"Le monde paysan attend profondément de la justice", défend Dominique Potier
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Ce programme est disponible grâce aux dons de nos auditeurs. Pour diffuser un message d'espérance, rendez-vous sur rcf.fr. L'invité de la matinale, Pierre-Hugues Dubois. Votre invité ce matin, Pierre-Hugues, est Dominique Potier, député depuis près de 12 ans. Il est affilié au Parti Socialiste et lui-même ancien agriculteur. Il a notamment été rapporteur de la commission d'enquête parlementaire sur le plan écofito de réduction des pesticides. Bonjour Dominique Potier. Bonjour Pierre-Hugues. Merci d'avoir accepté notre invitation alors que l'actualité est chargée par un salon de l'agriculture qui fait du bruit. Plus que d'habitude, le monde paysan est en crise.
L'exécutif cherche des solutions et des réponses tant bien que mal. Samedi, l'inauguration était plus que chaotique. Le calme semble être revenu. Je crois que vous avez déjà pu y aller. Quelle était l'ambiance au salon ?
Je vais y être quasiment tous les jours cette semaine avec des débats. J'en ai 3-4 aujourd'hui sur la bio, sur l'agrivoltaïsme, sur le partage de la valeur. Et puis des délégations socialistes que j'accompagne. C'était les députés européens hier et puis ça sera les députés socialistes mercredi. Et quel est l'ambiance ? Bref, presque tous les jours. Écoutez, moi je l'ai trouvé plutôt extraordinaire. J'ai retrouvé le salon qu'on aime. C'est-à-dire un lieu, un forum, un lieu où on dialogue, où des idées se confrontent, où des productions et des régions se croisent. C'est la grande fête de la gastronomie et de l'agronomie. Donc c'est pour moi un moment assez de bonheur.
Une fête un peu gâchée samedi puisque l'inauguration a été compliquée. Emmanuel Macron a fait un certain nombre de propositions aussi. Il a notamment évoqué l'instauration d'un prix plancher, un thème que portait notamment la Confédération Paysanne. Est-ce que c'est une bonne solution, l'instauration de prix plancher dans l'agriculture ?
Permettez déjà l'étonnement. C'est une idée qu'on défend depuis longtemps sous des appellations diverses. Mais l'idée c'est de construire un prix qui permet de couvrir les coûts de production pour une région donnée, pour un produit donné. Et qui permette de rémunérer de façon digne le travail paysan. Un travail qui, vous savez, est astreignant, qui est de nombreuses heures de travail, des contraintes liées à la météo, liées à l'élevage, etc. Bon. Cette idée, elle court depuis un moment. On n'y est pas arrivé pour l'instant. Sous une forme un petit peu radicale. La France insoumise l'avait proposée il y a quelques mois à l'Assemblée nationale. Nous l'avions soutenue.
Une démarche intellectuelle intéressante qui convergeait avec nos propres approches de socialistes. Et puis la majorité l'avait sévèrement repoussée. Donc mesurer qu'à mon étonnement que tout à coup cette idée redevienne une idée neuve proposée par le président de la République. Je pense que ça nous dit quelque chose d'une perte un petit peu de repères, de négociations qui se font en mode panique. Le tour du salon hier m'a permis de tester cette idée de prix plancher. Pour notre part, nous pensons qu'il faut repartir de la base. Il faut repartir du monde paysan et puis il faut construire un juste partage de la valeur. Vous savez, moi je suis attaché à la rémunération du travail des paysans.
Mais je suis tout autant attaché à celle des ouvriers de l'agroalimentaire et aux caissières des supermarchés. En fait, ce n'est pas les paysans contre tous les autres, c'est les paysans payés dignement, mais également tous ceux qui travaillent dans la grande distribution, tous ceux qui travaillent dans l'agroalimentaire, qui parfois ont des maigres salaires, des conditions de travail très dégradées. L'enjeu finalement, c'est quoi ? C'est de partager la valeur pour que tout le monde puisse vivre dignement.
