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interviewLe Média — Podcasts· 17 février 2025 26 min

Faux centriste, vrai menteur : les archives qui accablent encore Bayrou

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

Moi, je dis heureusement que Bayrou est là quand même, parce qu'avant lui, les premiers ministres de Macron avaient une sacrée tendance à nous baratiner. Et que je te promets d'augmenter le pouvoir d'achat, et que je n'abuserai pas du 49-3, et que je m'occuperai bien du climat. Vous vous souvenez aussi peut-être du « moi, je vous tiendrai un discours de vérité ». Bon, là, Barnier, sur le coup de la vérité, il ne s'était pas trop foulé.

0:22
Invité

Ma méthode, c'est de dire la vérité. Il faut dire la vérité. Être lucide sur le constat. Il faut être lucide. Compris quand c'est difficile. Je dirais la vérité, même si elle est difficile.

0:32
Présentateur

Waouh ! C'est pour ça que je vous dis qu'heureusement que Bayrou est là. Le gars, ce n'est pas le genre à nous refourguer une communication politique. Bien ringard, disant qu'il va tenir un discours de vérité. Non, non, non, Bayrou, il n'est pas comme ça, le gars.

0:45
François Bayrou

Disons la vérité. Je suppose qu'on dise la vérité comme elle est. La vérité comme elle est. Nous ne répondrons au problème de la société que si nous disons la vérité. On ne peut pas gouverner si on n'a pas dit la vérité.

0:56
Présentateur

Ok, ok, je me suis peut-être un peu emballé. Mais finalement, l'essentiel, c'est qu'avec François Bayrou, on n'entendra pas dans sa bouche le discours de Le Pen. D'ailleurs, en ce qui concerne les obsessions du RN, il pose la bonne question, Bayrou.

1:09
François Bayrou

Je pose une question, à quoi cela sert-il d'annoncer que le Front National est la cible, est l'ennemi numéro un, si c'est pour reprendre exactement ces mots, ces phrases et ces obsessions ?

1:26
Invité

Au football, la VAR, c'est l'assistance vidéo à l'arbitrage.

1:46
Présentateur

Et aux médias, la VAR, c'est la vérification de la parole des politiques. Dans ce nouvel épisode, on va débunker le cauchemar qu'on vient de voir, un Bayrou qui, à peine nommé Premier ministre, serve déjà sur les obsessions du RN en reprenant ses thèses et son vocabulaire. C'est parti ! Remontons tout de suite dans le temps, en 2010, avec une première archive, où vous allez voir qu'à l'époque, le professeur Bayrou donnait une leçon de démocratie au président Sarkozy, qui s'en prenait alors à la population rome. Ce que François Bayrou lui reproche dans cet extrait, c'est de reprendre les thèses de l'extrême droite sur l'immigration pour exacerber des sentiments. Tiens, tiens.

2:27
François Bayrou

On a commencé, discours de Grenoble, on a commencé par dire « il y a un lien direct entre immigration et insécurité ». C'est un premier pas qui n'avait jamais été fait, sauf par les extrêmes, en direction du peuple français, et je le dis, ça excite un certain nombre de sentiments qui existent dans les peuples, mais que les gouvernants ont le devoir de calmer, de mettre à distance.

2:57
Présentateur

Bayrou a donc failli à son devoir, à peine arrivé à Matignon, car ne pas s'emparer d'un sentiment populaire pour en faire un argument politique, comme le préconisait François Bayrou dans l'archive que l'on vient de voir, c'est tout l'inverse de ce qu'il vient de faire récemment en pointant du doigt un sentiment de submersion migratoire. Et cette notion de sentiment, Bayrou l'a usé jusqu'à la corde sur LCI. Regardez et comptez le nombre de fois où il prononce le mot « sentiment » dans cette séquence.

