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interviewtradutoresceticos· 17 juin 2026 52 min

Christiane Taubira, une loi pour mémoire (2026)

Source d'origine 3 locuteurs

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Invité

Il y a des lois qui font date. Nous sommes ici pour dire ce que sont la traite et l'esclavage. Tout d'un coup, il y a un commencement, il se passe quelque chose. Mais en même temps, on s'inscrit dans quelque chose. Et ça, pour moi, c'est merveilleux. Pourtant, nous allons décrire le crime, l'œuvre d'oubli, le silence, et dire les raisons de donner nom et statut à cette abomination. Il y a des discours qui bouleversent. C'est par la reconnaissance d'un événement historique qu'après, on peut construire du commun, on peut construire du collectif. Et la loi Taubira le permet.

Il est juste d'énoncer que c'est dans nos idéaux de justice, de fraternité, de solidarité, que nous puisons la raison de dire que le crime doit être qualifié et inscrit dans la loi. C'était important que la République aille jusqu'au bout de ce qu'était finalement la traite, l'esclavage, et l'après-abolition. Quand il y a des blessures, on recoue. Après, il y a néanmoins toujours une trace. Nous sommes là pour dire que la traite et l'esclavage furent et sont un crime contre l'humanité. Le 10 mai 2001, la France devenait le premier pays au monde à reconnaître que la traite négrière et l'esclavage sont un crime contre l'humanité.

Elle a permis de réinscrire un certain nombre de citoyens dans le récit national. Une reconnaissance inscrite dans la loi. Une loi portée par une femme, une députée, Christiane Taubira. La loi, elle crée la possibilité de cesser d'échapper au passé. Le passé court dans les veines du présent, même si le présent le refuse ou l'ignore. Une loi pour mémoire.

1:58
Présentateur

L'ordre du jour appelle la discussion de la proposition de loi de Mme Christiane Taubira Delanon et plusieurs de ses collègues tendant la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité. La parole est à Mme Christiane Taubira Delanon, rapporteure de la Commission des lois constitutionnelles.

2:27
Invité

Monsieur le Président, Madame la Ministre, Monsieur le Ministre, chers collègues. Alors pour ce matin-là, je me souviens surtout de l'état de mon corps. C'est un corps extrêmement douloureux parce qu'il a été maltraité. Pendant six mois, j'ai très très peu dormi. En moyenne, deux heures par nuit. Et le matin, au lieu de prendre mon vélo comme d'habitude, comme j'étais chargée de dossier, j'ai décidé d'aller à l'Assemblée nationale en métro. Et j'ai dévalé un escalier. Donc je suis arrivée avec une cheville extrêmement douloureuse. Donc je me souviens de cet état d'esprit, je me souviens de cet état de mon corps.

Et je me souviens surtout que j'avais tellement travaillé, tellement bataillé, tellement ferraillé, que je n'avais pas préparé d'intervention ce matin-là. Et c'est ainsi que je monte à la tribune. Ce rapport n'est pas une thèse d'histoire. Il n'aspire à aucune exhaustivité. Il ne vise à trancher aucune querelle de chiffres. Il reprend les seules données qui ne font plus litige. Je sais comment elle travaille. Elle prépare énormément. Mais ensuite, elle a tellement mémorisé son texte qu'elle n'a plus besoin de lire. Elle le proclame avec une force, une conviction, mais avec une partie parfois d'improvisation qui touche l'auditoire.

Ce rapport n'est pas le script d'un film d'horreur portant l'inventaire des chaînes, des fers, carcans, entraves, menottes et fouets qui ont été conçus et perfectionnés pour déshumaniser. Ce sont des moments qui convoquent l'esprit, qui convoquent le doute aussi, qui convoquent le corps. C'est de toute façon, depuis le début, une histoire de corps. C'est une histoire de corps qui sont capturés. C'est une histoire de corps qui sont entravés, qui sont enchaînés, qui sont fouettés, qui sont mutilés, qui sont décapités, qui sont enterrés vivants. C'est vraiment une histoire de corps tout le long. Et moi, je vais aussi le payer dans mon corps.

