Gaspard Koenig : "Les panthéonisations sont une façon pour l'État de nationaliser les talents après leur mort"
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Questions et réponses
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C'est une bonne idée ou pas une bonne idée ?
- 2:34OuverteRéponse directe
C'est assez iconoclaste, en tout cas comme point de vue.
- 3:06OuverteRéponse directe
Pourquoi il est important ? C'est quoi l'importance de sa pensée ?
- 4:17OuverteRéponse directe
Qu'est-ce qu'elle veut dire cette phrase pour vous ?
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Définition, le mot est étrange, vous l'avez inventé.
- 7:39OuverteRéponse directe
Vous dites que vous avez dû chercher pour trouver ce que pensaient les philosophes de la nature, de l'agriculture.
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 3:21InvitéFait
« il a renouvelé le champ des études historiques »
- 3:25InvitéFait
« où il essaye d'expliquer les mécanismes qui ont mené la France à prendre des mauvaises décisions, à la collaboration et à l'effondrement de 1940 »
- 5:26InvitéFait
« Proudhon, qui est philosophe anarchiste du milieu du XIXe siècle, fait, au détour d'une phrase, l'éloge de la ronce. Il dit « Mais pourquoi vous ne laissez pas les ronces pousser dans les champs ? » »
- 5:51InvitéFait
« Hegel, le terrible Hegel, qui est quand même le philosophe du système, le philosophe de l'État, le philosophe de la domination, lui, il fait l'éloge des jardins à la française »
- 8:04InvitéFait
« saint Augustin construit la définition de péché originel et inaugure ce que va devenir la théologie chrétienne pendant un millénaire et demi, il le fait sur la base presque d'une répulsion par rapport à la nature »
- 10:06InvitéFait
« la question écologique aujourd'hui, elle écrase tout et que les faits nous obligent »
- 10:12InvitéChiffre
« Quand on comprend, quand on intègre que trois quarts des espèces vivantes, enfin des populations d'espèces vivantes, ont disparu depuis ces 50 dernières années »
- 11:35InvitéFait
« Le droit de propriété, il naît sous la plume de Locke, justement en prenant l'exemple de la pomme »
- 12:42InvitéChiffre
« sur 100 euros qu'on dépense pour s'alimenter, seuls 6 euros reviennent aux producteurs agricoles »
- 15:32InvitéPromesse
« l'avenir que nous propose la science aujourd'hui, la médecine, l'agronomie, l'hydrologie, l'avenir, c'est l'agroécologie »
- 21:50InvitéFait
« Roosevelt dit au moment du Dust Bowl, c'est-à-dire ce grand nuage de poussière qui a affecté l'agriculture américaine dans les années 30 dû justement à l'agriculture trop intensive »
- 22:26InvitéChiffre
« vous savez combien de temps il faut à la nature pour reconstituer un humus et une forêt primaire, il lui faut 1000 ans »
Temps de parole
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Le grand entretien ce dimanche matin avec Marion Lourdes, notre invité, est un essayiste libéral. Il s'en revendique de cette pensée libérale, fondateur du think tank Génération Libre, un tant candidat à l'élection présidentielle. Il faut imaginer qu'il a fait un tour de France à cheval sur les traces de Montaigne. L'année dernière, il recevait le prix interallié pour Humus, un livre passionnant, et il publie un essai qui va faire débat et qui fait en tout cas réfléchir. Le titre « Agro-philosophie » s'est publié aux éditions de l'Observatoire. Et le sous-titre « Réconcilier nature et liberté, autant dire une problématique qui est en prise avec notre temps ».
Questions, interventions, chers auditeurs, au 01 45 24 7000 ou sur l'appli d'Inter. Bonjour Gaspard Koenig. Bonjour Ali. Et bienvenue, c'était hier et on va parler d'abord de Marc Bloch, puisque vous avez étudié Marc Bloch lorsque vous passiez l'agrégation, avant de parler de l'essai que vous publiez ces jours-ci. Marc Bloch au Panthéon, Marc Bloch l'historien, le résistant, c'est ce qu'annonçait hier le président Emmanuel Macron. C'est une bonne idée ou pas une bonne idée ?
