Attentats du 13 novembre 2015 : ils racontent ce qu’ils ont vécu
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Analyse automatique
Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie
Chapitres
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 0:13PrésentateurFait
« Paris et Saint-Denis ont été touchés par ces attaques revendiquées par l'État islamique »
- 2:10InvitéFait
« C'était une soirée calme, il n'y avait pas trop d'activité. »
- 2:47InvitéFait
« C'est un type qui s'est fait sauter. »
- 4:36InvitéFait
« L'événement, il dure 3 minutes, 2 minutes 30. »
- 10:09InvitéChiffre
« Le Bataclan, sur la, il était plein, il était cher vendu, il y avait plus de 1500 personnes dans la salle »
- 16:50InvitéFait
« PMA, c'est Poste Médical Avancé. C'est là où on accueille les blessés, on les trie, on commence à les traiter et on leur trouve une destination. »
- 21:17InvitéFait
« L'assaut, il a duré 1 minute 40 au grand maximum. »
- 30:10InvitéFait
« Le nombre de morts et de blessés, on l'a à peu près. À 5-6 près, on a le nombre mais on n'a pas les identités. »
- 32:45InvitéFait
« Estelle, elle est décédée d'une balle dans l'œil droit. »
- 33:15InvitéFait
« Elle est décédée sans doute au début de la fusillade et sur le coup, donc sans souffrance »
- 34:26InvitéFait
« la cérémonie sera faite 15 jours après, le 13, le 27 novembre. »
- 35:52InvitéFait
« Ça faisait 11 jours que ma soeur était décédée. »
- 43:21InvitéFait
« Le procès V13, ça a duré dix mois déjà. »
- 43:24InvitéFait
« C'est le plus long procès de France. »
- 43:27InvitéChiffre
« Il y a 1700 parties civiles qui sont constituées. »
- 43:32InvitéFait
« Il y a 14 accusés dans le box qui ne sont pas tous des terroristes d'ailleurs. »
- 48:39InvitéFait
« Des peines de deux ans à la perpétuité incompressible pour Salah Abdeslam. »
- 50:00InvitéFait
« On a développé des nouveaux outils, des nouveaux brancards, tout un tas de choses qui ont été modifiées sur la coordination avec les pompiers. »
- 58:30InvitéFait
« On a tout ce qu'il faut pour traiter les blessures les plus graves et depuis une dizaine d'années, je me bats pour que ce matériel-là, on puisse le mettre à disposition dans les lieux publics. »
Temps de parole
- Invité28 %
- Invité 225 %
- Invité 320 %
- Invité 413 %
- Invité 510 %
≈ 1,5 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.
Le soir du 13 novembre 2015, la France était frappée par une série d'attentats les plus meurtriers de l'histoire du pays. Paris et Saint-Denis ont été touchés par ces attaques revendiquées par l'État islamique et au total, 132 personnes ont été tuées et plusieurs centaines ont été blessées. Aujourd'hui, nous avons tenu à donner la parole à 7 personnes pour beaucoup victimes du 13 novembre pour qu'elles puissent partager ce qu'elles ont vécu ce soir-là, mais aussi prendre le temps de raconter l'après. Parmi elles, certaines ont perdu des proches, d'autres ont risqué leur vie en apportant leur aide. Elles seront marquées à jamais par cette soirée.
Un immense merci à elles pour leur temps et leur témoignage. Attention, certains passages de cette vidéo peuvent heurter la sensibilité. Je vous laisse avec leurs paroles, essentielles à entendre pour ne pas oublier. Je préviens, je gigote beaucoup.
On est bon ? À vous faire un clap ? Sinon je le fais moi. C'est bon, on peut y aller. Le 13 novembre 2015, c'est un vendredi, un vendredi 13. Et donc je suis chez moi avec ma fille Opal. Et comme souvent le vendredi, c'est notre habitude, on regarde NCIS à la télé. Il y avait le match de l'équipe de France. Donc personnellement, j'avais prévu de regarder le match avec ma fille à la maison. Et puis, il y avait à la fois des événements à la belle équipe, cet établissement que j'ai depuis qu'il existe. Il y avait l'anniversaire de mon ami qui allait être mon associé, Oda. Donc du coup, je suis passé, je suis resté plus longtemps que prévu.
J'étais avec des gens de ma vie, des amis, des associés, des copains. J'étais à la maison, devant mon ordinateur. Et Johan, qui est mon dernier, était devant le match France-Allemagne. Je suis médecin hospitalier au SAMU de Paris, urgentiste. Et ce soir-là, moi, j'étais de garde à la régulation. C'est-à-dire que j'étais dans le centre de régulation, derrière un téléphone, à prendre les appels. C'était une soirée calme, il n'y avait pas trop d'activité. Les premières infos qu'on a, c'est qu'il se passe quelque chose à côté du Stade de France. Il y a eu une explosion, c'est l'extérieur. C'est peut-être une bouteille de gaz près d'une baraque à frites ou d'un resto.
En tout cas, il n'y a rien dans le stade, on ne sait pas trop, ce n'est pas clair. Oui, il n'y a rien au Stade de France. Comment ça, il n'y a rien au Stade de France ? Écoute, moi, j'ai le manager médical du Stade de France sur l'autre ligne et il n'y a pas d'explosion. Non, mais ce n'est pas dans le stade, c'est à proximité du stade, c'est à l'extérieur. Il y a une deuxième bombe qui explose. C'est toujours à l'extérieur du stade, mais là, la deuxième, c'est beaucoup plus clair. C'est un type qui s'est fait sauter. À partir de là, les appels explosent. On a beaucoup, beaucoup, beaucoup d'appels.
Et en même temps, on a les premiers appels du petit Cambodge, c'est-à-dire qu'on a les premiers appels de fusillade.
Préparez-vous à nous donner vos numéros de téléphone. Ça va aller, ça va aller !
La situation, elle est très confuse au début. C'est des gens qui sont en véhicule, qui rafalent, qui repartent en véhicule, qui s'arrêtent plus loin et qui rafalent. Donc, il est essentiel de comprendre par où ils passent. Et donc, très vite, moi, je mets quelqu'un à la carte. Et je lui dis, dès qu'il se passe quelque chose, tu me localises l'appel, qu'on ait une vision d'ensemble. Ça va commencer, ce petit Cambodge. Il y a une fusillade qui vient d'éclater, en bas du faubourg du Temple. Je ne vois même pas la police, il y a deux personnes étalées au sol. Après, il y a la bonne bière.
Vous êtes au courant d'une fusillade ? Rubi, ça. Ouais, ok. Vous avez besoin d'avoir la faute qui vient de tomber. T'as une notion de victime ? Pas plus que ça, on a un coup de feu sur deux restaurants.
Il y a eu une attaque aussi à côté du Palais de la Femme. Donc là, le standard explose. On a beaucoup, beaucoup d'appels. On ne peut pas tous les décrocher, malheureusement. On s'est préparé, mais ça ne suffit pas. J'ai entendu une pétarade très, très forte de la cuisine. Parce qu'il faut dire que nous, on habite à 150 mètres de la belle équipe. C'est un bruit qu'on n'identifie pas immédiatement. C'est une pétarade. Mais moi, j'ai fait mon service militaire et c'est vrai que j'ai tiré avec des armes automatiques. Assez vite dans la tête, ça va faire tilt. C'est beaucoup plus puissant face à les balles que tirent les kalachnikovs. C'est du gros calibre.
Le seul son qui se rapprocherait, vous avez déjà vu ces espèces de gros marteaux-piqueurs qui ont monté sur des tracteurs ou sur des véhicules pour casser les routes. Ça va être ça. C'est vraiment un son qu'on n'oublie pas. Et là, je vais hurler à ma fille qu'on quitte la pièce. On se lève et on va se réfugier dans le couloir. L'événement, il dure 3 minutes, 2 minutes 30. C'est un drôle de burie qu'on prend pour... Je suis au milieu de l'établissement qu'on prend pour un dégât électrique. Tout le monde est à terre. Après, tout ça dure peut-être 3 secondes. Après, je me dis, ah, les petits cons, ils ont dû jeter des pétards.
Et après, en levant les yeux, avant de dire à tout le monde de rester à terre, je vois quelqu'un avec une Kalachnikov pointée vers le sol à 15 mètres de moi, donc en train d'achever quelqu'un. Et là, je me dis, ah, un règlement de compte. Et dans les 2 secondes qui suivent, étant donné l'intensité des tirs, je me dis, non, ce n'est pas un règlement de compte, c'est un attentat. J'ai envie de comprendre ce qui se passe en bas de chez moi. Et donc, je vais me rapprocher de la baie vitrée. Et là, je vais voir ces 3 individus en bas de chez moi. Enfin, j'en vois principalement 2. Un, juste en face de moi, qui lui, envoie des rafales sur l'immeuble.