Il n'est pas non plus un acte d'accusation parce que la culpabilité n'est pas héréditaire. Et parce que nos intentions ne sont pas de revanche. Il n'est pas une requête en repentance parce que nul n'aurait l'idée de demander un acte de contrition à la République laïque dont les valeurs fondatrices nourrissent le refus de l'injustice. Et donc, ce jour-là, elle crée énormément d'émotions dans l'hémicycle. Ça, c'est clair. Et ceux qui étaient présents s'en souviennent encore. Pourtant, nous allons décrire le crime, l'œuvre d'oubli, le silence et dire les raisons de donner nom et statut à cette abomination. Donc, elle a fait progresser, par son talent oratoire, l'attention sur cette question.

Qui n'était pas... Parce que les propositions de loi, vous savez, souvent, elles passent un peu comme ça de côté. Elles ont peu d'écho dans l'opinion. Mais là, si. Il s'est passé quelque chose. Nous sommes là pour dire que la traite et l'esclavage furent et sont un crime contre l'humanité. Et que les textes juridiques ou ecclésiastiques qui les ont autorisés, organisés, percutent la morale universelle. Qu'il est juste d'énoncer que c'est dans nos idéaux de justice, de fraternité, de solidarité, que nous puisons la raison de dire que le crime doit être qualifié et inscrit dans la loi. Parce que la loi seule dira la parole solennelle au nom du peuple français. Crime contre l'humanité.

Les mots résonnent fort. L'expression désigne les actes les plus graves jamais commis contre des civils, de façon systématique, organisés. Des crimes que rien ne peut justifier. Imprescriptibles. C'est une qualification juridique importante, très puissante, dans la hiérarchie des normes. Mais elle est finalement à la hauteur des enjeux. À la hauteur de ce qu'a été l'esclavage, cette partie de l'histoire. Et qui consiste à dire que finalement la nation est plus forte, elle est la plus forte, à chaque fois qu'elle est en capacité de regarder son histoire, y compris dans sa phase la plus douloureuse. Crime contre l'humanité.

C'est le tribunal de Nuremberg qui l'a officiellement défini en 1945 pour qualifier et juger les crimes nazis et la destruction des juifs d'Europe. Mais déjà, on parlait de crimes contre l'humanité en 1915 pour désigner le génocide arménien. Et bien avant encore, à la Convention. Le 4 février 1794, la France révolutionnaire abolissait une première fois l'esclavage dans ses colonies. Et un député, Thuriot, proche de Danton, inventait pour désigner ce crime, le pire d'entre tous, un nouveau terme. Crime de l'es-humanité. Deux siècles plus tard, de la tribune de l'Assemblée nationale, Christiane Taubira lui répondait. La France apparaît comme la troisième puissance négrière européenne.

Elle a donc pratiqué la traite, ce commerce, ce négoce, ce trafic, dont les seuls mobiles sont l'or, l'argent, les épices. Elle a été impliquée, après d'autres, avec d'autres, dans l'esclavage qui transforme l'homme en captif, qui en fait une bête de somme, qui en fait la propriété d'un autre. Après le Portugal et l'Angleterre, la France a bien été la troisième puissance européenne impliquée dans la traite négrière et l'esclavage, dès le début du XVIIe siècle. Sur les 13 millions de victimes de la traite transatlantique, plus d'un million 300 000 ont été déportés des côtes de l'Afrique vers les plantations sucrières des colonies françaises.

Louisiane, Martinique, Guadeloupe, Guyane, Saint-Domingue, Maurice, La Réunion. Captifs ? Déshumanisés. Le Code noir, qui a séjourné dans le droit français pendant près de deux siècles, stipule que l'esclave est un meuble. Le Code noir. Il a été promulgué en 1685 par Louis XIV et son ministre, Jean-Baptiste Colbert, afin d'encourager la production de sucre dans les colonies françaises. Dans les moindres détails, il légiférait les conditions de travail, de vie et de mort des esclavisés.

