Entretien avec François-Xavier Bellamy
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Fréquences protestantes
Philippe Bilger Philippe Bilger les soumet à la question François-Xavier Bellamy, auriez-vous la gentillesse de vous présenter ?
Bonjour, je suis François-Xavier Bellamy, je suis professeur de philosophie C'est le métier que j'ai choisi et que j'ai exercé pendant plus de dix ans en classe de lycée et puis ensuite en classe préparatoire en parallèle de cette expérience qui m'a comblé et que j'espère retrouver bientôt à titre professionnel Je suis maintenant député européen depuis 2019 et président de la délégation LR au Parlement européen et je garde un pied dans la philosophie avec un cycle de conférences à Paris qui s'appelle les soirées de la philo en essayant de cultiver le lien entre l'exercice politique et la recherche de la vérité Est-ce qu'il était évident pour un agrégé de philosophie de faire de la politique ?
Ça n'était pas du tout évident et je dirais que ça n'était surtout pas tellement un projet J'ai eu l'occasion de m'engager en politique et ça a été une très grande chance pour moi d'abord comme élu local puisque dans ma ville à Versailles en 2008 François de Mazière qui constituait sa liste pour l'élection municipale m'avait demandé de faire partie de l'aventure et m'avait fait confiance Je suis devenu en 2008 adjoint au maire, je m'occupais de la jeunesse, de l'enseignement et de l'enseignement supérieur en particulier dans ma ville Ça a été donc une expérience, une sorte d'école de l'engagement politique sur le terrain que j'ai vécu en parallèle de mon métier pendant de nombreuses années avant de m'engager en politique sur le plan national avec l'élection européenne Ça n'était pas une évidence mais finalement je ne vois pas non plus de contradiction ou de tension entre ces deux engagements
Quand on vous décrit comme conservateur, vous le vivez comme une imprécision ou une restriction, comme une vérité ?
Comme l'occasion d'un malentendu parce que je pense que le mot conservateur, le mot de conservatisme qui ne correspond pas à une tradition politique installée en France à la différence de nos amis anglo-saxons il n'y a jamais eu de parti conservateur ni même d'ailleurs de tradition philosophique authentiquement conservatrice dans notre pays et par conséquent le terme de conservatisme est souvent l'occasion d'une méprise Tout se passe comme si le conservatisme était reçu comme la volonté de maintenir les choses en l'état de ne rien changer, de ne rien transformer, de ne pas agir alors qu'en réalité dans la tradition intellectuelle du conservatisme dont je me sens c'est vrai très proche il y a un engagement et un effort et une énergie une énergie dont le principe est non pas d'abord de figer la situation parce qu'elle est l'occasion d'être révoltée devant bien des injustices et bien des contradictions mais de tenter de transmettre ce qui dans ce monde a été d'abord reçu par nous et qui mérite d'être offert aux générations qui nous suivent je crois beaucoup plus de ce point de vue là en l'idée de transmission qu'en l'idée de conservation parce que la transmission porte avec elle cet élan de vie que la simple notion de conservation pourrait ramener à une espèce de passion du formol Encore faut-il transmettre quelque chose qu'on estime valable, non ?
Bien sûr mais de fait c'est tout le sens de cette préoccupation de la transmission qu'elle commence par un acte de reconnaissance probablement ce qui manque le plus à la modernité ou à la post-modernité le sentiment que nous avons reçu quelque chose dans nos mains dont nous ne sommes pas les auteurs et qui vaut d'être offert à ceux qui nous suivront que la vie est possible et que la vie est potentiellement humaine par des conditions préalables qui sont infiniment fragiles et qu'il nous appartient de préserver pour qu'elle reste le milieu dans lequel vivront ceux qui viendront après nous et je pense que de ce point de vue là d'ailleurs sans doute les intuitions politiques qui sont au coeur de la psychologie du tempérament, du caractère de ce qu'on appelle la droite en politique n'ont jamais été d'une aussi grande actualité qu'il s'agisse de l'inquiétude pour notre culture et ce lien qui peut seul nous unir qu'il s'agisse de notre inquiétude quant à la nature et ces équilibres fragiles que nous voyons aujourd'hui menacés au fond l'écologie est d'ailleurs de ce point de vue là une préoccupation profondément conservatrice je crois que finalement nous vivons un temps qui devrait être celui de ce que la droite a à dire à la sensibilité politique d'un pays
feriez-vous une distinction entre le comportement conservateur et le tempérament réactionnaire ?
Oui sans doute en ce sens que le réactionnaire est celui qui cherche à ressusciter un monde disparu le conservateur ou celui qui est animé du désir de transmettre c'est plutôt ainsi que je me considérerais et celui qui veut pour l'avenir ce qu'il sait être une promesse de vie de liberté et de création prenez cette préoccupation pour la culture l'éducation disait Hannah Arendt l'éducation est une occupation fondamentalement conservatrice pourquoi ?
parce que l'éducation consiste précisément à offrir aux générations qui viendront ce que nous avons appris avant elle ce que nous avons reçu de ceux qui nous ont précédés mais si nous transmettons ce que nous avons reçu augmenter si c'est possible de notre propre effort et de notre propre ingéniosité si nous transmettons ce que nous avons reçu c'est d'abord parce que nous savons que cette culture dans laquelle nous avons grandi a fait notre liberté qu'elle a fait notre liberté d'esprit notre liberté de penser ce que nous sommes en train de vivre en ce moment cher Philippe Bilger c'est à dire nous parlons avec des mots qui ont des millénaires d'histoire et cet héritage qui nous a été transmis lorsque nous étions enfants et que nos parents nous apprenaient à parler lorsque nous étions élèves et que nos enseignants nous apprenaient à lire et à écrire et bien cet héritage là il a fait notre liberté lorsqu'un adolescent dans un moment de rébellion se retourne contre ses parents en leur disant je me moque de tout ce que vous m'avez transmis et bien paradoxalement il le fait encore avec les mots que ses parents lui ont transmis et moi je crois profondément qu'il n'y a de liberté que par le chemin, que par la médiation de cet héritage que par le chemin de cette culture que nous avons reçu et que nous devons transmettre pour qu'elle constitue le ferment de d'autres libertés à venir le réactionnaire est sans doute celui qui croit que la tradition est en réalité l'occasion d'une répétition permanente qu'il faudrait enfermer ceux qui naissent et ceux qui viendront dans le mimétisme d'un monde disparu qu'il s'agirait de ressusciter le conservateur ou celui qui cherche à transmettre je crois doit trouver d'abord le désir de la transmission dans la volonté d'offrir une tradition pour qu'elle puisse être dépassée c'est la...