Sur la droite, il y en a un autre qui tire sur les véhicules. Et dans ce moment-là, je me rappelle que j'ai mon téléphone à la main. Je suis en train d'attendre la réponse de la police. Là, je me dis, il faut que je fasse des photos. Pendant l'attaque, je pense à Jamila. Parce que je sais qu'elle est sur la terrasse. Jamila, c'était la mère de ma fille, donc une personne plus qu'importante. Après, je ne sais pas que je n'ai pas envie d'en parler, mais c'est délicat, puis je n'ai pas envie de remuer des choses. Et puis, j'ai un peu de pudeur par rapport à ça. J'ai écrit là-dessus, mais voilà.
Et puis, une fois que je les vois remonter dans la voiture, la voiture redémarre, prend la rue de Charonne. J'apprends après, plus tard, qu'ils ont été se faire sauter encore à un resto plus loin sur le boulevard Voltaire. Voilà, ce n'était pas fini. Je dis à ma fille, il faut que je descende. Il y a des blessés en bas, il faut que j'y aille. Allo, ça me parle, bonsoir. Oui, bonjour monsieur, il vient d'y avoir une fusillade rue de Charonne, devant le palais de la femme, devant le palais de la femme. D'accord, est-ce qu'il y a des blessés ?
Je ne sais pas, je ne suis pas devant, il y avait un homme avec une mitraillette, il a tiré sur tous les gens qui étaient dans le bar, ils font ouvrir les secours immédiatement, monsieur. Il y a eu une fusillade ?
Ça y est monsieur, les moyens sont engagés.
Bon.
Ne vous inquiétez pas, on est prévenus.
Je suis sous le choc un peu ?
Oui, je comprends, je comprends.
Il y a eu, je ne sais pas, un tir à la Kalachnikov, je pense. Mon mari va s'occuper d'essayer de contacter Lamia, qui elle avait un téléphone qui ne marchait pas de la veille. Johan va apprendre qu'elle est en rendez-vous avec son chéri, etc. Donc on est en train, les uns et les autres, d'essayer de savoir qui est où, qui est... Voilà, c'est comme ça que ça s'est passé, une espèce d'effervescence. À ce moment-là, honnêtement, je vais vous le dire, je ne m'inquiète pas pour la mienne, pas du tout. Je sais qu'elle est en rendez-vous amoureux, donc pour moi, je suis rassurée. Moi, je suis un soignant à la base, je travaille à l'hôpital.
Je vais monter, grimper, chercher ma trousse de secours, qui est dans un placard en hauteur, avec la pharmacie. Et puis je vais descendre. Et au moment où je vais ouvrir la porte, déjà, là, il y a un truc qui va me surprendre, c'est le son. Il y a des gens qui courent, il y a des gens qui crient, mais en même temps, c'est assourdi. J'ai l'impression que l'image que j'ai, c'est comme quand il y a de la neige, quand on marche à un endroit où il y a de la neige, le son, il est bizarre. Et j'arrive sur le côté gauche de la terrasse. Donc je vais avancer, et en premier, il y a un corps par terre qui est sans vie. Je ne peux rien faire, je passe au-dessus.
Et là, je vais voir, adossé sur une paroi vitrée qu'il y a sur le côté de la vitrine, il y a une jeune femme qui a une plaie à la cuisse, et dont le sang sort en jet. Donc là, je sais que c'est une blessure artérielle, il faut agir tout de suite. Je vais réussir à poser ma trousse sur une des rares chaises qui était encore debout. Tout était par terre, tout était ravagé. Je vais ouvrir ma trousse, je prends un paquet de compresses, je vais mettre les compresses sur la plaie, j'ai appui dessus, et puis je vais lui demander d'appuyer à son tour pour que moi, je puisse faire autre chose. Elle me répond qu'elle a une balle dans le bras, donc elle ne peut pas appuyer. Là, qu'est-ce que je fais ?
Je vais défaire ma ceinture, passer ma ceinture autour, et puis serrer jusqu'à arriver au cran. Et ça s'arrête de saigner. Et puis là, je vais me tourner à droite, et je ne vois pas une autre personne, je vois une autre plaie. Et en fait, ma vision, elle s'est resserrée, et je ne vois plus que ce que je dois traiter. Je reprends en contact avec le réel au moment où les pompiers vont arriver, et où je vais peut-être voir les gyros, ou entendre les sirènes. On explique à nos équipes qu'il faut faire attention, que la zone n'est pas sécurisée, de ne pas s'engager si ça tire, de prendre contact avec la police, avec les pompiers sur place.
Voilà, mais on est bien obligé d'accepter, de prendre un risque. De laisser sur la terrasse, entre autres, un couple de copains, d'amis, qui avaient des enfants, mais là, il n'y a aucun des deux qui allait rentrer. Moi, j'allais rentrer, et Jamy là, je lui avais fermé les yeux peu de temps avant, et j'avais un boulot qui m'attendait. C'était de m'occuper de ma fille, puis de lui expliquer ça. Donc, d'avoir cette petite lumière en tête qu'a ma fille m'a sûrement aidé à rester, à garder énormément de sang froid et la tête froide. On va dire au secours ce qu'on a fait, et puis ensuite, on les laisse faire.
Puis j'ai qu'une envie, c'est de remonter voir ma fille, parce que je l'ai laissée quand même toute seule. Le concert commence à 21h pile, si ce n'est pas 21h05. Et c'est un concert qui est super, c'est la fête, quoi. On est vendredi soir, Eagle of Death Metal, ce n'est pas du tout un groupe de métal, c'est un groupe plutôt de rock'n'roll. C'est cool, en fait. C'est une bonne ambiance, oui. Le Bataclan, sur la, il était plein, il était cher vendu, il y avait plus de 1500 personnes dans la salle, donc c'était vraiment comble, quoi. La fosse était pleine de gens, il y avait des gens vraiment partout, c'est dégueulé partout.
On vient d'avoir une de nos équipes, là, à l'instant, qui est au Bataclan, il y a des tirs qui viennent de se faire à l'instant T. Ils demandent renfort police. Quittez pas, quittez pas, quittez pas. Reste à terre, reste à terre. Qu'est-ce qui se passe ? Moi, je suis au balcon, donc je suis au premier étage. J'identifie tout de suite que ces coups que j'entends ne proviennent pas du concert, ni des instruments de musique, ou quoi que ce soit, en fait. Donc je comprends assez vite que c'est des coups de feu.
Je vais lever le doute en me penchant par-dessus la barrière, la balustrade, le garde-fou, en fait, du balcon, et je découvre la fosse, ces mêmes gens qui dansaient quelques temps avant, je les découvre allongés au sol et on leur tire dessus. À ce moment-là, moi, je suis à un concert de jazz, je l'apprends par mon téléphone et on a des beepers aussi. Le message, on est vers 21h50 et quelques, je pense. Et le message, il est attentat sur Paris, alerte générale, retour service. Donc là, la procédure, elle est assez simple. Je prends mon véhicule et je remonte sur notre base pour nous équiper, pour ensuite se dispatcher sur les différents lieux d'attentat.
En l'occurrence, dans mon cas, c'était sur le Bataclan. À ce moment-là, j'ai trois sens qui s'activent, qui est la vue, l'ouïe et l'odorat, parce que je vois ces gens qui sont allongés, j'ai la vue qui est vraiment saturée, l'ouïe, parce que j'ai les coups de feu qui continuent, et un tir de calage, ça prend beaucoup de place. C'est très, très, très bruyant. Les cris aussi, des gens qui souffrent et qui meurent aussi. Et puis l'odorat, parce que l'odeur de poudre et de sang commence à monter au balcon, et c'est une odeur âcre qui est vraiment assez forte. La seule solution que je trouve, c'est d'essayer de m'échapper.
Je me dis, si tu descends au rez-de-chaussée, tu vas tomber sur le ou l'étireur. Je me tourne vers une autre porte qui, elle, se trouve... On va dire que si le Bataclan fait un U face à moi, qui se trouve vraiment sur le bras gauche du balcon, au bout du bras gauche du balcon, qui est en fait une toute petite coursive, qui fait vraiment 6 mètres de long et 1 mètre 30 de large. 1 mètre 30, c'est un truc, c'est microscopique, et qui donne accès aux loges en fait.
