Cyclisme : écrire la France derrière le Tour
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
8h50 suite des matins d'été avec vous Bérangère Bontain. Merci Marie-Hélène Duvigneault. L'invité culture de ce 14 juillet vient nous parler vélo alors que les coureurs du Tour de France reprennent la route à Aurillac après une journée de repos. On n'est pas dans les petits pignons ou les grands plateaux, je rassure tout de suite ceux qui n'aiment pas le cyclisme. Il sera d'ailleurs à peine question des coureurs dans le monde du Tour, publié chez Grasset. Jean-Baptiste Farge regarde avant tout ceux qui les regardent, celles et ceux qui l'ont rencontré, qui l'ont hébergé. Pendant trois semaines, d'un périple plein de sueur, de dépassement de soi, de taiseux et de bavards et d'humanité.
Bonjour Jean-Baptiste Farge. Bonjour.
Je n'ai pas assisté au départ parce que je me préparais à aller sur la route de Briard, les attentes de la nuit. Et alors, chose assez curieuse, c'est que ce premier Tour de France a eu en tout et pour tout. Comme directeur de la course, comme surveillant sur la route, comme journaliste suiveur et chargé de compte rendu pour les différents journaux, il y avait une seule personne, c'était moi, et mes 26 ans. Et personne ne s'y intéressait encore. Les autres journaux avaient royalement laissé tomber et attendaient les communiqués de l'agent Savas pour les résultats. Or, à ce moment-là, pas de voiture assez sûre. J'ai donc dit que j'étais un assez bon cycliste, je vais prendre ma bicyclette.
Voilà, on a eu envie de diffuser cet extrait de l'émission « Soyez témoins » d'André Gillois. C'est en 1956, qui est d'ailleurs rediffusé cet été sur France Culture. Cet épisode-là, c'est samedi. C'est un peu un retour à l'esprit des origines du Tour, ce que vous avez fait, Jean-Baptiste Farge ?
Peut-être, en écoutant l'archive, on a cette impression, mais c'était aussi une volonté de suivre le Tour comme un naïf, pour y découvrir vraiment toutes ces dimensions cachées, la face cachée de cette planète du Tour de France, qui est finalement très peu montrée, à part à la télévision, c'est-à-dire qu'on voit le peloton, mais on ne voit pas tout ce qui s'y passe à côté.
Racontez-nous pourquoi et comment vous vous y êtes pris pour embarquer sur ce Tour de France, un peu, je dis bien, un peu comme un passager clandestin, d'une certaine façon.
Oui, c'est ça. J'ai regardé le tracé du Tour de France, c'est-à-dire cette carte de France, avec tous ses parcours, toutes ses étapes, ses 21 étapes, et je me suis dit où est-ce que je peux aller, comment relier chacun de ces points, où je peux dormir aussi, ce qui était une vraie problématique, c'est-à-dire est-ce que je connais des gens qui peuvent éventuellement m'héberger à tel endroit ?
Vous avez calé des gens en avance.
Voilà, je demandais à des amis s'ils connaissaient des gens qui pouvaient m'accueillir à certains endroits, et aussi j'ai pris des auberges, donc d'une manière plus traditionnelle de faire. Et puis c'est comme ça que je me suis organisé, tout simplement, en cochant certaines étapes qui m'intéressaient plus que d'autres.
Vous, le normalien qui avait manifestement lu Antoine Blondin, et ses récits légendaires de la grande boucle, vous saviez que Blondin raconte déjà tout ce grand barnum, l'organisation, les suiveurs, même si c'est impressionnant quand on le voit pour la première fois, les journalistes, les techniciens, les mécanos, mais vous, vous allez plus loin, et dès le départ à Lille, ce grand barnum devient carrément un État avec une constitution. Et ce discours de Christian Prudhomme qui me marque et que vous citez, le directeur du Tour, « Célébrez vos hommes politiques, il n'y a pas que des truands, le Tour de France, c'est la République. » En quoi le Tour est-il politique, d'une certaine façon ?