au fond l'intuition centrale pourrait se trouver dans la magnifique préface pour un traité du vide de Pascal quand Pascal est accusé par l'université de son temps parce qu'il a démontré qu'il y a du vide dans la nature il est accusé par tous les universitaires de son époque de contredire Aristote et comment voulez-vous, vous, Blaise Pascal tout jeune, tout inexpérimenté comment voulez-vous prétendre que vous êtes plus intelligent qu'Aristote Pascal écrit je ne suis pas plus intelligent qu'Aristote mais je peux voir plus loin que lui parce que je monte sur ses épaules et que m'appuyer sur le géant qu'il était moi le nain que je suis et bien je...
grâce à son autorité je peux prolonger son oeuvre la transmission, elle est... la différence entre conservatisme et réaction elle se trouve peut-être dans ce débat entre Pascal et l'université de son temps il s'agit pour Pascal de s'appuyer sur la transmission d'un héritage intellectuel pour pouvoir le prolonger et pour voir plus loin que ceux qui nous ont précédés grâce à eux en actes de reconnaissance d'une certaine manière à leur égard le réactionnaire au contraire serait celui qui sans doute chercherait à voir dans la tradition l'imposition d'une répétition continuelle et finalement désespérante
Croyez-vous possible François-Xavier Bellamy que le courage politique puisse restaurer un jour des valeurs singulières ou collectives dont on a la nostalgie ?
D'abord peut-être le plus urgent serait-il de restaurer le courage politique lui-même qui est sans doute la valeur ou le principe fondamental dont la politique manque trop souvent aujourd'hui au point qu'elle a fini par perdre sa signification profonde je ne crois pas beaucoup à la notion de valeur parce que je pense que les valeurs le lexique des valeurs est à lui-même symptomatique du relativisme dans lequel nous sommes entrés les valeurs sont relatives elles varient elles sont le produit d'une évaluation et les valeurs fluctuent le lieu de la fluctuation des valeurs c'est le marché et sur le marché une chose peut avoir beaucoup de valeur un jour en avoir beaucoup moins le lendemain l'inflation que nous vivons aujourd'hui fait que tout prend de la valeur finalement la valeur est toujours relative et quelque chose qui a beaucoup de valeur pour moi peut très bien n'avoir aucune valeur pour vous et c'est parfaitement normal si je vous montre une photographie de la maison où j'ai grandi peut-être aura-t-elle peu de valeur pour vous mais pour moi les souvenirs qui s'y rattachent font qu'elle est investie précisément d'une signification singulière je pense qu'il faut revenir sans doute à la notion plus universelle plus objective des principes des principes éthiques qui devraient structurer notre vie commune vous parliez de valeurs collectives sans doute les principes peuvent nous être communs bien plus que les valeurs et de ce point de vue là le courage est un principe que les politiques devraient retrouver collectivement pour redonner de la valeur pour redonner une signification ne serait-ce qu'au discours politique ne serait-ce qu'à la parole publique moi je suis frappé de voir à quel point aujourd'hui nous vivons une crise de la parole publique une crise qui se caractérise par la défiance absolument généralisée dont il est l'objet aujourd'hui ce discours politique qui est y compris d'ailleurs dans l'exercice médiatique quotidiennement et constamment interprété comme étant l'effet d'un positionnement d'une stratégie d'une tactique quand un responsable politique quel qu'il soit prend la parole et bien on décryptera toujours sa position comme un calcul comme la recherche d'un effet dans l'électorat bien plus que comme l'expression d'une pensée d'une vision qui serait capable d'aller à contre-courant et de prendre le risque de déplaire de heurter de prendre le risque même de l'infécondité électorale oui bien sûr la vie démocratique suppose comme le disait Max Weber quand on a justement le courage de la vivre pour ce qu'elle doit être d'affronter la possibilité du naufrage de tous ses espoirs c'est à dire je rentre dans le débat public et ce que je dis peut-être me vaudra de ne pas gagner cette élection de ne pas recueillir le suffrage de tous mes concitoyens mais je dis ce que je crois avoir à dire non parce que je veux obtenir un succès mais parce que je veux servir le débat public et de ce point de vue là le déclin du courage comme le disait Solzhenitsyn dans le discours de Harvard est sans aucun doute la cause majeure de l'effondrement du débat public aujourd'hui puisque tous ceux qui le suivent partent du principe de départ que les participants de la conversation civique les responsables politiques ne parlent pas pour dire ce qu'ils pensent mais pour atteindre un résultat et ça ne peut que vider de leur sens les mots même de la vie publique
à votre avis les politiques sont-ils responsables de la défiance dont ils pâtissent ou bien les citoyens sont-ils de manière un peu vulgaire trop acharnés à dénigrer la classe politique
je pense que c'est une crise collective et que nous y avons tous une responsabilité d'abord je me garderai bien je suis d'une certaine manière dans ma propre expérience j'ai l'impression d'être au coeur de l'aberration de cette distinction il n'y a pas d'un côté les politiques et de l'autre les citoyens nous sommes tous des responsables politiques en ce sens que comme électeurs nous avons tous une responsabilité politique et même le fait de ne pas participer à la vie publique d'une manière active est déjà une façon de choisir est déjà une manière de prendre sa responsabilité moi-même j'ai toujours regardé avec beaucoup d'étonnement la distinction entre les citoyens et les élus parce que je ne me sens pas avoir changé de condition quand je suis devenu parlementaire je n'ai pas changé de vie d'ailleurs je mène toujours la même vie je n'ai pas déménagé je n'ai pas tellement changé mes habitudes de vie donc si vous voulez je regarde toujours avec quelque chose un étonnement devant cette étrangeté que serait la distinction qu'on pourrait faire nous sommes tous responsables de l'état de la cité tous que nous le voulions ou non nous avons tous une responsabilité comme le dit Pascal dans les pensées que vous le vouliez ou non vous êtes embarqué vous êtes embarqué toute l'histoire de la philosophie a toujours décrit l'expérience politique par analogie avec celle de la navigation et bien nous sommes liés par un destin commun parce que le pays auquel nous appartenons nous avons tous quelque chose à voir avec le fait qu'il soit bien ou mal gouverné et qu'il arrive ou non à bon port nous importe à nous tous et de fait nous sommes tous embarqués beaucoup de gens disent parfois faut-il ou non s'engager en politique mais vous êtes déjà engagé en politique et de ce point de vue là oui la crise politique nous concerne tous et nous en sommes tous responsables je pense que ceux qui au sens commun du terme sont engagés en politique c'est à dire ceux qui ont un mandat ceux qui exercent des fonctions publiques ont évidemment une responsabilité dans cette crise de la parole publique je le disais à l'instant mais aussi je pense notre système médiatique sur lequel il importerait de réfléchir je n'incrimine pas par là les journalistes individuellement mais l'organisation de notre monde médiatique qui est fait bien plus souvent pour faire exister le spectacle et la controverse le choc