Et une fois que je rentre dans ce couloir, je tombe sur une trentaine de personnes qui sont complètement affolées, dont moi, là je suis sans froid quand je vous en parle, mais en vrai, non, non, sur le moment, j'étais très stressé, j'avais très peur. Et donc je découvre que l'unique truc, l'unique chose à faire pour sortir du Bataclan, c'est hypothétiquement sortir par les fenêtres. Et au moment où je me dis ça, j'entends que derrière la porte pratiquement, les tirs reprennent, et je me dis, en fait, là, il ne va pas tarder à rentrer, il va tous nous tuer. Je pensais qu'il n'y avait qu'un seul tir.
que j'avais à ce moment-là, et donc je traverse la fenêtre, une des deux fenêtres, et je décide, je ne sais pas trop pourquoi, d'essayer de grimper sur le toit du Bataclan, sauf que je n'y arrive pas. Et donc je reste coincé là, environ une quinzaine de minutes. C'est un truc complètement dingue, et il y a un mec qui décide de se mettre juste à côté de moi, qui m'a dit qu'il s'appelait Seb, je dis à Sébastien, là, dans peu de temps, il va y avoir un mec armé qui va passer cette porte, parce que l'on voyait le couloir, et donc on voyait la porte qui allait s'ouvrir. Il y a un mec qui va passer cette porte, et il va être armé, il faut que je fais ce qu'il dit.
Le fait est que j'avais raison, parce qu'il nous a demandé de descendre, il nous a ordonné de descendre, et on l'a suivi. Et donc je vois une dizaine de personnes qui sont assises au sol, et un deuxième terroriste, déjà. Donc je comprends qu'il n'est pas tout seul, mais il y en a au moins deux. Et en effet, je tombe sur ces dix otages au sol, donc je me dis, bon, ça y est, maintenant c'est à ton tour. 20 minutes avant, j'étais encore en train de boire une bière avec un pote, donc le contraste, il est quand même assez épais, en fait.
La situation bascule, parce qu'il y a un commissaire de la BAC qui rentre dans le Bataclan, et qui tire, en fait, sur un troisième terroriste qui est vu sur scène. Et en tirant sur ce terroriste, il explose. Et les deux autres terroristes qui sont avec nous, eux, ils comprennent que la situation leur échappe, ou voilà, en tout cas, ils ont moins de contrôle, ils ont moins d'assises sur le Bataclan, et ils décident de retourner dans ces toutes petites corsives. Donc nous, il y a deux équipes qui vont être faites, je parle du RAID, deux médecins qui vont partir sur le Bataclan, et deux autres sur les terrasses. On arrive, on se garde, d'abord devant le... on voit l'entrée du Bataclan.
Il y avait malheureusement déjà des blessés, des morts, sur les trottoirs, et puis il y avait des policiers, entre autres, il y avait deux policiers à l'angle de la rue, des policiers de la BAC 94, qui hurlent, planquez-vous, ça tire. Or, c'est notre mission d'être là, parce que justement, il y a des tirs, mais c'est vrai qu'à ce moment-là, on était donc tout le groupe du RAID, on voit dans les yeux, on voit beaucoup de choses. Pendant une fraction de seconde, je me suis dit, mais qu'est-ce qu'on fait là ? Sauf que ce qu'on attend de nous, policiers, pompiers, médecins, c'est ensuite d'intervenir, et donc de passer de l'émotion à l'action. Du coup, je m'appelle Claire, Claire Rouat. Rouat.
Alors, le 13 novembre 2015, j'étais aux États-Unis. Dans le cadre de mon cursus scolaire, en fait, je passais un semestre en Oklahoma. J'avais 21 ans à l'époque. Il devait être 13, 14 heures, quand j'ai... En fait, on était plusieurs Français là-bas, et on avait un groupe sur les réseaux sociaux, et ça a commencé à échanger pas mal de news sur ce qui se passait à Paris. Et à ce moment-là, je comprenais pas vraiment ce qui se passait, et en tout cas, l'ampleur des événements qui avaient lieu à Paris, jusqu'à ce qu'en fait, j'apprenne que ça se passe dans une salle de concert.
Donc à partir de là, j'ai assez vite fait le lien, parce que j'avais reçu une photo de ma soeur, ma grande soeur Estelle et son amie le matin. Et en fait, cette photo-là, il y avait deux places de concert pour les Eagles of Death Metal. Ce qui va se passer, c'est que moi, je vais pas passer toute la nuit en régulation. À un moment, moi je vais repartir, je vais partir pour aller sur le terrain, prendre les gens en charge. Et là, on est plusieurs équipes dans une seule ambulance. Je vais monter rue de Charonne. Moi, je prends en charge une jeune femme qui a pris une balle de Kachnikov dans le bassin.
On va attendre que la police nous donne le feu vert pour qu'ils escortent la colonne de véhicules jusqu'à l'hôpital Bégin. Donc on appelle la régulation du SAMU, en leur disant, écoute, nous on a déposé à Bégin, on est disponible, où est-ce qu'on va ? Et là, ils nous disent, tu vas, Fille du Calvaire, boulevard du Fille du Calvaire, il y a un PMA, le PMA du Bataclan. PMA, c'est Poste Médical Avancé. C'est là où on accueille les blessés, on les trie, on commence à les traiter et on leur trouve une destination.
Quand on rentre, évidemment, les terroristes sont encore à l'étage, donc il y a la Béairie qui prépare l'assaut et puis il y a le RAID qui aussi est en train de fouiller et de sécuriser l'ensemble du théâtre. Mon rôle, il est uniquement d'organiser l'évacuation des blessés tout en étant intégré à un service d'intervention qui est là surtout pour neutraliser la menace. Les terroristes, ils étaient dans une posture ultra violente. Ils étaient sûrs de ce qu'ils faisaient. Je ne sais pas comment mieux dire ça, mais ils étaient dans une espèce de mission.
Et nous, forcément, on est otage, on ne peut pas leur parler, on ne peut pas leur dire arrêtez les gars, on se casse maintenant, ça ne marche pas comme ça. Une prise d'otage, il faut le comprendre, on devient l'objet de quelqu'un. En l'occurrence, l'un des objets de deux hommes armés qui étaient en plus piégés et ils parlaient de Daesh, de l'État islamique, etc. Ils essaient de justifier aussi la raison pour laquelle ils étaient là. Et je pense sincèrement encore aujourd'hui que cette prise d'otage n'était pas prévue. Mon premier réflexe a été d'appeler ma sœur à plusieurs reprises et c'était des appels sans réponse.
Donc la seconde étape, ça a été d'appeler mes parents pour aussi savoir s'ils avaient des nouvelles. Directement, c'est le premier réflexe qui m'est venu. Mes parents n'avaient pas de nouvelles et la seule chose qu'ils m'ont dit, c'est qu'ils doivent être au cinéma. Donc du coup, c'est moi qui ai dû leur dire qu'ils n'étaient pas au cinéma, ils étaient à un concert et ils étaient à ce concert en particulier ? Alors, je n'ai jamais, par pudeur, jamais voulu trop détailler, mais c'est évidemment pire que tout ce qu'on a pu imaginer. Moi, des blessés et des morts, par balle, j'en avais déjà vu beaucoup, mais on est dans autre chose.
On ne pouvait qu'assister à ces gens qui souffrent et quelque part, ça crée une forte culpabilité. On entend des gens agonisés. C'est un truc qui nous poursuit encore aujourd'hui. Moi, j'y pense encore régulièrement. Quand tu interviens en tant que secouriste, médecin, parce qu'il y a beaucoup de victimes, tu dois prioriser. Tu dois faire des choix, tu dois prendre des décisions, mais il ne faut pas imaginer que c'est « Tiens, tu pourrais survivre, mais j'ai décidé de ne pas m'occuper de toi. » Ce n'est pas comme ça, ce n'est pas ça du tout. C'est qui je soigne en premier ou qui je fais sortir en premier, mais tout le monde va sortir. L'objectif, c'est que tout le monde sorte.
Moi, je me souviens très bien d'une scène où je demande au policier de s'occuper d'un jeune homme plutôt que d'une jeune femme parce qu'avec ma connaissance médicale, je sais que lui a beaucoup plus de chances de survivre qu'elle. Le temps, évidemment, malheureusement, ça allait être très déterminant. J'arrive au PMA. Il y a des gens dans tous les sens, il y a des ambulances dans tous les sens, il y a des gens aux fenêtres. Et je n'ai même pas le temps de rentrer dans le PMA qu'on me dit « Tiens, si tu es dispo, tu prends, il y a un blessé là, ce monsieur, il va aller à Saint-Antoine. » En fait, il y a eu deux temps. Il y a eu un moment le plus urgent. Pour nous, c'était la fosse.