Une horreur qui malheureusement a séjourné dans la législation française pendant plus d'un siècle et qui donnait droit de vie et de mort au maître, puisque si l'esclave, qui obéissant à ses pulsions naturelles de vie et de liberté, quittait la plantation, à la première reprise, il avait l'oreille coupée et l'épaule marquée au fer rouge. À la deuxième reprise, il avait le jarret coupé, c'est le vocabulaire du Code noir. Et à la troisième reprise, il pouvait être mis à mort. Les femmes et les enfants avaient le même régime. Soit la loi se hisse à la hauteur des faits, soit il n'est pas nécessaire d'avoir de loi.

La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan indien d'une part et l'esclavage d'autre part constitue un crime contre l'humanité. C'est l'article premier de la loi. Je dirais que c'est une reconnaissance, c'est une loi qui est à l'articulation entre le passé et le présent. On reconnaît l'histoire de l'esclavage, on reconnaît l'importance des luttes des esclavisés, même de leur survie, parce que le fait de survivre, c'est une façon de s'imposer à l'histoire aussi.

Et en même temps, c'est une façon de dire que les descendants, les héritiers de cette histoire de l'esclavage sont partie prenante de l'histoire de France et qu'il faut le reconnaître. Donc c'est presque une loi de couture, je dirais. Les gens qui sont intéressés par cette question-là, notamment les personnes afro-descendantes qui descendent de cette histoire, peuvent se dire qu'on n'est pas complètement fous. Il y a un moment, il y a des parlementaires qui se sont dit que peut-être que 153 ans après l'abolition de l'esclavage, il est temps d'essayer de dire quelque chose sur ce sujet-là, etc. de l'esclavage.

Je pense que ce qui rend cette loi assez historique, c'est des choses tangibles, des moments et des espaces dans la capitale qui permettent de me raccrocher physiquement à quelque chose. Le slave de la slavery est celui qui ne veut pas savoir. Il ne veut pas savoir la vérité. Slavery a été un grand deal dans la création de notre monde moderne que ne connaître la slavery nous comme slaves. Et puis, il y a une femme, Christiane Taubira, qui, en fait, était une congresswoman représentant la Guiana française dans le Parlement français. Elle a porté la loi pour le sénat et la Houssa pour reconnaître la slavery comme un crime contre l'humanité. C'est comme ça.

Ce qui est important avec le terme crime contre l'humanité, c'est que ça remet les personnes qui en sont victimes dans l'humanité. Or, on sait qu'à l'époque de l'esclavage, de la colonisation, les personnes noires, les personnes qui ont été esclavisées, ont été quelque part retirées de l'humanité. On leur a dénié leur humanité. Bienvenue sur la chaîne Histoire crépue. Je suis celui-là. Je fais de la vulgarisation de l'histoire coloniale française. Je travaille sur cette question de la mémoire, de comment est-ce que les représentations coloniales restent dans notre paysage public ou dans nos imaginaires ?

Cette loi Taubira de 2001, en fait, moi, je l'utilise beaucoup comme un argument face aux personnes qui me disent l'esclavage, ça date, c'était rien, parce qu'il y en a encore qui disent ça. Je peux leur dire si c'est un crime contre l'humanité et regarder dans la loi, c'est reconnu comme un crime contre l'humanité. Et c'est vrai qu'on peut entendre ici et là toujours des esprits chagrins qui diront voilà, on en a parlé, ça suffit, passons à autre chose. Mais on ne passe pas à autre chose et on ne passera pas à autre chose. Précisément parce que il y a l'idée du trauma. Furcy, né libre, esclave maintenu par la cupidité des hommes.

