"Le névrosé a laissé sa place au dépressif", affirment l'analyste Jérôme Fourquet et le psychologue Ruben Rabinovitch
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- 0:06OuverteRéponse directe
Que viennent faire un politologue spécialiste de l'opinion et un psychanalyste dans le débat public ?
- 1:06OuverteRéponse directe
Pour commencer, Jérôme Fourquet, ça fait des décennies que vous scrutez la société française. Vous en dressez donc un nouveau tableau qu'on va détailler. Mais d'abord, expliquez-nous ce qui vous a poussé à vous associer à un psychanalyste.
- 2:25OuverteRéponse directe
Précisément, Ruben Ravinovitch, votre livre à tous les deux, vous le sous-titrez « Que sommes-nous devenus ? ». Vous parlez d'une grande bascule anthropologique et de l'avènement d'un nouveau régime psychique qui produit donc ce nouvel individu dont vous nous parlez, l'homo occidentalis. Alors, c'est qui, ce nouvel individu ?
- 4:04OuverteRéponse directe
Est-ce qu'on prend des capsules ou est-ce qu'on prend des dosettes ? Là, quand vous parlez, et on va rentrer dans le détail, du rapport à la mort, des tatouages, des animaux de compagnie, pourquoi est-ce que ça reste des bons objets concrets pour comprendre la France de 2026 et bientôt 2027 ?
- 5:29RelanceRéponse directe
Le point de départ, c'est de dire, il y a deux murs porteurs de la société occidentale. D'une part, l'ordre patriarcal, je vous cite, et d'autre part, la matrice chrétienne, et que ces deux murs porteurs se sont effondrés en même temps. Pardon d'être désagréable, Jérôme Fourquet, mais est-ce que c'est si nouveau que ça, que ces deux murs porteurs-là soient effondrés ou en voie d'effondrement ?
- 6:53OuverteRéponse directe
Est-ce qu'il y a de la déploration dans ce que vous dites ? Est-ce qu'il y a une nostalgie, un c'était mieux avant, un jugement de valeur, ou est-ce que c'est simplement un constat clinique ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:44InvitéChiffre
« la très forte progression de la pratique de la crémation en lieu et place de l'enterrement. »
- 5:11InvitéChiffre
« Au début des années 80, en France, il y a 1% de crémation. Aujourd'hui, on est à 45%. »
- 5:18InvitéChiffre
« Le tatouage était réservé à des populations très marginales. Aujourd'hui, c'est 35% de la population américaine. »
- 6:13InvitéChiffre
« l'Église, aujourd'hui, à juste titre, souligne le fait qu'on a une progression très significative du nombre de baptêmes d'adultes. C'est 20 000 qui ont été baptisés cette année. »
- 10:23PrésentateurChiffre
« Il y avait 27 000 psys en 2008, il y en a 73 000 aujourd'hui. »
- 14:32InvitéFait
« 2025, plus de décès que de naissances. »
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Que
viennent faire un politologue spécialiste de l'opinion et un psychanalyste dans le débat public ? L'un analyse la société à travers les tendances et les sondages, l'autre sur le divan de son cabinet ensemble. Ils s'interrogent sur la bascule anthropologique de nos sociétés en quelques générations. Le rapport à la mort, au corps, à la famille, à l'autorité, tout aurait changé. C'est l'analyse stimulante qu'il nous livre dans Homo Occidentalis, aux éditions du Seuil. Ces deux auteurs sont justement avec nous ce matin en studio. Bonjour Jérôme Fourquet. Bonjour.
Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter. Vous êtes politologue, directeur du département opinion de l'IFOP et théoricien d'une société fragmentée. C'était votre fameuse archipel français à vos côtés, Ruben Rabinovitch. Bonjour. Merci d'être avec nous. Vous êtes donc psychanalyste et vous voyez défiler dans votre cabinet les symptômes de l'époque.