C'est tout le rez-de-chaussée parce qu'il y avait des gens, il faut imaginer qu'il y avait des gens partout. Et on savait qu'il y avait encore beaucoup de personnes qui étaient en haut du Bataclan. Quand le commandant Ops me dit « Il y a plus de 80 ou 100 personnes encore sur le toit et dans les bureaux. » Et qu'on avait déjà, ça faisait quasiment trois quarts d'heure qu'on était là. Mais je lui ai dit « Mais on ne va jamais s'en sortir. » Au total, il y a six coups de fil qui sont passés entre les preneurs d'otages et la BRI. Donc c'est la brigade de recherche et d'intervention de la préfecture de police de Paris. Parce qu'il y a un négociateur.
Ce négociateur, il essaie de trouver une issue. Il essaie soit d'échanger des otages ou de libérer une partie des otages, etc. Mais il n'y a aucun espoir de rédition de ces terroristes. Et nous, on le savait bien parce qu'on était de l'autre côté de cette porte. Au bout du sixième appel, je me dis « Ouais, mais ça va aller où ? » Je commence à me dire parce qu'au bout de deux heures, on reprend un peu de faculté intellectuelle. Et en réalité, ce dernier coup de fil a lieu. Et moi, je me rends compte parce qu'on entend des bruits derrière cette porte. Mais on ne sait pas ce que c'est. On ne sait pas si c'est des victimes. On ne sait pas si c'est les secours. On ne sait pas, en fait.
Le dernier coup de fil est passé. Et puis, en fait, un coup énorme est donné sur la porte. Et puis l'assaut est lancé, en fait. On avait un décompte. J'ai entendu aussi des tirs. Donc il y a une angoisse pour nous aussi de voir des copains tomber. Les otages, évidemment. C'est un moment difficile. Ce que je peux dire de l'assaut, c'est qu'il était extrêmement violent et extrêmement rapide. L'assaut, il a duré 1 minute 40 au grand maximum. Sauf que durant 1 minute 40, 1 minute 37, à chaque seconde, je me disais je vais y passer, je vais y passer, je vais y passer, je vais y passer.
Et jusqu'au moment où, en fait, c'est un des deux terroristes, il voit la police rentrer, il tire ses 27 coups de feu sur ce bouclier de la BRI. Et à la fin, une fois qu'il n'a plus d'options, il se fait exploser. Les gens sont étonnés quand j'en parle. Je leur dis, oui, il se fait exploser à un mètre de moi. Son intention finale, c'était de nous tuer tous, en fait. La chance fait qu'aucun des otages n'est blessé grièvement. Et l'autre chance, c'est qu'aucun des hommes de la BRI non plus n'est vraiment gravement touché. Et l'autre chance, c'est celle que, au moment où il se fait exploser, la seule victime létale de ce gilet d'explosifs, c'est son comparse. On souffle.
On n'était pas en sécurité totale, parce qu'il peut y avoir un surattentat, mais c'était déjà quand même un énorme soulagement. Donc, on est sortis du couloir un peu manu militari. Moi, j'ai quelqu'un qui m'attrape par les cheveux et la ceinture et qui me jette à l'entrée du couloir. J'arrive dans ce truc. Il y avait des gravats par terre, de la limaille de fer et d'autres choses pas très cool. C'est bête, mais en fait, quand on sort du couloir, nous, les otages, et moi, quand je sors du couloir, je me dis, c'est fini. C'est-à-dire, au Bataclan, il n'y a pas de mort, il n'y a pas de sang, il n'y a pas de téléphone qui vibre par terre et qui s'allume avec des papas, maman.
Il n'y a pas tout ça, en fait. Sauf qu'en réalité, quand on sort du couloir, on tombe sur des d'autres policiers qui sont un peu des phares dans l'obscurité qui nous éclairent comme ça pour qu'on aille vers eux. Et donc, on retourne dans les couloirs du Bataclan, on finit par descendre, en fait, au rez-de-chaussée et en fait, on tombe sur le bar qui lui-même donne sur la fosse. Et là, c'est un charnier, quoi. Et on a ce policier que tout le monde cite qui dit ne le regardez pas et en fait, tout le monde regarde, quoi.
Et donc, là, je pense que c'est ce qui inscrit le plus l'irréel par rapport à ce qu'on a vécu nous dans ce couloir où, en fait, on a passé ces deux heures et demie avec ces terroristes qui ont fait ça. Et on est encore là. Donc, c'est bizarre, mais c'est à ce moment-là que moi, j'ai compris d'une part la chance que j'ai et la malchance que j'ai d'avoir survécu quelque part. Parce que c'est un poison, ensuite. Je sors du couloir, le premier truc que je dis, c'est putain, je suis en vie, quoi. Mais c'est vraiment une sensation. C'est un truc, je pense que je ne saurais même pas mettre de mots exactement sur la puissance de cette pensée-là. Je suis vivant, en fait. Je suis vivant.
Je viens de vivre deux heures et demie complètement horrible. C'est un film d'horreur. Mais je suis vivant. Et c'est une sensation qui m'a suivi pendant longtemps. Ma mission en tant que médecin de RAID, elle s'arrête quand tout le monde est sorti de cette zone dite de rouge. Après, c'est le rôle des pompiers, puis SAMU, puis à l'hôpital. Mon rôle, c'était, à cet endroit-là, terminé. Une fois que je vais rentrer chez moi, je vais déjà rassurer ma fille. J'imagine qu'elle est assez heureuse de me voir de nouveau. Maintenant, est-ce que ça... Je ne pense pas que ça ait suffi à effacer l'angoisse qu'elle avait vécue de me voir en bas.
Puis, il y a quelque chose que je ne raconte pas, mais j'ai mes chaussures. J'ai tout ce que j'ai sous mes chaussures. Parce que j'ai quand même marché dans ce massacre. Et puis, je ne veux pas que ça rentre chez moi. Je vais prendre un certain temps pour retirer dans la douche tout ce qu'il y a sous les chaussures. J'ai reçu un appel de mon père à nouveau. Et quand j'ai décroché, il avait une voix super rassurante. J'ai vraiment cru à une bonne nouvelle. Il m'a dit quelque chose comme son ami s'en est sorti. Il a été blessé d'une balle dans la jambe. Mais celle, elle, ne s'en est pas sortie.
Vers une heure du matin, Johan va me presser pour que j'appelle ce fameux numéro d'urgence qu'on avait mis pour les familles. Et c'est vrai que moi, j'avais dû... Je ne voulais pas appeler. Parce qu'appeler, ça voulait dire reconnaître qu'il y a un problème. Donc, j'essaye de les appeler. C'est saturé. J'essaye, j'essaye. Jusqu'à ce que j'auraient quelqu'un au bout du fil. Voix très calme, très rassurante pour me dire que la mienne n'est pas sur les listes. Et que je n'avais pas besoin de rappeler. Je crois que je me suis assoupie vers 4 heures du matin jusqu'à 6 heures. Je pars assise sur une chaise. Moi, j'ai ces photos que je veux redescendre, donner à la police.
Puis, on a attendu, et je crois que c'est aux environ 2 heures et demie du matin que des bus sont arrivés. Et puis, après, on va apprendre qu'on nous emmène à la préfecture de police. Je vais croiser des hommes en noir avec des cagoules, des casques, des armes lourdes. Je vois les yeux. Je vois ce qu'ils viennent de voir. Et puis, quand je les dépasse, je vois marqué BRI dans le dos. Donc, voilà. C'était ceux qui sortaient du Bataclan qui ont aussi vu des scènes monstrueuses. Et ça a beau être des pros, ils étaient touchés. Donc, c'est là où je me dis que j'ai vu quelque chose de semblable aussi.
Donc, il faut que j'aille à la cellule psychologique parce que ce que je viens de vivre, ce n'est pas anodin. Et c'est là où ils vont me dire qu'il faut que je fasse attention que je peux avoir à un moment une remontée de souvenirs, d'émotions, de choses qui s'appellent le syndrome de stress post-traumatique. Ma fille était chez mon voisin avec le fils de mon voisin. Elle avait 8 ans. Elle avait un petit plâtre. C'était une des raisons qui fait qu'elle n'était pas avec nous ce soir-là. J'étais chercher de l'aide à la mairie du 11e, enfin, dans les locaux de la mairie du 11e. J'avais un psychologue pour lui demander comment je fais demain matin.