Furcy se retrouve dans la position d'accusé alors qu'il vient réclamer sa liberté. Les esclaves n'attaquent jamais leur maître en justice. Un esclave n'est pas une personne, c'est un meuble. Quand on parle de l'esclavage d'un point de vue culturel, etc., évidemment, tout de suite, on pense aux différents films qui ont été faits aux États-Unis. Comme si, d'une certaine manière, la France, l'Europe disaient que ça les concerne, eux, au plus près de nous, c'est l'Angleterre, mais sinon, vous voyez, c'est les États-Unis et tout ça. Alors que finalement, l'Europe et la France ont joué un rôle majeur, important, central.

Et ce déni-là, je dirais poliment, pour ne pas dire cette hypocrisie-là, en fait, ça a orienté mon rapport à l'idée qu'il fallait raconter cette histoire-là. Je savais que je voulais faire un objet qui soit aussi un outil de réconciliation. quelque chose qui puisse nous dire qu'on peut regarder notre histoire même la plus sombre, on peut la regarder et on doit la regarder droit dans les yeux et avancer tous ensemble. Et que cette blessure, d'une certaine manière, cette blessure ne pourra jamais guérir, mais on pourra vivre avec. C'est ça l'idée, en fait, de se continuer à vivre avec. L'esclavage traverse toute l'histoire de France.

Légalisé en 1642, aboli une première fois en 1794, rétabli par Napoléon en 1802, aboli une seconde fois en 1848. Il a façonné notre passé et informe notre présent. Comment le passer sous silence ? Il y a des traces de cela absolument partout. Sauf qu'il y a une volonté politique, implicite ou pas, de ne pas enseigner cette histoire. Résultat, nous sommes tous ignorants de tout. Parce que comment comprendre le monde dans lequel nous vivons sans l'histoire de la traite et de l'esclavage ? Absolument impossible. Au jardin botanique de Cayenne, en Guyane, 13 043 noms ont été gravés. Ceux des nouveaux libres.

Hommes, femmes et enfants, déportés d'Afrique ou nés en esclavage en Guyane et affranchis en 1848. Quand on est conscient de cette histoire, il y a très longtemps qu'on porte en soi les sépultures d'ancêtres. Chez moi, je crois qu'il y en a 9 ou 11, c'est d'ailleurs. Ah oui ? Oui, de 4 ans à 59 ans à peu près. Là, tu as toute une famille avec un nom qui existe encore aujourd'hui. Oui, absolument. Il y a beaucoup de Cayenne, c'est la Marie. Alors évidemment, le mémorial est postérieur à la loi. C'est plusieurs années après. Donc moi, j'ai retenu surtout une observation de ma fille. Tu crois que tu aurais été capable de porter ce texte de loi si tu savais qu'il y avait des tourbillards ?

Et je suis restée sans voix. Je n'ai pas eu de réponse. Je n'ai pas eu de réponse. Et j'ai refusé de creuser en moi et de me demander. Donc ça dit bien effectivement toute la charge d'affect qu'il y a dans ça. Et puis, il y a quelque chose d'existentiel, très clairement. Je crois que je n'ai pas envie de savoir si j'aurais été capable de conduire cette bataille-là si j'avais su. La Guyane est de ces terres qui ont été façonnées par les siècles de traite et d'esclavage. Soumises à la culture du sucre et à l'exploitation sont minières. Peuplées des descendants des hommes et des femmes déportées d'Afrique. Mêlées aux peuples indigènes également asservis.

Là-bas, l'abolition n'a pas forcément rimé avec émancipation et les inégalités se sont perpétuées. Infrastructures défaillantes, chômage, vie chère. L'ancienne colonie est devenue un département français en 1946 mais la moitié de ses habitants vivent toujours dans la pauvreté. En 1992, une grève générale éclate pour protester contre les licenciements en série. La Guyane est en crise. C'est dans ce contexte que Christiane Taubira est élue pour la première fois en 1993 députée de Guyane.

19:05
Locuteur non identifié

Une femme Christiane Taubira de Lalonde nous représentait tous devant les 500 députés de la nouvelle majorité.