Et quand on regarde les marges de ceux qui détiennent les capitaux de ce qui est un certain monopole de l'agroindustrie ou de la grande distribution, franchement, on a assez de marges de manœuvre pour distribuer un juste salaire à tout un chacun.
Et pourtant, cette proposition, elle peine à convaincre parce que ça pose beaucoup de questions. Déjà, c'est combien un prix plancher ? Comment on le fixe ? Si on fait de l'élevage en Bretagne, ce n'est pas pareil que si on fait de l'élevage dans les Alpes ? Ça pose énormément de questions, ce prix plancher.
Bien sûr que ça pose des questions. Et ces questions-là, on est prêts à y répondre. Les interprofessions peuvent contribuer, on l'a fait dans le lait, à définir ce qui est le prix juste d'un lait autour de 500 euros tonne. Aujourd'hui, il y a un certain consensus qui ne s'empêche pas des bonus quand on fait du pillot, quand on est sur un lait de montagne, quand on a un mix produit qui va déboucher sur des appellations d'origine contrôlée. C'est un prix de départ. En tout cas, c'est un processus qui est lancé. La réflexion sur le prix plancher, c'est qu'il faut construire à la base, ce n'est pas la loi du plus fort. Ce n'est pas la loi des monopoles et des oligarchies.
C'est la loi d'un pays qui défend sa capacité à produire et qui respecte la nature en même temps et qui respecte la capacité d'autres pays à produire leur nourriture.
Et puis, il y a aussi la question de l'exportation. L'agriculture, c'est une des grandes filières d'exportation française. Si jamais il y a un prix plancher, ça attaque aussi la compétitivité française.
La compétitivité, on l'a toujours sur ces enjeux-là. Moi, je pense qu'il faut la regagner également en amont sur des coûts de production. Et ces coûts de production, il y en a deux ou moins qui sont cachés, qui ne sont jamais évoqués. C'est ceux de l'agro-fourniture. On parle toujours de la chimie aux semences, du machinisme à la génétique, en passant par les produits vétérinaires. C'est une sorte d'angle mort de l'agriculture. On parle toujours de l'aval. Les produits sortis court de ferme jusqu'au rayon de chez Leclerc. On ne parle jamais de Bayer et de John Deere. Or, dans cette fabrication du revenu, il y a autant d'amont que d'aval.
Moi, je propose que l'observatoire des prix et des marges, à minima, s'intéresse à ce volet-là. Et puis, il y a quelque chose d'un petit peu tartu dans notre position sur la souveraineté alimentaire. Tout le monde en a plein la bouche. Alors, je ne parle pas des nationalistes, de l'extrême droite qui l'instrumentalisent dans des visées funestes, mais qui remettent en cause l'Europe sans oser le dire. Je parle des libéraux. Ils sont libéraux pour l'export. Ils sont conservateurs, protectionnistes pour l'import. Ça ne tient pas debout. Moi, j'aime bien cette notion qui vient de Mireille Delmas-Marty, qui parle d'une souveraineté qui n'est pas solitaire, mais une souveraineté solidaire.
Moi, je crois que c'est l'éthique et la boussole que devrait incarner l'Europe. Notre capacité à défendre, notre capacité à produire, parce qu'il en va de notre indépendance, de notre puissance publique européenne, mais également notre respect profond des paysanneries du monde dans leur capacité à se nourrir elle-même. Edgar Pizani disait qu'on aurait besoin de tous les paysans. Je rajoute de toutes les terres du monde pour nourrir le monde. Donc les enjeux principaux, c'est celle de cette souveraineté solidaire, c'est de sortir l'agriculture, d'en faire une exception, une exception agricole, qui sorte des traités de libre-échange.
Il faut rompre le cycle funeste de Marrakech et rentrer dans de nouvelles formes de coopération. On aura besoin, il n'est plus possible aujourd'hui qu'une agriculture détruise une autre agriculture, parce que pour nourrir 10 milliards d'habitants, et on peut le faire, il va falloir apprendre à partager. Partager la terre, partager la valeur, partager nos ressources.
