EN 2021, COMMENT SORTIR DE LA CRISE CLIMATIQUE ?
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Questions et réponses
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- 0:43OuverteRéponse directe
Alors faut-il s'attendre au pire durant cette nouvelle année ? Où y a-t-il des motifs d'espoir, des solutions, des moyens qui existent pour répondre à une partie de la crise écologique et climatique ?
- 3:46OuverteRéponse directe
Et qu'est-ce que c'est exactement que le géomimétisme ?
- 7:33OuverteRéponse directe
Est-ce que finalement, ce que vous dites, c'est que la solution est déjà dans la nature ?
- 9:44OuverteRéponse directe
Vous opposez aussi le géomimétisme avec le géo-ingénierie. Selon vous, les technologies, elles, ne peuvent pas apporter de solutions. Demain, il faudra plutôt compter sur d'autres techniques comme le géomimétisme.
- 12:02OuverteRéponse directe
Ce que vous dites aussi, c'est que le coût est souvent plus important que le bénéfice.
- 14:24OuverteRéponse directe
C'est vrai qu'on a un peu l'impression, quand même, parfois, avec certains de ces projets, qu'on est dans de la science-fiction. Là, on est aussi dans des visions de la société, une autre vision du monde qu'on nous propose, une autre vision du futur.
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:37InvitéPromesse
« C'est ça, nos objectifs à l'échelle de l'Union européenne. C'est-à-dire qu'on n'émet pas plus que ce qu'on absorbe. »
- 1:51InvitéFait
« L'année 2020 a encore été une année de record, puisque c'est l'année la plus chaude que l'humanité ait connue. »
- 1:58InvitéFait
« Disons que les voyants sont au rouge et malheureusement, la petite musique des dégâts climatiques s'accélère. »
- 2:11InvitéChiffre
« On a encore récemment une étude qui est parue qui montre qu'au bas mot, les catastrophes naturelles cette année, c'est 130 milliards de dollars de dégâts. »
- 2:38InvitéChiffre
« Absolument. Disons que si on reste sur ces trajectoires-là d'émissions, le réchauffement climatique en 2100, c'est probablement aux alentours de plus 5 degrés. »
- 2:49InvitéChiffre
« On a déjà réchauffé l'atmosphère de à peu près plus 1,1 degré depuis l'ère pré-industrielle. »
- 4:15InvitéChiffre
« 70% des émissions de CO2, c'est le pétrole, le charbon, le gaz, qu'on extrait des couches profondes et qu'on relargue dans l'atmosphère. »
- 4:29InvitéChiffre
« 30% d'émissions qui sont dues à ce qu'on appelle les changements d'affectation du sol. »
- 5:20InvitéChiffre
« Les zones humides, c'est à peu près 3% de la surface des terres émergées, mais pourtant c'est 30% du carbone terrestre qui est stocké dans ces zones. »
- 22:57InvitéChiffre
« on estime que tous ces puits naturels de carbone-là absorbent peut-être entre un tiers et la moitié des émissions de l'humanité chaque année »
- 27:54InvitéChiffre
« 70% de nos émissions, c'est les hydrocarbures fossiles. »
- 28:16InvitéChiffre
« on peut passer à des émissions de 30% à absorber 30%. »
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Bonjour à toutes et à tous et bonne année. Nous voilà en 2021 après une sale année 2020 qu'on veut, pour la plupart, laisser derrière nous. Malheureusement, en 2021, nous devons toujours répondre aux dangers qui menacent l'humanité. Alors faut-il s'attendre au pire durant cette nouvelle année ? Où y a-t-il des motifs d'espoir, des solutions, des moyens qui existent pour répondre à une partie de la crise écologique et climatique ?
Pour débuter cette année 2021, j'ai choisi d'inviter Pierre Gilbert, consultant dans le domaine de la prospective climatique, administrateur du think tank de l'Institut Rousseau, responsable de la rubrique écologique du site Le Vent se Lève et surtout auteur d'un ouvrage, Géomimétisme, réguler le changement climatique grâce à la nature. Bonjour, bonne année Pierre. Bonjour, bonne année. Vous allez bien ? Très bien, et vous ? Très, très bien. Alors, ce qu'on vit aujourd'hui et ce qu'on a vécu, notamment en 2020, risque de n'être rien comparé à ce qu'on pourrait vivre à l'avenir.
