Olivier Duhamel accusé d’inceste - C à Vous - 05/01/2021
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30 ans, c'est le temps qu'il a fallu à Vanessa Springora pour témoigner des agressions pédophiles de Gabriel Masnev dont elle a été victime. 30 ans, c'est aussi le temps qu'il a fallu à Camille Kouchner, la fille de l'ancien ministre, pour faire le récit dans un livre de l'inceste subi par son frère jumeau à 13 ans. L'homme qu'elle accuse, son beau-père, et le célèbre constitutionnaliste Olivier Duhamel qui depuis a démissionné de toutes ses fonctions.
Son analyse politique était respectée de tous. Accusé d'inceste sur l'un de ses beaux-fils, le politologue Olivier Duhamel a annoncé mettre fin à toutes ses fonctions. Le politologue a décidé de démissionner de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, mais également du club Le Siècle qu'il présidait. Il quitte également ses fonctions de chroniqueur politique. C'est sa belle-fille qui raconte les agressions sexuelles qu'aurait subie son frère jumeau, et cela pendant plusieurs années. Beaucoup de monde savait autour de nous, dit-elle, c'était un lourd secret de famille que je ne pouvais plus garder.
Ariane Chemin, bonsoir, vous êtes grand reporter au Monde, vous avez enquêté sur ce secret, vous en faites un récit familial accablant, effrayant. Ce soir à la Une du Monde, Cécile Prieur, vous êtes directrice de la rédaction de l'Obs, dont la Une est consacrée ce jeudi à cette affaire. Vous avez recueilli avec Grégoire Léménager le témoignage de Camille Kouchner qui signe ce livre-choc, 32 ans précisément après les faits. « Je ne pouvais plus me taire, c'était un secret qu'elle ne pouvait plus garder dans le cercle familial ». C'est la raison de ce livre ? Oui, c'est la raison de ce livre. Je pense que c'est aussi un secret dont elle souhaitait se libérer.
Et en le faisant, je pense qu'elle libère sa famille, elle libère son frère, mais aussi tous ses proches. Et c'est vraiment ce que je pense aussi, ce que Camille Kouchner cherche aussi à démontrer au travers de ce témoignage qui est évidemment très fort, c'est que l'inceste touche tous les membres de la famille. L'omerta pèse sur l'ensemble de la famille, pas seulement sur la victime. Ce n'est pas que sur la victime. L'inceste déstructure toutes les familles, il fait exploser les familles. Et c'est vrai que quand elle, elle parle, elle prend un risque évidemment très fort.
Mais aussi, c'est l'aboutissement d'une libération, puisqu'en fait, elle raconte au cours de ses, on peut dire, presque 10 ou 15 dernières années, qu'elle a cherché à élargir le cercle de la révélation et que c'est finalement en faisant ce livre qu'elle arrive enfin à se libérer. Camille Kouchner est donc la fille de l'ex-ministre Bernard Kouchner et de la professeure de droit Evelyne Pizier. Et elle raconte comment elle entend encore les pas de son beau-père dans le couloir le soir et la porte de la chambre de son jumeau se fermer. Il est venu dans mon lit, se confie au bout d'un an d'agression son frère. Et il lui dit, je vais te montrer, tu vas voir, tout le monde fait ça.
Il m'a caressé et puis tu sais, avant d'ajouter, respecte ce secret, je lui ai promis. Alors tu promets, si tu parles, je meurs, j'ai trop honte, aide-moi à lui dire non s'il te plaît. Camille Kouchner n'a jamais trahi son frère, elle a gardé le secret pendant 32 ans. Pendant plus d'une vingtaine d'années peut-être ? Alors petit à petit, son frère a accepté de parler. Donc il a d'abord parlé à sa mère en 2008. Et donc c'est lui-même qui a révélé l'effet à sa mère. Cette révélation a eu un effet très important dans leur cellule familiale puisque sa mère Evelyne Pizier n'a pas souhaité prendre le parti de son fils. Elle a pris le parti de son mari.
Elle raconte les appels de sa mère à son frère jumeau en lui disant « Il n'y a pas eu de sodomie, c'était juste une fellation, il regrette. » Mais tu sais, tu avais plus de 15 ans, elle était dans un déni absolument total. Oui, ce qui est assez classique malheureusement dans les affaires d'inceste. C'est-à-dire qu'en fait, l'inceste fait vraiment, c'est un crime de lien. Donc en fait, quand les victimes révèlent les faits, ils prennent un risque énorme. C'est de faire exploser leur propre cellule familiale. Et c'est ce qui s'est passé au fond, dans le cas de Camille, de son frère et de cette famille. C'est que la famille s'est séparée, la famille s'est disjointe.