3:25
François Bayrou

Dès l'instant que vous avez le sentiment d'une submersion, de ne plus reconnaître votre pays, un certain nombre de villes ou de régions sont dans ce sentiment-là. Beaucoup de Français, beaucoup de quartiers ou beaucoup de villes ont le sentiment que ça n'est plus maîtrisé. Et il suffit de voir les faits divers pour mesurer que les manquements, les délits se concentrent. Et on ne voit plus que ça. Ceux qui regardent vos écrans ne voient plus que ça. Ils ont le sentiment que c'est forcément des étrangers ou des immigrés qui manquent au devoir que nous avons.

4:07
Présentateur

Donc nous avons un sentiment de submersion migratoire, un sentiment pour opposer l'identité nationale et régionale à l'immigration, un sentiment général que rien ne va plus, et une quatrième et dernière couche de sentiment pour lier insécurité et immigration. Tranquilou, Bayrou. Et ne croyez pas que de parler de sentiment, même Tranquilou, serait une façon pour lui de prendre ses distances avec des préjugés infondés. Non, pour Bayrou, le sentiment de submersion qu'il évoque, ce sentiment-là ne peut pas se tromper. C'est ce qu'il a dit le lendemain à l'Assemblée nationale en prononçant cette phrase hallucinante.

Sauf que le réel, c'est une population étrangère qui représente environ 8% de la population totale selon l'INSEE. On est donc loin, très loin même, de la soi-disant réalité décrite par Bayrou quand il parle d'une submersion ressentie par les Français, comme le monde se visuel produit par l'INSEE. Et la réalité, c'est aussi que Bayrou s'éloigne beaucoup du nécessaire discours de vérité dont il se gargarise depuis des années. S'il tenait véritablement un discours honnête, maintenant qu'il gouverne, Bayrou devra avoir le courage politique de dire aux Français qu'ils se trompent, de dire que leurs préjugés ne correspondent pas à la réalité.

Il pourrait par exemple se saisir des nombreuses études réalisées ces dernières années auprès de l'opinion publique française et européenne, et à qui des chercheurs en sciences sociales ont demandé d'estimer la part de la population immigrée vivant dans leur pays. Et Bayrou pourrait comparer les résultats de ses estimations aux doigts mouillés avec la réalité. Mais comme Bayrou n'ose pas s'aventurer sur ce terrain-là, je l'ai fait pour lui avec ce petit montage. Ne me remercie pas François, tout le plaisir est pour moi. Voici ma contribution au discours de vérité en politique.

6:00
François Bayrou

Vous avez le sentiment d'une submersion, de ne plus reconnaître votre pays.

6:06
Invité

Les habitants de l'Union européenne, les citoyens européens, surestiment donc la part des immigrés non européens. Ils ont tendance à estimer cette part à 16,7% précisément, alors qu'elle est en réalité environ deux fois plus faible. Et par exemple, dans le cas de la France, on remarque que si la part d'immigrés est de 13% selon les Nations Unies, on estime en moyenne que la part d'immigrés en France est autour de 28%. Le sentiment d'une submersion. Les études montrent que la propension à surestimer la part des immigrés est plus forte parmi les femmes, les personnes à la recherche d'un emploi et les sympathisants des partis d'extrême droite.

6:43
Présentateur

François Bayrou cherche-t-il à séduire les électeurs votant pour les partis d'extrême droite ? La réponse serait-elle dans la question ? On continue notre fact-checking en confrontant les sentiments brandis par le Premier ministre avec les travaux des chercheurs. En énumérant sa longue liste des sentiments éprouvés par les Français, Bayrou a quand même fini de mettre à mal son image de centriste modéré qu'il cultive depuis des années quand il a mis en avant la médiatisation de faits divers impliquant des étrangers. Il a suggéré, comme Zemmour a l'habitude de le faire, que cette médiatisation de faits divers serait la preuve qu'il existerait un lien entre insécurité et immigration.

