Isabelle Autissier : "Nous ne pouvons pas nous permettre de tirer contre notre camp" sur les questions environnementales
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France Inter, Alibadou, Marion Lourdes. Grand entretien ce matin avec Marion Lourdes. Nous avons le bonheur de recevoir une immense navigatrice, présidente d'honneur de la fondation WWF France. Elle est écrivaine et elle publie La fille du grand hiver. Un roman sur la vie d'une jeune femme, une jeune inuite née dans le Grand Nord. Elle sera la première à partir en expédition du Groenland jusqu'aux Etats-Unis. À la rencontre des peuples au-delà de la mer. C'est formidable et ça vient de paraître aux éditions Paul Sen. Bonjour Isabelle Autissier. Bonjour. Et bienvenue sur France Inter.
Vous pourrez dialoguer avec nos auditeurs dans un instant au 01 45 24 7000 au standard ou sur l'application de Radio France. Votre roman Isabelle Autissier, il est inspiré d'une histoire vraie et on la découvre, cette histoire, celle d'Arna Rouloun-Gouac qui est cette jeune femme. Elle est née au début du XXe siècle, en 1921. Elle part en expédition avec un explorateur danois, Rasmussen. Vous allez nous raconter cette aventure. Mais d'abord, qui était cette fille du grand hiver et pourquoi avoir voulu raconter son histoire ?
C'est un personnage incroyable. C'est une jeune femme qui naît dans le grand grand nord du Groenland et elle naît dans un igloo. Elle doit devenir, au fond, femme de chasseur. C'est un destin commun. Et elle va avoir un destin absolument hors du commun pour différentes raisons. Peut-être à cause d'un traumatisme de son enfance où elle devrait mourir et finalement elle échappe à la mort. Et elle dit, et ça on sait qu'elle l'a dit, je suis née deux fois. Et cette deuxième vie, on sent qu'elle veut la remplir. Elle est visiblement extrêmement intelligente, très curieuse de tout, très déterminée.
Et c'est ce qui va lui valoir, ce qui est tout à fait étonnant à cette époque-là, d'accompagner seule, alors que son mari vient de décéder et qu'elle aurait dû rester à la maison en quelque sorte, d'accompagner Rasmussen l'explorateur.
Alors justement, votre livre, il faut parler de cette scène inaugurale puisqu'il s'ouvre sur un moment absolument terrible. Le père de famille est parti à la chasse au phoque et il ne reviendra pas. La nuit polaire s'est abattue. Ils n'ont plus de quoi se nourrir. Et selon la tradition, il faut sacrifier la plus jeune de la famille pour que les autres conservent une petite chance de survivre. C'est son frère qui va lui sauver la vie. Et vous dites, qu'est-ce que cet enfant-là a de plus si ce n'est une soif inextinguible de vivre ? D'avoir accepté la mort lui rend chaque instant de vie exaltant et précieux.
Elle se souviendra de cet épisode de son enfance, vous le disiez, comme d'une seconde naissance. Mais à quoi ressemblait la vie dans ce grand nord, Isabelle Autissier, dans ce lieu qui sera rebaptisé Tullet ? Vous dites que c'était une vie de pénurie, mais pas seulement.
Oui, c'était une vie difficile parce qu'on vivait uniquement de la chasse et c'était compliqué de chasser. On chassait avec des lances, on chassait avec des harpons. Il n'y avait pas toujours à manger. Mais en même temps, c'était une vie très joyeuse. On a beaucoup de témoignages. Ils adorent faire la fête. Ils adorent discuter entre eux. Ils aiment bien l'hiver parce que l'hiver, on est un peu plus tranquille et on a le temps d'aller les uns sur les autres.
Il y a une vieille qui ricane, elle raconte des blagues, en tout cas lapant, riant, crachant et en ronchonnant sur des idées idiotes. C'est assez frappant, en fait, ce mélange entre l'austérité, la dureté de la vie pour ces Inuits et d'un autre côté, cette vie qui les maintient, mais solaire au milieu de la nuit polaire.