et la confrontation que pour affronter dans la profondeur les sujets les plus importants vous voyez cher Philippe Bigard nous sommes en train de vivre une expérience qui est très rare pour moi qui est de temps en temps l'occasion de fréquenter les plateaux de radio ou de télévision une véritable conversation la possibilité de prendre son temps pour aller au fond des choses cela nous est offert de manière exceptionnelle grâce à vous aujourd'hui mais c'est une expérience très singulière et qui a quasiment disparu donc je pense qu'il y aurait une réflexion collective à avoir sur la manière dont la société du spectacle a transformé la politique et l'exercice démocratique c'est une question absolument majeure et puis enfin les citoyens eux-mêmes d'une certaine manière ont une responsabilité et vous savez moi je suis passé par des différentes élections locales, nationales j'ai eu l'occasion de gagner certaines élections de perdre d'autres élections à la fin quelque chose de très marquant pour moi c'est de pouvoir me dire j'ai été fidèle à ce que je voulais proposer à l'idée que je me faisais de l'engagement politique qui devait être le mien et d'une certaine manière je suis libéré en ce sens que ensuite nous sommes là seulement pour offrir une option aux citoyens pour qu'ils exercent leur liberté et ce sont eux les responsables ce sont à la fin chacun d'entre nous qui avons à décider du destin de notre nation
Comment avez-vous vécu les échecs de votre vie politique et je pense notamment à l'échec peut-être le plus important aux européennes est-ce que vous avez eu le sentiment d'être mal compris d'avoir mal manœuvré si j'ose ce terme un tout petit peu vulgaire ou bien considérez-vous que vraiment c'était une totale injustice
non il n'y a pas d'injustice à la fin vous savez en démocratie ce ne sont pas les élus qui doivent juger les électeurs mais c'est les électeurs qui jugent les candidats et c'est leur verdict qui détermine qui détermine d'une certaine manière le verdict d'une élection l'échec des européennes c'est pas très fréquent pas très fréquent pour moi de revenir sur cet épisode mais ça a été un vrai échec et en réalité d'autant plus grand que la campagne avait été belle c'est la raison pour laquelle il a été vécu si durement parce que quand j'ai été choisi pour être tête de liste à l'élection européenne je n'étais pas candidat pour être sur la liste j'étais encore moins candidat pour être tête de liste c'est le parti des républicains qui m'avait proposé de relever ce défi et si on m'a proposé cette aventure c'est parce que dans les cadres du parti dont je n'étais à l'époque même pas adhérent dans les personnalités les plus en vue probablement personne ne voulait prendre ce risque là à l'époque le parti était donné entre 6 et 8% dans les sondages et il était à peu près certain que cette élection allait être une catastrophe et donc on a été chercher une figure un peu extérieure peut-être pour pouvoir se donner une chance mais aussi sans doute parce que comme il n'y avait que peu de probablement d'avantages politiques à retirer de cette expérience il était plus probablement plus plus facile de confier la responsabilité de cette campagne à quelqu'un qui avait moins de capital politique à perdre et en réalité ce qui s'est passé c'est que la campagne a été de manière très surprenante l'occasion d'une magnifique dynamique et donc on est parti de 8 et puis de 8 les sondages nous ont donné 10 puis 12 puis 14 puis 16 et les salles étaient pleines et on a vraiment vécu une très belle campagne et avec le recul je n'ai pas de de honte comme je vous le disais de la campagne que nous avons menée je pense que c'était une campagne sérieuse sur le fond d'ailleurs depuis 3 ans je suis au parlement européen et je me rends compte que les intuitions que nous avions portées que les propositions que nous avions formulées que les priorités que nous avions évoquées correspondaient de façon assez juste à ce qui me semble encore aujourd'hui nécessaire pour l'avenir de l'Europe et l'avenir de notre pays en Europe mais ce qui s'est produit en effet c'est que nous n'avons pas su éviter l'étau que représentait la confrontation déjà à l'époque entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron entre le Rassemblement National et la République En Marche entre les populistes et les progressistes c'est un scénario qu'avait théorisé le président de la République et nous n'avons pas su déjouer ce piège qui s'est refermé sur nous dans la dernière ligne droite de la campagne et moi j'assume toute la responsabilité bien sûr de cet échec car ça a été un véritable échec à la mesure de l'espoir que la campagne
avait pu susciter il m'a semblé il m'a semblé lors de cette campagne et je n'y reviendrai pas bien sûr que vous aviez révélé à quel point je vous avais trouvé peu adapté à la vie politique classique à sa brutalité à sa vulgarité à je dirais à son caractère sommaire et parfois péremptoire et je vous associais d'une certaine manière avec Raphaël Glucksmann de l'autre côté comme si vous étiez toujours deux intellectuels incapables d'extrémisme dans le débat politique est-ce que vous accepteriez un peu cette définition ?
Pourquoi pas d'une certaine manière si on regarde la vie politique d'aujourd'hui comme étant brutale et incapable de toute nuance et éloignée d'une recherche de la vérité dans un effort de conversation civique respectueuse si vraiment c'est le cas alors j'espère rester inadapté à cette vie politique là et c'est en ce sens que je vous disais que finalement ce qui compte me semble-t-il et ce qui donne sens à l'engagement politique c'est quand l'engagement politique ne cherche pas le succès à n'importe quel prix il y a parfois des fêtes qui ne sont pas déshonorantes et il y a parfois des victoires qui sont lâches d'une certaine manière il me semble en tous les cas que c'est le point de départ d'ailleurs de l'exigence philosophique comme vous le savez le premier grand texte chronologiquement de l'histoire de la philosophie l'apologie de Socrate qui raconte la condamnation de Socrate dans une mise en scène du procès judiciaire qui vous rappellera certainement beaucoup de votre expérience Socrate au moment de quitter les Athéniens alors qu'il a été condamné à mort les regarde droit dans les yeux et leur dit j'aime mieux mourir après m'être défendu comme je l'ai fait plutôt que de vivre grâce à des bassesses au tribunal comme sur le champ de bataille il n'est pas permis de chercher à conserver sa vie par n'importe quel moyen chacun sait continue Socrate que à la guerre il serait très facile de sauver sa vie et d'échapper à la mort si l'on est prêt à tout faire et à tout dire à laisser ses armes et à se constituer prisonnier de ceux qui vous poursuivent mais ce n'est peut-être pas cela qui est difficile Athénien d'éviter la mort il est beaucoup plus difficile d'éviter le mal car il court plus vite que la mort et il me semble que dans cette décision fondamentale dans cette décision philosophique fondamentale faut-il d'une certaine manière sauver sa vie c'est-à-dire tenter de réussir par tous les moyens et d'utiliser tous les subterfuges pour atteindre l'efficacité de l'intérêt individuel ou bien faut-il au contraire chercher à servir la vérité et la justice la politique trouve tout son sens notamment dans la démocratie bien sûr dans l'espace démocratique la politique trouve tout son sens quand on ne s'engage pas en politique d'abord pour gagner quelque chose pour soi mais pour contribuer à une expérience de délibération collective