C'est un peu comme s'il nous disait, tous ces hommes et femmes politiques convoqués devant les tribunaux, qu'on voit dans les JT, et il y en a un paquet en ce moment, ça prouve bien qu'il n'y a pas de fumée sans feu. En tout cas, les Français ont ce sentiment-là de corruption généralisée. Sauf que ça, curieusement, Bayrou ne le dit pas.

7:38
François Bayrou

Il suffit de voir les faits divers pour mesurer que les manquements, les délits se concentrent et on ne voit plus que ça.

7:48
Invité

Ils ont une information biaisée à propos du lien entre immigration et criminalité et que cette information biaisée, déformée par rapport à la réalité, vient justement de leur consommation médiatique. Ceux qui regardent vos écrans ne voient plus que ça.

8:01
François Bayrou

Ils ont le sentiment que c'est forcément des étrangers ou des immigrés qui manquent au devoir.

8:08
Invité

Il y a énormément d'études en économie qui ont essayé de voir s'il y avait un lien entre immigration, délinquance et criminalité. La majorité de ces études tend à conclure que non, il n'y a pas de lien.

8:18
Présentateur

Mais Bayrou, lui, fait le lien en s'abritant derrière la notion de sentiment, alors que toutes les études démontrent le contraire. Il faut savoir que les chercheurs que vous venez d'entendre travaillent pour le principal centre français de recherche en économie internationale, le prestigieux CEPII, un organisme placé directement sous l'autorité du Premier ministre, qui ne s'inspire visiblement pas de ses travaux pour construire son discours de vérité. Pourtant, lorsqu'il s'agit du dossier des retraites, Bayrou fait l'inverse.

Là, au lieu de mettre en avant un sentiment populaire disant qu'il faut abaisser l'âge du départ à la retraite à 60 ou 62 ans, il préfère se tourner vers des experts en chiffrage qui répéteront forcément ce qu'ils ont toujours dit.

9:01
François Bayrou

« Je vais demander à la Cour des comptes, en une mission flash de quelques semaines, de nous donner l'état actuel et précis du financement du système de retraite. Et ce résultat, le gouvernement le communiquera à tous les Français. »

9:20
Présentateur

Mais communiquer à tous les Français l'expertise de ses propres chercheurs pour montrer la réalité des chiffres, il n'en est plus question quand il s'agit d'immigration. Bayrou préfère s'en remettre au bon sens populaire et surfer sur un sentiment de rejet. Maintenant, je vais vous montrer une conséquence concrète et carrément absurde de l'absence de discours de vérité dans le débat public. Autrement dit, quand des gouvernants comme Bayrou n'osent pas contredire publiquement les préjugés de leur électorat. Pour ça, on file aux États-Unis où le sentiment d'insécurité atteint des sommets dans les sondages, notamment sur la côte Est.

Dans ce reportage sur la ville de New York, diffusé par le 20h de France 2 en mars 2024, on voit qu'après des agressions dans les transports en commun, fortement médiatisés sur les réseaux sociaux et à la télé, la gouverneure démocrate de New York a ordonné un impressionnant déploiement des forces de l'ordre dans les réseaux de bus et de métro.

10:15
Invité

Les officiers de la Garde nationale sont venus en renfort. On est là pour dissuader, aider la population à se sentir en sécurité et leur dire on est là, on fait attention et on surveille.

10:24
Présentateur

Mais à la fin du reportage, le commentaire de la journaliste apporte une précision qui a toute son importance.

10:30
Invité

Si les attaques souvent impressionnantes choquent les habitants, le taux de criminalité dans les transports à New York est en baisse de 3% par rapport à son niveau d'avant la pandémie en 2019.

10:40
Présentateur

Et c'est bien là tout le paradoxe. La puissance publique engage des moyens supplémentaires considérables alors que le taux de criminalité n'a jamais été aussi bas depuis 30 ans. Les homicides ont par exemple baissé de 12% en 2023. Une criminalité au plus bas, mais l'anxiété de la population, elle, est plus élevée que jamais, comme le détaille ce reportage de Radio-Canada qui a tendu son micro à un statisticien.