Alors, je pense que ça leur permet de tenir, évidemment. On ne peut pas rester tout seul. On ne pourrait pas imaginer une famille qui vivrait dans son coin. Forcément, ils ont besoin d'être ensemble. Et cette joie de vivre et cet amour de leur pays et cet amour des bêtes sauvages, même s'ils sont obligés de les tuer, cet amour de la nature, c'est aussi ça. Parce qu'ils sont dedans. On pourrait se dire, mais pourquoi ils ne sont pas descendus vers le sud pour aller dans des endroits plus faciles ? Non, ils sont bien là. Ils sont heureux là. C'est leur pays. Vous parlez des bêtes sauvages. D'ailleurs, il les remercie à chaque fois qui sont obligés de les sacrifier pour manger.
Ce que vous faites aussi en écrivant ce récit, La fille du grand hiver, c'est un peu une œuvre de justice. Parce qu'elle est importante, on le disait, cette femme, c'est la première qui a traversé le passage du Nord-Ouest, qui a rejoint l'Alaska. Elle a eu un rôle en tant que femme assez extraordinaire. Et pourtant, elle a été invisibilisée pendant un moment, parce que femme, parce qu'Inuit aussi. Oui, parce qu'en fait, les explorateurs européens, américains, avaient besoin des Inuits. Ils étaient incapables de survivre, en gros, dans le Grand Nord. Mais ils faisaient l'intendance. Mais les Inuits, c'était un peu le décor.
C'est-à-dire qu'on les emmenait pour vous aider, et puis de temps en temps, on racontait des petites anecdotes, et puis on s'amusait, parce qu'on les trouvait un peu ridicules, etc.
Et puis les femmes Inuits étaient interdites de partir seules avec un explorateur européen.
Bien évidemment. Les femmes Inuits, elles étaient quand même très soumises à leur mari, à partir du moment où elles étaient mariées, enfin en tout cas en couple. Et donc, elles partaient parfois en expédition avec le mari. Il y en a un qui faisait la chasse et l'autre qui faisait manger et les vêtements. C'est ce qui se passe pour elle au départ. Et puis, il tombe malade, il meurt, et elle continue. Alors ça, c'est un épisode qu'on sait, parce que Rasmussen l'a raconté. Son mari va mourir quelques jours avant le départ de l'expédition. Il va proposer à Arna Roulungouat de rester à terre. Il va lui dire, je te donne un petit pécule, tu vas te débrouiller à terre.
Et elle, elle dit non, elle a cette phrase extraordinaire. Elle dit, jusqu'à maintenant, vous êtes toujours aidé, maintenant c'est toi qui vas m'aider. Et tu vas m'aider en m'emmenant. Parce qu'elle a cette soif de faire ce voyage, de comprendre. Elle a compris que c'était un peu ses ancêtres. Les Inuits canadiens sont arrivés à Paule-Grenand.
Elle voulait rencontrer ses ancêtres vivants, écrivez-vous. Elle savait que son peuple était venu de l'ouest du Canada. Rasmussen, donc l'explorateur, qui connaissait son courage, sa ténacité, sa grande intelligence, a accepté qu'elle l'accompagne. Knud a éveillé en elle le désir d'aller voir ailleurs. Mais c'est une sorte de carnet de retour au pays, de ses origines, mais un voyage qui va durer plus de trois ans jusqu'aux Etats-Unis.
Oui, c'est un voyage absolument incroyable. Donc, on est au milieu des années 20. Tout ce voyage se fait en traîneau à chien, bien sûr. On n'a pas de carte. On ne sait pas où sont les gens, les villages. On est quand même dans un univers extrêmement hostile pour les humains, en tout cas. Donc, jour après jour, c'est incroyablement compliqué. Et je pense aussi qu'en tout cas, Rasmussen, c'est sûr, ça les excite un peu d'aller comme ça, dans cette aventure totale. C'est comme ça que vous le décrivez, en tout cas. Il a l'air vraiment enthousiaste, même à l'idée de prendre, y compris de prendre des risques. Oui, il aime bien ça.
Rasmussen, il a des origines inuites, c'est pour ça qu'il s'entend très bien avec ses peuples. Et il adore ça. Il adore le traîneau, il adore le froid, il adore... Et donc, il se sent vraiment vivant quand il est avec les inuits. Mais lui, il est mélangé. C'est intéressant aussi ce que vous racontez, c'est en quelque sorte l'irruption de la vie occidentale à Thuley, dans le village d'où il part à l'origine. Le commerce, les objets, il y a une sorte de supérette qui ouvre. Chacun veut sa tasse pour servir le café. Et puis, il y a des perturbations.