Malheureusement, oui, si on ne fait rien. En l'occurrence, l'enjeu, il est toujours le même. Il est à la fois d'atténuer au maximum le changement climatique, c'est-à-dire de faire en sorte qu'on n'émette plus de CO2, ou du moins qu'on réduise drastiquement nos émissions, l'atténuation du changement climatique. Donc, pour ça, il faut sortir des énergies fossiles le plus rapidement possible et atteindre ce qu'on appelle la neutralité carbone en 2050. C'est ça, nos objectifs à l'échelle de l'Union européenne. C'est-à-dire qu'on n'émet pas plus que ce qu'on absorbe. Et puis, il va falloir aussi s'adapter au changement climatique, puisqu'il a déjà débuté.
Les catastrophes naturelles se multiplient. L'année 2020 a encore été une année de record, puisque c'est l'année la plus chaude que l'humanité ait connue. Alors qu'on est dans une année qui est dite de El Ninha, donc qui est censée pas être justement chaude. Disons que les voyants sont au rouge et malheureusement, la petite musique des dégâts climatiques s'accélère. On a encore récemment une étude qui est parue qui montre qu'au bas mot, les catastrophes naturelles cette année, c'est 130 milliards de dollars de dégâts. C'est certainement largement sous-estimé, mais ce phénomène devrait aller croissant malheureusement.
Il y a des phénomènes d'emballement. Vous vous dites, on peut craindre le pire pour la suite, même Gaël Giraud qui a écrit votre préface, le dit aussi. Si on n'agit pas, ce qui nous attend pourrait tout simplement être incompatible en fait avec la survie de l'espèce humaine sur Terre.
Absolument. Disons que si on reste sur ces trajectoires-là d'émissions, le réchauffement climatique en 2100, c'est probablement aux alentours de plus 5 degrés. On a déjà réchauffé l'atmosphère de à peu près plus 1,1 degré depuis l'ère pré-industrielle. C'est à peu près 1850, c'est la base sur laquelle généralement on compte le réchauffement. Et donc cette trajectoire-là, elle est inconnue à l'échelle géologique en si peu de temps. Aucun écosystème naturel n'est capable de s'adapter potentiellement aussi vite et a fortiori des civilisations humaines. À part pour quelques exemples assez déterminés dans l'espace et dans le temps, on n'a jamais eu à connaître de changements aussi brutaux.
Je vous ai invité Pierre parce que je voulais voir avec vous ce qui nous attend, mais aussi quelques motifs d'espoir que vous esquissez dans vos travaux. Parce que vous, vous êtes en relativisant tout de même plutôt optimiste avec le géomimétisme, cette notion nouvelle que vous développez. Vous proposez des moyens face à la crise climatique. Pour cela, il faut limiter le réchauffement, vous venez de le dire. Il faut trouver des moyens de séquestrer le carbone. Et vous proposez donc cette technique, le géomimétisme. Et qu'est-ce que c'est exactement que le géomimétisme ?
Sur la question de l'optimisme, effectivement, mon optimisme me vient du fait de voir que les blocages ne sont que politiques. On y reviendra peut-être, mais sur ce qui est de... Si on avait carte blanche et si on se donnait les moyens en tant qu'humanité d'affronter au maximum ce défi climatique, on pourrait probablement largement réduire les dégâts à venir et présents. Pour réduire ces dégâts, effectivement, il faut sortir des énergies carbonées. 70% des émissions de CO2, c'est le pétrole, le charbon, le gaz, qu'on extrait des couches profondes et qu'on relargue dans l'atmosphère. Et puis on a 30% d'émissions qui sont dues à ce qu'on appelle les changements d'affectation du sol.
C'est-à-dire quand on rase des forêts, quand on urbanise, quand on bétonne, donc en fait quand on empêche le milieu naturel d'absorber du CO2. Et moi, c'est surtout ça qui m'intéresse, en l'occurrence dans ce bouquin, c'est comment est-ce qu'on fait pour à la fois protéger et renforcer ces puits naturels de carbone. Les puits naturels de carbone, c'est typiquement les milieux forestiers. Ça vient à l'esprit de tout le monde. L'arbre absorbe du carbone à la fois dans son bois puis dans les sols. On a les milieux agricoles, surtout quand on fait de l'agroécologie.