Je trouve un peu paradoxal pour un historien qui, au fond, a marqué l'histoire de sa discipline en s'affranchissant de la notion de grand homme, en créant avec Lucien Fèbre les annales, qui justement veulent réinscrire l'histoire dans le temps long, dans les mécanismes sociaux, économiques, environnementaux aussi, d'être maintenant dans un cimetière qui est dédié aux grands hommes. Et puis, je trouve que ces panthéonisations sont une manière pour le pouvoir, pour l'État, de nationaliser les talents, les individus, même après leur mort, et de les mettre dans un bâtiment qui est, au fond, le cimetière le plus minéral, le plus triste qui soit. Donc, c'est pas... Le panthéon. Le panthéon.
C'est pas quelque chose... Vous savez, moi qui suis, comme vous l'avez rappelé maintenant, un écrivain de l'humus, je suis très favorable aux nouvelles techniques d'humusation qui permettent de faire disparaître la dépouille, et même la terre.
Une nouvelle façon de célébrer des funérailles.
Oui, et mettre les êtres humains dans ce genre de pièces en marbre ou en pierre, c'est, au fond, vouloir essayer de conquérir quelques décennies ou quelques siècles sur l'éternité, et je pense pas que ça soit très judicieux.
C'est assez iconoclaste, en tout cas comme point de vue. Vous trouvez quasiment que c'est absurde, donc, de panthéoniser Marc Bloch ?
Encore une fois, c'est d'abord en contradiction avec sa propre pensée.
Non, mais à vous écouter, on a l'impression que ça participe d'une propagande officielle.
Non, mais l'ensemble, toute cette idée de panthéonisation, c'est-à-dire de réserver un cimetière aux grands hommes de la France, me semble assez obsolète, et repose sur l'idée d'une espèce de nation totale dont les individus ne pourraient pas, au fond, s'échapper, et tout ce qu'on ferait, on le ferait pour la France, et il y a quand même d'autres sujets, je pense.
Et pour finir sur Marc Bloch, et passer évidemment à votre livre après, c'est quand même un personnage, une personnalité dont on connaît peu la pensée, qui est assez méconnue. Vous, vous êtes philosophe, on le disait, vous avez passé votre agrégation de philosophie sur lui. Pourquoi il est important ? C'est quoi l'importance de sa pensée ?
C'est mon agrégation sur lui, mais encore une fois, il a renouvelé le champ des études historiques, et puis on cite très souvent quand même l'étrange défaite, où il essaye d'expliquer les mécanismes qui ont mené la France à prendre des mauvaises décisions. À la collaboration. Et à l'effondrement de 1940. Pourquoi les élites se sont mal organisées, n'ont pas compris ce qui était en train de se passer. Et d'ailleurs, ce qui m'amuse, c'est que dans ce livre, il parle du grossier optimisme de la propagande officielle, qui disait que tout va bien, tout va bien. Le son irritant de ce grossier optimisme. Exactement. Sa timidité.
Et quelque part, c'est quelque chose qu'on retrouve un peu aujourd'hui, avec cette injonction d'être optimiste, à ne pas être catastrophique, à ne pas trop en faire, avec le climat et l'effondrement de la biodiversité. Et je pense que nos élites vont subir une grosse, grosse défaite aussi, qu'on verra rétrospectivement dans les décennies qui viennent.
Et vous y revenez justement dans ce livre Agro-Philosophie. Allez, un dernier mot sur Marc Bloch. Il y a une citation que tout le monde exploite, revendique. Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France. Ceux qui refusent de vibrer au souvenir du Sacre de Reims. Ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Qu'est-ce qu'elle veut dire cette phrase pour vous ?
Encore une fois, cette phrase s'inscrit elle-même quand même dans le paradigme de l'état-nation qui, pour moi, reste et aujourd'hui le paradigme de l'ère industrielle. Je pense que nos états-nations, c'est une parenthèse de l'histoire de l'humanité qui a duré deux ou trois siècles et qui n'est plus tellement appropriée pour penser le monde qui vient.
Alors justement, vous essayez de penser ce monde et notre époque agro-philosophie. C'est donc le titre de ce livre. Définition, le mot est étrange, vous l'avez inventé.