Alors ça, ça ne va pas être au même endroit, mais par exemple, dans un des villages, les inuits ont acheté des fusils, ce qui devrait les aider à lutter contre la faim qui leur permet de chasser les rennes. Et pourtant, ça a en fait perturbé la route des rennes et ils vont se retrouver à connaître à nouveau la faim. Oui, voilà. Les rennes ont peur du bruit des fusils. Les rennes ont des migrations extrêmement précises. Donc, les inuits savent où ils vont les attraper. Et quand ils vont les chasser avec des fusils, les rennes ont peur et ils ne repassent plus par là la fois à l'après. Donc, c'est à double tranchant, cette irruption de la civilisation occidentale. et du mauvais.
Mais ces années 20-30, c'est vraiment le moment où va y avoir ce choc des civilisations, en quelque sorte. En tout cas, l'arrivée d'une civilisation extrêmement forte, extrêmement organisée, avec beaucoup de matériel, etc., qui est la civilisation européano-américaine, vis-à-vis de ces peuples. Et ça va tout bouleverser, quand même.
D'ailleurs, Jean Mallory, l'immense Jean Mallory, racontera l'histoire des derniers rois de Thulé de cette région du Groenland. Et vous êtes un peu dans sa filiation, Isabelle Otissier, avec l'histoire d'Arna Rouloun-Guac. Leur expédition, elle dure jusqu'à l'arrivée aux Etats-Unis. Un matin, écrivez-vous, sur le bord d'un chemin, se dressent devant eux un panneau United States of America. Et ils sont même invités à la Maison Blanche à Washington par le président américain. Vous dites, mais comment raconter à autrui ? Par où commencer ? Car chacun sait et sent combien ce voyage les a changés. Le temps en sera seul révélateur. Comment raconter le voyage ?
Vous qui avez parcouru le monde en voilier et en solitaire. Comment est-ce que vous, vous avez répondu à cette question ? Vous vous l'êtes forcément posée lorsque vous étiez au milieu des flots et à l'époque en plus où il n'y avait pas de petites vidéos pour communiquer avec la terre ferme. Cette question, comment est-ce qu'on y répond ?
Alors, ce n'est pas si facile que ça. Il y a plein de choses qu'on peut raconter. En fait, on peut raconter ce qu'on a fait, ce qui s'est passé. Il y avait tel temps, j'ai fait telle chose. On arrive à raconter un peu ce qu'on a pensé. J'étais contente, j'ai eu peur. J'ai eu peur, oui. Et après, il y a une espèce d'intimité qui est beaucoup plus difficile que moi. j'essaye d'aborder par le roman et par les mots et pour partager cette émotion, ce sentiment. Par exemple, quand on est seul sur le pont d'un bateau avec l'horizon à 360 degrés et qu'au-dessus de la tête, on a le cosmos, on a les étoiles. c'est un sentiment extrêmement compliqué à raconter.
Et vous l'avez fait aussi en vous engageant pour la protection de l'environnement et pour cette planète que vous avez parcouru. votre récit, il résonne avec l'actualité, Isabelle Autissier, pour les Groenlandais qui ont aujourd'hui une forte volonté d'indépendance vis-à-vis du Danemark, d'ailleurs, à laquelle leur immense île appartient, mais aussi désormais vis-à-vis des États-Unis qui la convoitent avec l'idée folle de Donald Trump, ça vous fait sourire, la mise en avant de personnages historiques comme Arna Rouloun-Gouac. C'est important, c'est ce que vous déclariez récemment. Pourquoi ?
Oui, parce qu'on voit bien qu'ils sont quand même à la recherche de leurs origines. Ils sont allés vers où ils ont été submergés, je ne sais pas, par la société occidentale. Mais on voit bien aujourd'hui ce retour aux traditions, je ne sais pas, les groupes rock qui chantent en Inuktitouk, et enfin voilà. Et effectivement, les personnages...
Parce que ces dix dernières années, vous vous êtes rendu cinq fois au Groenland.
Oui, j'aime bien y aller avec mon bateau à voile, donc j'y passe du temps. Ah, vous y allez en bateau ? Ah bah bien sûr, j'y vais avec mon bateau à voile. Donc ça me permet d'aller effectivement dans les petits villages, de passer un peu de temps avec les gens, etc. Oui, c'est normal, ils ont envie d'être un pays indépendant. Pourquoi ils sont danois ? Bah, historiquement, mais il n'y a aucune raison. Mais ils n'ont pas de raison non plus d'être américains et ils ne veulent pas.