qu'est-ce qu'une vraie droite pour vous est-ce que d'abord c'est une c'est une qualification que vous accepteriez en ce qui vous concerne
oui je crois pour ma part je n'ai jamais cru au macronisme parce que je n'ai jamais cru en même temps je pense que la politique c'est l'exercice du choix et le choix suppose de renoncer et par conséquent dans la vie comme dans la politique il n'y a pas de en même temps la liberté c'est Kierkegaard le dit dans toute son oeuvre la liberté c'est ou bien ou bien voilà et c'est ce qui d'ailleurs rend la liberté angoissante dit Kierkegaard l'angoisse c'est le vertige de la liberté c'est-à-dire qu'on ne peut pas tout faire à la fois c'est la la page magnifique du post-criptum au milieu de philosophique dans lequel Kierkegaard dit va à la guerre tu le regretteras ne va pas à la guerre tu le regretteras aussi que tu ailles à la guerre ou que tu n'ailles pas à la guerre dans tous les cas tu le regretteras marie-toi tu le regretteras ne te marie pas tu le regretteras également que tu te maries ou que tu ne te maries pas tu le regretteras également d'une certaine manière il faut choisir et il n'y a pas d'évidence nulle part il n'y a pas de d'une certaine manière de petites raisons dont on puisse faire d'état pour se garantir que la certitude est d'un côté et c'est ce qui fait la noblesse de la liberté c'est que c'est ou bien ou bien vous l'avez connu comme magistrat l'exercice de la décision le service de la décision que le magistrat rend à la société et bien c'est aussi le service de la décision que le politique rend à la communauté civique ou bien ou bien on ne peut pas tout faire à la fois et il me semble que de ce point de vue là la démocratie suppose d'organiser la conversation autour des désaccords qui ne peuvent que survenir dans le clair-obscur de la réalité à laquelle nous sommes confrontés dans le clair-obscur de l'expérience humaine faut-il faut-il déclarer la guerre ou faut-il ne pas la déclarer faut-il mener la bataille ou ne pas la mener maintenant faut-il mettre le budget de la nation sur telle priorité plutôt que sur telle autre et c'est la grande décision politique l'affectation des moyens et bien on ne peut pas mettre de l'argent sur tout on ne peut pas mettre de l'argent sur tout en même temps il faut choisir ses priorités ou bien ou bien et de ce point de vue là évidemment les désaccords sont normaux ils sont légitimes ils sont inévitables parce qu'il n'y a pas de certitude il n'y a pas d'évidence il faut faire avec ce clair-obscur et dans la démocratie il faut juste simplement d'une certaine manière organiser la conversation mettre en scène les désaccords pour que les citoyens puissent se déterminer de façon libre eux aussi ont droit à un vote ou bien ou bien et je crois que promettre à la fin des clivages c'était la plus grande illusion c'était le plus grand des mensonges c'était aussi la plus grande des facilités il n'y en peut pas être la gauche et la droite en même temps je crois qu'il y a une gauche et qu'il y a une droite et si vous me demandez ce que c'est que la droite et la gauche c'est certainement une manière d'organiser la conversation civique autour d'un clivage assez profond un clivage je dirais de tempérament un clivage de psychologie de caractère de regard porté sur le monde je dirais que la vérité sans doute de ce clivage c'est si on revient à sa source que la droite c'est le tempérament qui dans le monde regarde d'abord ce qui doit être transmis et la gauche c'est ce qui dans le monde regarde d'abord ce qui doit être transformé pour moi c'est ça en fait d'abord la droite et la gauche la gauche c'est le tempérament de ceux qui sont d'abord animés par la révolte que suscitent en eux les injustices de ce monde et qui veulent que cette révolte soit l'occasion d'une transformation d'une révolution d'une rupture la droite au contraire certainement c'est le tempérament peut-être plus modeste de ceux qui s'inquiètent de la fragilité des équilibres qui font que ce monde est vivable et que l'homme est humain et qui veulent d'abord transmettre ces équilibres qui méritent d'être préservés alors bien sûr ce clivage a connu bien des mutations et bien des évolutions bien des configurations différentes je pense que le marxisme en particulier a largement contribué à perturber le champ magnétique de la discussion démocratique mais aujourd'hui sans aucun doute nous pouvons voir renaître un clivage de cette nature à l'occasion des grandes discussions qui engageront notre avenir
ça n'est pas le seul affrontement entre la liberté et l'égalité par exemple à votre avis
je ne le crois pas je ne le crois pas en ce sens en ce sens que ce regard que nous évoquions éclaire surtout des visions différentes de ce que peuvent signifier exactement la liberté et l'égalité à mon sens c'est plutôt le débat sur la liberté la liberté n'appartient pas spécifiquement à la droite mais sans aucun doute ce regard que nous évoquions éclaire d'une manière différente la manière dont nous recevons ces principes et dont nous les interprétons dans les décisions politiques
j'ai toujours considéré à mon niveau modeste que la droite contrairement à ce que certains souhaitaient n'était pas morte certains la voyaient moribonde comment la voyez-vous aujourd'hui cette droite la droite j'entends qui n'est pas partie avec armes et bagages très relatifs d'ailleurs du côté du président de la république
il me semble que la droite au sens philosophique au sens je vous disais tout à l'heure c'est presque une psychologie oui la droite au sens psychologique elle n'a pas disparu et probablement d'ailleurs ça n'est pas moi qui le dit beaucoup d'observateurs de sociologues de spécialistes de l'opinion en ont fait le constat et l'ont documenté depuis des années maintenant sans doute le pays n'a-t-il jamais été aussi à droite précisément parce que cette inquiétude que nous évoquions qui est sans doute assez centrale vous voyez être de droite c'est assez modeste finalement n'allez pas vouloir toujours changer les choses et vouloir transformer le réel c'est d'abord s'inquiéter de manière très humble pour ces biens qui sont dans nos mains et qui méritent d'être offerts au futur et bien cette inquiétude là elle traverse profondément la société française l'inquiétude pour je le disais tout à l'heure pour notre culture commune que nous voyons aujourd'hui si profondément fragilisée je pense que c'est le plus grand défi qui attend de notre pays pour demain qu'est-ce que nous avons en commun qu'est-ce qui nous relie français tous ensemble qu'est-ce qui nous fait vibrer ensemble qu'est-ce qui nous qu'est-ce qui crée qu'est-ce qui suscite nos deuils communs cette question là au fond on voit bien qu'elle est l'occasion d'une forme d'inquiétude aujourd'hui et puis l'inquiétude je le disais tout à l'heure non seulement pour la culture mais aussi pour la nature qui en réalité est profondément ancrée à droite l'écologie est une inquiétude de droite c'est une préoccupation de droite c'est une préoccupation profondément conservatrice et d'ailleurs dans l'histoire de la pensée écologique on trouvera si on veut bien remonter à son origine et à sa source on trouvera précisément dans les trois droites qu'avait théorisé René Raymond toute la branche du légitimisme qui a la première incarné cette préoccupation pour la nature pour les équilibres de la nature en train d'être transformé et perturbé par la modernité industrielle donc il me semble qu'aujourd'hui oui au sens profond de ce terme nous vivons une époque qui est assez profondément à droite où on se préoccupe moins d'utopie et de transformation du réel que de préserver ce qui doit l'être face aux crises multiples auxquelles nous sommes confrontés