Mes chers amis auditeurs, que l'époque questionne aussi, n'hésitez pas à intervenir au 01 45 24 7000 et sur l'application Radio France. Pour commencer, Jérôme Fourquet, ça fait des décennies que vous scrutez la société française. Vous en dressez donc un nouveau tableau qu'on va détailler. Mais d'abord, expliquez-nous ce qui vous a poussé à vous associer à un psychanalyse. Vous aviez besoin cette fois de passer par le divan
?
Alors oui, pas forcément à titre personnel.
Noter
que je n
'ai
pas dit
sûr, mais
par. Effectivement, on constate par les données et les outils dont on dispose un certain nombre de phénomènes. Vous avez évoqué dans le lancement de l'interview, par exemple, le rapport à la mort. Et donc, nous voyons, nous, on constate en France et dans la plupart des pays occidentaux, par exemple, la très forte progression de la pratique de la crémation en lieu et place de l'enterrement. Et donc ça, nos outils nous permettent de le diagnostiquer. Mais sauf qu'ensuite, on bute assez rapidement sur l'explication du phénomène. Alors, on peut le mettre en corrélation avec d'autres phénomènes qui se déploient. Et souvent, l'explication qui vient à l'esprit, c'est ça coûte moins cher.
Bon, mais on se rend bien compte que tout ça est un peu court. Et donc, sur ce sujet, comme sur beaucoup d'autres, j'ai ressenti le besoin d'essayer de craquer une forme de boîte noire, ce qu'il y a un peu dans nos têtes à toutes et à tous. Et donc, c'est pour ça que je suis allé voir Ruben Ravinovitch pour une consultation collective.
Alors,
précisément, Ruben Ravinovitch, votre livre à tous les deux, vous le sous-titrez « Que sommes-nous devenus ? ». Vous parlez d'une grande bascule anthropologique et de l'avènement d'un nouveau régime psychique qui produit donc ce nouvel individu dont vous nous parlez, l'homo occidentalis. Alors, c'est qui, ce nouvel individu ? Et c'est quoi, Ruben Ravinovitch, ce nouveau régime psychique
?
Écoutez, en fait, ce dont on s'est rendu compte, et ce dont je me suis rendu compte à titre personnel dans mon cabinet, c'est que les patients de Freud et de Lacan, si vous voulez, étaient en voie d'extinction, avaient disparu. Que la société d'ancien régime psychique, c'est-à-dire la société du monde d'hier, était une société très verticale, très hiérarchique, très structurée par le devoir, par la répression sexuelle et
par la frustration
et par les commandements bibliques. Et qu'on est passé dans une société, la société du nouveau régime psychique, qui est une société qui est beaucoup plus horizontale, beaucoup plus liquide, et qui est plutôt commandée par l'impératif de jouissance ou de réussir sa vie. Et donc, si vous voulez, à chaque société, c'est pathologie propre. Et on est passé, de ce point de vue-là, de névrosés freudiens, qui étaient rongés par la culpabilité, par le devoir, par le sacrifice, à des individus qui sont beaucoup plus confrontés à l'instabilité. Vous dites que le névrosé a laissé la place aux dépressifs. Oui. Qu'est
-ce
que ça veut dire, ça ? C'est-à-dire qu'en fait, on est passé, si vous voulez, de gens qui se posaient massivement la question de « Est-ce que je suis quelqu'un de bien ou est-ce que je ne
suis
pas quelqu'un de bien ? » à des gens qui se posent la question de « Est-ce que je suis à la hauteur ou est
-ce
que je ne
suis
pas à la hauteur ? » D'accord. Et on va bien sûr revenir sur ce que vous expliquent vos patients, puisque cela irrigue tout cet ouvrage. Mais simplement, Jérôme Bourquet, on vous connaissait, et on vous avait d'ailleurs reçu sur France Inter, pour raconter la France à travers des éléments de la vie quotidienne, le choix des prénoms, le choix du café aussi. Est-ce qu'on prend des capsules ou est-ce qu
