cherche se niche dans une modification législative de la loi, relative à la sécurité publique en février 2017. Nous sommes alors, je vous fais un petit peu le résumé, nous sommes alors sur la présidence de François Hollande, dit de gauche, et le Gérald Darmanin de l'époque est un certain Bruno Leroux.

C'est à lui, sous l'impulsion de Bernard Cazeneuve à cette époque là Premier Ministre, que les syndicats de police majoritaires demandent et obtiennent, on l'a compris, un assouplissement de l'usage des armes à feu et de la notion de légitime défense de la police, motivé par un fait divers à ce moment-là. Résultat : selon nos confrères de Bastamag, 5 fois plus de personnes ont été tuées par des agents de police dans le cadre de contrôles routiers depuis et durant le premier quinquennat d'Emmanuel Macron, qui débutait alors à peine. La suite, vous la connaissez. - Et justement, une des suites, c'est la traduction médiatique de tout cela, qui t'a particulièrement courroucé. - Effectivement, et la rédaction avec moi d'ailleurs au passage.

Alors c'est peu dire que de dire "courroucé", car c'est désormais systématique, on le voit. Ce matin, le corps du jeune Nahel, puisqu'il s'appelle ainsi, tué au volant de sa voiture, était encore chaud que nombre de médias titraient sur le sujet. Vous voyez à l'écran, à 10h48, BFM TV tournait déjà en boucle avec ces infos : [Lecture du texte] Ça c'est les points qui tourneront en boucle pendant plusieurs heures.

Informations que l'on retrouvera d'ailleurs, voire que l'on retrouve encore à cette heure, dans nombre de médias dont certains dits de référence comme Le Monde, qui titrait à 11h23 ce matin : "Nanterre : un homme tué par un tir de policier après refus d'obtempérer" "Le conducteur s'est d'abord arrêté" (ce qui est vrai on va le voir plus tard) "... avant d'accélérer dans leur direction." France Bleu, France 3 : "Il est soupçonné d'avoir foncé sur les forces de l'ordre." France Info : "L'homme aurait foncé vers les forces de l'ordre après avoir refusé (cette fois-ci) de s'arrêter." Comme tu le vois Nadiya, je pourrais en citer plus, mais je me suis arrêté là, et comme vous le voyez aussi chez vous, il est là une cohérence, une continuité, c'est-à-dire les mêmes informations et surtout une : le conducteur aurait foncé sur la police.

Voire A foncé, donc à l'affirmatif, comme vous le revoyez de nouveau à l'écran, sur un policier simplement placé à l'avant du véhicule selon BFM TV ce matin, première chaîne d'info du pays s'il en est. Sauf que tout cela est la version de la préfecture, effectivement, source principale voire source unique de l'AFP et de bon nombre de journalistes dans ce genre d'affaires, sur laquelle tous les médias mainstream, ou beaucoup, se jettent comme sur un oasis en plein désert. Alors à une différence près, c'est qu'ici il ne s'agit pas de survivre, mais de faire vite vite du clic, de l'audience, et donc de l'argent, n'est-ce pas Nadiya ?

Alors l'an passé, à chaque drame, on l'a commenté ici même, de ce type étaient invités sur les plateaux de télévision les porte-paroles des syndicats de police, tel Alliance ou SGP Police, syndicat d'extrême droite s'il en est, et ainsi se propageaient des fake news minutieusement préparées par la Préfecture de Police. - Jusqu'à ce que ? - Jusqu'à ce que, comme très souvent c'est le cas désormais, une vidéo surgisse en ligne.

Et c'est ici que tout bascule. Ici c'est celle de la scène du contrôle routier elle-même, filmée par une passante avec son smartphone, qui vient démonter toute la communication policière alors mensongère relayée depuis plusieurs heures dans les médias dont certains comme je disais tout à l'heure dits de référence. Alors attention, on va diffuser les images en quelques secondes, et ces quelques secondes suivantes peuvent être douloureuses à regarder, voire choquantes. - Il est rentré...

Oh pu****...

Oh pu****...

Chaud...

Ils ont tiré wesh. Il est mort, c'est fini. Et c'est fini pour lui...

Je sais pas qu'est-ce qu'il a fait, mais c'est fini. - En quelques instants, grâce à cette courte vidéo, c'est tout le récit policier qui s'effondre. Comme vous le revoyez de nouveau au ralenti : non, le conducteur n'a pas refusé de s'arrêter en premier lieu.

Non, le policier n'était pas placé à l'avant du véhicule mais à côté. Non, le conducteur n'a pas donc foncé sur lui ou dans sa direction. Et pire, les images ici nous illustrent ce qui s'apparente à un homicide volontaire.

Le policier, absolument hors de danger, tire en pleine poitrine et le conducteur de 17 ans finit sa course comme on l'a vu dans un poteau quelques mètres plus loin, plus tard. Et en plus de cela, nous pouvons entendre, alors pour les plus aguerris sur le moment, entendre le policier dire : "tu vas te prendre une balle dans la tête", et l'autre lui dit "shoote-le". C'est terrifiant.

Ce sont les derniers mots en tout cas que le jeu de 17 ans a pu entendre avant d'être abattu. - Alors côté communication médiatique, ce n'est pas, ce n'est pas tout. - Non c'était pas tout en effet.

En plus des éléments de langage de la préfecture, a été repris en boucle une autre information policière : le jeune Nahel est "connu des services de Police", notamment pour conduite sans permis, comme aujourd'hui d'ailleurs, et pour plusieurs refus d'obtempérer. Information qui suffit à de nombreux internautes pour déverser leur haine en ligne, et profitant à la cause policière au passage. Il n'y a qu'à lire les réactions sous mes propres Tweets, par exemple, ou bien d'autres.