comment voyez-vous le futur j'allais dire presque immédiat de la droite est-ce que il va y avoir des élections importantes en son sein vous allez prendre partie vous-même pour un le candidat qui a votre faveur j'ai cru comprendre qu'à plusieurs reprises vous aviez été très soutenu par Laurent Wauquiez dont on parle beaucoup en ce moment et qui évidemment est une forte envergure intellectuelle comment vous voyez cela et votre propre rôle dans cet avenir
bien sûr alors nous nous parlons je ne sais pas encore exactement qui sera candidat dans cette élection mais il est certain que le choix de celui ou de celle qui présidera notre mouvement dans les années qui vont venir est un choix absolument crucial parce que là nous quittons la philosophie politique pour entrer dans la réalité des appareils partisans la droite au sens des républicains de la droite de gouvernement traverse une crise existentielle et maintenant nous sommes à un point de bichurcation qui va décider de notre capacité à nous relever ou bien au contraire de notre marginalisation définitive dans la vie publique en France moi je crois que nous pouvons nous relever notamment parce que et je crois même que nous devons nous relever parce qu'il faut répondre à toute cette partie de la société française qui aujourd'hui cherche à être représentée authentiquement dans le débat démocratique on a bien vu que cette élection présidentielle n'avait pas réellement permis aux français ou à une majorité de français d'exprimer profondément leurs aspirations et leurs préoccupations qu'elle avait d'abord été l'occasion d'une série de rejets on vote plutôt contre en France qu'on ne vote pour quelque chose dans quoi on se reconnaît et c'est une situation qui devrait tous nous préoccuper donc il faut que la droite se relève et pour ça il faut évidemment que nous puissions compter demain sur un président une présidente de notre famille politique qui va d'abord remettre ce parti au travail pour moi le sujet clé c'est celui-là on parle beaucoup de la question du positionnement politique ou idéologique et on a raison c'est une vraie question on parle de la question de l'incarnation dans les élections nationales et c'est vrai c'est une vraie question mais je pense que ce qui a le plus manqué à la droite pendant des années maintenant c'est le travail de fond le travail intellectuel le travail politique le travail pour comprendre la société pour discerner ce qu'elle attend pour essayer de trouver les mots pour lui parler au fond moi c'est ce qui me fera beaucoup et je ne mets personne en accusation je m'implique moi-même dans ce que je suis en train de dire et dans ce diagnostic que je partage aujourd'hui mais je crois que si on veut bien prêter l'oreille on verra que nous empruntons dans nos réunions publiques dans nos prises de parole nous empruntons les mêmes mots finalement on a l'impression d'entendre exactement les mêmes slogans les mêmes références quand pendant la campagne pour l'élection présidentielle on a entendu parler de nouveau du Karcher si vous voulez pour moi c'était très symptomatique l'expression de Karcher elle avait fait scandale quand elle avait été utilisée par Nicolas Sarkozy c'était il y a 17 ans si on est obligé pour se faire entendre dans le débat public aujourd'hui d'employer les termes qui animaient le débat public il y a près de 20 ans maintenant c'est qu'on n'a pas vécu le renouvellement fondamental dont nous avons besoin non pas pour changer d'idée pour changer de doctrine mais pour tenter de répondre aujourd'hui aux problèmes du moment et de l'avenir pour notre pays et puis pour trouver les mots et le langage qui parleront de nouveau à nos contemporains
vous venez d'évoquer François-Xavier Bellamy et Nicolas Sarkozy vous avez été le premier me semble-t-il il y a quelques mois à dire très clairement qu'il devait se déterminer si oui ou non il allait soutenir Valérie Pécresse en ce qui me concerne j'ai trouvé évidemment que cet homme avait fait une campagne éblouissante je parle bien d'une campagne en 2007 et qu'ensuite avec des éléments contrastés évidemment une comparaison parfois favorable par rapport à ses successeurs on avait pu l'apprécier est-ce que vous n'avez pas aujourd'hui l'impression que Nicolas Sarkozy d'une certaine manière a empêché la droite d'inventer véritablement son programme et qu'au fond aujourd'hui le roi est nu avec toutes les péripéties sur lesquelles il est inutile de revenir mais qui me semble-t-il ont dégradé son image auprès des républicains
oui c'est sûr que la situation est désolante mais ça n'est pas ça n'est pas nouveau vous savez déjà à l'élection européenne Nicolas Sarkozy n'avait pas soutenu la liste que nous portions il était resté silencieux comme pendant la campagne présidentielle jusqu'à une semaine avant l'élection européenne quelques jours avant l'élection il avait été sur le plateau des Glières avec Emmanuel Macron en affichant ostensiblement sa proximité avec le président de la république et si vous voulez ce que je trouve un peu triste dans cette affaire c'est pour ça que j'avais dit très modestement qu'il me paraissait nécessaire que sa position soit tout simplement clarifiée je crois que chacun a le droit de prendre les décisions qu'il veut je crois au pluralisme je ne suis pas sectaire je pense que il est tout à fait loisible à chacun des participants de la discussion publique de prendre les positions qu'il souhaite à condition qu'elles soient assumées et j'aurais presque préféré si vous voulez que Nicolas Sarkozy prenne une position claire en disant je ne me reconnais plus dans la républicaine désormais je dois être regardé comme appartenant au camp de la majorité présidentielle voire même si ça lui semble si important que cela de défendre Emmanuel Macron et son projet politique pourquoi pas de s'engager de nouveau dans l'arène politique là il y a quelque chose d'un peu d'un peu alors que Nicolas Sarkozy était celui qui avait théorisé l'idée qu'il fallait assumer que le chef c'est celui qui assume je trouve qu'il y a quelque chose d'un peu désolant dans cette stratégie totalement inassumée de soutien qui n'en est pas un d'abandon qui n'en est pas un non plus mais qui malgré tout a les mêmes effets tout ça est assez triste
vous avez l'impression que son aura est complètement dissipé à cause des dernières péripéties notamment pour les législatives des soutiens à des députés ou pas