19:20
Invité

Si Yassi, moi, on m'avait dit que j'allais aux élections, je ne l'aurais pas prue. C'est ainsi que Christiane Taubira fait son entrée en politique. Elle siégera à l'Assemblée nationale jusqu'en 2012.

19:34
Locuteur non identifié

Vous êtes une sorte de phénomène parce que je crois que quand on vous a vues

19:38
Invité

et on vous a entendues, on ne vous oublie pas et on ne vous oubliera pas. Depuis quand vous avez des ancêtres qui sont en Guyane ? Logiquement, c'est-à-dire que le prof des sociétés esclavagistes sont des sociétés sans mémoire et parce que toute la logique même de la survie du système, c'est de casser la mémoire des individus et des groupes. La traite elle-même a été un mélange dans les calnégoyers, un mélange de plusieurs ethnies d'Afrique. Par conséquent, il est extrêmement difficile de remonter sa généalogie avec certitude.

Ce que je peux vous dire, c'est que vous n'avez qu'à regarder mon faciès, je suis issue d'un mélange absolument infâme, c'est-à-dire que toutes les races et toutes les communautés de la Terre se sont rencontrées et leur sang qui n'ont même bien. On sait quel pays ? Tout à fait. On dit en général du Bénin et de Guinée. Il est vrai qu'ils vous ont donné un surnom créole, la petite hache. La vraie rencontre avec Christiane Taubira, finalement, c'est après la dissolution de l'Assemblée nationale décidée par Jacques Chirac en 1997. Et c'est Lionel Jospin qui devient Premier ministre avec une majorité de gauche qu'on a appelée la gauche plurielle.

Et moi, je deviens à cette occasion président du groupe socialiste et divers gauche de l'Assemblée nationale, le principal groupe de la nouvelle majorité. Et je vois une députée qui vient d'être élue, Christiane Taubira, députée de Guyane, et qui vient me voir pour me demander d'adhérer au groupe que je préside. Très peu de temps après le début de la législature, elle vient me voir en disant j'ai ce projet qui me tient à cœur, je voudrais déposer une proposition de loi pour que la France reconnaisse enfin que la traite, l'esclavage sont des crimes contre l'humanité. Alors, moi, j'adhère tout de suite à l'idée. Je n'ai pas hésité.

Bien sûr, ça fait une éruption un peu vive, un peu brutale, mais il y a si longtemps que nous frappons à la porte. Léon Gontrand-Damas déjà hurlait son ressentiment. Je me sens capable de hurler pour toujours contre ceux qui m'entourent et qui m'empêchent à jamais d'être un homme. Christiane Taubira a porté ce projet de loi des mois durant avant de le présenter à l'Assemblée nationale. A l'origine, toute son histoire est un événement déclencheur. Dans la tragédie humaine qu'a représenté l'esclavage, les anciennes puissances coloniales doivent prendre leur part de responsabilité.

En 1998, la France célèbre les 150 ans du décret du 27 avril 1848 qui abolissait définitivement l'esclavage dans toutes les colonies françaises. Pour l'anniversaire, un slogan a été retenu. Tous nés en 1848. Auprès des héritiers de l'histoire, ils ne passent pas. C'est une commémoration qui a consisté à, disons, s'autosatisfaire de l'abolition de l'esclavage et à sortir un slogan que l'on trouve sans exagérer tout à fait visionniste. Ce slogan, tous nés en 1848, c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'histoire avant. Il n'y a pas de personnes qui sont mortes, qui ont souffert, qui ont été persécutées, qui ont été violentées. Il n'y a pas eu tout ça.

Il n'y a pas eu de marronnage, il n'y a pas eu de résistance, il n'y a pas eu d'avortement obstiné par les femmes, il n'y a pas eu d'incendie de plantation, il n'y a pas eu d'empoisonnement du bétail, il n'y a pas eu de sabotage du travail sur les plantations. On est tous nés en 1848. Mais la violence de ce slogan est inouïe. En réaction, des militants, des artistes, des intellectuels et des citoyens se mobilisent pour rappeler qu'avant d'avoir été abolitionniste, la France a été aussi esclavagiste. Ils sont 40 000 à marcher en silence ce 23 mai 1998. Et tous et toutes le proclament, ils sont fils et filles d'esclaves. C'est-à-dire que c'est une revendication extraordinaire en 1998.