Oui, ce que j'ai essayé de montrer avec ce mot, c'est que toute pensée vient du sol et que la manière dont on pense, dont on réfléchit le monde est très souvent inspirée, même de manière un peu inconsciente, de la manière dont on se comporte vis-à-vis de son propre environnement, vis-à-vis de ses ressources. Ça, c'est vrai pour nous en tant qu'individus, mais c'est vrai, c'est ce que j'essaye de creuser, c'est le cas de le dire, dans ce livre, chez les grands philosophes. Par exemple, Proudhon, qui est philosophe anarchiste du milieu du XIXe siècle, fait, au détour d'une phrase, l'éloge de la ronce. Il dit « Mais pourquoi vous ne laissez pas les ronces pousser dans les champs ?
» Et il a raison, parce que la ronce a un vrai rôle écosystémique. C'est elle qui prépare les arbres pionniers à commencer ce qui deviendra une forêt, parce qu'elle repousse les herbivores. Et finalement, ce n'est pas étonnant que Proudhon, qui est le philosophe de l'ordre spontané, de la coopération, des mécanismes organiques, s'intéresse à la ronce. À l'inverse, Hegel, le terrible Hegel, qui est quand même le philosophe du système, le philosophe de l'État, le philosophe de la domination, lui, il fait l'éloge des jardins à la française. Pour lui, son rapport à la nature, c'est des bien taillés.
D'ailleurs, il compare, ce qui est complètement aberrant d'un point de vue agronomique, le jardinage à l'architecture. C'est-à-dire, l'idée, c'est d'avoir des paysages qui ne bougent pas, qui soient comme des immeubles éternels. Et voilà, on voit très bien pourquoi Hegel construit une philosophie à la fois de la domination de l'homme sur la nature et de la domination de l'homme sur l'homme, quand bien même celle-ci se retournerait dans la dialectique du maître et de l'esclave.
Et voilà, et donc, en fait, on s'aperçoit que les philosophes n'ont jamais vraiment beaucoup traité du sol, de l'agriculture en tant que tel, parce que souvent, les philosophes sont des urbains et que depuis 2500 ans, ils regardent le ciel, ils sont fascinés par les cycles cosmiques, ils sont aussi souvent astronomes, en tout cas dans l'Antiquité, et ils regardent très peu sous leurs pieds, ils regardent très peu ce magma vivant qui, pourtant, fait notre humanité, puisque l'humus, étymologiquement, donne l'humain, donne aussi l'humilité, et que pourtant, ils y sont peut-être plus marqués qu'on ne pourrait le penser.
Et puis, moi-même, je développe ma propre, si je puis dire, à la fin du livre, en tout cas, après avoir fait ce chemin avec les philosophes, ma propre agro-philosophie, qui sera justement une philosophie inscrite dans l'humus, qui était ce que j'ai exploré pour le roman que vous avez cité, Ali, mais qui remplit une fonction métaphysique majeure, au-delà de son rôle dans les écosystèmes, c'est que l'humus, c'est ce qui transforme la mort en vie. C'est ce qui toujours va disjoindre les molécules des corps organiques, des corps organisés, des cadavres, végétaux et animaux, les transformer en petits éléments et permettre au progrès d'advenir en éliminant l'ancien, en éliminant le cadavre.
Vous dites que vous avez dû chercher pour trouver ce que pensaient les philosophes de la nature, de l'agriculture, parce que justement, ils regardent plutôt le ciel, donc vous avez dû chercher pour trouver cette pensée par le sol que vous théorisez. On comprend qu'au départ, il y a une sorte de péché originel, c'est celui de saint Augustin qui détermine notre rapport à la nature qui est faussé, d'après vous.
Alors en tout cas, quand saint Augustin construit la définition de péché originel et inaugure ce que va devenir la théologie chrétienne pendant un millénaire et demi, il le fait sur la base presque d'une répulsion par rapport à la nature, puisqu'il culpabilise énormément d'avoir volé les poires dans un jardin. Il dit non seulement j'ai volé les poires, mais pire encore, je les ai goûtées, j'ai joui de leur saveur et de ça, mon Dieu, je ne me pardonnerai jamais, je m'excuse, c'est un péché premier. Évidemment, c'est un écho à la pomme. Et à la sexualité.