Les deux sœurs, Evelyne et Marie-France Pizier, se sont brouillées. Ils se sont brouillées et même le petit paradis que constituait Sanary, c'est aussi disloqué. La maison de vacances. La maison de vacances, la famille a dû effectivement se disloquer. Et c'est aussi en faisant ce livre, je pense, que Camille Kouchner cherche aussi à réparer ça. Et peut-être à réunir au fond quelque chose qui, en révélant en fait ce secret, qui était d'ailleurs un secret éventé. Au fond, c'était un secret qui n'en était plus un dans une petite partie de Paris. de l'entourage proche des protagonistes de cette histoire. Ariane Chemin, vous avez enquêté sur cette famille recomposée assez particulière.
Une famille très libre, écrivez-vous. Oui, c'est ça qui est intéressant. Cécile disait que ça touche toutes les classes sociales, l'inceste. Et on voit là qu'on est dans une famille particulièrement éduquée, puisque la grand-mère était un pilier du planning familial. Donc un père, Bernard Kouchner, qui est médecin. Donc s'il y a vraiment une famille dans laquelle on pouvait être conscient de ce que ça pouvait être des violences faites aux enfants, c'est bien dans celle-là. Et pourtant, rien. Donc ça, c'est intéressant parce que les mécanismes sont toujours les mêmes, quel que soit le lieu où il se passe.
Et c'est une famille, par ailleurs, qui, voilà, c'est l'exemple même de la famille post-68 Ard, où le maître mot, c'est la liberté. Les enfants vivent comme des adultes, écrivez-vous, au bord de cette piscine de Saint-Larry-sur-Mer. Oui, et c'est ce qui est intéressant, je trouve, dans le livre, c'est qu'elle décrit pas seulement un inceste, elle décrit un climat incestueux. Et les psychologues savent ce que ça veut dire qu'un climat incestueux. C'est-à-dire, vous avez 12 ans, on vous dit, « Ah, mais t'as toujours pas vu le loup à 10 ans ? » Tout le monde s'embrasse sur la bouche, les adultes se baillent nus dans la piscine, mais on ne demande pas aux enfants si ça les gêne.
Les gamins, vous cherchez une balle sous la table, et tout le monde est en train de se faire du pied à tout le monde, le mari à sa copine. Les photos affichées nues, ça, ça m'a beaucoup frappée. Olivier Dumal faisait des photos des fesses, des seins de ses beaux-enfants, de ses invités, et tout était affiché sur les murs de la maison. Donc c'est quand même une licence particulière. Et Evine Pizier, elle disait toujours « Liberté, liberté », et la liberté primait sur tout. Vous dites, Camille Kouchner dit « Je ne révèle rien dans ce livre, tout le monde savait, tout le monde, y compris les amis de la famille qui étaient présents, les étaient dans cette... » Tout le monde, non.
Nous, on ne savait pas, par exemple, Cécile et moi, et je pense que des journalistes, s'ils le savaient, auraient dû l'écrire, mais nous, on ne savait pas. Tout le monde, c'est compliqué, parce qu'il y a savoir et savoir. Il y a entendre nos rumeurs et savoir vraiment. En tout cas, ceux qui les côtoyaient. Ceux qui les côtoyaient, évidemment, et c'est toujours le mécanisme d'un secret. On achète aussi un secret en invitant les gens à passer des vacances, vous voyez. On achète aussi les gens. Donc le secret, il peut être partagé par une cinquantaine de personnes et être gardé.
Là, je pense qu'on en parlait avec Cécile avant, je pense qu'en fait, il est partagé par beaucoup plus que cinquante personnes. Il est partagé par des centaines de personnes, puisque je suis fascinée de voir qu'en quelques heures, le nombre des personnes qui vous disent « Mais tu ne le savais pas ? » Non. Mais beaucoup de gens savaient. Qui, par exemple ? Des responsables politiques ? Des journalistes ? Je ne vais pas donner des noms. Non, mais c'est pour voir dans quel corps de métier ? Écoutez, c'est une élite bourgeoise de gauche. Donc toute l'élite bourgeoise de gauche qui côtoyait les piziers couche-terre, les piziers du Hamel, et bien, savaient. Et qui l'acceptaient ?