Donc l'agriculture industrielle, on émet du carbone parce qu'on laboure, parce que les rizières, parce que le bétail, parce que l'agroécologie, justement l'idée c'est de changer cette logique-là pour que les sols agricoles deviennent des puits. On a aussi les zones humides, qui sont un puits naturel qui est moins connu mais qui est très efficace. Les zones humides, c'est à peu près 3% de la surface des terres émergées, mais pourtant c'est 30% du carbone terrestre qui est stocké dans ces zones. Pourquoi ?
Parce que dans un milieu qui est humide, les plantes, quand elles poussent et quand elles meurent, la matière organique tombe dans une eau qui est pauvre en oxygène, donc elle ne se dégrade pas très bien, elle ne se transforme pas en CO2, CO2, donc deux oxygènes, et donc cette matière organique s'accumule, ça fait de la tourbe puis du charbon et donc ça absorbe assez rapidement le CO2. Et puis on a aussi deux autres milieux qui sont un peu plus originaux que j'aborde dans mon livre, qui sont à la fois le permafrost, l'enjeu c'est d'empêcher le permafrost de fondre aussi vite que ce que les scientifiques observent malheureusement.
Le permafrost, c'est toutes ces terres gelées dans le cercle arctique, en Russie, en Canada, en Alaska, qui en fait contiennent énormément de matières organiques qui se transforment en gaz à effet de serre sous l'action des bactéries qui reviennent à la vie parce que tout ça fond à cause du réchauffement climatique. Donc comment est-ce qu'on réduit ce rythme de fonte ? Et puis finalement, les océans, grandes inconnues en matière de climat, mais grandes inconnues du monde scientifique tout court, on connaît plus la Lune que nos océans.
Pourtant, les océans absorbent énormément de carbone de par ce qu'on appelle la pompe biologique océanique, en fait la vie marine, du plancton jusqu'à toute la chaîne alimentaire, on pourra y revenir si vous voulez. Mais donc je m'intéresse moi à comment est-ce qu'on fait pour que chacun de ces milieux absorbe plus de CO2 ou du moins continue à absorber autant de CO2 que ce qu'il peut. Parce que effectivement, l'humanité dégrade chacun de ces milieux, que ce soit directement en allant abattre des forêts, en faisant de l'agriculture industrielle, en faisant de la surpêche aussi, qu'indirectement par le changement climatique.
Le changement climatique, en tendance à assécher les forêts, à transformer des sols fertiles en désert, à acidifier les océans, etc. Donc dans ce bouquin, je propose tout un ensemble de solutions, enfin solutions c'est toujours un terme, mais je le signe, pour effectivement, y compris en termes de politique publique, mais renforcer, donc reforester, faire de l'agroécologie, protéger la biomasse océanique, etc. Et donc c'est ça le géomimétisme.
Est-ce que finalement, ce que vous dites, c'est que la solution est déjà dans la nature ?
La nature, c'est maintenant 3,5 milliards d'années d'évolution. Cette évolution, elle est notamment mue par un mécanisme qui s'appelle la sélection naturelle, Charles Darwin. Et les espèces qui survivent et se perfectionnent au fil des millions d'années, sont les espèces qui consomment le moins d'énergie pour un résultat maximum. Par exemple, un prédateur qui fait trop de mouvements pour avoir une proie, en fait, il consomme beaucoup d'énergie, et quand la proie lui échappe, et qu'une deuxième proie lui échappe, peut-être qu'il va en fait mourir de faim avant de se nourrir.
Donc ne sont sélectionnés que, notamment pendant les périodes de crise, mais que les organismes les plus efficaces sur le plan de la thermodynamique. Et c'est exactement ce dont a besoin l'humanité. Aujourd'hui, il faut qu'on arrive à être le plus efficace possible avec un minimum d'énergie. Pour ça, la nature est un formidable laboratoire. Il faut absolument qu'on systématise une approche biomimétique. Géomimétisme, c'est un mélange entre géo-ingénierie, le fait de vouloir modifier le climat grâce à la technologie, et biomimétisme. C'est le fait de s'inspirer de la nature dans tous nos procédés techniques.
