Anny Duperey, une carrière formidable - C à vous - 03/03/2022
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En janvier 1965, Annie Dupéret est une jeune comédienne qui débute à Paris sur la scène du théâtre Michel, qui fait relâche tous les lundis, l'occasion d'aller passer la journée chez sa grand-mère à Rouen, celle qui a inspiré son nom d'emprunt, et chez sa tante qui l'a élevée, et détecter très tôt ses dons artistiques, pas tant pour la comédie que pour le dessin. Je vais demander alors à la tante si Annie, très jeune, a fait preuve de ses dons spectaculaires.
Elle avait surtout les dons pour le dessin, mais sûrement comme je ne voulais pas prendre l'initiative moi-même, je l'ai emmenée au centre d'orientation professionnelle, et là on lui a conseillé de suivre des cours d'art dramatique. J'étais un peu surprise, d'ailleurs, quoique très jeune, elle aimait les déguisements, elle aimait jouer avec les marionnettes, enfin tout ce qui touchait au théâtre. Tu vois, tu as quitté une épouse que tu ne connaissais pas encore, et tu retrouves une femme, une autre, que tu ne reconnais pas.
Tout le reportage qui vous est consacré, il faut le regarder sur la longueur, il est absolument émouvant. Votre tante, qui vous trouvait très douée pour le dessin, mais qui ne voulait pas se tromper, avait pris conseil auprès du centre d'orientation professionnelle, qui a pensé pour vous à l'art dramatique. Vous avez eu quand même affaire à un conseiller d'orientation qui avait du flair.
Il était extraordinaire. J'ignore le nom de ce monsieur. Je venais de passer le concours, je suis très fière. D'ailleurs, j'étais rentrée deuxième sur concours au Beaux-Arts à 15 ans. Et il a dit, oui, mais elle écrit et elle lit tout le temps. Je me rappelle cette phrase. Elle va perdre le contact avec les mots. Alors pourquoi vous ne l'inscrivez pas au conservatoire d'art dramatique ? Pour qu'elle continue à étudier des textes. C'était ça le truc de base.
Sauf que là-bas, au conservatoire de Rouen, vous éblouissez le professeur Jean Chevrin, qui témoigne dans ce reportage. Il est tout gonflé d'orgueil quand il explique que vous avez été admise à l'unanimité au conservatoire national d'art dramatique dans la promotion de Patrick Chenet, qu'on voit aussi sur ces images.
Vous savez qui sortent de chez Chevrin ? Valérie Lemercier, Virginie Lemoyne, Franck Dubosque. Ah bon, il a formé tous ses comédiens. Il a formé tous ses comédiens. Carindia. Ah oui ? Oui, une pépinière, comme on dit. C'était un mec extraordinaire. Et d'ailleurs, il y a quelque chose de familier entre toutes ces comédiens-là, effectivement. Oui, c'est vrai. Une fantaisie, un humour, comme ça.
Vous ne vouliez pas spécialement être comédienne, mais vous aviez un don et un besoin qui ne disait pas son nom d'être dans la lumière.
C'est surtout les copains. J'étais seule, inintégrable à l'école. Les gamines n'avaient pas vécu mon traumatisme. L'enfance est finie quand on a vécu ça. Donc, j'étais très inintégrable. Et puis, les beaux-arts, c'est un travail solitaire. Alors, certes, j'ai été douée pour la peinture, tout ça. Mais tout ça, c'est devant sa feuille, devant sa toile et tout. Et là, au conservatoire, j'ai découvert le « à toi, à moi », se monter les scènes ensemble et tout. En fait, c'est ça qui m'a embarquée. C'est les partenaires. C'est le fait d'avoir, pour la première fois de ma vie, un échange des copains, de découvrir ça. Et c'est ça qui m'a embarquée, absolument.
– Au cinéma, dès vos débuts, vous êtes pas mal tombée. Et vous avez été bien choisie. – Ah oui. – Godard, deux ou trois choses que je sais d'elle. Vous êtes Marianne. – J'avais rencontré un assistant qui m'a dit, il cherche une jeune femme pour être l'accompagne, la collègue de Marianne Abladi. Il m'a dit, viens, j'étais sur le trottoir. Il y a un mec qui est passé, que je ne connaissais pas. Il a dit, voilà, c'est la jeune comédienne que je voulais te présenter. Godard, il a fait ça, il ira. – Voilà, entretien d'embauche, terminé. – Entretien d'embauche, terminé.