Oui, mais vous êtes la seule à en parler comme ça, en l'occurrence. Je vais parler de Jean Mallory, de votre roman. On en parle du Groenland comme d'un immense espace où il y a des ressources minières absolument extraordinaires. On en parle uniquement d'un point de vue économique.
Mais de la même façon qu'on parle de la nature... Comme s'il n'y avait pas d'habitants,
comme si c'était une terre vierge alors qu'il y a un peuple, le peuple de Thulé, les Inuits.
Ils sont là depuis bien plus longtemps que nous, les Européens. Et au fond, on en parle exactement comme de la nature. C'est juste un endroit où on va se servir, quoi. Bah non, la nature, elle a des lois. Et puis les peuples, ils ont leurs propres lois et ils veulent leurs propres lois. Donc, laissons-les. Laissons-les arriver, j'espère pour eux, progressivement, à une indépendance logique. Mais après, c'est eux qui vont décider s'ils veulent exploiter des mines. C'est eux qui le feront. Ce sera leur problème. Voilà, justement, sur ces mines, vous, vous êtes aussi présidente du WWF. Donc, vous voulez protéger la nature.
Et notamment, elles servent à extraire ces mines des minerais qui permettent la transition énergétique. Et puis, par ailleurs, alors il y a eu l'histoire effectivement de Donald Trump qui a promis de donner 10 000 dollars à chacun des 56 000 Groenlandais si on le laissait exploiter et débloquer des permis sur ces mines. Qu'est-ce que vous avez à dire là-dessus ? Pardonnez-moi, 10 000 dollars, ça ne lui fait pas très cher. Il y a toujours pas nombreux. Il y a 56 000, donc ça fait 560 000 dollars. Non, non, c'est, encore une fois, c'est eux. Évidemment, on a tous des smartphones dans la poche. Donc, à un moment donné, ces minerais, on peut essayer de les recycler, etc.
Mais ça sert aussi à faire des batteries de voitures électriques. On sait bien qu'à un moment donné, il y a des mines. Mais pas n'importe où, pas n'importe comment, pas à n'importe quel prix. Et d'abord, si on est chez les gens, c'est les gens qui vont décider. Et il y a, précédemment, il y a quelques années, il y a un gouvernement qui est tombé là-dessus, sur l'histoire d'une mine d'uranium. Parce que les gens ont dit non, on ne veut pas de cette mine d'uranium. Bon, ben voilà. C'est leur choix. C'est leur choix. Et puis, ils ont quand même toujours cet amour de leur pays et cet amour de la nature. Et donc, voilà, il faut leur faire confiance un peu.
Et vous aussi, vous avez l'amour de la nature. Il y a d'ailleurs une question de Karim Ostandard qui veut vous interroger. Mais il veut interroger la présidente d'honneur de la WWF France. Bonjour Karim.
Bonjour, bonjour France Inter. Bonjour Madame Autissier. Bonjour. J'aimerais savoir comment ramener l'écologie de manière positive dans le débat actuel au vu des nombreuses décisions très négatives qui me mettent en rogne en passant par les GDFE, les ânes, les... Les zones à faible émission,
les zones zéro artificialisation nette. Exactement, oui.
Oui, et l'autoroute à 69. J'aimerais comment... Parce que moi, ce que je note, c'est qu'on est déjà dans les élections municipales en ce moment et on va se retrouver avec un discours populiste contre l'écologie.
Merci Karim pour votre question, réaction Isabelle Autissier.
Alors d'abord, toutes les mesures contre l'environnement et contre la nature vont contre les humains. Nous faisons partie de la nature, nous ne pouvons pas nous permettre de tirer contre notre camp. c'est encore le cas là. Quand on arrête les zones à faible émission, on va favoriser la pollution, on va favoriser les maladies respiratoires et c'est les gens qui ont le moins de pouvoir d'achat qui vont souffrir le plus. Ça, on le sait. Donc, c'est vraiment... Enfin, ça va contre l'histoire. Après, ne nous décourageons pas. Il y a eu des hauts et des bas dans ces questions-là. On le sait, on n'a pas le choix que de continuer à se battre et on va continuer à se battre.