'on
prend des dosettes ? Là, quand vous parlez, et on va rentrer dans le détail, du rapport à la mort, des tatouages, des animaux de compagnie, pourquoi est-ce que ça reste des bons objets concrets pour comprendre la France de 2026 et bientôt 2027 ? Alors, c'est la France, mais le livre s'appelle « Homo occidentalis ». On a essayé d'élargir la focale à l'ensemble du monde occidental,
parce
que ce qu'on constate, c'est que cette bascule et l'émergence de ce nouvel individu ne
s
'observe pas uniquement en France, mais selon la même chronologie de mise en place un peu partout dans le monde occidental. Et donc, on essaye d'expliquer et de rendre concret au lecteur cette bascule par des exemples, mais qui ne sont pas anodins. Alors, vous avez évoqué le tatouage, on a parlé tout à l'heure de la crémation, tout ça, ça nous renvoie au rapport au corps. Et donc, bien évidemment, on ne dit pas qu'il ne s'y
a
jamais rien passé dans l'histoire, mais ces invariants anthropologiques,
comme
leur nom l'indique, n'avaient jamais bougé. Au début des années 80, en France, il y a 1% de crémation. Aujourd'hui, on est à 45%. Le tatouage était réservé à des populations très marginales. Aujourd'hui, c'est 35% de la
population américaine.
Jérôme Fourquet et Ruben Rabinowitz, un teasing de ces exemples qu'on va développer sur la crémation, les tatouages, mais d'abord pour poser, en quelque sorte, les bases et les prémices de votre réflexion. Le point de départ, c'est de dire, il y a deux murs porteurs de la société occidentale. D'une part, l'ordre patriarcal, je vous cite, et d'autre part, la matrice chrétienne, et que ces deux murs porteurs se sont effondrés en même temps. Pardon d'être désagréable, Jérôme Fourquet, mais est-ce que c'est si nouveau que ça, que ces deux murs porteurs-là soient effondrés ou en voie d'effondrement
?
Oui, oui, tout à fait. Alors, tout ça commence dans les années 50-60 et s'accélère au fil du temps. Et nous sommes aujourd'hui un peu, si vous voulez, arriver au stade terminal. Sur le deuxième murs porteurs, les deux se soutenant mutuellement, qui est la matrice judéo-chrétienne. On peut se dire, mais c'est quand même bizarre de nous raconter ça le lendemain de la visite du pape en
France. Est-ce qu'on allait
vous refuser ?
Du
pape en France, mais regardons les statistiques. Vous voyez, par exemple, l'Église, aujourd'hui, à juste titre, souligne le fait qu'on a une progression très significative du nombre de baptêmes d'adultes. C'est 20 000 qui ont été baptisés cette année. Mais on perd en moyenne, par rapport au début des années 80, vous voyez,
c
'est pas si loin que ça, 240 000 baptêmes de nouveau-nés
chaque
année. Et ce à quoi on est arrivé comme conclusion, c'est que cet effondrement de ce pilier chrétien, aujourd'hui, ça touche même l'anthropologie, c'est-à-dire le baptême, le mariage, le rapport au corps, les rites funéraires. Ce qui est un peu plus ancien, c'est le fait que les Églises se soient vidées. Mais aujourd'hui, vous voyez que ça va bien au-delà, c'est tous les fondements qui se sont remodelés.
Alors, pour qu'on comprenne votre démarche, et sans doute que certains auditeurs s'interrogent, est-ce qu'il y
a
de la déploration dans ce que vous dites ? Est-ce qu'il
y a
une nostalgie, un c'était mieux avant, un jugement de valeur, ou est-ce que c'est simplement un constat clinique ?