Et à la sexualité, puisque saint Augustin avait des problèmes extravagants avec son propre corps depuis son adolescence jusqu'à ses tentatives d'ascétisme après sa conversion. Mais c'est aussi une sorte de refus de la jouissance que nous donne la nature. Si les poires sont bonnes, si on a envie de les goûter, de les manger, de les baffrer, de les jeter, de les gâcher, c'est parce qu'en fait, nous faisons ce que l'évolution naturelle veut de nous. Pourquoi les poires ont ce bon goût ? Eh bien, c'est pour que des mammifères comme nous les mangions et qu'ensuite, nous répandions les graines partout et nous permettions à l'espèce de se développer.
Terrible, terrible péché dont il se repend.
Et cette espèce de culpabilité que veut nous faire sentir saint Augustin, c'est précisément tout ce dont une écologie un peu cohérente doit s'éloigner. Et c'est pour ça que l'idée d'écologie punitive, de culpabilité, etc. est une idée en fait anti-écologique.
Vous y revenez d'ailleurs sur l'écologie punitive et vous édictez quelques principes. Mais qu'est-ce qu'un penseur libéral comme vous pense de la liaison de ce rapport entre le capitalisme et la nature ? Est-ce que vous, penseur libéral, vous ne voyez pas le système capitaliste comme forcément quelque chose qui domine, exploite, abîme la nature et la terre sur laquelle nous vivons ?
Oui, alors d'abord, il faut dire que libéral ou pas, la question écologique aujourd'hui, elle écrase tout et que les faits nous obligent. Quand on comprend, quand on intègre que trois quarts des espèces vivantes, enfin des populations d'espèces vivantes, ont disparu depuis ces 50 dernières années, qu'il y a 75% d'insectes en moins, 60% d'oiseaux en moins, 80% de vers de terre en moins dans les terres cultivées. Et donc, ce n'est pas seulement la disparition des ours polaires ou des pandas ou des grands chimpanzés dont on parle, c'est la disparition de la vie autour de nous. C'est le fait qu'il n'y a plus d'insectes sur les pare-brises quand on conduit sur les routes.
En fait, c'est vertigineux l'élimination de la vie à grande échelle par l'humanité, au-delà même d'ailleurs de la question du changement climatique et de l'énergie. Parce que si par expérience de pensée, on expulsait par géo-ingénierie tout le carbone excédentaire dans l'espace, il n'en resterait pas moins que la disparition de la biodiversité. elle naît de la destruction des habitats, de la surexploitation des ressources et que ça, c'est lié à tout un mode de vie. Donc, on ne peut pas construire aujourd'hui une pensée, quelle qu'elle soit, sans partir de ce problème-là.
Et il faut rappeler que tous nos grands contrats sociaux lient des individus entre eux dans un espèce d'espace abstrait, en leur donnant plus ou moins de liberté, en leur demandant plus ou moins de solidarité, etc. mais sans jamais faire appel au sol sur lequel ces contrats prennent place. Et par rapport à votre question sur le capitalisme, il y a un élément qui est évidemment remis en cause par le vivant, c'est le droit de propriété. Le droit de propriété, il naît sous la plume de Locke, justement en prenant l'exemple de la pomme. On y revient toujours, décidément. Oui, il y a les poires, maintenant la pomme.
Et donc, il dit, je prends une pomme, je la possède, je la mange, quand est-ce que je me la suis appropriée ? Et il dit, c'est quand je l'ai saisie, c'est quand je l'ai cueillie, parce que j'ai fait un effort, j'ai mêlé mon corps à la nature, par cet effort, je me suis approprié la nature, puisque je m'appartiens à moi-même. Et donc, voilà, je peux en jouir légitimement. Mais si maintenant, on réintroduit le vivant dans tout ça, si on comprend que cette pomme, elle n'aurait pas existé, sans des pollinisateurs, sans des vers de terre, sans de l'irrigation, sans tout un écosystème, eh bien, forcément, le droit de propriété n'est plus absolu. Et donc, ça remet en cause toutes les pensées.