Il y a pourtant deux choses qui peuvent apparaître contradictoires. C'est d'une part la juste valeur, la juste rémunération des agriculteurs, et d'autre part la quête du pouvoir d'achat par les Français. En 1960, les Français consacraient en moyenne un tiers de leurs dépenses à l'alimentation. Ça a été plus que divisé par deux. L'alimentation représentait environ 15% du total du budget de consommation des ménages en 2021. Est-ce que le cœur du problème, il n'est pas là ? Est-ce qu'on n'est pas prêt à payer plus ?
Il y a quelque chose d'un petit peu schizophrène d'ailleurs dans la politique du gouvernement, qui tantôt défendait le pouvoir d'achat à n'importe quel prix, et qui par ailleurs, parfois de façon un peu démagogique, défendait le monde paysan. Moi je crois qu'il y a un chemin de vérité au milieu de ces impasses. Et ce chemin de vérité, il passe tout d'abord par une transparence sur les revenus financiers, cachés, parfois par l'optimisation fiscale, encore une fois, dans l'agro-industrie et dans les grandes distributions. Il passe par un système de vérité.
En redistribuant justement la valeur tout au long de la chaîne de production, nous avons largement les moyens, je pense, de rémunérer les uns et les autres. Ce partage de la valeur, c'est le grand combat. Le partage des ressources, c'est la vraie révolution qui est devant nous. Et puis, encore une fois, moi je le dis à tous nos concitoyens, surtout ceux qui en ont les moyens, On ne peut pas bâtir un pays sur un pouvoir d'achat qui détruise son socle agricole et industriel. Ça ne tient pas debout. Donc il va falloir réapprendre à payer au juste prix sa nourriture qui contribue à sa santé et qui contribue à la sauvegarde de notre maison commune.
Je le dis avec beaucoup de force, il va falloir apprendre à réorienter vers ses budgets, vers ce qui est essentiel, faire la part de l'essentiel et du secondaire. Et pour ça, il y a un enjeu, c'est celui du langage. Vous savez qu'aujourd'hui, c'est un des éléments qui est sorti de la commission d'enquête sur les pesticides, c'est la question de l'alimentation, de notre assiette finalement, et de notre responsabilité par rapport à notre assiette. Il y a un euro d'argent public dépensé à travers les régions, l'ADEME, le ministère de la Santé, le ministère de la Culture, etc. pour indiquer, éduquer à la bonne alimentation, équilibrer, saine, etc.
Et il y a, par rapport à 7 euros, il y en a 1000 qui sont engagés pour créer une forme de servitude marchande par l'industrie agroalimentaire et la grande distribution. Ce pays ne tient pas debout. Il faut retrouver un langage public, un langage commun pour parler d'une même humanité et d'une même santé.
Vous avez d'ailleurs été le rapporteur de cette commission d'enquête sur le plan Eco-Fito. En décembre, vous avez publié un rapport sans concession, d'ailleurs, pointant l'échec du plan Eco-Fito. Gabriel Attal a annoncé le 1er février suspendre le nouveau plan Eco-Fito de la réduction des pesticides. Est-ce qu'on va pouvoir le relancer, ce plan ? Est-ce qu'on va pouvoir y croire ?
Tout ça est né dans le grenelle. C'est l'idée de dire qu'on peut produire et produire autrement. Et puis, on n'a pas vraiment réussi à le faire. La seule chose qui a marché, c'est le régime d'autorisation européen et sa déclinaison française qui fait que quand un produit est réputé dangereux, on le retire. Eh bien, moi, j'ai l'impression que les mesures économiques qui sont annoncées par l'exécutif aujourd'hui sont vagues. Égalim européen, prix plancher, on ne sait pas trop où ils veulent aller, etc. Elles sont vagues, elles renvoient à des réflexions ultérieures. Elles sont floues.