Alors,
on essaie d'être dans le constat clinique, et Ruben le rappelait à l'instant, à chaque régime psychique, c'est pathologie. Donc, c'était pas forcément mieux avant. Mieux avant, l'individu de l'ancien régime psychique, il était écrasé par la structure, par la verticalité. Quand on parle d'ordre patriarcal, c'est cette société verticale où l'autorité était omniprésente. Et donc, il y avait des pathologies qui étaient spécifiques, et aujourd'hui, on en a de nouvelles. Donc, vous
ne
prônez pas le retour à
l'ordre patriarcal ? Et de toute façon, si tant
est que certains voudraient le prôner, il n'est pas évident qu'on puisse rembobiner le fil. Ruben Rabinovitch, ce même point, vous ne dites pas, il y a 30 ans, 40 ans, les patients qui se rendaient chez le psychanalyste allaient mieux qu'ils ne vont aujourd'hui ? Ah, ils n'allaient certainement pas mieux. Il suffit d'ouvrir les livres de Freud, de Lacan, de Janet, de qui vous voulez, ils allaient très très mal. Mais Freud y parlait en 1927 d'un malaise de la civilisation, qui était propre justement à la répression sexuelle, à l'interdit. Et aujourd'hui, on est passé à un autre malaise de la civilisation. Il n
'y a
pas du tout de paradis perdu, alors ça certainement pas. Mais notre société, et nous tous individuellement, on est confrontés à d'autres maux, en fait.
Alors, on voudrait revenir sur cette dimension des obsèques, parce que ça nous a beaucoup intéressés. Donc, on a parlé de la hausse du recours à la crémation, mais vous vous intéressez
aux
musiques qui sont diffusées pendant les cérémonies. Forcément, quand on fait une crémation, on n
'est
plus à l'église. Il n
'y a
plus d'Ave Maria, vous dites Céline Dion, Jean-Jacques Goldman ou Michel Berger ont remplacé l'Ave Maria. Pourquoi est-ce que ça nous aide à comprendre qui nous sommes ?
Vous voyez que ça vous interpelle. Oui. Quand même. Et donc, Benjamin Duhamel disait que
ce
n
'est
pas complètement nouveau. Je ne
suis
pas sûr qu'on passait voyage, voyage, au moment d'accompagner un défunt dans sa dernière demeure. Et donc, ça peut nous faire un peu sourire, mais ça nous fait toucher du doigt aussi la disparition de ces rites,
qui
pouvaient être pesants, mais qui nous permettaient de passer les épreuves
et
à certains moments de tenir debout. Et l'individu contemporain, le fameux homo-occidentaliste, aujourd'hui, il s'est affranchi de tout ça, mais il est livré
à
lui-même et il doit bricoler sa réaction, notamment dans ce type de situation. Mais
comment ça se traduit dans votre cabinet, Ruben Rabinovitch, ce rapport à la mort qui a profondément
changé ?
C'est-à-dire que les grands rituels religieux, ils enveloppaient, ils structuraient, ils épaulaient les individus pour passer ces grandes étapes, le deuil,
l
'enterrement, ce genre de choses. Désormais, les individus sont complètement livrés à eux-mêmes parce qu'ils doivent soit inventer eux-mêmes leur rituel, ce qui est un oxymore en tant que tel, et ils doivent individualiser leur rapport à la mort, aux obsèques,
ils
doivent traverser les deuils seuls. Et donc, il y
a
une explosion, par exemple, des deuils pathologiques, parce que les individus ne sont plus soutenus. Parce que, précisément, quand on a ce type de cérémonie-là, quand on a plus de mal à faire cet exercice de deuil-là, c'est le lien concret que vous faites
?
Oui,
c
'est-à-dire qu'il y avait, dans la religion chrétienne, dans la religion juive,
il
y avait, si vous voulez, il y avait toutes des étapes qui étaient codifiées dans le deuil. En fait, pendant un mois, vous ne faisiez pas de fêtes, de cérémonies. Là, les individus sont complètement livrés à eux-mêmes.
Alors, vous écrivez, justement, que les psys remplacent les prêtres dans l'encadrement psychique de la société. Il y avait 27 000 psys en 2008,
il
y en a 73 000. Aujourd'hui, vous vous sentez l'âme d'un prêtre, Ruben Raminouic
?