Pour plusieurs raisons, parce que déjà, il se fait le vecteur d'une mémoire nationale. En tout cas, c'est dans le discours des acteurs publics, de l'organisation du Tour de France, qui est ASO, Amorisport Organisation, et aussi le discours des politiciens, des élus locaux qui l'accueillent. Parce que le Tour de France, c'est un moyen formidable de promouvoir sa région, son terroir, etc. Moi, j'ai trouvé que ça allait bien au-delà. C'est-à-dire que très rapidement, je me suis désintéressé du discours politique qui, d'une certaine manière, à des fins intéressées, instrumentalise le Tour de France.
C'est-à-dire que sur le terrain, le Tour de France n'a rien d'un fantasme patriotique ou nationaliste. Du moins, c'est ce que j'en ai vu. C'est-à-dire que les gens au bord de la route sont là pour des raisons très égoïstes de faire la fête, de célébrer, de passer un bon moment pendant les vacances, pour célébrer, pour rassembler des gens qui n'ont peut-être parfois rien en commun.
Alors, vous avez dit que vous aviez un peu anticipé les logements chez l'habitant, les rencontres, mais il y a aussi des rencontres fortuites. Et je trouve que c'est vraiment là qu'est la singularité de votre livre. Il y a par exemple cette journée géniale dans un café-librairie des Hautes-Pyrénées. Est-ce que vous voulez bien nous raconter ça ?
Oui, bien sûr. J'ai été accueilli pendant trois nuits dans ce café-librairie qui s'appelle le Cairne, dans un petit village qui s'appelle Arras-en-la-Vedan, dans les Hautes-Pyrénées, dans la descente, pour les connaisseurs, du col des Bordères vers le col de Tacam et les coureurs passaient là ce jour de juillet. Et en échange de quelques services, j'ai aidé à amener les verres, à déplacer les tables ou les parasols en préparation de l'étape. Il m'accueillit et me logeait là-bas.
Et le moment de l'étape, où on a vu passer la caravane publicitaire, descende, puis les coureurs, j'ai rencontré un vieil homme qui était là depuis le matin à boire ses godets de vin, qui m'a proposé d'aller voir l'étape en bas de la vallée, chez lui, la fin de l'étape, puisque les coureurs, après, avaient une autre ascension à faire. Et donc, j'ai fait ce chemin en traversant la route, où quelques coureurs passaient encore. Et puis, on est arrivé chez lui, dans une maison fraîche, avec la vue à travers la fenêtre sur le col de Tacam. Et on regardait l'étape en même temps se dérouler.
Et c'était une chose très forte que de partager ce double moment avec lui, de l'étape en direct, et puis de l'étape à la télévision, à travers ce médium-là, avec la vue directe sur le col.
Et là, ce n'est pas forcément des grandes conversations, en tout cas, notamment sur la route, si je me souviens bien. Quand vous marchez, vous ne vous dites pas grand-chose, mais il se passe quelque chose d'unique, parce que lui-même devait être très heureux de vous voir arriver.
Oui, c'est ça. Et il avait l'impression que son jour était venu. C'est-à-dire que quelqu'un allait retranscrire toutes ses émotions aussi. Donc, il ne se privait pas pour me raconter toute sa vie, sa manière assez marxiste de voir le monde, etc. Il m'exposait ses grandes théories. C'était comme s'il était à la fin de sa vie et qu'il me racontait tout avant de mourir. Et donc, ça rendait ce moment assez joyeux. Il était malade. Et donc, ce vieux Bernard, comme il s'appelait, m'a beaucoup marqué. C'était un de mes objectifs avant de suivre le Tour de France.
C'était d'avoir des vues très plurielles, très singulières et en même temps différentes sur ce qu'était cette compétition processionnaire, cette grande épreuve. Et donc, ça, c'était un très bon exemple.
Il est beaucoup question du corps aussi dans le monde du Tour, dans ce bouquin, parce que couvrir le Tour, c'est une expérience sensorielle, à mille points de vue. C'est épuisant, évidemment. Combien de kilomètres en tout ? Vous, vous avez fait, parce qu'on en fait toujours plus quand on suit que quand on est sur le vélo.
J'aurais dû compter à peu près 3000, comme les coureurs, je dirais.
Mais vous dites que c'est à l'oreille que vous réalisez que vous êtes dans le Sud en entendant les cigales. Tout ça, c'est sensoriel. Est-ce que vous imaginiez à quel point c'est physique ?