il semble que Nicolas Sarkozy il semble si on lit ce qui s'est dit dans les journaux que Nicolas Sarkozy avait promis au président de la république de lui rapporter 50 députés la vérité c'est que je crois qu'il n'a probablement pas un seul qui aura basculé sous son sous son impulsion et que finalement la seule députée issue des rangs de la droite qui qui l'a soutenue parce qu'elle avait rejoint Emmanuel Macron a été battue bon voilà on peut dire que le bilan est maigré mais si vous voulez sans s'apesantir sur le cas particulier de Nicolas Sarkozy il me semble que cette situation est aussi assez symptomatique d'un travers de la vie politique française qui qui qui manque de santé de ce point de vue là parce que nous avons beaucoup de mal à vivre un vrai renouvellement moi je suis frappé au parlement européen c'est l'avantage de cette expérience européenne qu'elle permet d'avoir un peu de points de comparaison avec d'autres pays on voit très bien qu'au parlement européen dans les autres pays européens quand des chefs d'état de gouvernement des ministres qui ont exercé le pouvoir quittent leurs responsabilités quasiment partout ils vont faire autre chose et ils ne cherchent plus ou ils n'ont plus de toute façon de possibilité d'interférer avec le débat public d'une manière générale quand David Cameron a quitté Downing Street il est parti et quand Theresa May qui lui succédait est partie à son tour personne ne s'est demandé si Cameron allait tenter une opération retour personne n'a entendu David Cameron commenter le nom de son successeur je pense qu'on devrait apprendre nous aussi avec un peu plus de maturité on devrait retrouver aussi cette santé démocratique la politique ça ne devrait pas être quelque chose à quoi on est condamné toute sa vie on doit pouvoir exercer des fonctions même les plus éminentes et puis ensuite tourner une page et s'engager ailleurs les politiques sont supposées être les représentants des citoyens et de ce point de vue là la politique ne devrait pas devenir une espèce de métier qui vous met à part pour le restant de vos jours je suis frappé si vous voulez de ce que alors que Nicolas Sarkozy était celui qui avait construit son parcours politique sur l'idée même de rupture et d'une rupture très violente contre Jacques Chirac comme il faut se souvenir que quand Nicolas Sarkozy a pris l'UMP qui était le parti de la majorité présidentielle au sens de la définition même que ce nom pouvait avoir il a pris l'UMP de Jacques Chirac et il en a fait un instrument d'alternance à l'intérieur de son camp parce que c'est de ça qu'il s'agissait je me souviens que le slogan de Nicolas Sarkozy en 2005 alors que Jacques Chirac était toujours à l'Elysée c'était il y a une France d'après c'était quand même d'une violence incroyable et donc on se rappelle évidemment de la dureté de cette rupture entre Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy de manière très étonnante Nicolas Sarkozy a ensuite interdit à son camp non seulement de vivre la rupture mais même de prendre quelques distances que ce soit avec son héritage avec son image avec sa personne et je pense que ça n'est pas ça n'est pas bon si vous voulez dans tout exercice du pouvoir il y a vous l'avez dit des réussites dans tout exercice du pouvoir il y a aussi des loupés des échecs des déceptions des frustrations des ressentiments accumulés et pour pouvoir reconstruire ensuite il faut pouvoir faire en sorte que d'autres s'attellent à la tâche et prennent la relève et c'est de cette relève aussi qu'on a besoin en disant ça je ne parle pas de génération je n'ai jamais cru au jeunisme être jeune n'est pas une qualité avoir de l'expérience n'est pas un défaut mais en revanche que ceux qui n'ont pas été aux responsabilités puissent s'essayer à leur tour à la tâche me paraît être sain pour pouvoir reconstruire la confiance c'est aussi ça qui est à mon avis en jeu en cause dans les défaites successives de la droite je l'ai vécu d'ailleurs moi-même pendant l'élection européenne c'est que vous entendez les électeurs vous dire tout ce que vous dites ça a l'air très bien mais on a déjà voté pour ce parti on voit bien qu'il ne s'est pas remis en question et par conséquent on se doute déjà qu'on ira au devant d'autres déceptions si on essaye encore les options que vous proposez
attachez-vous une grande importance à l'état de droit et plus généralement est-ce que vous considérez que notre démocratie est assez consciente du fait qu'elle a le droit de se défendre vigoureusement sans se renier
oui je crois que l'état de droit est un sujet extrêmement important mais aussi extrêmement souvent exploité et retourné contre lui-même paradoxalement aujourd'hui l'état de droit c'est une obsession dans les institutions européennes on parle constamment d'état de droit mais on parle beaucoup d'état de droit quand il est question de fixer des barrières à l'exercice démocratique et d'empêcher les peuples de se diriger de manière authentiquement libre je crois que c'est un malentendu absolu on voudrait faire rentrer par exemple dans les traités de l'Union européenne l'idée des valeurs de l'Union européenne qui sont ensuite interprétées d'une manière extrêmement précise de telle sorte qu'à la fin quels que soient les gouvernants quels que soient les parlements quels que soient les élections de toute façon les décisions sont encadrées par des textes fondamentaux qui ne peuvent être remis en cause on peut penser aux questions migratoires par exemple aujourd'hui vous le savez mieux que moi vous seriez bien plus fondé que moi pour parler de cette question mais le droit à la vie familiale par exemple a été interprété faisant partie de la convention européenne des droits de l'homme est interprété par la cour européenne des droits de l'homme d'une manière extrêmement extensive de telle sorte qu'il devient très difficile par exemple de limiter le regroupement familial et par conséquent l'état de droit est retourné contre la démocratie pour moi à l'inverse l'état de droit devrait être une manière de garantir précisément l'exercice démocratique et de garantir l'exercice démocratique contre tout ce qui peut l'empêcher contre tout ce qui peut le restreindre et le limiter je suis très frappé de voir à quel point l'état de droit est de ce point de vue là foulé au pied d'une manière malheureusement récurrente et les périodes que nous avons vécues dans les derniers mois les dernières années l'ont montré c'est François Sureau qui en parlerait mieux que moi mais sur la question de l'état d'urgence face à la menace terroriste nous avons vu finalement des règles juridiques et judiciaires absolument décisives être écartées avec beaucoup de légèreté et plus récemment dans la gestion de la crise sanitaire on a très bien vu à quel point nos dirigeants avaient souvent et la justice elle-même parfois malheureusement peu d'égard pour l'état de droit c'est à dire pour l'application de règles que rien ne devrait conduire à remettre en cause surtout pas et même pas des crises si on peut abandonner nos principes démocratiques au motif que nos démocraties sont en train d'affronter une crise et bien c'est qu'en réalité nous ne sommes plus réellement des démocraties parce que les principes sont faits précisément pour les temps de crise et pour nous garantir face à tous les excès du pouvoir dans des moments critiques
vous ne croyez pas que l'état de droit révèle parfois son classique révèle parfois son impuissance face à des défis extrêmes