Mais juste pour que tout le monde comprenne, en tout cas, la pomme de Locke, elle pose cette question que tous nos auditeurs peuvent se poser avec nous. Est-ce que, quand on a acheté une pomme, on en est le propriétaire et il aide à repenser la propriété en matière agricole ? Ça, c'est une question extrêmement contemporaine. C'est une question qui a un sens économique. On estime aujourd'hui que, par exemple, sur 100 euros qu'on dépense pour s'alimenter, seuls 6 euros reviennent aux producteurs agricoles. C'est donc un système économique qu'il faut changer ? Ou est-ce que c'est même, comment dire, notre rapport au monde qu'il faut revoir ?
Alors, si on se projette dans l'avenir, si on forge des utopies, je pense qu'effectivement, c'est tout un rapport au monde qu'il faut revoir. Et il est vrai que, quand on s'intéresse à la question écologique, on rencontre beaucoup les penseurs anarchistes qui promeuvent une démocratie beaucoup plus locale, une gestion des ressources par les communs, et puis, évidemment, un sentiment de la nature qui finit par guider nos gestes. Mais enfin, avant d'en arriver là, ça va prendre des générations. Et avant ça, pour transformer l'univers dans lequel nous vivons, je pense qu'il faut continuer à s'inscrire dans le cadre de l'économie de marché, plus que de celui de la croissance.
Je pense qu'on peut effectivement congédier la croissance, qui est une idée un peu absurde, d'une croissance infinie sur des ressources finies.
C'est drôle que vous disiez ça, parce que vous avez travaillé avec des ministres de l'économie, et tous les budgets sont bâtis sur la croissance.
Mais tout est bâti sur la croissance. C'est-à-dire, comme vous le disiez aujourd'hui, à la porte du FMI, à la porte de l'OCDE, on a l'impression d'être au siècle passé. C'est une révolution. Donc la croissance, il faut arrêter d'en faire un objectif. Pas non plus être un objectif de décroissance, il faut juste arrêter d'en parler. En fait, ça n'a aucun sens. Dans la vie, les choses croissent et décroissent. Et toute la philosophie de l'humus, c'est qu'il ne faut jamais construire quelque chose qu'on ne peut pas déconstruire. C'est pour ça qu'il ne faudrait jamais, par exemple, autoriser de mettre sur le marché un produit qu'on ne sait pas intégralement recycler.
En revanche, il y a une deuxième question qui me semble relativement indépendante et qu'on assimile trop souvent, c'est la question du modèle de répartition des ressources et donc du modèle économique.
Vous en parlez, justement. Vous décrivez, vous avez récolté une tonne de pommes chez vous.
Oui, exactement. Voilà.
Et vous les avez vendus 350 euros. Au tarif horaire, en fait, c'est en dessous du SMIC. Vous dites, j'expérimente dans ma chair et mes muscles endoloris le drame des agriculteurs travaillant dur, payés sous le salaire minimum, spoliés par les intermédiaires. Ça, on l'entend en ce moment dans les mobilisations agricoles des semaines dernières et des semaines à venir, cette question du juste prix, de la juste rémunération du travail.
Oui, alors, c'est une question que j'expérimente dans ma chair, à la fois pour ces expériences de jardinage amateur, mais aussi, au fond, en tant qu'écrivain. Parce qu'en écrivain, on est producteur et puis on a derrière nous toute une chaîne de valeurs qui prend, en fait, beaucoup plus sur le livre que soi-même. Et le producteur, quelque part, dans ce système est toujours celui qui est le plus mal placé dans ses négociations parce que c'est celui qui ne va jamais dire non, qui ne va jamais arrêter son métier parce qu'il aime son métier et qu'il va toujours continuer à écrire des livres et qu'il va toujours continuer à produire des pommes.
Alors, je sais pas quoi dire aux écrivains, mais qu'est-ce qu'on dit aux agriculteurs ?