Et oui, il y aura des temps meilleurs. Oui, il y aura des temps meilleurs. Oui, il y aura des temps meilleurs. Mais bien sûr, mais bien sûr, parce qu'on n'a pas le choix. Parce que les questions du climat, les questions d'écroulement de la vie autour de nous, ça nous concerne et on se met un mouchoir sur les yeux mais à un moment donné... On est dans le déni,
dans le look-up ou alors on est collapsologue et on parle comme des prophètes de l'apocalypse. Votre discours, il est détonnant, Isabelle Autissier.
Mais moi, on me demande si je suis optimiste je m'en fous, ce n'est pas le problème. Je ne suis ni l'un ni l'autre, je me bats jusqu'au bout, jusqu'aux centièmes de degrés, jusqu'à la petite espèce. C'est ça qui va nous aider à nous en tirer et si on ne fait pas ça, alors on est juste des andouilles. Mais alors justement, vous êtes navigatrice, vous avez l'habitude de fréquenter les mers, les océans, vous êtes aussi spécialisée en halieutique, donc tout ce qui a trait à la pêche. Il y a le sommet des Nations Unies sur la mer qui arrive le 9 juin prochain. Est-ce que vous avez un message pour les décideurs qui vont y participer ? La planète Terre, c'est la planète bleue.
C'est la seule à des milliards et des milliards d'années-lumière qui est un océan. Et cet océan nous a fait la vie et nous a fait nous. Donc, si on tue l'océan, encore une fois, on se tue nous. Donc, il y a plein de sujets pour l'UNOC. Donc, cette réunion se sommeil des Nations Unies. On parlait comme quasiment
mot pour mot comme Paul Watson, le président de Sea Shepherd, dit qu'il emploie vraiment exactement la même expression. On ne peut pas imaginer avec un océan mort une humanité qui ne mourrait pas avec lui.
Ah oui, parce que c'est la réalité des choses. C'est la vérité scientifique. Ce n'est pas une opinion, la science. C'est juste que... Et vous êtes ingénieur. Et je suis ingénieur. Et voilà. Donc, c'est vrai que les fake news polluent terriblement. Mais voilà. Alors, on va essayer de faire avancer les grands traités internationaux. Justement, ce traité pour protéger la haute mer. À ce jour, il a reçu 29 signatures. Il en faudrait 60 pour qu'il rentre en application. On ne les aura pas pour le sommet des Nations Unies. C'est une déception, ça ? On ne les aura pas pour l'UNOC parce que les pays sont trop lents à ratifier.
Peut-être qu'on va pouvoir pousser parce que c'est quand même ces grands rassemblements l'occasion de se voir physiquement et de se parler, de créer des coalitions, de monter des projets. Donc, voilà. C'est quand même des moments où l'océan est en pleine lumière et qui permet de pousser des actions et des coalitions.
Alors, justement, dites-nous dans quel état sont les océans aujourd'hui puisqu'on est avant le sommet de Nice mais qu'il faut sans cesse rappeler à quel point les océans sont malades. Malades de quoi, Isabelle Autissier ?
Ils sont malades de tout ce qu'on leur impose. Ils sont malades du dérèglement climatique. Ils ont pris un degré. C'est monstrueusement colossal un degré pour les océans. Ça veut dire que ça rebate toutes les chaînes alimentaires.
Donc, réchauffement dérèglement climatique, acidification,
désoxygénation, il y a moins d'oxygène de l'océan. Donc, les animaux et les plantes vivent moins bien et survivent moins.
La pollution ?
La pollution, dont la pollution plastique. Je peux vous dire, moi, je fréquente les mers glacées. C'est une horreur. Quand vous allez au nord du Groenland par 81 degrés nord, c'est jonché de plastique partout parce que les courants les amènent et il y a du plastique partout. Et le plastique, ça finit par rentrer dans nos cellules. nous, c'est un chiffre du WDUF, nous absorbons chaque semaine l'équivalent d'une carte de crédit. Donc, 5 grammes de plastique qui pénètrent notre corps. Ça ne peut pas être bon pour la santé. Ce n'est pas vrai.
Et de tout ça, il sera question, évidemment, des pesticides, des métaux lourds, de tout ce que les humains rejettent dans les océans. Mais parlez-nous, malgré tout, est-ce que vous gardez la poésie en vous, la poésie de la navigatrice, cet appel de la mer, cette fille du grand hiver, au fond, elle vous ressemble quand même pas mal.