Non, non, pas du tout. Mais c'est plutôt une manière... C'est pas seulement qu
'ils
les ont remplacés, en fait. Ou plutôt,
c
'est que, dans ce remplacement, ça a complètement muté. Là encore, le prêtre était le représentant de l'ordre ancien, de la société toute entière. Et désormais, si vous voulez, les individus doivent régler individuellement leurs problèmes. Et donc, ils vont chez le psy. Et donc, c'est un rapport inter-individuel. Là où, chez le prêtre, c'était un rapport à la transcendance. C'était typiquement... C'était la confession.
Au
début des années 50, en France, il y a la moitié de la population qui se confesse. C'est obligatoire. Au moins une fois par an. Oui, oui. Vous nous parlez d'un monde disparu.
Qui a disparu, mais
on essaie de faire toucher du doigt au lecteur l'ampleur des conséquences. Parce que cela structurait encore nos imaginaires. Vous insistez aussi, tous les deux, sur la figure du père. Qui, hier, si on vous lit attentivement, incarnait l'autorité, la puissance, la loi. Là encore, à l'image du prêtre. Pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur et pour le pire. D'où ma question. Parce qu'aujourd'hui, vous écrivez, ce père est devenu, ouvrez les guillemets, un pauvre type, un loser. Là, c'est presque du Éric Zemmour dans le texte, Jérôme Fourquet,
non
? Alors, du Houellebecq. Quand on écrit ce passage-là, c'est pour évoquer la figure du père telle qu'elle est mise en scène, notamment dans la production culturelle contemporaine. Dans un certain nombre de films ou de romans. Même de dessins animés. Vous voyez, par exemple, les Simpsons, qui est quand même dans
l'imaginaire occidental.
C'est quoi ? Jean Gabin, Lino Ventura, dans la figure du père, il n'y
en
a plus aujourd'hui, c'est ça
? Alors,
on voit bien que ce sujet-là est posé dans le débat. Et donc là, le ping-pong entre Ruben et moi, c'est ce que les patients lui racontent aujourd'hui. C'est-à-dire que, historiquement, un patient de Freud, même adulte, il venait souvent, en tant que fils, régler ses comptes ou son rapport à son père. Aujourd'hui, Ruben raconte que les gens viennent comme parents en disant, monsieur le psy, aidez-moi à gérer mes enfants que je n'arrive plus à gérer également. Et donc, ce qu'on a essayé de mesurer, notamment quantitativement, c'est qu'on a demandé dans une enquête aux Français, notamment aux adultes, si dans leurs souvenirs, leurs pères,
quand
eux-mêmes étaient enfants, arrivaient à leur poser des limites, etc., sans difficulté. Et on voit que plus les gens sont âgés, plus ils nous disent qu
'il
n'y avait aucun sujet pour mon père, il avait le mode d'emploi. Et
ce
que disent aussi les patients Ruben, c'est qu'on n'a plus le mode d'emploi. Qu'est-ce qu'ils vous racontent, vos patients, sur ce point, Ruben Rabinovide ? Ils n'ont plus d'envie de parricide, par exemple.
Ce
qui peut
être pas mal. C'est-à-dire
qu'en fait, on a déjà tué le père, manifestement.
Oui,
c
'est ça, le parricide a été accompli. Mais c'est exactement ça.
C
'est-à-dire qu'avant, les pères étaient castrateurs, comme on dit. C'était l'expression consacrée, très écrasant, très tyrannisant. Et donc, les adultes venaient même encore en tant que fils dans le cabinet et parlaient de ces problématiques-là. Désormais, il n
'y
a plus besoin de tuer le père parce qu'il est à terre. Mais du coup, il y
a
des nouvelles problématiques qui sortent. Donc, ces souffrances-là, elles sont moindres. Enfin, je veux
dire,
on a été libéré de ces souffrances. Mais à l'inverse, beaucoup d'hommes et de parents en général ne savent plus comment exercer une autorité, être légitimes à exercer une autorité. On pourrait dire qu'on est passé des romans de Balzac, de Kafka ou des films de Bergman au Simpsons, comme disait Jérôme, ou si vous voulez, à Supernanny et Pascal Legrand-Fré.