Le biomimétisme, que ce soit pour perfectionner le fonctionnement d'objets, de procédés chimiques, ou que ce soit à l'échelle de reproduire des écosystèmes complexes, qui en fait fonctionnent très bien, ça doit nous montrer le chemin. Les écosystèmes naturels, ils sont toujours équilibrés, dans le sens où chaque espèce animale ou végétale a un rôle à jouer dans le cycle du carbone, ou de l'eau, ou du phosphore, ou de l'azote, ou du fer. Enfin, en fait, il y a tout un tas de cycles de nutriments qui sont imbriqués dans la nature. Et le seul garant du bon fonctionnement de ces cycles, c'est la biodiversité.
C'est pour ça que le géomimétisme peut aussi, disons, permettre de dépasser cette opposition qu'on fait entre biodiversité et climat. La biodiversité, c'est le garant de la capacité des milieux naturels à absorber efficacement le carbone. Donc il n'y a pas d'opposition entre les deux. C'est vraiment un message fort de ce livre.
Vous opposez aussi le géomimétisme avec le géo-ingénierie. Selon vous, les technologies, elles, ne peuvent pas apporter de solutions. Demain, il faudra plutôt compter sur d'autres techniques comme le géomimétisme.
Je n'oppose pas technologie et lutte contre le changement climatique. Au contraire, le géomimétisme, quelque part, c'est un progrès technologique, dans le sens de progrès scientifique, parce que, typiquement, faire de l'agroécologie, recréer des symbioses entre différents végétaux et différents animaux pour être plus productifs sur le plan agricole, avec moins d'intrants, voire zéro intrant, c'est un progrès scientifique. Il va falloir que nos ingénieurs agronomes comprennent bien toutes ces symbioses-là, toutes ces interactions-là. Donc ça veut aussi dire augmenter les budgets de la R&D public, privé. Enfin, voilà, il y a des politiques publiques très concrètes qui en découlent.
Donc je n'oppose pas systématiquement les deux, mais certaines personnes le font, et certaines personnes pensent que la technologie peut miraculeusement nous sauver de cette impasse, parce qu'elle nous aurait toujours sauvés. On a des gens qui pensent que l'histoire se répète et que l'humanité s'en sortira, quoi qu'il arrive, et qui nous proposent justement ces solutions de géo-ingénierie.
Parce que là, il y a beaucoup de programmes qui sont mis en place, notamment aux États-Unis.
Voilà. Alors, la géo-ingénierie, qu'est-ce que c'est ? C'est une manière d'appeler un ensemble de technologies très différentes. On a celles qui visent à faire, disons, refroidir la Terre en faisant rebondir typiquement les rayons du Soleil sur ce qu'on appelle des aérosols, c'est-à-dire des micro-particules en suspension dans la haute atmosphère. On a d'autres personnes qui veulent ensemencer les océans avec de la poudre de fer pour que le plancton se développe, absorbe du CO2 et coule. On a de la géo-ingénierie de captage du CO2. Donc, ce qu'on appelle le direct air capture, notamment. Donc, schématiquement, c'est des gros aspirateurs qui filtrent l'air ambiant.
On en extrait le CO2 avec des compresseurs. On envoie ça dans des couches géologiques profondes ou des aquifères pour le faire cristalliser, enfin, le stocker. Et à grand renfort d'énergie, évidemment. Puis, on a tout un tas d'autres technologies qui sont un peu dans cet esprit-là. Voilà. Donc, effectivement, on observe qu'on a un lobbying qui est de plus en plus fort à l'endroit de ces technologies.
Ce que vous dites aussi, c'est que le coût est souvent plus important que le bénéfice.
Bon, ces technologies-là de géo-ingénierie, elles sont balbutiantes. On les fantasme beaucoup, y compris auprès des politiques. On va leur voir en disant, regardez ce sur quoi on est en train de bosser. On va pouvoir filtrer l'air, le CO2, tout ça. Dans les faits, il y a très peu d'expériences grandeur nature. Donc, ces technologies-là, elles sont plutôt très théoriques à ce stade. Le problème, c'est que si elles passent à la pratique, elles peuvent poser problème. Alors, il y a des technologies de géo-ingénierie qui sont déjà très bien maîtrisées et qui sont notamment celles qui consistent à faire changer le cycle de l'eau, notamment en faisant éclater des nuages.
C'est ce qu'on appelle l'ensemencement des nuages. C'est une pratique qui est bien maîtrisée, même depuis la guerre du Vietnam, puisque l'USR Force a ensemencé des nuages pour inonder la piste au chimine, pour empêcher le ravitaillement du Viet Cong, et ça avait plutôt bien marché à l'époque. Et donc, les militaires ont toujours cherché à travailler des façons de modifier le climat. Là, on parle vraiment du cycle de l'eau, pas du carbone. C'est-à-dire que, typiquement, on envoie des iodures d'argent dans les nuages pour faire cristalliser les gouttes autour de ces microparticules et provoquer de la pluie.