Moi, je pense que sur l'agriculture, là, pour le coup, on est dans la nécessité aujourd'hui de faire une grande transformation, y compris à travers un grand plan de transformation comme on l'a fait dans les années 60 pour la Révolution verte et pour l'agriculture chimique. Et on est obligé de dire que l'avenir, l'avenir que nous propose la science aujourd'hui, la médecine, l'agronomie, l'hydrologie, l'avenir, c'est l'agroécologie. C'est-à-dire l'idée de trouver dans la nature des réponses aux problèmes posés par la nature. C'est pas d'arrêter de produire.
D'ailleurs, je trouve que le terme de productivisme est beaucoup trop utilisé parce que tout agriculteur veut produire, que même les agriculteurs bio qui sont ravis, les maraîchers en permaculture sont ravis de faire du bio-intensif et de produire énormément sur une petite parcelle.
Mais évidemment, aujourd'hui, il y a une concurrence absurde et presque déloyale quelque part avec ces molécules de synthèse qui détruisent le capital des agriculteurs, c'est-à-dire les sols, qui détruisent aussi notre environnement commun sur lequel nous avons un mot à dire et qui effectivement permettent une production disons beaucoup plus bon marché, mais qui n'intègrent pas les externalités négatives terribles qu'elles causent à la société, à l'agriculture elle-même.
Et donc, cette transition agroécologique, elle demande des politiques publiques considérables qui remettent en cause l'ensemble de la chaîne de valeur, qui changent la formation, qui changent le mode, évidemment, d'attribution des subventions de la PAC. Et tout ça, on sait faire aujourd'hui et c'est la première urgence parce que c'est la seule qui permettrait d'assainir l'humus et derrière ça, vous avez de nouveau des paysages, vous avez de la biodiversité, vous avez de la production, vous avez une eau plus saine, vous avez un sol fertile et vous enterrez du carbone.
Et il y a un vrai manifeste que vous proposez dans ce livre Agrophilosophie Gaspard Koenig. On va partir tout de suite retrouver les auditeurs d'Inter au Standard. Bonjour Khaled. Bonjour. Et bienvenue dans le grand entretien.
Merci de prendre ma question. Voilà, je voulais demander à Gaspard Koenig s'il pense que nous, en tant qu'êtres humains, ne devrions-nous pas nous considérer comme des plantes habillées puisqu'on est tout le temps en recherche de lunaire et nos corps contiennent de la sève.
Magnifique question. Des plantes habillées, Gaspard Koenig.
Je retiens l'expression d'abord pour un prochain livre. Vous êtes habillés, en tout cas, je ne sais pas si vous vivez comme une plante. Moi, je pense que ce qui est très important, c'est de comprendre la singularité du vivant. Et quand on s'intéresse à la singularité du vivant, on va changer à la fois la méthode agricole. Henri-David Thoreau, dont je m'inspire, parle justement d'une culture semi-sauvage de ses haricots. Et on va changer aussi la manière dont on regarde l'être humain lui-même. Et c'est pour ça que débureaucratiser le pays, pour moi, va dans le même sens que la révolution écologique, c'est accorder de l'importance au vivant dans l'humain comme dans le non-humain.
Redevenir des barbares, c'est assez curieux comme expression. D'un mot, qu'est-ce qu'elle veut dire, Gaspard Koenig ?
C'est une injonction que vous formulez. C'est une expression que j'emprunte à l'anthropologue David Greber qui dit quand les bureaucraties atteignent un certain point de saturation, il n'y a plus qu'une chose qui peut les renouveler, c'est les barbares qui les détruisent. Et c'est ce qu'on voit aujourd'hui d'ailleurs aux Etats-Unis ou en Argentine.
Justement, vous dites débureaucratiser, enlever des règles et en même temps protéger la nature, c'est quand même une ligne de crête pour protéger la nature, pour inciter les agriculteurs y compris à produire de façon vertueuse. Il en faut des règles.
Alors d'abord, dans l'utopie dans laquelle je me projette, ces règles viendront du terrain. C'est-à-dire que ce sont des règles élaborées en commun. Très optimistes. Non mais ça, c'est l'utopie. C'est l'écotopia. Oui, exactement. L'écotopia d'Ernest Kallenbach. Et on a le droit de se projeter dans une utopie pour dire que dans cette utopie-là, liberté et nature sont deux choses qui sont profondément liées. Maintenant, dans la période intermédiaire dans laquelle nous nous situons, il faut des lois. Mais en fait, il faut comprendre qu'une loi simple est une loi beaucoup plus contraignante.