Avoir une aide là-dessus, quoi, pour trouver les mots justes, quoi. Cette petite fille, elle a perdu sa vente. J'ai compris ce que c'est à 8 ans de perdre quelqu'un. C'est compliqué. Ça, c'est encore plus dur à raconter que ce qui s'est passé ce soir-là. Au moment où on arrive à notre quartier général, c'est un moment où on a besoin de se vider. Moi, j'ai pris une douche très longue. J'en avais besoin. Il y a des odeurs, il y a du sang, il y a de ça. On a besoin de... Il y a un sas physique, puis après, il y a un sas psychologique. Et moi, l'idée que j'ai eue, c'était de rentrer chez moi comme si c'était un matin normal.
Je suis resté pendant, je ne sais plus, mais un temps certain dans ma bagnole à rien foutre, hors du temps, à attendre que la boulangerie où j'étais ouvre pour acheter des croissants, pour arriver chez moi. Et que là, qu'une journée normale commence. J'ai reçu un SMS de l'autre médecin qui était avec moi. C'était « Merci, parce qu'ensemble, on a fait un travail que je n'avais jamais imaginé. » Un truc un peu comme ça. Pour moi, ça a résumé beaucoup de choses. J'ai versé mes larmes. Je trouve enfin moyen de donner des nouvelles à mes proches quand même. On était cinq à venir, on est cinq à repartir. De ce côté-là, tout va bien.
Mais je découvre aussi le fait qu'il y avait d'autres attentats dans Paris, les terrasses, le Stade de France. Et en fait, je me prends un peu le monde sur la tête. Parce que j'ai été emmené ensuite au 36 cas des Orphèves où j'ai déposé pendant cinq heures. Je n'ai pas vraiment dormi, j'ai dû dormir deux heures. Donc, je me rappelle bien de fermer les yeux et de me réveiller. Et d'être arrivé chez Guillaume et que Guillaume, on était barman, et il a dit « Non, mais il faut qu'on boive en verre. » Et il a préparé des tiponches. Et je me rappellerai toute ma vie de ce tiponche. Comme tous les blessés ont été transportés, le travail, c'est dans les hôpitaux maintenant.
Quand je retourne à la régulation, on n'a plus d'appel. Il n'y a plus d'appel. C'est lunaire. Il n'y a plus du tout d'appel. Donc, ma collègue, elle me voit, elle me dit « Toi, tu vas te doucher, tu vas dormir un peu et tu reviens après. » À 7h du matin, je reviens la relever parce qu'elle, elle l'a fait toute la nuit en fait. Et on commence à voir les appels des gens qui cherchent leurs proches. Sa colloque va nous appeler pour nous dire qu'elle est à l'hôpital Béjart. Donc, on va se précipiter à l'hôpital Béjart et on me dit « Ah, mais non, elle n'est pas là. » Donc, on rappelique à la maison et là, honnêtement, moi, je suis complètement dépassée. Je commence à m'inquiéter.
Je sais que je pense avoir envoyé à mes frères et sœurs un mot pour leur dire vers midi en leur disant « Je ne veux pas m'inquiéter. Je mets ça sur le compte d'une grasse mate. » En fait, je suis dans le déni, je pense. Pour moi, ils sont les deux ensemble. Ils n'ont rien vu. Ils filent le doux amour. Et on commence à faire les listes. Alors, le nombre de morts et de blessés, on l'a à peu près. À 5-6 près, on a le nombre mais on n'a pas les identités. Ça, ça va prendre des jours pour avoir les listes établies parce que c'est des centaines de morts et de blessés. C'est un volume de destruction d'humains qui est calamiteuse, qui est énorme.
Jean-François, mon mari, va recevoir un appel de la famille de Romain pour dire que Romain est sur les... Ils ont reçu un appel pour avertir qu'on a été décédé. Donc ça, c'est vers 13h. Et puis, et puis là, et puis, ils vont dépêcher une amie qui est sur Paris pour aller à l'Institut Médico-Légal qui, elle, va rappeler Jean-François et va lui dire je vais être brutale mais la mienne est sur les listes. Voilà. Donc à 2h de l'après-midi, on va apprendre que la mienne est sur les listes. Il ne... C'est pas effondré, c'est... Moi, perso, c'est comme si ma tête était partie là-haut et que je regardais en bas. Voilà.
Là, on apprend qu'elle est décédée à la belle équipe parce que pour moi, elle est peut-être dans la rue et elle marchait. Donc, c'est à la belle équipe. Voilà. Ça n'avait rien de concret, rien de tangible, le fait d'être aussi loin. Je ne pouvais pas être physiquement là, présente pour mes parents, pour ma famille. Je ne pouvais pas non plus aller sur place, savoir ce qui se passait concrètement. Donc, j'ai dû vivre ça à distance, prendre aussi mon mal en patience. Et ouais, c'était difficile d'être loin. Et en même temps, je pense que ça m'a aussi préservée pendant quelques jours. Il y a eu du coup une première étape qui a été de chercher le corps d'Estelle.
Donc, mes parents sont partis sur Paris le lendemain des événements. Ils ont vécu la confusion, le manque d'informations, la mauvaise information aussi et surtout la désorganisation en fait qu'un événement d'une telle ampleur peut engendrer. Malgré les outils qu'on avait qui étaient performants pour le nombre mais qui n'étaient pas performants pour l'identification, ça a mis beaucoup de temps. Il y a eu des listes en parallèle, ça a été assez chaotique pour les familles, ça a été terrible. Ils savaient qu'elle était décédée mais on ne savait pas où était son corps. Donc, ils ont pu l'identifier le 17 novembre seulement.
Moi, je ne suis pas arrivée à temps pour faire cette identification-là parce que j'étais dans l'avion. Donc, ils ont pu voir Estelle à travers une vitre. Elle était sous un drap blanc et on voyait juste une partie de son visage et bien sûr, ils l'ont reconnue tout de suite. Estelle, elle est décédée d'une balle dans l'œil droit. Elle est décédée sans doute au début de la fusillade et sur le coup, donc sans souffrance, ce qui est pour nous quelque chose auquel on essaie de se raccrocher aussi.
Donc, les jours qui vont suivre, ça va être ça, c'est-à-dire ça va être déjà de pouvoir aller la voir et moi, naïvement, je pense qu'on peut aller à l'IML, enfin l'Institut Médico-Légal comme ça, à voir nos enfants. Pas du tout. Vous avez trois minutes pour voir la personne, vous pouvez revenir, vous ne devez pas être plus de cinq, six personnes, etc. Donc, là déjà, c'est un peu dur.
Ensuite, de faire les obsèques, enfin d'organiser les obsèques, c'est très spécial, c'est très spécial parce que ce n'est pas nous qui prenons en charge tout ça, c'est-à-dire ce qui se passe, c'est que c'est l'Institut Médico-Légal que vous devez attendre l'accord, l'autorisation du procureur pour pouvoir commencer à penser les obsèques. Donc, la mienne, elle va être, la cérémonie sera faite 15 jours après, le 13, le 27 novembre. Voilà. Revenir sur Paris, ça veut dire affronter la réalité, mais ça veut dire aussi avoir un soutien physique et ça, c'était hyper important.
Donc, je me souviens encore d'attendre mon bagage et du coup, d'être dans cette appréhension, en fait, de me confronter à mes parents et à leur tristesse. donc, j'ai fini par passer les portes et du coup, j'ai pu les retrouver. Donc, c'était un mélange de réconfort, de joie de les retrouver et en même temps, de profonde tristesse. Et le lendemain, je me suis rendue au 36 Quai des Orfèves, du coup, avec son amie avec qui elle était au concert, pour que lui puisse récupérer les affaires qui étaient au vestiaire qui lui appartenaient et pour que moi, je puisse récupérer les affaires que ma soeur avait sur elle ce soir-là.
Donc, le policier m'a tendu une enveloppe marron et dedans, il y avait son téléphone, ses clés et quelques pièces de monnaie qu'elle avait dans sa poche qui étaient tachées de sang. Et ça, c'est un peu ce que moi, j'ai gardé. C'est un peu ce qui me rattache à elle aujourd'hui et je ne l'ouvre quasi jamais. Mais voilà, c'est important et je ne vous montrerai pas ce qu'il y a dedans parce que c'est mon petit jardin secret. Mais voilà, aujourd'hui, c'est un peu tout ce qui me reste. Ça faisait 11 jours que ma soeur était décédée. On a pu voir le corps d'Estelle pour la première fois et pour la dernière fois, j'avais dû préparer son enterrement sans avoir pu l'avoir.