– Godard, René, on l'a cité tout à l'heure, Stavisti avec Belmondo, et puis il y a eu Michel Deville, et Pierre Richard, les malheurs d'Alfred, et Lautner, pas de problème. – Ils vont faire la rétrospective. – Oui, mais elle est fantastique. – Je cite quelques repères. Et puis en 1976, ce rôle qu'Yves Robert vous propose dans « Un éléphant s'a trompé dans mes mains », Charlotte, sexe symbole en robe rouge qui s'envole. – Fabriquée par Mine Vergès, je m'en rappelle encore, puisque je cousais déjà à l'époque, pour que ça fasse un coquelicot comme ça, il n'y a non pas trois, on a essayé trois cercles complets, c'est quatre cercles complets, de soie plissée, pour que ça fasse ça.
– Tout cela sous le regard concupissant de Jean Rochefort, Étienne Dorsey, et au moment de la sortie, pour une petite promo, un mini-débat entre vous et Yves Robert sur « Femmes fatales », « Femmes objets » ou « Femmes rêvées ». – Une chose qui joue beaucoup sur le physique, sur ce qu'on pourrait appeler quand même une femme image, rôles d'ailleurs qui ne sont pas négligeables, parce qu'on peut faire des choses très amusantes et très jolies en étant une femme objet.
– Pas du tout, pas du tout, erreur, capitale, c'est pas une femme objet, c'est une femme libre. C'est elle qui va dire à l'homme « Voulez-vous vous mettre nue contre moi ? » – C'est elle qui va lui dire « Allez, fous le camp, passe par la fenêtre ». C'est pas une femme objet. – Voilà, c'est pas une femme objet, c'est une femme qui décide.
– Oui, à l'époque, je me rappelle, je traquais le contre-emploi, tu sais, pour ne pas être coincé dans la grande belle jeune femme comme ça, et ils sont venus au théâtre avec Dabadie me dire « On va te proposer exactement le contraire ». – Et l'année d'après, vous faites un hors-pas comme les autres, vous êtes une femme de caractère aussi face à Dussolier pour la télévision. – Et après avoir été le fantasme de Jean Rochefort, vous avez incarné la compagne d'Al Pacino, c'est tout aussi classe, dans Bobby Derfield de Sidney Pollack, alors que vous parliez à peine anglais. Quel souvenir vous gardez de ce tournage ? – Eh bien, je garde le souvenir surtout de Sidney Pollack.
Sidney Pollack qui m'a voulu, je sais pas pourquoi, vraiment, et qui m'a envoyé en Angleterre apprendre l'anglais pour ce film. Et j'ai vraiment eu une relation d'amitié avec Pollack sur le tournage. On s'appréciait vraiment énormément, on avait des grandes discussions. J'avais quand même un peu appris l'anglais, il parlait un peu français aussi. Il était très européen, un Pollack. Comédien, il a été professeur d'art dramatique, donc c'était tout à fait formidable. Il m'avait demandé de lui remettre son… Comment dire ? – Un prix ? – César d'honneur, oui, à Cannes. – Voilà, et j'étais au théâtre, j'ai pas pu, voilà.
– Donc c'est votre regret ? – Oui. – D'avoir raté ce moment-là ? Et vous vous souvenez pas du petit Bertrand ?
– Oui, parce qu'il y a eu Al Pacino, il y a eu Jean Rochefort, mais il y a eu moi aussi quand j'avais 11 ans. J'avais fait de la figuration dans un téléfilm avec vous et Pierre Mondi, qui s'appelait Le Prix de la Vérité. – Ah ouais ? – Oui, et j'en regarde un excellent souvenir, j'avais une seule réplique. – Ah oui, oui, oui. – Mais j'en regarde un… Et le gouvernail fait voir. Et on avait tourné Villefranche-sur-Mer et voilà, c'est la première fois qu'on se recroise et que je peux vous le dire.