11:05
Invité

Historiquement, la situation actuelle est loin d'être la pire, bien au contraire. Les crimes violents sont relativement stables depuis 2010. Si l'on remonte 30 ans en arrière, on constate une baisse substantielle par rapport aux années 90 où le taux atteignait presque 10 pour 100 000. Aujourd'hui, nous parlons probablement d'un taux d'environ 5,5 pour 100 000, ce qui est la meilleure estimation du taux de meurtre en 2023. Mais la perception d'une grande partie de l'opinion publique américaine est forte face à la réalité des chiffres. Selon un récent sondage, 77% des personnes sondées croient qu'il y a plus de crimes violents qu'avant.

11:46
Présentateur

Et parmi ceux qui alimentent cette perception erronée de la criminalité, on trouve notamment des politiques comme Donald Trump et des médias comme Fox News qui agitent un pseudo-lien entre immigration et délinquance, ce que conteste, comme ses collègues européens, ce chercheur new-yorkais en justice criminelle. Mais vous allez l'entendre, ce n'est pas aux médias qui l'en veulent plus.

12:07
Invité

Cette année d'élections présidentielles, politiciens et médias de droite exploitent le filon des migrants qui seraient, selon eux, porteurs de criminalités violentes dans les villes. Tout le monde se fait une opinion d'abord et ensuite, les faits sortent, constate Jeffrey Butts du Collège de justice criminelle de l'Université de la ville de New York. Après, dit-il, cela devient difficile de faire changer d'avis les gens. Car dans les faits, selon lui, il n'y a pas de vague de crimes perpétrés par des migrants. C'est une invention des médias. En fait, je ne devrais pas me contenter de blâmer les médias.

Les hommes politiques adorent utiliser la question de la criminalité pour mobiliser leurs électeurs, susciter la peur, l'anxiété, la haine et le racisme. Et cela fonctionne. Aujourd'hui, les gens prennent des raccourcis dans leur propre intérêt afin de mobiliser leurs électeurs malgré les conséquences.

13:00
Présentateur

En France, c'est précisément ce qu'a fait le premier ministre quand il a parlé de sentiments de submersion migratoire et quand il a agité le spectre d'un prétendu lien entre immigration et insécurité. Alors, pourquoi François Bayrou, contrairement à ce qu'il a toujours proclamé, ne parvient-il pas sur ces sujets à dire publiquement cette vérité contre le sentiment du peuple ? Si je vous parle de dire la vérité contre le sentiment du peuple, c'est parce que cet engagement était au cœur de son livre-programme publié en 2013 et sobrement intitulé « De la vérité en politique ».

Dire la vérité contre le sentiment du peuple, ce sont les mots employés par François Bayrou lors de la promotion de son livre. « La vérité contre le sentiment du peuple ». Dire la vérité contre le sentiment du peuple, c'est ce que disait Bayrou lorsqu'il racontait l'anecdote historique que vous allez entendre et qui, vous allez le voir, devrait faire naître chez lui le début d'un sentiment de honte s'il se regardait aujourd'hui.

13:56
François Bayrou

Churchill se lève et il interpelle le premier ministre de l'époque en lui disant « Pourquoi, alors que vous connaissiez la vérité de ce que l'Allemagne est-elle en train de faire, avez-vous fait campagne électorale sur le désarmement du pays ? » Le premier ministre va pour lui répondre et il dit « Monsieur Churchill, j'étais chef d'un grand parti, l'opinion publique était profondément pacifiste, je ne pouvais pas aller aux élections en disant la vérité contre le sentiment du peuple ». « Et cet homme a pris la responsabilité de faire disparaître son pays pour gagner une élection. Eh bien pour moi, c'est quelque chose qui est impossible, insupportable ».