Ces personnes proclament le mot esclave et le revendiquent et s'en emparent. C'est-à-dire qu'il y a une césure dans la conscience collective, la conscience populaire. nous venons de cette histoire, nous venons de ces personnes qui ont été capturées, entravées. Et tout d'un coup, voilà, il se passait quelque chose. Tout d'un coup, rapport à cette amnésie, à ce non-dit, à ces gens mis en périphérie, à ces histoires de famille qu'on cache finalement, c'est comme si on se levait et on se disait on va affronter le trauma ensemble, on va commencer. Quelque chose commence et c'est comme ça que je l'ai senti, c'est comme ça qu'on l'a senti.

Je suis manifestée pour que tout le monde puisse se rappeler que nos ancêtres se sont battus pour nous, pour nous libérer des anciennes chaînes. La révolte, c'est le corollaire de toute oppression. Donc si l'esclavage a pu être aboli, c'est parce que pendant des décennies, pendant des siècles, des personnes qui en étaient victimes l'ont contestée. On a contesté le bien fondé et finalement, cette contestation a trouvé une formulation républicaine, mais la formulation républicaine, ce n'est pas le début. En fait, c'est l'aboutissement d'un processus qui le précède, mais vraiment de plusieurs siècles.

passée sous silence la révolution haïtienne de 1791 qui a vu les esclaves de Saint-Domingue, la plus riche des colonies françaises des Antilles, arracher leur liberté et leur indépendance par les armes. Passée sous silence toutes les révoltes qui ont traversé quatre siècles durant les colonies esclavagistes. Je parlerais volontiers d'Amnésia en tout cas à cette époque-là parce qu'en réalité, on est un pays de mémoire et de patrimoine. C'est-à-dire qu'on pourrait très bien dire « Ah ben en fait, en France, on ne regarde pas trop le passé, on s'en fiche, on pense au futur. » Non, non, non, non. La France, c'est un pays qui a vraiment conscience de son histoire.

Ce n'est pas comme si on était face à des gens qui, de façon générale, disent « Non, non, mais l'histoire, on s'en fout, ça ne sert à rien. » Non, c'est plutôt un pays qui est très demandeur de ça, mais pas spécialement sur cette question-là ou alors avec des conditions. Il faut dire que c'est la République qui a libéré les esclaves et puis en plus avec un truc particulier de la France qui a aboli l'esclavage deux fois. Ça aussi, c'est une première. Si on pouvait abolir l'esclavage une troisième fois, on le ferait tellement on aimait abolir l'esclavage. Un homme concentre ainsi tous les hommages.

Le député français de la Seconde République, Victor Schölscher, l'artisan du décret du 27 avril 1848. Un abolitionniste convaincu au point d'incarner à lui seul tous les combats de l'abolition. Comme si seule la République l'avait menée au nom de ses principes liberté, égalité, fraternité. Une République qui se définit sans race. Il n'y a pas de race. Nous sommes tous égaux. Et de fait, comme il n'y a plus de différence théoriquement entre les citoyens, l'histoire de l'esclavage va disparaître. Il n'y a plus ni libre ni esclave, il n'y a que des citoyens. Et vraiment, cette République, elle construit un point zéro de l'histoire. C'est-à-dire, tout ce qui précède, on l'oublie.

Et en même temps, des expériences de la race qui sont permanentes pour les personnes qui peuvent être identifiées comme noires. Et ne pas le reconnaître ne permet pas de résoudre tous les blocages sociaux, toutes les discriminations qu'il y a actuellement dans la société française. Aujourd'hui, je vais vous raconter l'histoire du racisme parce que oui, le racisme a une histoire. Ce n'est pas un sentiment universel qui a toujours existé dans toutes les sociétés humaines. Non. Le racisme, c'est un système de domination particulier qui est né au XVIIe siècle pour permettre les conquêtes coloniales européennes.