je ne sais pas en quoi le grand paradoxe de notre époque c'est que nos démocraties sont peut-être un peu comme dans les années 30 fascinées par les modèles autoritaires et traversées par le scrupule de leur propre impuissance regardant les états les plus totalitaires du monde comme étant capables d'une efficacité dont elles seraient dépourvues mais je ne le crois pas du tout la vérité c'est que prenez l'exemple des mesures sanitaires que nous avons vécues le pass sanitaire ou le pass vaccinal contre lesquels à titre personnel je me suis engagé de manière très vigoureuse j'ai encore voté tout récemment au Parlement européen contre la reconduction du pass sanitaire pour un an qui précisément démontre à quel point nous sommes finalement peu regardants quant aux libertés fondamentales que nous disons pourtant vouloir défendre en réalité ces dispositifs n'ont pas d'efficacité réelle et si on en tire le bilan on verra qu'ils n'ont absolument pas permis de lutter contre l'épidémie ils ont constitué un coût exorbitant en termes de liberté publique mais ils n'ont pas garanti du tout une plus grande efficacité dans la réponse à la situation épidémique que nous traversions il y a une grande irrationnalité il y a un biais psychologique qui est le biais de l'action on croit qu'on sera plus efficace si on multiplie les contraintes et les initiatives et les décisions publiques alors qu'en réalité rien ne le garantit agir plutôt que ne pas agir n'est pas nécessairement une garantie d'efficacité à l'inverse si vous regardez la politique que mène la Chine aujourd'hui qui a poussé jusqu'à la folie la stratégie du zéro Covid et bien on voit que les états autoritaires les états totalitaires je pense qu'on peut à bon droit dire que la Chine est aujourd'hui un état un état happé par le totalitarisme sont en réalité comme la Russie de Vladimir Poutine aujourd'hui sont en réalité dénuées de toute efficacité concrète et que leurs décisions conduisent à des catastrophes y compris du point de vue empirique du résultat je crois que l'état de droit n'est pas du tout antinomique de l'efficacité de l'action publique y compris face à des situations de crise
même la menace terroriste permanente
mais là aussi encore une fois je parle avec beaucoup d'humilité parce que je parle devant quelqu'un qui aurait beaucoup plus d'autorité que moi pour parler de ces sujets mais il me semble que les très nombreuses décisions qui ont été prises dans le cadre de l'état d'urgence pour faciliter des mesures d'arrestation de privation de liberté d'investigation etc finalement j'en parlais encore tout récemment avec des experts de la lutte antiterroriste à la fin le bilan des courses est relativement maigre on a abandonné des principes assez essentiels par exemple sur le sujet des droits de la défense ou des prérogatives de la justice du point de vue procédural on a abandonné parfois des principes absolument essentiels sans qu'à la fin on puisse constater une réelle efficacité y compris dans la lutte antiterroriste
tout à l'heure vous avez défini ce qu'était pour vous la pensée conservatrice et quand je me souviens de votre parcours il est très riche j'entends par là que vous écrivez des livres vous êtes un essayiste vous avez parfois des appétences intellectuelles et politiques qu'on n'imagine pas vous avez admiré Mélenchon vous ne détestez pas Jean-Pierre Chevènement vous dites parfois du bien d'adversaire politique vous avez par exemple créé les soirées de la philosophie vous les avez évoquées tout à l'heure vous avez même si mes souvenirs sont bons à Versailles créé les nuits du rock ou quelque chose de similaire quelle est votre au fond est-ce que c'est votre définition de la tolérance en politique et dans la vie intellectuelle ce pluralisme cette multitude d'activités cette curiosité infinie
c'est une belle c'est une belle vertu la curiosité la curiosité intellectuelle et je crois surtout cette capacité de vous savez Aristote dit le propre du philosophe il ne faut pas l'entendre dans un sens professionnel nous sommes tous en train de devenir philosophes j'espère le propre du philosophe est de s'étonner la capacité de s'étonner de s'émerveiller c'est le même terme en grec et oui on peut peut-être dans un monde parfois bien triste et crispé et où la tentation de se refermer sur soi et sur ses propres certitudes est souvent très très grande on peut tenter de redécouvrir peut-être ces vertus de la curiosité de l'étonnement et de l'émerveillement je crois si vous voulez avoir je crois avoir toujours assumé une ligne assez claire sur les sujets sur lesquels je croyais avoir quelque chose à dire et je n'en ai pas tellement varié mais ça me vaut d'être parfois regardé vous m'avez décrit comme conservateur au début de cette émission c'est un qualificatif qui vaut souvent réprobation dans le débat public aujourd'hui mais c'est pas grave je l'assume parfaitement cela étant dit ça n'empêche pas encore une fois effectivement de se prêter à l'effort de l'ouverture intellectuelle et à la jubilation d'ailleurs de la discussion contradictoire et je crois que c'est ce qu'on a le plus perdu le débat politique est devenu tellement triste alors qu'en réalité l'expression d'un désaccord devrait être l'occasion d'une espèce il devrait y avoir du plaisir dans la disputatio au sens classique de ce terme et lorsque je rencontre quelqu'un qui ne pense pas comme moi et bien c'est une chance parce que c'est l'occasion d'une conversation et cela devrait toujours être l'occasion d'une conversation plutôt que d'une confrontation intellectuellement le désaccord ne fait pas de l'autre mon ennemi tout au plus un adversaire intellectuel mais quelle joie il peut y avoir à discuter avec un adversaire intellectuel qu'on estime et à grandir aussi dans la conversation et dans l'échange réciproque des arguments ce serait tellement plus beau si on pouvait revivre dans la démocratie cette je crois beaucoup plus à ça qu'à la tolérance et la tolérance au sens littéral du terme ça veut dire apprendre à se supporter c'est très bien de se supporter mais il faut aller au-delà de la tolérance d'une certaine manière dans l'intérêt réciproque porté à la pensée d'autrui et peut-être décrira-t-on cette perspective comme naïve mais au fond je pense qu'elle est la seule qui rende la démocratie sauvable aujourd'hui redécouvrir cette grande vertu qu'Anna Arendt appelait l'amitié civique nous sommes je le disais tout à l'heure embarqués dans le même bateau il nous arrive d'être en désaccord sur le cap à suivre et la manière de naviguer cela n'empêche pas que nous sommes embarqués ensemble et on peut avoir des désaccords et pour autant se savoir uni par le bien commun que nous cherchons ensemble par la justice que nous tentons de discerner et je pense que cette amitié civique au-delà de tous les désaccords et qui n'empêche pas les désaccords et qui même doit permettre leur expression absolue cette amitié civique elle est la condition pour que la conversation démocratique retrouve sa signification
quand vous évoquez cette aspiration à l'amitié civique chez vous est-ce que c'est le philosophe qui parle ou c'est le politique