Donc, là, aujourd'hui, il y a peu de temps, le gouvernement chinois, qui travaille depuis très longtemps sur ces pistes-là, a annoncé que, d'ici 2025, ils seraient capables de faire pleuvoir où ils veulent sur la moitié de leur territoire, donc une surface qui est équivalente à dix fois la France. Le problème, c'est qu'effectivement, ces nuages-là qu'on fait éclater à un instant T, à un endroit pour alimenter l'agriculture ou alimenter des fleuves, c'est cette eau-là que n'auront pas potentiellement un autre pays sur lequel aurait dû finir sa course le nuage.
Et notamment, si la Chine réussit à stopper cette eau avant que ces nuages franchissent l'Himalaya, c'est un problème pour l'alimentation de tout un tas de fleuves dont dépendent le sous-continent indien, la péninsule indochinoise, et c'est potentiellement un facteur de déstabilisation géopolitique très forte. Donc, effectivement, là, c'est un problème. On créerait des soucis dont on ne peut pas imaginer les conséquences.
C'est vrai qu'on a un peu l'impression, quand même, parfois, avec certains de ces projets, qu'on est dans de la science-fiction. Là, on est aussi dans des visions de la société, une autre vision du monde qu'on nous propose, une autre vision du futur. C'est un peu des projets de société qui s'opposent, finalement, avec ce que vous, vous proposez, et ce que eux, ils proposent, enfin, ce que certains promoteurs de la géoingénierie proposent pour les prochaines décennies, parce qu'on en est quand même dans quelque chose de radicalement différent.
Absolument. Dans mon bouquin, je me suis amusé à remonter un peu la piste de qui financer ces fameux projets de géoingénierie. Et donc, bon, pour la faire très courte, mais on retrouve effectivement derrière certains laboratoires d'Harvard, tant des gens de la Silicon Valley comme Bill Gates que des anciens acteurs pétroliers, comme BP, comme Shell, dont certains, en fait, étaient les mêmes qui finançaient le lobby climato-sceptique il y a 20 ans. Le but, c'est toujours le même, c'est de gagner du temps auprès des décideurs publics, de gagner du temps en business à jus d'oile, de faire en sorte que tout ne change pas trop vite.
Mais quand on s'intéresse un peu au discours des lobbyistes de la géoingénierie, c'est assez intéressant. C'est un discours qui est bien rodé, y compris l'année dernière, en France, il y a eu une conférence à l'Assemblée nationale qui était organisée par des partisans du direct Air Capture, des gros aspirateurs à CO2, dont le protagoniste principal est en fait l'ancien numéro 2 du ministère de l'Énergie d'Obama, qui était connu à l'époque pour vanter le charbon propre.
Et donc, ce monsieur-là, dans son discours, il oppose ce qu'il appelle les échos romantiques, que d'autres appelleraient les amish, c'est-à-dire des gens qui opposent technologie et lutte contre le changement climatique, aux écomodernistes, qui, eux, sont ouverts au progrès et ne se ferment pas la porte à des solutions technologiques. Donc, on voit la ficelle rhétorique. Et cette opposition entre éco-romantique et écomoderniste, c'est un linguiste américain qui s'appelle Steven Pinker, qui l'a inventé, qui l'apporte. Et ce monsieur-là, en plus d'être linguiste, c'est un farouche partisan du libre marché. C'est un libertarien néolibéral. Et donc, c'est intéressant de voir qui soutient quoi.
Effectivement, l'approche géomimétique, elle prend l'inverse de cette logique-là. Puisque quand on renforce des puits naturels de carbone, on a besoin finalement de peu d'intrants. On compte sur la nature pour s'autoréguler, créer une plus-value en termes de production de matière organique, en termes de captage de CO2. On a besoin de mettre ça en place, mais on n'a pas besoin de... Enfin, ce n'est pas un marché.