Et quand les portes se sont ouvertes à l'IML, c'était un grand bâtiment très sombre, assez austère, très très haut de plafond dans mes souvenirs. Et en fait, il y avait plusieurs portes. Il devait y avoir six portes, toutes alignées les unes à côté des autres. Et du coup, ils nous ont fait rentrer dans le couloir et ils ont attitré les familles devant chacune des portes. Et en fait, il y a toutes les portes avant la nôtre qui se sont ouvertes. Et du coup, on a entendu toutes les familles crier, hurler, pleurer. Les gens se mettent à terre et on a pu aller la voir. Et franchement, autant j'ai déjà vu des corps dans des funérariums, autant encore, après 11 jours, c'était vraiment une épreuve.
Les jours qui suivent, en fait, il y a vraiment quelque chose d'assez irréel. Paris était comme en pause. Il y avait un côté, on l'a un peu revécu pendant le premier confinement du Covid où il y avait une espèce de, je ne sais pas, l'oxygène s'était arrêté. Il y avait une pause. Et c'est un truc qui se passait aussi en nous. Parce qu'on est tellement choqués, en fait, on est tellement bloqués à ce qu'on a vécu ce soir-là et dans nos têtes et physiquement qu'on a du mal, en fait, à renaviguer dans la vie quotidienne. J'étais vraiment défasé et ça a duré un an, je pense. Moi, j'avais les amis de ma fille qui étaient là tous les jours pendant deux mois, tous les soirs. La porte était ouverte.
Je suis coupée du monde, je ne veux pas descendre dans la rue, ça c'est clair. Je ne peux pas voir une rue qui continue de vivre. On a vécu coupée de la rue, c'est vrai, mais pas coupée des amis de ma fille. Et chaque fois, je le dis, le plus beau cadeau qu'elle m'ait laissé, ce sont ses copains. Il y a eu un gros retour de flamme. C'est le soir, ma femme me demande de couper le gigot et donc je vais commencer à couper ce morceau de viande. La viande se détache, il y a une goutte de sang qui va perler et ça, ça va me bloquer. J'ai l'impression que je vais tomber, mes jambes sont en train de lâcher, je ne peux même pas lâcher le couteau que j'ai dans la main.
Et là, je vais avoir un retour des flashs, les images, les sons, les bruits, tout revient d'un seul coup. Après les événements, j'ai repris une vie étudiante à Lille assez normale, assez à sang à l'heure. J'ai vécu ma vie étudiante pleinement, je remplissais mon agenda autant que je le pouvais, je partais en voyage, je faisais des soirées et ce qui m'apportait vraiment, c'était la santé mentale et physique de mes parents à ce moment-là. Et en 2018, du coup, mes parents, eux, ont vécu leur deuil ces trois années-là de manière assez différente, ce qui les a amenées à se séparer. Fin 2018, ça a été un petit peu la bombe à retardement pour moi.
Et c'est un peu là que mon cauchemar à moi a commencé. J'avais des symptômes physiques assez forts, j'avais du mal à respirer, j'avais du mal à déglutir et le plus impressionnant, c'est que je me réveillais la nuit et j'étais vraiment le souffle coupé, je ne pouvais plus du tout respirer. Et de là, on m'a redirigée pour la première fois vers un psychologue. J'ai compris que vraiment psychologiquement, je n'arrivais plus à gérer que je ne pouvais plus gérer tout ça toute seule. Et en fait, pendant trois ans, je n'ai jamais parlé de cette histoire à personne. Je n'ai jamais raconté ce que je ressentais. Je pense que j'ai essayé de prendre soin des autres et je n'ai pas pris soin de moi.
La vie d'après, elle n'existe pas. Elle m'impose avec la vie d'avant. Moi, j'étais barman. J'ai été en arrêt maladie jusqu'en 2018. En 2018, il a fallu que je me pose la question de savoir ce que je faisais de ma vie parce que même si je ne pouvais pas être en arrêt maladie toute ma vie, j'avais des factures à payer. J'ai recommencé un métier photographe, mais par dépit parce que j'étais incapable d'être barman et de retourner dans ce contexte qui ressemblait à celui du Bataclan. Moi, j'avais peur des chantiers, par exemple. Parce qu'il y avait des marteaux-piqueurs, les gros bruits. J'avais peur des livraisons. J'avais peur des rideaux de magasins.
J'avais extrêmement peur des mouvements de foule, par exemple. Pas forcément des mouvements de foule dangereux, mais par exemple, souvent dans le métro, quand on voit plein de gens sortir du métro en même temps, ça, c'était quelque chose pour moi qui était extrêmement dur. On a vu des dizaines et des dizaines de personnes s'échappaient du Bataclan et entre autres, certaines s'effondraient parce qu'on leur tirait dessus. On capte tous les signaux qu'on voit et notre cerveau interprète aussi les choses d'une manière qui n'est pas juste. Un rideau de magasin, c'est un rideau de magasin, ce n'est pas un coup de feu, mais lui, il entend un coup de feu.
Libère Vigilance est partie au bout de deux ans et ensuite, sont restées les insomnies, les cauchemars, ce genre de choses qui sont parfois même plus handicapantes pour moi que Libère Vigilance. Il y a un truc qui travaille énormément et que je cite dans mon livre, c'est qu'il y a une jeune femme qui a crié aux terroristes « Pourquoi vous faites ça ? » Et en fait, on ne l'a plus jamais entendu et elle a été tuée. Et c'est ça qui revient le plus souvent. C'est vraiment le truc le plus destructeur, je pense, que j'ai entendu ça. Je suis fracassée de l'intérieur. Il y a beaucoup de choses qui ont changé en moi. Là où je ne suis jamais passée, c'est là où elle habitait.
C'était à 10 minutes de la maison, dans la rue où elle habitait. Je ne pouvais pas. Avec le temps, vous avez envie de faire des choses, vous voulez retrouver des trucs, une vie comme vous étiez. Mais ce n'est pas vrai. Il y a des choses qui ont changé, bien sûr. Psychologiquement, c'est hyper dur. J'ai peur de gêner les autres. C'est hyper difficile à dire. En fait, dans une conversation, quand on te demande « Est-ce que tu as des frères et sœurs ? » Si je réponds « Oui », on va me dire « Ah bon ? » Et du coup, je vais devoir expliquer ce qui s'est passé. Et si je réponds « Non », je suis en train de mentir et je suis en train de cacher quelque chose.
Je suis en train d'occulter la personne qui a le plus compté pour moi dans ma vie d'avant. Quand on me demande si j'ai un frère ou une sœur, c'est la première fois cette année où j'ai réussi à dire « Oui, mais elle est décédée dans les attentats. » J'ai eu la chance de connaître une psy en fait qui... Je lui rends hommage aujourd'hui parce que je dis souvent qu'elle m'a sauvé la vie. Elle a été psychologue, clinicienne pour, entre autres, la brigade criminelle à Paris. C'était tellement brutal que je me voyais mal aller voir une psy de ville, quelqu'un qui n'est pas spécialisé dans les psychotraumas. Et je vais la voir une première fois et ça a été ma psy jusqu'en novembre dernier.
Donc, je pense que ça raconte bien à quel point d'une part j'en avais besoin et d'autre part elle était bien. Aujourd'hui, je suis encore suivie une fois par mois. J'ai passé un an avec la même psychologue et là, ça va faire six ans que je suis suivie par une autre psychologue. Je sens que j'en ai encore besoin et du coup, je poursuis tout ça, même si le cœur du sujet n'est pas toujours le 13 novembre. Mais voilà, c'est un traitement de long terme et c'est un combat de tous les jours, on va dire. La justice face à la barbarie. Près de neuf mois pour juger les attentats du 13 novembre 2015.
Le procès s'ouvre aujourd'hui à un moment de vérité, capital pour les victimes et pour la société toute entière. Le procès V13, ça a duré dix mois déjà. C'est le plus long procès de France. À son lancement, il y a 1700 parties civiles qui sont constituées. Il y a plusieurs centaines d'avocats. Il y a 14 accusés dans le box qui ne sont pas tous des terroristes d'ailleurs. Il y a des gens qui sont des facilitateurs, d'autres qui, comme Salah Abdeslam, qu'on connaît malheureusement assez bien, lui étaient un peu plus impliqués en fait dans la commission des attentats. Je n'attendais rien du procès.