Que si on disait, par exemple, comme on l'a fait pour les véhicules thermiques, en 2035, plus de molécules de synthèse, plus d'intrants chimiques sur le sol européen, c'est une loi extrêmement simple qui permet ensuite de supprimer toutes les micro-lois très agaçantes sur le nombre de haies, sur les hectares de jachères, sur les zones humides, etc. Parce qu'en fait, elle impose d'elle-même de trouver ses solutions et elle dit à tout le monde, à toute l'économie qui va derrière, vous trouvez des solutions, vous expérimentez comme vous voulez, mais voilà l'objectif politiquement déterminé, collectivement légitime, auquel vous devez vous astreindre.
Et c'est assez amusant, ou en tout cas, vous avez au moins la conscience d'irriter à la fois les militants du soulèvement de la terre et les banquiers investis dans la finance régénérative. On retourne au standard. Bonjour Angelo.
Bonjour Ali, bonjour M. Koenig. Bonjour. Je me demandais si le terme que vous avez employé de manière ironique d'écologie punitive, il ne manquait pas un peu de nuance parce que ce terme, il est précisément employé par tous les politiques qui ont quasi envie de ne pas réagir à tout ce qui se passe au niveau climat, nature, etc. Moi, j'ai personnellement hâte de vous entendre dans un débat contradictoire.
Ah, il participe à des débats contradictoires, mais répondez à Angelo sur ce terme d'écologie punitive.
Alors, c'est très vrai qu'aujourd'hui, l'écologie semble avoir quasiment disparu de la fabrique des politiques publiques et que c'est très facile d'invoquer l'écologie punitive pour ne rien faire. Mais de l'autre côté, comme vous le disiez Ali, je suis vraiment entre deux chaises, de l'autre côté, je reproche vraiment aux écologistes politiques de passer leur temps à culpabiliser les gens et à donner des injonctions au lieu de montrer que l'écologie, c'est avant tout la joie. Et je les invite à réfléchir à cette phrase d'Arnès, qui est le fondateur de l'écologie profonde, qui dit un écologiste...
Radical, un norvégien.
Norvégien, qui dit un écologiste finosis, qui dit un écologiste triste est une contradiction dans les termes. Et il faut aussi nous montrer et il faut aussi revendiquer la joie que procure un rapport sain et vertueux à son environnement. Et c'est quand même aussi en parlant de la nature et en parlant du bien qu'elle nous fait en réhabilitant ce qu'Élysée Reclus appelait le sentiment de nature dans les sociétés modernes, que l'on va permettre cette transformation existentielle pour chacun d'entre nous.
Et pour que chacun prenne conscience de l'importance des questions que vous soulevez, vous citez un président américain qui est très très loin de celui qui vient d'être élu. C'est Roosevelt qui déclarait donc...
Roosevelt dit au moment du Dust Bowl, c'est-à-dire ce grand nuage de poussière qui a affecté l'agriculture américaine dans les années 30 dû justement à l'agriculture trop intensive. Trop de labours. Il dit, et qu'on retrouve dans les romans de Steinbeck, il dit une nation qui détruit ses sols se détruit elle-même.
Et le ministre de l'Environnement conservateur Michael Gove il y a quelques années disait à peu près la même chose au Royaume-Uni quand il disait une nation peut se remettre de la guerre, de la famine, des épidémies, mais elle ne peut pas se remettre des coups d'État, mais elle ne peut pas se remettre de la perte de son sol parce que quand on a perdu son sol et qu'on arrive à la roche-mer, vous savez combien de temps il faut à la nature pour reconstituer un humus et une forêt primaire, il lui faut 1000 ans.
Merci infiniment. En tout cas, la révolution agronomique et politique est encore à venir mais on peut en avoir un aperçu et imaginer à quoi vous pensez vous, Gaspard Koenig, agro-philosophie, réconcilie, nature et liberté. C'est publié aux éditions de l'Observatoire. Merci d'avoir été l'invité d'Inter. Merci, merci à tous.