Oui, vous savez, dans un mois, je serai sur le pont de mon bateau. Donc, quand je suis sur le pont du bateau, j'ai l'impression de rentrer à la maison. Je suis chez moi. C'est vrai ? Oui, vraiment, on va partir faire le tour du Spitsberg, donc aller un peu pousser la glace. Moi, j'aime bien les pays froids. Je pars, entre autres, avec des scientifiques et puis avec un caméraman. Et c'est vraiment là que je reprends mes bases, que je reprends mon énergie. Tout simplement, les gens me disent vous vous ennuyez en mer, mais jamais. C'est tellement beau, c'est tellement génial, c'est tellement tout le temps différent.
Quand vous dites pousser la glace ?
Oui, alors un tout petit peu, parce qu'évidemment, dans le nord du Spitsberg, il y a de la glace. Donc, on essaye de voir si on peut naviguer là-dedans. Si on ne peut pas, on est prudent, on va faire demi-tour. Mais voilà, j'espère qu'on pourra le faire. Il y a toujours une petite incertitude, c'est ça qui est bien aussi. Vous avez dit récemment qu'on pouvait s'inspirer des Inuits de leur façon de se positionner par rapport à la nature. Comment est-ce qu'on peut s'inspirer des Inuits, Isabelle Autissier ? Parce que justement, ils ont cette philosophie, comme la plupart des peuples premiers, de se penser à l'intérieur de la nature.
Ils se sentent sur le même plan que tous les êtres vivants qui sont avec eux. C'est pour ça qu'ils dialoguent en quelque sorte. Ce n'est pas un terrain de jeu. Voilà. Ce n'est ni un terrain de jeu, ni une suprématie, ni un mépris, ni un déni. Ils savent qu'ils dépendent de la nature. Donc, c'est ça qu'il faut que nous, on comprenne, même si on vit dans des villes où la nature, évidemment, c'est le parc du coin, pas plus. Mais ça ne fait rien. pour manger, pour respirer, pour avoir de l'air pur, de l'eau pure, on dépend de la nature. On est sur la même planète que tout le monde, que toutes les plantes et les animaux.
Mais vous dites que seulement la démarche scientifique, vous en parliez tout à l'heure, permet de savoir exactement dans quel état est la mer, dans quel état est l'océan. Est-ce que ce savoir et cette démarche scientifique, aujourd'hui, il vous semble menacé ? Quand on voit la désinformation, quand on voit qu'aujourd'hui, l'opinion a la même valeur que la science, c'est-à-dire je dis n'importe quoi, on va considérer que c'est la même chose que des gens qui, depuis des années, comptent physiquement. Les espèces mesurent physiquement. Et après, on peut dire ce qu'on veut, l'OLG est à zéro degré.
Alors, je peux écrire sur mon blog que ce n'est pas vrai, mais n'empêche que c'est comme ça que ça se passe.
Et quand vous allez au Spitsberg, c'est au nord du Groenland, vous allez retrouver vos amis inuit ?
Alors, au Spitsberg, il n'y a pas d'inuit, il n'y a pas eu de peuple premier. Par contre, il y a pas mal de scientifiques. Il y a pas mal de scientifiques.
Qu'est-ce qu'ils étudient, justement, dans ces espaces qui sont menacés aujourd'hui ? Puisqu'on sait que le pôle nord risque de plus en plus la fonte des glaces et de se retrouver dans une situation où il sera navigable.
Ben oui, ça va trois fois plus vite que chez nous, le dérèglement climatique. Alors, justement, ils étudient ça. Ils étudient la réponse, d'abord la vitesse à laquelle ça se passe, les conséquences, la réponse des écosystèmes. Qu'est-ce qui va se passer ? Comment le plancton va se déplacer ? Comment les animaux vont survivre ou pas survivre ? Pour essayer d'avoir une vision, comment est-ce que les courants, peut-être, vont changer ? Et puis, ils étudient aussi ces animaux qui nous font rêver, les ours polaires, les baleines, etc.
C'est un bonheur de vous recevoir, Isabelle Otissier. Vous étiez une pionnière comme celle dont vous racontez l'histoire, La fille du grand hiver. C'est publié aux éditions Paul Sen. On vous souhaite bon vent.
Merci. Et merci infiniment
d'avoir été l'invité d'Inter ce matin. Merci.