Je veux dire, une agriculture biologique qui crée un équilibre entre l'élevage, une rotation de culture, entre des légumineuses, des grandes cultures, qui enrichissent les sols en azote par eux-mêmes, donc pas besoin d'engrais, qui n'ont pas besoin de pesticides, parce qu'en fait, on a des haies qui abritent des prédateurs naturels ou parasites, enfin bref, donc pas besoin de payer tout ça. Donc en fait, ça va contre la logique de marché.
Parce qu'on n'a plus besoin d'engrais, plus besoin de pesticides, pas forcément besoin de toute cette machinerie qu'on vend systématiquement au monde agricole, moins besoin d'infrastructures, d'irrigations, puisque les arbres ont aussi ce rôle de pompe naturelle. Donc voilà, on est sur une approche qui est beaucoup plus douce.
Et le géomimétisme ne peut pas être du tout considéré comme de la géoingénierie ?
Alors, il s'agit effectivement d'avoir un impact sur le climat grâce à l'action humaine, puisqu'on va aider la nature à capter plus de CO2, donc à réguler le changement climatique, mais il ne s'agit en aucun cas de miser exclusivement sur la technologie. Et puis, on observe qu'il faut faire attention parfois, parce que quand on parle de reforestation, par exemple, on se rend compte que certains appellent de la reforestation le fait de planter des monocultures d'arbres, de faire de la sylviculture à grande échelle pour pouvoir l'exploiter ensuite économiquement, parce qu'on en fait du papier, on en fait de l'énergie, enfin bref.
Des monocultures d'arbres, ce sont des déserts biologiques, c'est-à-dire que les forêts ne sont pas faites d'une seule essence d'arbres. Il faut un équilibre entre plusieurs espèces pour que telle et telle abrite des oiseaux ou des insectes qui en fait vont manger les parasites qui s'attaquent à tel autre arbre. Je parle à peine du monde animal, mais du coup, on a des forêts en monoculture qui sont de véritables déserts biologiques, qui assèchent les sols parce qu'on a des racines qui sont toutes au même niveau, et donc qui flambent beaucoup plus facilement.
Quand on a des grands incendies, et a fortiori dans le sud de l'Europe, les premières forêts qui flambent, ce sont les monocultures d'eucalyptus, de peintre ou glace, enfin bref. Donc, encore une fois, quand on veut reforester, si on reforeste en monoculture, on fait de la géongénierie quelque part, puisque ça n'existe pas la monoculture dans la nature, mais si on reforeste en reproduisant les écosystèmes naturels, en combinant différentes espèces qui soient à la fois des espèces locales, mais aussi adaptées au changement climatique, parce qu'on ne va pas planter aujourd'hui des arbres qui dans 30 ans vont mourir, ça n'a pas de sens, là on fait du géomimétisme.
Parfois la frontière est ténue.
Je voudrais d'ailleurs revenir à quelque chose que vous avez dit tout à l'heure, vous avez dit les solutions pour le climat passent par l'écologie et la biodiversité, parce qu'aujourd'hui on ne peut pas penser climat sans penser biodiversité.
Absolument. On a tendance à opposer les deux, même si les scientifiques refusent cela.
C'est en ça aussi que votre notion de géomimétisme est un peu nouvelle.
C'est-à-dire que mon but, à travers cette notion-là, c'est aussi de faciliter des propositions de politique publique, notamment pendant les COP, pour la diplomatie climatique, puisqu'aujourd'hui on a d'un côté le GIEC, qui sont en fait l'ensemble des scientifiques qui traitent du climat, et l'IBES, pareil, mais pour la biodiversité. Et donc chacun fait des rapports, chacun organise des grands sommets mondiaux, et alors même si on a des scientifiques qui essayent d'imbriquer les deux systématiquement, en termes de politique publique qui ressort de l'un ou l'autre de ces grands événements, on a une dissociation de fait.
Le changement climatique, par ailleurs, c'est la troisième cause d'extinction de la biodiversité. Pour moi, cette divergence-là, elle doit être abolie, elle est obsolète, parce qu'en effet, la biodiversité, c'est ce qui permet au puits de carbone naturel d'être à la fois efficace et durable. Une monoculture d'arbres, quelque part, elle n'est pas durable. On parle des incendies, mais on peut aussi parler des ravageurs qui se répandent avec le changement climatique. Si on a un écosystème qui est diversifié, les ravageurs vont avoir beaucoup plus de mal à pénétrer, puisqu'ils vont se trouver confrontés à des prédateurs naturels.