Néanmoins, abattre une personne, pour ces raisons, est absolument illégal. Il y a encore dans ce pays une justice et un Etat de droit. En tout cas, sombre époque que de devoir le rappeler encore une fois.

Alors ces images amateures sont cruciales pour l'enquête à venir, et pour la justice tout court, elles sont de qui, ces images ? Et bien j'ai pu contacter l'auteure de cette vidéo, c'est une jeune femme, on a pu entendre sa voix sur la fin du clip, qui est apprentie à Nanterre et qui se rendait ce matin-même à son travail, à pied. Je la cite, elle me dit : "J'ai décidé de filmer cette scène car je remarquais quelque chose d'étrange qui se passait", voilà.

Et son réflex est salvateur puisqu'il permet d'apporter comme vous le voyez des éléments probants dans cette affaire, qui sans ça, auraient été très probablement occultés. En ligne, sur Twitter, l'avocat Raphaël Kempf, qu'on a reçu ici plusieurs fois, retweet cette vidéo et écrit, vous le voyez à l'écran : [Lecture du texte] - Est-ce qu'une enquête est ouverte, Cemil ? - Oui, et même deux.

Le parquet ce matin même, on a appris ça à 10h-11h, le parquet de Nanterre, donc la première pour refus d'obtempérer et tentative d'homicide volontaire sur personne dépositaire de l'autorité publique, et l'autre dans l'autre sens, pour homicide volontaire par personne dépositaire de l'autorité publique. - La famille également a déposé plainte ? - La famille a déposé plainte, effectivement, avec leur avocat Monsieur Bouzrou, Yassine Bouzrou, qui ensemble, portent plainte pour homicide volontaire, se basant encore une fois sur les images, on va revenir après de l'importance de celle-ci, et pour faux en écriture publique.

C'est-à-dire que l'on vient de voir tourner en boucle sur Internet, et reprise par des élus de Gauche, notamment, le Maire de Nanterre, et tu as raison, Patrick Jarry s'est aussi exprimé dans la journée sur BFM. On regarde un extrait. - Je crois que c'est toute une ville qui est endeuillée par ce qui vient de se passer.

Evidemment les images qui tournent en boucle actuellement sur les... sur les réseaux sociaux sont accablantes... mais évidemment il faut attendre le résultat des enquêtes judiciaires qui sont en cours.

Et on espère que des éléments d'enquête seront communiqués le plus rapidement possible. Je crois qu'il y a un immense cri de Nanterre, c'est : on veut la vérité. Voilà, on veut toute la vérité et on la veut vite. - Et d'ailleurs en début d'après-midi, le maire de Nanterre s'est entretenu avec le ministre de l'Intérieur. - Oui , Gerald Darmanin qui s'est exprimé peu avant 17h depuis l'Assemblée Nationale, on l'écoute.

Depuis la loi de 2017, j'ai eu l'occasion de le dire dans de très nombreuses échanges ici, qu'il y a eu moins de tirs et il y a eu moins de cas mortels qu'avant 2017. Je suis désolé de vous dire madame que dans de très nombreux cas, malheureusement des policiers et des gendarmes sont morts de refus d'obtempérer. Et dans de très nombreux cas il s'agit pas de mélanger avec celui de ce matin, manifestement ce sont des familles de policiers et de gendarmes qui pleurent leurs enfants.

Alors non, bien sûr, le refus d'obtempérer ne peut pas être accepté, mais il n'est pas non plus bien évidemment capable d'accepter que des policiers tirent à bout portant sur des jeunes hommes ou des jeunes femmes, quel que soit l'âge d'ailleurs des conducteurs. Et vous dire qu'on doit respecter le deuil des familles, mais la présomption d'innocence des policiers. - Il se rattrape bien sur la fin mais patatra, là c'est un extrait bien sûr de sa prise de parole.

Gérald Darmanin fidèle à lui-même n'a pas pu s'empêcher, après pourtant avoir appelé à la justice et précisé qu'il n'était pas ni procureur ni juge, de prendre la défense, pour le coup peut-être qu'il est avocat, des policiers. S'illustrant une énième fois incapable d'une quelconque critique de l'institution qui servirait pourtant à l'améliorer, cette institution. - Et puis en plus il a menti, comme à son habitude ? - Bah là effectivement il a proféré un mensonge éhonté, où il affirme que le nombre de tirs mortels est en baisse depuis la loi 2017.

Nous venons de voir à l'instant, je vous ai énoncé les faits, que c'est faux et c'est même le parfait contraire. Mais bon, pour conclure il y a ici deux histoires : la première, celle d'une xénophobie qui gangrène l'institution policière, judiciaire, et même l'État. Et la seconde, celle d'un journalisme, on l'a vu, de préfecture, qui n'a alors de journalisme que le nom.

La première histoire tue, par balles ou par étouffement, dans un fracas immédiat. On pense là à Cédric Chouoviat, qui lui n'a pourtant pas commis de refus d'obtempérer, mais qui est pourtant mort. Tandis que la seconde histoire empoisonne le pays, notre pays, dose après dose, pour une course au clic et donc course au fric.

Qu'importe si elle sert, cette course, les thèses de l'extrême droite qui boostent elles, naturellement, les violences policières, la boucle vicieuse est alors bouclée. En somme, n'ayons pas peur des mots : oui la police tue et il va falloir beaucoup d'intelligence et de travail en commun pour que cela cesse enfin. - Il va falloir beaucoup d'honnêteté et respecter tout simplement les règles qui règnent dans notre État de droit.

Merci beaucoup Cemil.