14:37
Présentateur

Mais « impossible » n'est pas Bayrou. Aujourd'hui, il supporte, il encourage même des sentiments au relanc xénophobe basés sur des contre-vérités. Et s'il reprend désormais à son compte le fonds de commerce des Le Pen, il le fait en basculant du côté le plus obscur de la force, c'est-à-dire du côté identitaire, cette marque de fabrique de l'extrême droite qui axe tout son discours sur la préservation d'une identité culturelle qui serait menacée par des hordes d'immigrés venus en remplacer les Français.

On va justement maintenant voir comment François Bayrou a radicalement changé son discours sur l'immigration au fil du temps, jusqu'à envisager ce qu'il a pourtant longtemps combattu, des quotas ethniques. Après avoir parlé de submersion migratoire, Bayrou a dû se dire qu'il tenait un bon filon. Ça a beau faire tâche de cibler les étrangers quand on se prétend modéré, mais il ne faudrait pas se laisser distancer par les Darmanin, Rotaillot et autres Le Pen. Donc Bayrou a illico remis une pièce dans la machine en posant cette question.

15:40
François Bayrou

Qu'est-ce que c'est qu'être Français ? À quoi croit-on quand on est Français ? C'est un débat qui depuis des décennies est en fermentation dans la société française.

15:51
Présentateur

Là au moins François, on est d'accord. C'est un débat qui sent le renfermer. On est au-delà du stade de la fermentation. Ce débat sur l'identité nationale que tu comptes lancer en opposant identité et immigration, ce débat franchement il dégage déjà une bonne odeur de moisi. Alors ne m'en veut pas François, si je le condamne, par avance ton débat. Mais c'est parce que je me souviens de ce que tu disais quand Sarkozy voulait lui aussi qu'on discute de l'identité nationale. Regarde-toi François.

16:19
Invité

La proposition par le candidat du MP Nicolas Sarkozy de créer un ministère de l'identité nationale et de l'immigration vous choque-t-elle réellement ?

16:27
François Bayrou

Vous croyez qu'on peut s'en sortir en ciblant quelques millions de personnes qui vivent parmi nous, qui sont françaises pour la plupart ?

16:35
Invité

Quand il dit que ce n'est pas un gros mot, Sarkozy, il dit que ce n'est pas un gros mot de parler d'identité nationale.

16:39
François Bayrou

Il y a dans le choc de ces deux mots un message parfaitement ciblé, que tout le monde comprend, qui n'est pas un message d'action, qui n'est pas un message de détermination pour l'avenir, qui est simplement un message pour que ceux qui doivent l'entendre, l'entendent. Donc, clin d'œil à l'extra-droit pour vous ? C'est un clin d'œil à tous ceux qui pensent aujourd'hui que la France est menacée dans son existence par ces populations qui vivent au milieu de nous et quelquefois depuis des dizaines d'années.

17:13
Présentateur

Bayrou avait le mérite d'être clair. La France n'est pas menacée par un tsunami migratoire. Et les politiques qui instrumentalisent cette peur, ce sentiment, comme dit Bayrou aujourd'hui, ces politiques le font uniquement pour draguer les électeurs qui votent pour l'extrême droite.

Cette stratégie consistant à intégrer dans son discours des thèmes qui font frissonner l'électorat du RN, tels que l'immigration, la sécurité ou l'identité nationale, cette stratégie avait particulièrement bien réussi à Nicolas Sarkozy puisqu'en 2007, au premier tour de la présidentielle, le candidat de l'UMP avait capté une part importante de l'électorat traditionnel du FN en réduisant le score de Jean-Marie Le Pen à 10% des suffrages contre 18% en 2002. Alors, après avoir regardé un paquet d'archives, je résumerai le discours de François Bayrou sur l'immigration en distinguant deux périodes.