Puisque vous parliez de filiation, il y a précisément un objet d'étude qui est quand même assez important en ce moment, depuis quelques années notamment, c'est l'effondrement de la natalité partout dans le monde occidental. Vous parlez d'une crise de la transmission. Vous dites qu'on n'a plus la nécessité de transmettre de cette filiation des générations.
Même inconsciente, se reproduire, c'est se perpétuer. Et c'est perpétuer sa lignée. Et donc, pour revenir à ce qu
'on
se disait tout à l'heure et pourquoi le duo et le tandem, typiquement, quand les gens, les commentateurs, les responsables politiques, tout le monde constate la chute assez spectaculaire de la natalité. Alors, en France, on s'est rassuré pendant longtemps en disant, on est quand même mieux.
– C'est meilleur que la moyenne européenne. – Que les Espagnols,
que les États. Bon, ça y est, on y est. 2025, plus de décès que de naissances. Et souvent, la réponse qui fuse, qui est en partie vraie, c'est le coût du logement devient prohibitif. Et donc, ça coûte cher de faire des enfants.
Mais
vous voyez que l'explication, elle est quand même un peu courte. Et que le fait que tout ça se déploie, alors, partout en Occident, y compris dans d'autres régions du monde, petite parenthèse, si on parle d'homo occidentalis, c'est parce qu'on pense que c'est en Occident que le processus
est le plus
abouti, qu'il présente certaines manifestations ailleurs, mais que tous les faisceaux convergent davantage chez nous. Et donc, c'est aussi quand on interroge des hommes et des femmes sur leur désir d'enfant, sur la famille idéale. Vous voyez qu'aujourd'hui, la famille idéale, c'est deux enfants. Trois enfants, c'est une famille nombreuse. Vous voyez, on lit ça aussi, par exemple, à la progression très importante du nombre de possesseurs d'animaux de compagnie, notamment dans les grandes métropoles mondiales, à New York ou ailleurs, où les animaux de compagnie ont remplacé les enfants. Et
Jérôme
Bourquet, pour illustrer cette crise de la transmission et aussi l'hyper-individualisme, vous parlez aussi de ceux qui décident de changer de prénom et de changer de nom. Il y a d'ailleurs un exemple qui est assez frappant dans le livre, « Racontez-nous
». Alors,
c'est un patient que Ruben a reçu, mais peut
-être... Alors, allez-y, Ruben Rabinovitch, racontez-nous ce patient.
C'est-à-dire que, si vous voulez, avant, les prénoms étaient souvent ceux de parrains, de marraines, d'ancêtres ou de figures tutélaires. Et qu'aujourd'hui, les individus sont beaucoup plus dans des fantasmes d'auto-engendrement, en fait, où ils veulent, à eux-mêmes, se donner leur propre prénom. Et donc, en fait, si vous voulez, même la nomination n'est plus prise dans un lien de filiation.
Alors ça, c'est un signe de l'hyper-narcissisme, du narcissisme de masse que vous décrivez,
qui
rendrait malade, d'ailleurs, Ruben Rabinovitch. Ça nous rend malades ou pas ?
Ça
nous fait beaucoup souffrir. Tous, collectivement. Oui, oui. Nous
sommes
les fondateurs de nous-mêmes. On a le fantasme d'être les fondateurs
de nous-mêmes.
Nous pouvons nous renommer, nous pouvons nous tatouer la peau.