C'est une histoire de silence imbriqué. On vous dit « Écoutez, la victime ne veut pas qu'on parle. » Et c'est le cas. Il respecte le silence. Or, on sait désormais, parce qu'évidemment, on se documente plus sur l'inceste aujourd'hui, c'est quand même un des crimes les plus partagés et les moins punis. Donc, c'est quand même pas rien. Et on sait aujourd'hui que d'abord, quand un enfant ou un adolescent dit « J'étais consentant », eh bien non, il n'était pas consentant. C'est un crime. À 13 ans, il n'est pas consentant. On sait aujourd'hui que ce qu'a essayé de raconter ce couple, c'est-à-dire que c'était une histoire d'amour partagé, mais pas du tout.
On connaît les mécanismes de culpabilité totalement irrationnels qui s'abattent sur les victimes d'inceste. Et ça, d'une certaine manière, c'est ça qui est fou, c'est que cette famille qui était surdiplômée, intelligente, n'a rien vue. Et une victime qui ne veut pas porter plainte. Ce que vous racontez très bien toutes les deux, c'est la difficulté de porter l'affaire devant la justice. C'est la difficulté qu'éprouve Victor, dont le nom a été modifié dans le livre de Kamiko. Oui, et c'est le propre des histoires, malheureusement, d'inceste, de faire porter le poids de la révélation sur les victimes. Et c'est d'ailleurs comme ça que ça s'inverse finalement.
C'est elles, que les victimes deviennent coupables, en révélant les faits, de faire exploser la cellule familiale. Et c'est vraiment la mécanique du secret qui s'installe. Parce qu'au fond, qu'est-ce qu'on veut préserver ? Finalement, on finit toujours par préserver sa propre sphère familiale. Et c'est comme ça que la mécanique s'instaure. Et c'est comme ça que quand il y a des révélations des faits, souvent les victimes se voient reprocher par leurs proches la révélation, ce qui s'est passé. Évely Pizzi a reproché à sa fille de ne pas avoir parlé plus tôt. De ne pas avoir parlé, ou même d'avoir poussé son frère à la révélation.
Et finalement, on voit que l'inceste, finalement le vrai tabou, ce n'est pas de le commettre, puisque finalement c'est un crime assez tristement banal, mais c'est plutôt de le dire, c'est-à-dire de révéler les faits. C'est là que l'interdit pèse vraiment sur non, ne révèle rien, non, ne dit rien, parce que les conséquences seront terribles. Marion. Dans ce livre, Camille Kouchner décrit parfaitement comment l'inceste est une véritable mécanique de domination. Ainsi, quand elle écrit, « Je vais t'expliquer à toi qui dit que nous sommes tes enfants. » Quand un adolescent dit oui à celui qu'il élève, c'est de l'inceste. Il dit oui au moment de son désir naissant.
Il dit oui parce qu'il a confiance en toi et en ton apprentissage à la con. Il dit oui. Et la violence, pardon, et la violence, ça consiste à décider d'en profiter. Tu comprends ? Parce qu'en réalité, à ce moment-là, le jeune garçon ne saura pas te dire non. Il aura trop envie de te faire plaisir et de tout découvrir sûrement. Dans ce texte, Camille Kouchner n'écrit pas une seule fois le nom de son beau-père. Est-ce qu'elle vous a expliqué pourquoi ? Est-ce que c'est pour des questions juridiques ? Ou est-ce que c'est parce qu'encore aujourd'hui, d'une certaine manière, elle le craint ? Elle raconte qu'elle l'a follement aimé, cet homme, comme un père, presque plus qu'un père.
Est-ce qu'encore aujourd'hui, elle aurait peur de le trahir ? Je ne crois pas. Parce que la seule façon de se libérer de l'inceste, c'est de parler. De toute façon, c'est un crime qui ne laisse pas de traces, pas de preuves. Donc, il faut parler. Et on sait que dans toute histoire de traumatisme, c'est en parlant qu'on se libère. Le B.A.B.A., c'est la phase 1 de la guérison. Donc, je ne crois pas. Moi, je trouve que ce qui m'a frappée dans le livre, c'est qu'elle évolue. Au début, elle dit « il », elle dit « mon beau-père adoré », et puis elle dit « l'autre », et puis elle dit « le mari dérangé ». Et donc, on voit l'évolution dans le livre. Elle le regarde plutôt de la même manière.
Mais ce qui est assez intéressant, un peu comme l'avait fait Vanessa Springora, où elle racontait qu'elle avait aussi éprouvé des sentiments amoureux pour Gabriel Matel. Elle, elle dit qu'elle aime au départ ce beau-père, qui prend la place d'un père absent, qui est très présent, qui lui envoie des lettres quand elle est en colonie de vacances, qui s'intéresse aux enfants. Et c'est ça qui... Je trouve que le livre, il est bien construit, parce qu'au début, tout est gai, tout a l'air joyeux, et puis d'un coup, il y a une sorte de multitude de signaux faibles, tous des règles, et on voit que ce climat, voilà, tout était prêt pour que ça se passe.