Donc, ces forêts-là vont pouvoir capter durablement du carbone, contrairement aux autres. Je peux aussi parler des océans, mais la pompe biologique océanique, en gros, toute la vie marine, plus on a de vie dans les océans, plus on a du carbone qui va finir par couler sur le plancheux océanique, sous la forme de cadavres des animaux ou de cadavres du planquenon. Et donc, une petite partie de ce carbone qui va couler va finir par sédimenter à des températures et une pression, des profondeurs qui sont telles que des bactéries vont les transformer en hydrates de méthane et ce méthane ne va pas pouvoir remonter, il va se transformer en glace de méthane.
C'est une forme stable du carbone pendant des siècles, voire des millénaires. Bref, donc la logique, c'est que plus on a de vie marine, plus on a, in fine, bas de carbone qui est stocké sous cette forme-là. Donc, encore une fois, la biodiversité, elle est hyper importante parce que dans les océans, pour qu'on ait beaucoup de poissons, donc beaucoup de cadavres qui tombent, beaucoup de baleines, beaucoup de planctons, il faut que les bandes poissons soient en fait protégées des maladies par typiquement des requins qui vont éliminer les individus les plus faibles, les plus malades, donc protéger les bandes, les récifs coralliens qui sont des pouponnières à poissons, enfin, etc., etc.
Les baleines qui remuent en fait les nutriments entre les différentes couches océaniques, donc qui permettent un redéploiement du plancton, enfin bref. Donc, chaque espèce animale a un rôle qui est essentiel pour les espèces végétales, que ce soit terrestres, les arbres, les plantes, ou maritimes, donc le phytoplankton, et donc in fine sur la capacité de ces milieux à capter du CO2.
Oui, parce que ce sont ces milieux, l'océan, mais aussi les forêts qui régulent le climat.
Alors, oui, on estime que tous ces puits naturels de carbone-là absorbent peut-être entre un tiers et la moitié des émissions de l'humanité chaque année et absorbent plus aujourd'hui qu'il y a 100 ans parce que c'est des milieux qui, en fait, de par la concentration élevée de CO2, sont en sur-régime. Les forêts poussent un peu plus vite, les algues prolifèrent plus vite. En tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'on ne réussira pas à relever le défi climatique, à atteindre la neutralité carbone sans un déploiement massif du géomimétisme.
Vous avez mentionné les travaux de l'IPBES. C'est vrai qu'on n'entend pas souvent parler de l'IPBES, on entend beaucoup parler du GIEC, mais finalement, ceux de l'IPBES sont tout aussi importants pour l'humanité. Et puis, vous avez mentionné aussi les rendez-vous diplomatiques. Il y a les prochains grands rendez-vous, notamment la COP biodiversité, la COP 15, qui est prochainement prévue. Le Congrès de la Nature également à Marseille, le Congrès de l'USN. On y attend quoi ? Est-ce qu'il y a encore des enjeux dans ces grands moments, dans ces rendez-vous ? Parce qu'on parle beaucoup des COP pour le climat, moins de ces rendez-vous. Quelles sont les propositions à ce niveau-là ?
Ce qu'on observe déjà, c'est que le multilatéralisme, il est dans un sale État, si je puis dire, parce que les tensions géopolitiques s'exacerbent entre des grandes puissances qui ont tendance à contourner l'ONU systématiquement. Et du coup, on observe aussi que tant la diplomatie climatique, donc à travers les COP, que un peu la diplomatie biodiversité à travers ces rendez-vous que vous avez mentionnés, sont des espaces dans lesquels les États continuent à pouvoir dialoguer. Tout l'enjeu de ces rendez-vous-là, c'est d'en obtenir des accords contraignants. Donc, c'est-à-dire que l'ONU oblige ces États à le faire sous peine de sanctions.
On n'a jamais réussi à vraiment le faire pour le climat ou pour la biodiversité, c'est tout le problème. Bon, ça nécessite que les États soient prêts à faire ces efforts-là, ce qui est à la fois peu probable et à la fois de plus en plus porté par des grandes puissances comme la Chine. Nouvellement, espérons les États-Unis avec la nouvelle présidence, et puis l'Union européenne qui essaie quand même d'avoir un rôle moteur là-dedans. Il ne faut pas désespérer, mais ce qui est sûr, c'est que si on n'a pas un renforcement assez drastique du multilatéralisme porté par des pays très volontaires, on va avoir du mal à imposer ces accords-là à tout le monde.