Donc, même ce qui vous était donné, votre corps, aujourd'hui, on peut le customiser. On fait de la chirurgie esthétique, on se tatoue, on fait beaucoup de sport. Et c'est très bien de faire du sport. Et puis, sur ce narcissisme de masse, une illustration très contemporaine, c
'est
le selfie. Le selfie qui est omniprésent. Et en lien avec l'actualité immédiate, un célèbre YouTuber était reçu à l'Elysée. Thibaut InShape. Thibaut InShape, pour ne pas le nommer. Quand le pape est arrivé à l'Elysée, et ce YouTuber se met en abîme, en se filmant lui-même, regardant
le
pape. Et on voit, effectivement, en fond, dans la cour de l'Elysée, le pape Léon XIV. Un mot avant de parler politique, Jérôme Fourquier, Ruben Rabinovitch, et de tenter de tirer aussi les leçons en termes de choix électoraux de ce que vous racontez. Jérôme Fourquier, on le disait en début de cet entretien, vous êtes célèbre pour avoir été le théoricien de l'archipel français. C'est-à-dire que ce qui fait aussi les différences. Est-ce qu'il n
'y a
pas une forme de contradiction avec ce que vous racontez là ? Puisque là, c'est des tendances de fond qui sont communes aux Français, aux pays occidentaux. Est
-ce
que ce n
'est
pas l'anti-archipel français que vous nous décrivez là ? Et est-ce qu'il
n'y a
pas un archipel psychique
?
En ce sens que la bascule dans ce nouveau monde ne s'effectue pas au même rythme dans toutes les familles, dans tous les milieux sociaux, dans toutes les régions. Et pour faire le lien avec un film qui est encore diffusé actuellement, le film Fjord, le film norvégien, on voit là deux familles qui sont voisines. Et donc, il y en a une qui est totalement ancrée dans l'ancien régime psychique et l'autre dans le nouveau régime psychique. Et donc, nous, on utilise une image,
c
'est celui du...
On
s'appelle là nos cours de géologie, celui du chaos granitique. Vous savez, c'est ces paysages en Bretagne ou ailleurs où les blocs de granit ont été arrasés par l'érosion. Et donc, il reste des grosses boules de granit et puis tout le reste est du sable granitique. Et donc, nos sociétés occidentales, elles ont la forme de ce chaos granitique.
C
'est-à-dire qu'en fond, tous les groupes sociaux n'ont pas abouti dans leur... Ils ne sont pas au même stade dans leur cheminement, dans la bascule vers le nouveau régime psychique. Et cette bascule anthropologique. Et donc, ce qui donne aussi des incompréhensions entre certains individus, même si, en manière générale et en tendance,
ce
phénomène est quand même massif.
On
identifie les tendances.
Alors, il faut qu'on parle de notre horizon politique, parce que de tout ça, on a quand même envie de tirer des conclusions, notamment en vue de la prochaine élection présidentielle. Est-ce qu'on peut en tirer, en fait ? Est-ce que le mot occidentalis se traduit en choix électoraux
? Alors,
en choix électoraux,
ce
n
'est
pas forcément une déclinaison aussi mécanique que cela. Peut-être, avant de parler de la demande électorale, on peut regarder l'offre électorale. Et donc, vous êtes bien placé à France Inter, vous les voyez défiler tous les jours. Vous voyez la multiplication des candidatures. Et avec aujourd'hui, beaucoup de candidats ou de responsables politiques qui se vivent leur petit quart d'heure ou à relier en disant je suis candidat à la présidentielle. Ce qui, dans l'ancien régime psychique et dans l'ancien monde, aurait été impossible. Mais
c'est quoi ? C'est le signe
d'une forme d'hyper-narcissisme
? Ben, hyper-narcissisme. En
gros, historiquement, les seconds couteaux, ils collaient les affiches et maintenant, ils veulent être sur l'affiche. Vous voyez ? Et donc, il ne se serait jamais permis ça il y a quelques années. Là, on parlait de candidats naturels. Alors, ça existe encore dans certaines formations politiques. Vous voyez qu'il n
'y a
pas eu de débats au Rassemblement National ou à la France Insoumise pour savoir que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon allaient être les candidats mais sinon, c
'est
cette pétale. Et puis après, sur la demande, eh bien, vous parliez tout à l'heure de cette rupture dans la transmission et cette capacité à se projeter dans l'avenir. Et donc, on voit collectivement, par exemple en France, que depuis 50 ans, on a fait le choix de la dette. Il n
'y a
pas un budget qui a été voté à l'équilibre comme si l'homo occidentaliste disait, après moi le déluge et vivons, comme disait Ruben, l'impératif de jouissance, vivons le moment présent et demain il fera jour. Et donc, on voit cette incapacité à se projeter, par exemple. Ruben Rabinovitch, sur le climat politique, la campagne présidentielle, est-ce que cela passe les portes de votre cabinet ?