Vous avez tenté de joindre Olivier Duhamel, qui n'a pas souhaité commenter, vous aussi ? Nous l'avons joint. Nous l'avons joint. Oui, nous l'avons joint. Nous l'avons joint, chacune... Mais parce que, vous savez, les affaires d'inceste, c'est de la violence. Il y a de la violence partout, y compris dans la révélation. Ce n'est pas une partie de plaisir non plus. Simplement, on dit souvent que les gens se disent, mais pourquoi ? Alors évidemment, on s'intéresse à cette histoire parce que ce sont des gens connus. Mais on sait aussi que ce n'est pas quand on parle de gens connus que la cause avance. C'est toujours comme ça. Oui, ce n'est pas du sens socialiste ou du voyeuriste.
Non, c'est comme ça qu'on fait avancer des causes et celle-ci, elle est mal comprise, mal connue. Et elle reste taboue. C'est le titre de la une de l'Obs. Oui, alors on a titré sur la fin d'un tabou. Pourquoi ? Parce qu'on pense justement que la prise de parole de Camille Kouchner fait avancer justement cette révélation et cette cause très importante qui est justement de lever ce silence social. Brison le silence, c'est votre éditorial. Voilà, sur l'inceste. Et oui, pour revenir à ce que tu disais sur Olivier Duhamel et la notoriété d'Olivier Duhamel et de Camille Kouchner, elle est tout à fait consciente du fait que sa famille a un nom qui résonne.
Et d'ailleurs, elle nous l'explique dans l'entretien. Et non pas, elle ne joue pas, mais elle prend la responsabilité de ça. C'est-à-dire qu'en fait, c'est aussi parce qu'elle est d'une famille connue que la révélation de son secret familial, qui par ailleurs est un secret malheureusement banal. Elle sait qu'il y aura de l'écho. Elle sait qu'il y aura de l'écho et elle le fait aussi pour ça. Elle assume de le faire pour ça. Elle s'attaque à une véritable figure de pouvoir parce que c'est patron du siècle, le club influence réunis d'élite française, c'est le patron de la FNSP, c'est le créateur et l'éditeur de la revue Pouvoir.
C'est vraiment ce que la bourgeoisie française compte de plus renommée. Avant même, à 48 heures de la sortie du bouquin, mais après la publication de vos dossiers et interviews, le Parquet de Paris a ouvert ce jour une enquête pour viol et agression sexuelle par personne ayant autorité sur un mineur de 15 ans. Mais 30 ans après, il y aura prescription. Oui. Il y a prescription, mais c'est la même affaire. Oui, bien sûr, mais exactement comme dans l'affaire de Vanessa Sprigora. Mais ce qui change aujourd'hui, c'est que l'attitude de la justice change sur ces sujets.
C'est-à-dire qu'en fait, le fait même qu'il y ait prescription n'empêche pas la justice d'ouvrir une enquête, n'empêche pas la confrontation, n'empêche pas que les auteurs des faits sont auditionnés et n'empêche pas d'autres témoignages puissent être recueillis. Et ça, c'est très important. C'est comme un processus. Ce qui n'était pas le cas il y a encore une dizaine d'années. Il y a une dizaine d'années, le Parquet n'aurait sans doute pas ouvert en justement, en excipant de la prescription, en disant que c'est prescrit, on n'ouvre pas. Là, ce n'est plus du tout le cas. Et ça, je pense que c'est un progrès. Et sans doute, je pense que Camille Kouchner le pense aussi.
Avant de conclure une précision, Bernard Kouchner, le père de Camille Kouchner, a réagi par un communiqué de son avocate en se félicitant que ce lourd secret qui pesait sur nous depuis trop longtemps ait été heureusement levé. J'admire le courage de ma fille pour raconter qu'à l'époque, il avait même eu envie de péter la gueule d'Olivier Duhamel, mais que son fils ne voulant pas parler, il s'était incliné. Excellente enquête signée Ariane Chemin, Olivier Duhamel, l'inceste et les enfants du silence. Et puis la une de l'Obs, l'inceste, la fin d'un tabou avec à la une le témoignage de Camille Kouchner que vous avez recueilli, Cécile Prieur.
Merci beaucoup à tous les deux d'être venus ce soir sur le plateau de ces tabous. C'est l'heure du 5 sur 5 d'Emilie Tringuyenne.