La première, entre 2007 et 2012, où Bayrou tient un discours plutôt bienveillant sur la population d'origine étrangère vivant en France. La seconde période démarre après son nouvel échec à la présidentielle en 2012. Il commence alors à durcir le ton, comme en témoigne cet échange avec Michel Larocque en 2013 sur le plateau de l'émission On n'est pas couché. La comédienne va vite perdre son sourire en écoutant la réponse de Bayrou, mais écoutons d'abord sa question.

18:28
Auditeur

Pourquoi vous ne dites pas que le pourcentage d'immigration n'est pas aussi important que les Français peuvent le croire ?

18:35
Présentateur

Excellente question Michel, bravo ! On se demande d'ailleurs bien pourquoi aucun journaliste n'a posé cette question à François Bayrou ces derniers jours. Maintenant, vous allez comprendre pourquoi Michel Larocque a perdu son sourire. C'est d'abord parce que François Bayrou n'a pas répondu sur le fond à sa question. Il a préféré dresser un tableau assez sombre de la situation pour ne pas dire carrément anxiogène. Écoutez-le.

18:57
François Bayrou

L'apport de populations qui viennent d'autres cultures, qui ont d'autres modes de vie, est déstabilisant pour une société, spécialement pour une société en crise. Chaque fois que vous avez, et pas seulement chez nous, et pas seulement sous nos latitudes, un pays qui va mal et que vous avez des apports de populations, de modes de vie qui sont très différents, chaque fois ça crée une tension. Les peuples en crise ont l'impression qu'ils sont menacés par les cultures différentes qui viennent s'intégrer ou s'enraciner au milieu d'eux. C'est comme ça.

19:36
Présentateur

Vous avez entendu le champ lexical choisi par Bayrou. Déstabilisation, tension, menace, perte de nos racines. En 2013, François Bayrou est en train de glisser vers un terrain de jeu identitaire. Et c'est comme ça que, mine de rien, en se plaçant du côté obscur de la force, il a commencé à marcher sur les plates-bandes de l'extrême droite. Pour mieux mesurer le basculement que Bayrou est en train d'amorcer, regardez ce qu'il disait quelques années auparavant quand il parlait de l'arrivée d'étrangers sur notre sol. C'était une époque où il combattait encore vigoureusement les idées du FN, mais ça, c'était avant.

20:12
François Bayrou

Chaque fois qu'il y a apport de population nombreux, quel que soit cet apport de population, il y a évidemment un trouble, un déséquilibre qui s'installe. Vous régularisez le cas par cas ? Oui, je suis en train de vous dire que, pour notre pays, nous n'avons pas le droit de l'installer dans ce climat de tension, on se regarde du coin de l'œil, on se cible, on se désigne comme ça.

20:38
Présentateur

On n'a pas le droit de le faire si on va le redresser. Et sur la question de l'instauration de quotas d'immigrés, c'est pareil. François Bayrou a retourné sa veste, mais il a un peu de mal à l'admettre. Regardez son embarras quand Jean-Jacques Bourdin lui a posé cette question, c'était fin 2023.

20:52
François Bayrou

Les apports de population, ils sont acceptables quand c'est proportionnellement léger ou proportionnellement équilibré, ils deviennent inacceptables dès l'instant que vous avez le nombre qui donne le sentiment de changer la nature du peuple que nous formons ensemble. Et donc les quotas, ça a très souvent été discuté, délibéré.

21:22
Présentateur

Quand François Bayrou parle, je le cite, du sentiment de changer la nature du peuple que nous formons, c'est ni plus ni moins que l'évocation du grand remplacement, un marqueur du discours de la droite extrême. Et même si Bayrou refuse de le reconnaître, Bourdin a raison d'en déduire qu'il préconise l'instauration de quotas d'immigration. L'embarras de François Bayrou s'explique sans doute parce qu'il a lui-même longtemps milité contre ces quotas. Écoutez-le dire en 2007 tout le mal qu'il en pensait. Là, Bayrou parlait de quotas d'immigrés par métier. Et maintenant, écoutons ce qu'il disait des quotas par nationalité, autrement dit, des quotas ethniques.