Est
-ce que cela crée de l'anxiété ? Qu'est-ce que vous voyez de cette campagne sur votre divan
?
Alors, c'est une question très intéressante. Qu
'est
-ce qui franchit ? Quels sont les enjeux de société qui franchissent la porte du cabinet ? Écoutez, pour être très franc, pas la politique, pas la présidentielle,
pas
trop les questions économiques. Par contre, vous avez, je ne
sais
pas, ces dix dernières années, des sujets masses qui viennent frapper les gens très profondément dans leur intimité, dans leurs fantasmes, dans leurs angoisses. Vous avez eu, par exemple, les attentats. Vous avez eu le Covid. Vous avez eu la question du réchauffement climatique. Vous avez la guerre en Ukraine. Et désormais, vous avez l'IA. C'est-à-dire, c'est les fantasmes comme ça de défendrement
du monde. Ça, vos patients vous parlent de l'intelligence artificielle.
Comme beaucoup de cadres, notamment, mais pas que, et qui ont la peur d'être remplacés.
Il y
a
un mot que vous n'avez pas prononcé depuis le début de cet entretien, tous les deux. Ce mot, c'est la colère qu'on emploie souvent pour décrire l'état d'esprit des Français. La colère, elle nourrit les populismes. Est-ce qu'on peut faire un lien entre tout ça, entre l'homo occidentaliste, la colère, les populismes
?
Alors, oui, oui, en partie. Mais encore une fois, ce n
'est
pas aussi mécanique que ça. Mais peut-être,
ce
qu'on peut se dire, la colère existait déjà dans l'ancien monde. Mais il y avait des mécanismes psychiques qui faisaient qu'on était plus en capacité de réfreindre ces pulsions.
Et
que, voyez, aujourd'hui, on a des expressions qui sont très révélatrices de l'époque.
C
'est typiquement péter un câble ou péter un plomb.
C
'est-à-dire que la tension monte et l'individu contemporain...
Et il n'y a plus d
'amortisseur. Il se décharge beaucoup plus facilement. Regardez, des sémiologues travaillent là-dessus sur le vocabulaire qu'il est employé, sur les termes morduriers qui sont les insultes qui fusent instantanément. Regardez aussi sur les réseaux sociaux comme si des filtres avaient sauté parce que l'individu du nouveau régime psychique, depuis son plus jeune âge, n'est pas habitué à se contenir et à canaliser ses pulsions.
Et ça, ça donne quoi en un mot et de façon un tout petit peu plus prosaïque en termes d'avenir très immédiat ? Certains redoutent un retour des gilets jaunes, par exemple, vous y croyez, vous ?
Alors, il faut être très prudent et modeste. Donc, pas grand monde avait vu venir la première vague. Il y aura sans doute une clause de revoyure à la présidentielle. Rappelons juste, le lit de gasoil au début de la crise des gilets jaunes, c'est 1,45€. Alors qu
'aujourd'hui, on est à 2,45€.
Donc, les ferments sont là. Bien malin qui peut dire si tout ça débouchera sur des nouveaux rendez-vous sur les ronds-points. Merci
beaucoup, Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch d'être venu nous voir ce matin. Je rappelle le titre de votre livre Homo occidentalis aux éditions du Seuil. Il sort quoi demain, me semble-t-il ? Merci à vous. La revue de presse à suivre.