Ce n'est pas ce procès qui va me permettre de tourner une page, va me permettre de faire mon deuil personnellement. Mais puisqu'il avait lieu, je devais y être. Au départ, je ne voulais pas. Et j'ai une avocate qui m'a dit, avec justesse, par rapport à ma fille, elle m'a dit, Grigory, je comprends, je respecte votre choix, mais elle a 11, 12 ans, 13 ans. Sa mère, elle est quand même morte, assassinée par balle. Elle pourrait peut-être vous reprocher plus tard à les mineurs de ne pas avoir voulu être partie civile au moins sans nom. Et j'ai trouvé que sa réflexion était bonne. Donc du coup, nous, nous sommes portés partie civile et j'y suis allée. C'était un gros morceau.
C'est quelque chose que j'attendais vivement. Je n'avais jamais mis des mots sur ce que j'avais vécu avant le procès. Donc là, j'ai vraiment pris le temps de faire cet exercice. Et c'est difficile, mais en fait, ça permet d'aller mieux après, de se confronter à tout ça, de réaliser aussi le chemin parcouru. Ça m'a permis d'avancer. Tout au long du procès, j'ai publié 147 billets, donc 147 articles accompagnés chacun d'une photo qui raconte mon quotidien au Palais de Justice. Donc je vais au procès en sachant que je vais faire ce journal de bord et en même temps, en ne sachant pas à quoi attendre du tout de ces 10 mois d'audience.
Moi, j'avais préparé mon speech, je suis allé réciter mon speech. et puis je suis rentré c'est moi. Je suis très content qu'il y ait eu ce procès. Mais à titre personnel, je n'ai pas porté d'importance parce que ça me remue. Puis moi, ce qui m'intéresse, c'est ceux qui ont tenu le pistolet qu'a tiré ou qu'ils auront... Voilà, mais eux, je ne sais pas, des gens, ils ne m'intéressent pas. J'ai témoigné à la barre. C'est quelque chose que j'ai longuement réfléchi avant de le faire. Je ne sais pas pourquoi, j'avais une peur de représailles. J'étais vraiment stressée à l'idée de prendre la parole. Et sur le format du témoignage, on était assez libres.
On avait 20 minutes pour s'exprimer sur notre ressenti et on était vraiment libres dans ce qu'on voulait dire. La question que je posais, c'était la question, donc c'est une des questions que je posais au cours de ma déposition, c'est qu'est-ce qui fait que des gamins qui ont été dans les mêmes écoles, dans nos écoles, j'ai dit, dans nos écoles, se transforment parce qu'ils sont nés dans la même année que ma fille. Ils sont en 1985, c'est 1985, donc ça, c'est quelque chose qui m'a tout de suite frappée. J'ai dit, mais c'est des gamins que j'ai pu tenir dans mes mains.
Je raconte ce que j'ai vécu au Bataclan à des magistrats qui vont en faire quelque chose et ils vont rendre ça sous forme de décision de justice. Et je pense que ce jour-là, il marque une bascule et je me suis dit, mais moi, si je peux apporter des réponses et un éclairage, un minimum, tant mieux, je vais essayer de le faire et c'est ce que j'ai tenté de faire. Donc je pense vraiment que cette date-là, c'est un peu vraiment la somme de ces dix années. Moi, j'ai été exposée à l'accusée notamment et c'est quelque chose que j'ai appréhend que j'ai appréhendé quand même beaucoup et qui au final ne m'a pas touchée plus que ça. Moi, je n'ai aucune haine, aucune rancœur.
Je pense que les gens qui ont fait ça, c'est des gens qui sont eux-mêmes malheureux, qui n'ont jamais été bercés par l'amour et c'est encore plus triste pour eux qu'ils n'aient jamais connu ça. je leur en veux en fait. Je suis en colère de ce qu'ils m'ont fait à moi, ce qu'ils nous ont fait à nous, mais nous, non seulement les otages, les gens qui étaient au Bataclan, mais il y a la société aussi en fait. Moi, quand j'arrive au procès, que je tombe sur Salah Abdeslam, on va dire, on tombe sur lui et il tombe sur nous. Au lancement du procès, il dit qu'il a abandonné toute profession pour devenir soldat de l'État islamique, etc.
C'est exactement ce qu'on dit, pas mot pour mot, mais presque, les deux mecs qui étaient au Bataclan avec nous. Donc forcément, mon cerveau, on parlait tout à l'heure de ça, des raccourcis que le cerveau prend. Là, c'est la même chose. Le procès était très difficile pour moi. Je n'étais pas parti civil au début. Le jour où mon avocat a plaidé ma cause et celle de ma fille, le procureur général a pris la parole en disant qu'il reconnaissait le côté héroïque de mon action, mais que je n'en étais pas moins qu'un témoin malheureux. Je ne peux pas être victime parce que je suis sorti volontairement de chez moi.
Je ne suis pas victime parce que j'ai dit qu'ils étaient déjà partis au moment où je descends. Qu'est-ce que ça veut dire ? Et ça, ça me laisse un fond de colère parce que je ne comprends pas. Hier, c'est donc achevé après dix mois d'audience le procès des attentats du 13 novembre. Des peines de deux ans à la perpétuité incompressible pour Salah Abdeslam. À l'annonce des condamnations du procès, moi, je me suis surtout référé à mon avocate pour savoir si c'était quelque chose qu'on pouvait considérer comme une victoire ou non. Et son raisonnement, ça a été de nous dire que oui, ça l'était. Et après, moi, honnêtement, je fais entièrement confiance aux personnes dont c'est le métier.
Et du coup, personnellement, en tout cas, ça m'a beaucoup satisfaite. Si je peux dire une chose, c'est que je trouve que les peines sont proportionnelles. Voilà. On a montré vraiment ce que c'est qu'un État de droit avec cette justice qui a condamné sévèrement les gens qui étaient dans le boxe, qui n'étaient pas ceux qui avaient attaqué puisqu'ils étaient tous morts réellement, mais tous ceux qui avaient participé à la mise en place de ces attaques ont été condamnés. Au sortir du procès, beaucoup ont se retrouvé, ceux qui étions là. Donc, il y a eu toute une communauté qui s'est constituée. Donc, on allait à l'annexe ou aux deux palais.
Donc, c'est les deux cafés qui sont en face du palais de justice. Nous avons gardé... Le premier jeudi du mois, on se retrouve là-bas. Il y a quelque chose qui s'est créé là. On a appris de 2015. Au sein du RAID, on a changé des choses, des petits trucs, on a développé des nouveaux outils, des nouveaux brancards, tout un tas de choses qui ont été modifiées sur la coordination avec les pompiers. Tout ça, on a amélioré. comment on s'intègre encore plus vite et qu'on puisse ensuite gagner encore... ne pas perdre plus de temps pour les évacuer, pour les confier aux pompiers, pour que les pompiers les emmènent le plus vite possible à l'hôpital. Donc, il y a tout un travail qui a été fait.
Il y a des choses qu'on avait anticipées et qui se sont révélées efficaces. D'autres qu'on n'avait pas anticipées et qui se sont faites un petit peu dans le mouvement et qu'on a ensuite analysées pour se dire « Oui, ça, c'est important, c'est intéressant, donc on va aller vers ça. » On a modifié nos formations, on a modifié les cours, on a fait des cours aux étudiants de médecine de Paris sur la réponse médicale aux attaques terroristes. Voilà, on a vraiment été boostés par tout ça pour dire « Il faut qu'on fasse mieux la prochaine fois, il faut qu'on forme les gens. » Parce que ce soir-là, nous, on a fait de la médecine de guerre. Aujourd'hui, je pense tous les jours au 13 novembre.
Je pense que je pourrais parier avec tous mes potes victimes et toutes les victimes du 13 novembre. On pense tous quotidiennement à notre attentat. Et je pense que dix ans après, c'est important de se rendre compte de ça. Ce n'est pas derrière moi. Vous savez, c'est comme une cicatrice. Au départ, la plaie, elle vous fait mal, très mal, elle vous brûle. Puis après, elle est là, vous la sentez, mais elle est plus... Elle est... Comment dire ça ? Elle est... Elle est sensible, mais elle ne vous fait pas mal. J'aurais beau arrêter d'en parler, et je pense que c'est mon besoin, au fond, d'arrêter d'en parler. Un jour, je pense que je vais arrêter. Et c'est l'idée aussi après tout ça.
Même à ce moment-là, je ne pourrais pas dire que ce sera derrière moi. La psy, elle dit que c'est chronique maintenant. C'est toute la vie. Il y en a certains, ils vont traîner ça jusqu'au bout. Parce qu'ils ont été gravement blessés, gravement touchés, gravement handicapés, gravement défigurés. Pour certains, voir que d'autres ont réussi à se reconstruire, ça les enfonçait encore plus. Parce qu'ils n'arrivaient pas. Il y a des gens qu'il ne faut pas oublier non plus, des gens qui avaient survécu et qui sont partis. Il y a eu plusieurs personnes. Il y en a un qui me tient à cœur, c'est Fred. Parce que je bossais avec lui encore quelques semaines avant qu'il se paraisse.