Et vous avez commencé cet entretien tout à l'heure en disant que vous étiez un petit peu optimiste parce que finalement, les blocages étaient politiques. Mais là, justement, pour mettre en place toutes ces politiques publiques qui sont quand même très ambitieuses, ça demande des planifications, un énorme volontarisme. Vu le rapport de force aujourd'hui à l'échelle internationale, est-ce que vraiment le multilatéralisme aujourd'hui, c'est quand même quelque chose sur lequel on doit compter, sur lequel on peut se reposer ?
L'urgence nous impose de compter sur tout, de toute façon. Vous m'avez parlé des COP, c'est pour ça que j'ai embrayé sur le multilatéralisme. Le multilatéralisme, il est le fruit de lobbying d'États très volontaires. Sinon, il se délite assez naturellement. La France a un rôle particulier parce qu'on est le troisième réseau diplomatique au monde, mais que nos diplomates sont généralement les artisans de ces COP. On ne le sait pas, mais la diplomatie française, c'est vraiment celle qui abat à l'international le plus de travail pour préparer ces rendez-vous-là. Donc, il faut persévérer, mais au-delà du multilatéralisme, la diplomatie, c'est aussi le bilatéralisme.
C'est-à-dire, c'est les accords entre pays ou entre Union européenne et des zones économiques. Là aussi, c'est un énorme levier. C'est-à-dire que si on avait un État qui était très volontaire, on pourrait conditionner typiquement nos accords commerciaux au fait que tel pays avec qui on commerce protège ces puits naturels de carbone ou arrête la consommation de tel ou tel hydrocarbure et en échange, on a des facilitations commerciales. En fait, l'idée, c'est d'élargir nos propres normes environnementales et sociales à nos partenaires commerciaux. C'est en fait de faire un protectionnisme solidaire et écologique quelque part. Donc, ça, ça peut être un levier puissant.
L'Union européenne, c'est le premier marché du monde. C'est la première puissance mondiale. Et il n'y a pas d'Union européenne sans France. Donc, si la France est vraiment volontaire, qu'elle pratique une diplomatie beaucoup plus gaullienne vis-à-vis de l'Union européenne pour la faire changer tout entière sur ces questions de bilatéralisme écologique, il n'y a pas de raison qu'on n'y arrive pas. On peut s'appuyer sur des partenaires et on peut menacer l'Union européenne de politique de la chaise vide si on ne le fait pas. Enfin, je pousse l'extrême parce que j'ose espérer que ça ne sera pas si compliqué, peut-être mis à part avec quelques pays de l'Est. mais voilà.
En s'appuyant sur toutes nos armes diplomatiques en même temps, en faisant de la France, par exemple, un vrai phare de la diplomatie climatique, on peut aussi penser qu'on arrivera à faire permuter les choses à ce niveau-là.
Alors, dernière question, demain, si on est prêt à mettre en place ces méthodes, le géomimétisme peut-il suffire ? Est-ce qu'il est encore possible d'inverser la tendance ?
Le géomimétisme, en soi, non, puisque, comme je vous le disais, 70% de nos émissions, c'est les hydrocarbures fossiles. En fait, il faut tout faire en même temps. Donc, il faut faire du géomimétisme pour déjà annuler ces 30% d'émissions qui sont dues au changement d'affectation du sol. Donc, on arrête la déforestation, on arrête d'artificialiser, on arrête de dégrader les milieux naturels. Et en plus, on les renforce. Donc, on peut passer à des émissions de 30% à absorber 30%. Donc, un gros gap. Mais il faut absolument sortir des énergies carbonées. Il faut tout faire en même temps. Ce n'est qu'à cette condition-là qu'on réussira à relever le défi climatique.
Ok. Je vous remercie, Pierre Gilbert. Alors, juste un mot pour vous rappeler que Le Média ne vit que grâce à vos dons et que grâce aux sociaux. Donc, pour nous soutenir, n'hésitez pas à venir sur le site lemediatv.fr pour nous faire un don pour devenir sociaux. Puis, je vous rappelle également que ces émissions sont également disponibles sur les plateformes de podcast. Vous pouvez les écouter et les retrouver sur les différentes plateformes. En attendant, je vous dis à bientôt. Merci, Pierre. Merci. Sous-titrage Société Radio-Canada