22:03
François Bayrou

Et surtout, je crois encore moins à ceux qu'on est en train de susurrer, c'est-à-dire des quotas d'origine, de race. Rien de pire. De race. En disant, on peut accepter tant d'Africains et la gauche. On peut accepter tant de, je ne sais pas quoi, de Nord-Africains. Eh bien, chaque fois qu'on fait ça, me semble-t-il, ce n'est pas la France.

22:25
Présentateur

Mais en 2015, Bayrou n'a plus aucun tabou sur l'instauration de quotas. Le mot quota ne le ferait plus du tout.

22:31
François Bayrou

Le mot quota est utilisé par un certain nombre de pays. Le Canada, je ne sais quoi. Ça n'est pas absurde. Moi, je pense qu'il n'est pas du tout interdit de penser qu'on régule l'immigration. Vous savez, c'est la carte verte américaine. Qu'on régule l'immigration de cette manière-là. Ça n'est pas absurde. Je trouve même que c'est probablement un progrès par rapport au chaos que nous vivons actuellement. Et qu'il n'y a aucune raison de ne pas traiter les problèmes sous cet angle.

23:00
Présentateur

Vous l'avez entendu, François Bayrou cite en exemple deux pays qui appliquent des quotas d'immigration économique. D'abord, le Canada où, en résumé, les permis de travail sont accordés par métier. Et les Etats-Unis où il existe un système de loterie pour obtenir ces fameuses cartes vertes dont Bayrou a parlé, ces green cards qui sont attribuées chaque année par tirage au sort. Mais pour être éligible à cette loterie, un des critères est la nationalité.

En d'autres termes, même si les quotas ethniques à proprement parler ont été bannis par les Etats-Unis en 1965 en matière d'immigration, le mécanisme actuel d'attribution des cartes vertes joue de fait, en partie, sur une répartition ethnique des nouveaux arrivants. Le but, c'est de préserver une proportion équilibrée des nationalités. Et ça tombe bien pour Bayrou, car sa nouvelle obsession sur l'immigration, c'est la bonne proportion.

23:53
François Bayrou

Cette immigration qui se développe aujourd'hui sous toutes les latitudes de la planète est d'abord une question de proportion. L'installation d'une famille étrangère dans un village pyrénéen ou sévenole, c'est un mouvement de générosité qui est suscité et qui se déploie. Des enfants fêtés et entourés à l'école, des parents qui reçoivent tous les signes de l'entraide. Mais que 30 familles s'installent et le village se sent menacé et des vagues de rejets se déploient. La situation est exactement celle que nous connaissons à Mayotte. La question, la situation est exactement celle que nous connaissons à Mayotte.

24:40
Présentateur

Tranquilou, Bayrou met un signe égal entre la situation migratoire à Mayotte et celle qu'on peut connaître en France. Tranquilou, le Premier ministre raconte que quand il y a une famille étrangère, ça va, c'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes. Retailleau approuve par un rochement de la tête pendant que des députés du Rassemblement national se régalent. Mais qu'est-ce qui pourrait plus mal tourner ? Peut-être que François Bayrou se prononce en faveur de la suppression de l'aide médicale d'État, ce qu'il se refuse de faire jusqu'à présent.

Mais sur le reste, dans les prises de parole de François Bayrou, toutes les digues qu'il avait érigées contre les idées de l'extrême droite tombent les unes après les autres. Sa stratégie paraît claire. Bayrou souhaite autant gouverner, sans se faire censurer par l'ERN, que préparer la suite, c'est-à-dire la prochaine élection présidentielle, où il pourrait affronter plus facilement Marine Le Pen sur son propre terrain, puisqu'il défend déjà ses idées. Voilà, c'est terminé. Merci d'avoir regardé ce nouvel épisode de Lavare Politique. Dites-nous ce que vous en avez pensé en commentaire. Likez avec des pouces si vous avez aimé et restez connectés aux médias.