non c'est aussi le politique et je veux dire ça peut paraître étonnant mais ça correspond aussi à mon expérience je travaille au parlement européen peut-être on a la chance de vivre un peu plus cette culture de la concertation que de la confrontation ne serait-ce que parce que le parlement européen ça ressemble à l'expérience que nous vivons à l'Assemblée nationale n'a pas de majorité absolue et par conséquent les groupes politiques sont obligés de discuter et de se mettre d'accord autour de compromis pour que des textes puissent être votés c'est notre expérience quotidienne et donc bien sûr nous avons des désaccords et nous assumons des lignes différentes nous ne formons pas il n'y a pas de coalition d'ailleurs une espèce de grand tout où chacun serait obligé de se renier pour appartenir à une espèce de groupe majoritaire formé sur des consensus forcés non non nous avons des désaccords nous les assumons mais nous essayons de voir comment trouver des terrains d'entente texte par texte sujet par sujet et ça oblige justement à une conversation qui soit l'occasion d'exprimer des points de vue divergents mais pour arriver à un but commun et par ailleurs même d'un point de vue purement humain vous évoquiez Raphaël et Luxemann par exemple je me permets de ce ne sera pas un secret que je trahis mais je le dis à votre antenne on a été concurrents pendant l'élection européenne nous avons évidemment des idées divergentes sur un très grand nombre de sujets ça ne nous empêche pas de travailler ensemble sur d'autres sujets sur lesquels nous sommes en plein accord je parlais de la question de la Chine sur laquelle il a un engagement que je partage que je soutiens et même que j'admire et ça ne nous empêche pas même dans les points où nous sommes en désaccord parfois très radical d'avoir je pense l'un pour l'autre une véritable estime réciproque et une forme de sympathie authentique et qui n'est pas feinte je pourrais citer d'autres élus d'autres groupes politiques avec lesquels nous sommes tout à fait capables d'avoir aussi ces dialogues qui je pense je disais tout à l'heure que le système médiatique met souvent en scène la confrontation si le monde médiatique était plus capable de faire vivre aussi le dialogue tel qu'il existe en réalité dans bien des lieux de notre vie de notre vie publique je pense que ça contribuerait sans doute à réconcilier un peu les français avec la politique
on peut être engagé
et cours toi ça j'espère quand même oui j'espère que ce sera encore le cas dans les années qui viendront mais je vous dis moi ce qui m'inquiète le plus si vous voulez c'est la transformation du débat public en une espèce d'arène de confrontation permanente ou à la fin celui qui fait le plus de bruit et celui qui pratique le plus l'insulte l'anathème la caricature et le simplisme et ça pour le coup si ça se produit ce sera notre responsabilité à tous mais ce sera aussi je pense l'occasion d'une fragilisation potentiellement gravissime de l'exercice démocratique il y a eu récemment
un scandale absolu de mon point de vue le stade de France est-ce que ça n'est pas une perversion française d'abord de trouver très peu de responsables de ces désastres et ensuite de ne jamais les sanctionner d'où vient à votre avis cette inaptitude de la France qu'elle soit de droite ou de gauche à sanctionner clairement les responsables d'une telle catastrophe est-ce qu'on a peur est-ce qu'on a peur de se voir appliquer un jour le même régime c'est quoi cette frilosité
je pense c'est d'abord la responsabilité du gouvernement et du président de la république lui-même ne faisant pas de grande généralité il y a d'autres pays et il y a surtout peut-être dans notre pays eu d'autres époques où un ministre qui aurait menti de manière absolument évidente devant la France et l'Europe entière n'aurait pas été maintenu à son poste or c'est ce qui s'est passé et là je crois qu'effectivement il y a une gravité particulière on parlait tout à l'heure de la fragilisation de la parole publique cette situation y contribue évidemment pour moi le stade de France vous l'avez dit c'est un scandale majeur mais d'une certaine façon c'est deux scandales le premier c'est la réalité de ce qui s'est passé ces dizaines d'agressions je le vois au Parlement européen qui ont ému beaucoup en Espagne en Grande-Bretagne mais dans toute l'Europe beaucoup de citoyens de ces pays qui sont venus en France pour ce match sont repartis en étant sidérés de la violence qu'ils avaient vécu c'est le premier scandale le deuxième scandale qui n'est pas moins grave c'est que ce réel a été nié a été nié par les plus hautes autorités de l'Etat et surtout par des ministres régaliens dont on pourrait attendre une exactitude et une véracité absolue et alors même qu'il est aujourd'hui avéré que ces autorités ont menti parce qu'il n'y a pas d'autres mots elles sont toujours en poste ça je crois que vous voyez on ne peut pas ensuite se plaindre de l'érosion de la confiance dans les responsables publics quand malheureusement on n'est pas capable de la restaurer par des décisions nécessaires
je voudrais comme on approche de la fin questionner l'essayiste vous êtes en train d'écrire à l'heure actuelle
j'essaye j'essaye d'écrire le grand drame c'est que le rythme de la politique est trop propice au travail de l'écriture j'écris très lentement en plus parce que vous avez
je l'ai dit tout à l'heure une multitude d'activités il faut placer votre passion de pensée et le goût de l'écriture dans cet univers et cette globalité ça ne doit pas être évident non non
c'est vraiment difficile et surtout qu'effectivement Bernard Nose disait que le monde moderne est une conspiration contre la vie spirituelle et on pourrait dire qu'à bien des égards le monde politique est une conspiration contre la vie intellectuelle le rythme de l'action le rythme de la communication qui aujourd'hui fait partie intégrante de la vie politique de cette immédiateté dans laquelle nous sommes tombés rend très difficile le recul la distance la qualité d'attention et de concentration qui sont nécessaires pour pas seulement pour écrire d'ailleurs mais même pour lire je me suis frappé de voir à quel point au fond le monde politique est coupé des livres et je pense c'est un grand malheur
j'aimerais presque terminer par une question au philosophe si j'avais à vous questionner diriez-vous qu'aujourd'hui vous êtes heureux sur tous les plans
c'est une immense question cher Philippe Bilger je ne prétends pas pouvoir y répondre en une seule fois je pense que le bonheur de toute façon et chacun sans doute le reconnaîtra n'est jamais d'abord un acquis mais toujours d'abord un chemin et il me semble que de ce point de vue là oui on peut faire même de l'engagement politique même si ça semble étonnant le chemin d'une forme de bonheur en ce sens que le bonheur est d'abord dans le fait de pouvoir engager sa vie pour quelque chose qui la dépasse je crois que ce qui nous manque le plus aujourd'hui Thibon a dit cette chose magnifique celui qui ne me donne rien c'est celui qui ne me donne jamais l'occasion de me donner et je pense que le monde contemporain traversé par l'individualisme et par le repli sur soi est celui qui nous prive du bonheur en ce sens que justement il nous pousse à nous y consacrer sans cesse or on trouve sans doute son bonheur quand on accepte de chercher quelque chose de plus grand que son intérêt personnel et voir sa vie consacrée à ce qui est plus grand que nous est sans doute le meilleur moyen de se retrouver l'homme Pascal dit que l'homme passe infiniment l'homme finalement c'est en allant au dehors de soi et au delà de soi qu'on finit par se trouver vraiment et c'est sans doute l'expérience que nous pouvons nous souhaiter à tous de plus beau très belle conclusion
et je vous remercie infiniment François-Xavier Bellamy
c'est moi qui vous remercie vraiment merci non seulement de votre invitation mais aussi de ces émissions et de ces conversations que vous nous donnez de partager avec tous ceux que vous invitez qui sont une oasis et une respiration si nécessaire merci merci
merci
François-Xavier Bellamy