Par contre, il y a une entreprise minutieuse de destruction de cet outil Ecovito qui était né dans le grenelle de l'environnement et qui portait l'espérance d'une réconciliation entre nature, agriculture et futur. Eh bien, cette marge de destruction, elle a pris, je reprends les mots du président de la République, qui supprime le conseil préventif qui était celui des agriculteurs. On change d'indicateur de façon opportuniste. On met en cause l'Agence nationale de sécurité sanitaire.
Bref, il y a un décalage entre cette espèce d'acharnement sur des normes qui sont là pour nous protéger et qui sont finalement la déclinaison à la parcelle agricole des limites planétaires que nous devrions tous intégrer dans nos modes de vie, dans notre façon de produire. Et puis, ce flou quant aux questions de justice économique. Je leur dis avec force, aujourd'hui, le monde paysan, en profondeur et en vérité, attend de la justice de la part de la société et dans les échanges commerciaux. Et la question des normes est une sorte de maintien des privilèges pour certains.
Est-ce qu'il y a parfois un épuisement de la part de l'ancien agriculteur, du député que vous êtes ? Vous légiférez régulièrement, vous prenez la parole. Et après, vous dites que ça n'est pas appliqué, donc on fait une nouvelle loi. On a l'impression qu'on ne va jamais s'en sortir.
Alors, il y a une bataille culturelle qui, quand même, progresse. Il y a des idées qui étaient totalement éloignées de nous et qui, aujourd'hui, sont dans le langage commun. Lesquelles ? Mais je crois que cette idée d'une souveraineté solidaire, telle que je l'ai décrit, me paraît être une idée qui progresse. Le juste échange, à la place du libre-échange, l'idée de produire autrement, de l'agroécologie, qui était un gros mot encore en 2012, qui est devenu aujourd'hui une référence. Aujourd'hui, c'est le pacte vert européen qui est attaqué. À travers le pacte vert, c'est la trajectoire de transition écologique et c'est l'Europe.
Donc, nous devons défendre, aujourd'hui, une certaine idée de l'agroécologie. Et moi, l'espoir, vous me dites, je peux être désespéré. Il y a de quoi désespérer, parfois, dans la vie politique, je vous le concède. Mais moi, ma ressource, notre ressource, elle vient des territoires, elle vient de cette jeunesse qui veut s'installer, qui veut devenir paysan. Moi, j'en connais aujourd'hui qui plante ED, qui réinvente la manière de produire, qui s'associe, qui mutualise, qui réinvente le grand récit de la coopération et de l'innovation qui a toujours été la force du métier de paysan.
Et dans votre lutte pour une transition écologique de l'agriculture, vous avez un allié qui était un peu inattendu, il y a 10 ans, mais qui est maintenant devenu une référence, un homme de 88 ans, qu'on attendait peu sur les questions écologiques et agroécologiques, le pape François, c'est une figure tutélaire sur le sujet.
Mais quand je vous parlais de cette génération qui me donne de l'espoir, il me semble que c'est une génération là d'autres aussi. Elle a intégré cette recherche d'une cohérence éthique profonde entre notre métier d'homme, notre métier de paysan, par exemple, et les limites planétaires. Et on essaie d'être cohérent. Moi, je la vois vivre, cette jeunesse, peut-être qu'elle est minoritaire, mais elle est certainement celle de la vie et peut-être l'espoir du monde. C'est-à-dire qu'elle a intégré, en ayant écouté le pape François et d'autres, cet appel à concilier justice et sauvegarde de notre maison commune, dignité humaine.
Je pense qu'il y a un lien indéfectible entre la dignité de la personne humaine et la sauvegarde de notre maison commune. Et il me semble que dans ce lien mystérieux, il y a des chercheurs et il y a même des gens qui trouvent et qui s'investissent aujourd'hui dans la recherche comme technicien, comme chercheur, mais aussi tout simplement comme paysan. Et c'est au nom de tout cela qu'on se bat aujourd'hui.
Merci beaucoup. Dominique Pottier, je rappelle que vous êtes député socialiste, ancien agriculteur également. Merci d'avoir été ce matin l'invité de la matinale de RCF. Merci à vous.
Dominique Potier