Non, je n'imaginais pas du tout à quel point c'est physique. Ça ne se limite même pas à un effort physique, puisque moi, je devais parfois marcher longtemps, prendre plusieurs trains, gravir, je le raconte dans un chapitre, le Mont Ventoux. Mais aussi, ça met à l'épreuve notre système nerveux, notre mentalité, notre esprit. Et je crois qu'Albert Londres, qui avait écrit un petit texte sur le Tour de France, enfin plusieurs, dans Le Petit Parisien en 1924, disait qu'il suffit de suivre le Tour de France pour que la folie vous semble un état de nature. Et c'est ce que j'ai éprouvé à la fin. Une sorte de folie, on se demande où on est, qu'est-ce qui nous arrive, où est notre maison.
Et voilà, le Tour de France peut finir par nous rendre fous, effectivement.
Qu'est-ce qui vous a pris d'aller monter le Ventoux ? Alors, à pied, je précise, pas à vélo. Est-ce que c'est à cause de cette ascension fondatrice de 1336 ? D'ailleurs, merci, parce que ça, c'est vraiment un scoop. Moi, j'ai découvert cette ascension du Ventoux de 1336. Que vous pouvez raconter ?
Oui, par Petrarch, qui le raconte dans un petit texte qui s'appelle L'ascension du Mont Ventoux. On ne sait pas si c'est totalement vrai, si c'est totalement fondé. Il est possible que ce soit le cas. En tout cas, ça serait autour de 1336. Il le raconte dans une lettre. Voilà, c'est ça. Une lettre à son directeur de conscience, comme il l'appelle. Et il a voulu gravir le Mont Ventoux qui est pour lui un voyage assez presque religieux, de réflexion sur lui-même. Moi, ce n'était pas totalement l'objectif, mais j'étais inspiré par cette montée. Je me suis dit, je n'ai pas de moyen de le monter en voiture puisque l'accès est très compliqué, surtout au Ventoux.
dont le sommet est très étroit pour les voitures. Et donc, je me suis dit, allons prendre ces sentiers, ces chemins de traverse qu'aucun fan ne prend ou presque. Et donc, j'y suis allé avec très peu de nourriture. D'ailleurs, j'ai craqué en pleine ascension, mais c'était ça qui faisait aussi la magie de traverser cette forêt de pins, de rencontrer quelques énergumènes étranges et en arrivant en haut, de voir ce paysage incroyable sur les Alpes, les Cévennes, la Méditerranée au fond. Et puis l'arrivée du Tour de France quelques heures plus tard.
Vous aviez quelques a priori bien installés quand même avant de démarrer le Tour. Vous décrivez les picassiettes dans les zones d'arrivée, vous dérivez la caravane publicitaire, ça qui est quelque chose qui vous rendait assez méfiant au début et qui en fait, vous avez été, on dirait, happé par tout ça, au point de terminer avec un blues du Tour.
Oui, c'est ça, j'avais lu toute cette littérature, Antoine Blondin, Pierre Chani sur le Tour de France qui étaient des journalistes. Ça n'enlève absolument rien à la qualité de leurs écrives, mais j'avais des préconçus qui étaient ceux peut-être de journalistes, c'est-à-dire de ceux qui produisent le récit sur le Tour de France.
Journalistes que vous n'êtes pas, vous étiez pollués par les récits.
Voilà, c'est ça. Donc, dans mon envie de découvrir autre chose, j'ai vraiment été surpris par la dimension humaine, par la dimension du mouvement, de l'espace, par toute cette aventure que constituait le fait de suivre le Tour de France.
On n'a plus beaucoup de temps, mais vous évoquez le dopage, vous parlez de délinquants en lycra et vous les comparez aux délinquants en col blanc. Vous repartez avec quelle idée sur ce sujet du dopage ?
Une idée de tabou, de rumeurs qui courent sans preuve. C'est peut-être à ça qu'est condamné le dopage, malheureusement, mais il va de soi que la triche n'est pas en dehors de ce monde ni en dehors du monde du Tour. Et c'est peut-être la conclusion que j'en ai. Je ne vais apporter aucun scoop, j'en aurais peut-être jamais. Mais les personnes, les suiveurs qui suivent le Tour, eux, ont tout leur lot de théories.
Merci beaucoup Jean-Baptiste Farge. Il faut lire le monde du Tour. C'est chez Grasset. Une belle plongée dans cette grande boucle. Et il est 9h.