Fred, il a sorti des BD sur le Bataclan. Il a écrit beaucoup. Il a fait des rencontres avec des élèves. Il était investi. Vraiment, c'était quelqu'un qui avait saisi comme moi à bras-le-corps son traumatisme et ce qui lui était arrivé le 13 novembre. Fred, il s'est suicidé il y a un an et demi. Parce qu'il n'en pouvait plus en fait. Dix ans après, il y a toujours des victimes qui souffrent. Il y a toujours des familles de victimes qui font encore le deuil de la perte d'un individu aimé en fait. Une V, une petite fille à qui on arrachait la maman du jour au lendemain comme ça par balle. Pour l'éducation, ce n'est pas le top. Et il y a des choses qu'elle aurait eu de sa maman.
C'est une certitude qu'elle n'a pas eu avec moi. Dans des moments de déprime, j'ai pu me dire tiens, si j'ai une télécommande et que j'appuie sur le bouton, peut-être que c'est mieux s'il n'y en a qu'un qui reste, ce ne soit pas moi que celui-là était sa mère qui soit là. Mais bon, tout ça, c'est ridicule, ça ne sert à rien, c'est stupide. Mais le fait d'avoir une fille qui n'a pas eu sa maman, malheureusement, je le vois. Aujourd'hui, le plus dur pour moi, c'est vraiment, je ne sais pas comment expliquer, mais de ne pas réussir à mettre ma sœur au centre de mon deuil. En fait, c'est tellement un effet boule de neige que j'ai tendance à voir l'événement comme un tout.
Et du coup, des fois, j'aimerais plus penser à elle et rien qu'à elle. tout est dur. Tout est dur. Il n'y a pas de... Je pense que le truc, on va se dire, s'il y a un truc plus compliqué, c'est ma culpabilité. C'est quelque chose, c'est vraiment un truc contre lequel je travaille tous les jours, tous les jours, tous les jours, tous les jours. Tous les jours, je me dis, ne t'en veux pas, ne t'en veux pas, ne t'en veux pas, t'aurais rien pu faire, t'aurais rien pu faire, t'aurais rien pu faire. C'est un poison. Ça, c'est le truc le plus compliqué, mais côté de ça, il y a plein de choses.
Moi, je regrette mes soirs au bar où je servais des coups et je souriais, j'étais content, je parlais trois langues en un soir et je rigolais et puis la vie était ce qu'elle était. Il n'y a pas de divelage, en fait. Il y a des choses qui sont peut-être plus ancrées dans ce que je suis vraiment et la culpabilité, c'est compliqué. Estelle, elle était très proche de sa famille, de son conjoint, de ses amis. Elle était passionnée de musique, évidemment, de concerts, mais d'une force. Elle aimait aussi beaucoup la mer et notre Bretagne. On est tous un petit peu chauvins en Bretagne, donc elle ne manquait pas à la règle.
La dernière fois que j'ai vu ma soeur avant d'aller aux États-Unis, c'était pour m'amener à l'aéroport. En fait, je suis partie en août 2015 et ma soeur, elle vivait sur Paris à l'époque. Du coup, c'est elle qui m'a amenée à l'aéroport prendre mon avion pour six mois. J'étais très contente d'avoir un soutien familial et la personne de qui j'étais la plus proche pour cette étape parce que moi, je suis très famille aussi et c'était difficile de partir à des milliers de kilomètres pour six mois. C'était la première fois que je partais aussi longtemps à l'étranger et toute seule.
J'étais hyper contente de l'avoir avec moi et on s'est dit au revoir dans chaque petit recoin du strapontin de l'aéroport. Je me retournais pour lui faire coucou et aller rester jusqu'à ce qu'elle puisse plus me voir. Donc, c'est la dernière fois que je l'ai vue et c'était un beau moment, un soutien. Vous savez, ma fille, elle est toujours là. Les signes, pour moi, c'est important. Le signe, ma fille, c'est la coccinelle parce que mon mari, Jean-François, l'appelait ma coccinelle. La coccinelle nous rappelle c'est comme c'est sa messagère. Il y a eu des situations où la coccinelle arrivait.
Donc, en mois de décembre, un mois de décembre sur un verre de champagne, voir la coccinelle qui arrive là, je veux bien. Voilà. C'était pour me dire maman, calme-toi. Je suis là. Peu de temps après les attentats, je suis né au Chili. J'ai vraiment envie de retourner au Chili voir mes proches déjà. Et aussi, je rêve de faire un trek en Patagonie, sauf que ça n'a pas été du tout. J'ai été pris de crise d'angoisse à répétition une fois que je suis arrivé. Donc, j'ai abandonné ce voyage. Je me sentais sali par l'attentat, je me sentais coupable d'en sortir, etc. et je me dis en plus, tu es incapable de faire ça.
Et la chance que j'ai, c'est d'avoir des amis qui m'aiment et qui m'ont offert ce voyage retour que j'ai pu faire en 2022 et que j'ai réussi. Et ce voyage-là, pour moi, il est significatif. Je sens que là-bas, je laisse des choses. J'ai réouvert la belle équipe. J'ai reconstruit de A à Z. J'ai tout détruit après ce qui s'est passé. C'est un bel endroit, il fait qu'il soit aussi beau à minimum. Donc, j'ai mis un barque qui va à l'extérieur. Je ne suis pas dans la provocation, c'est de dire juste c'est un lieu de vie, ça restera un lieu de vie toute ma vie et ce sera jamais autre chose.
La meilleure réponse à ceux qui nous ont fait ça, c'est de dire attendez, oui, on va peut-être avoir maintenant vivre avec des cicatrices sur la gueule, mais ça ne va pas nous empêcher de sourire et de vivre et on ne va pas changer. Nous, notre boulot, c'est d'être là pour les gens, pour porter secours, quoi qu'il se passe. Nous, on est là pour faire face. On fait partie. Si nous, on ne fait pas le boulot, si nous, on n'y va pas, ils ont gagné. Donc moi, j'ai maintenant tout le temps sur moi au moins un mini kit et puis quand je pars ailleurs, j'ai ça.
On a tout ce qu'il faut pour traiter les blessures les plus graves et depuis une dizaine d'années, je me bats pour que ce matériel-là, on puisse le mettre à disposition dans les lieux publics. Le fait de mettre ces trousses à disposition dans les pharmacies permettrait à n'importe quel soignant du quartier, s'il se passe quelque chose de grave, d'aller récupérer du matériel et de pouvoir agir tout de suite. Ça m'a endurci peut-être pour certains côtés. Ça m'a humanisé pour d'autres, un peu plus. Je tiens encore plus à la vie et puis encore plus que la vie à la liberté maintenant, après avoir vécu ça.
J'essaie encore de continuer d'avancer, étape par étape, prendre les choses assez positivement. Même si je suis suivie, j'ai un quotidien assez banal, assez classique et je continue étape par étape d'avancer même si forcément il y a des périodes comme chaque année au mois d'octobre-novembre où c'est beaucoup plus difficile. Ma fille a un très joli grain de voix. Peut-être même le grain de voix doit sa vie de son parcours. Elle aimerait être chanteuse, je crois que c'est quelque chose qui la botterait vraiment et pleinement. Si elle pouvait développer ça, je serais le plus heureux des papas.
en disant la société a avancé, on a fait ce qu'on a pu avec ceux qui sont restés, enfin ceux qui sont vivants, ceux qui y sont restés aussi. On les honore, on les commémore chaque année. Il y a un musée mémorial qu'on espère qu'il va paraître aussi. Il y a eu des décisions de justice qui sont tombées et qui ont été lourdes et en même temps lourdes de sens et nécessaires. Il y a quand même cette volonté collective qu'on passe à autre chose. Mais non, nous, je pense que là, on est en train de fermer un chapitre. Je me suis mariée en juin 2025 à Concarneau, à Nevey, même exactement, dans le Finistère. C'était une super journée, un super week-end.
Il est très beau et j'étais entourée de toutes les personnes que j'aime et bien sûr de mon conjoint que j'ai rencontré en 2018. Et franchement, c'était un super moment et ma soeur, elle m'accompagnait par la pensée. Et voilà, on a eu un petit mot pour elle aussi ce jour-là et on ne l'oublie pas.