Même si moi, je suis diasporique africain, je continue à subir aussi cette histoire parce qu'elle fait partie de notre histoire française, de notre culture française. Et donc, aujourd'hui, toutes les personnes noires, qu'elles soient issues d'esclavage ou non, sont héritières de cette histoire-là. Si moi, je suis vue d'une certaine manière, c'est parce que les préjugés qu'on a forgés sur les noirs remontent à plusieurs siècles. Et même si je ne suis pas descendante de personnes esclavagisées, je porte aujourd'hui le stigmate qui a été forgé des siècles avant. Et donc, on ne peut pas parler du racisme qui se produit aujourd'hui en France sans parler d'histoire de l'esclavage.

La réalité, c'est que grandissant dans les quartiers populaires, il y a toujours cette idée de manière générale de la reconnaissance, en fait, qu'on soit juste reconnu et qu'on soit intégré à la communauté nationale d'une certaine manière. Comme on se trouve physiquement en périphérie, qu'on ne soit pas en périphérie de l'histoire, être en périphérie, en fait, concrètement, tout ça était réel et concret, on le vivait dans notre chair. Et je me dis, quelle parole peut être un pansement sur cela ? Je me dis, mais toi, tu es dans un lieu de parole officielle et de parole publique. Donc, tu as la responsabilité au moins d'essayer et de le faire à la plus belle des hauteurs.

La plus belle des hauteurs. La parole de la loi. Article 2. Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent.

29:32
Présentateur

Madame la rapporteure. Madame la rapporteure.

29:37
Invité

Merci, Monsieur le Président. Madame la ministre, je dirais que je sais dans ma chair et dans ma tête qu'on ne fait pas impunément une telle incursion dans son histoire. Et que j'arrive aujourd'hui dans ce débat je crois un peu toute morcelée à l'intérieur parce que j'ai voulu lire et relire tout ce qui avait été écrit de fiable sur cette histoire de la traite et de l'esclavage. J'ai voulu être absolument irréprochable dans la connaissance en tout cas telle qu'elle était établie par les sachants c'est-à-dire par les universitaires et je recommence à souffrir terriblement parce que je pense à ces millions de personnes.

privées de toute capacité à être des sujets, des êtres appartenant à une société, à l'humanité. Je pense à tout ça, je suis enragée, je suis enragée, je suis... Je comprends une chose cependant et c'est pour ça que je me batte beaucoup pour l'article 2. Je comprends une chose cependant, c'est qu'on ne doit pas découvrir cette histoire tout seul. Ça, je suis absolument sûre de ça. Cela plaide pour que nos enfants soient dispensés de ce traumatisme. et qu'ils entrent dans cette histoire progressivement et normalement. Moi-même, j'ai été élève d'un lycée à Cholet, de la 6e à la Terminale qui s'appelait Jean-Baptiste Colbert.

Et jamais on m'a enseigné l'histoire de l'esclavage, l'histoire de la traite et encore moins entendu parler du code noir. Jamais, pas une fois. Alors moi, je fais partie de ces générations d'élèves, ces millions d'élèves auxquels on a enseigné les phénomènes de colonisation et d'esclavage de manière extrêmement abstraite. Le souvenir que j'ai du commerce triangulaire, ce sont des flèches. Des flèches qui partaient d'un continent à l'autre. Enfin, c'était les mêmes flèches qu'on voyait en cours de géographie pour la transition de marchandises commerciales. Donc c'était quand même assez violent rétrospectivement. Je me rends compte à quel point ça niait les gens qui étaient victimes de ça.

Et on n'avait pas vraiment d'accès à ce qui se passait sur les bateaux. C'était des dessins, des reproductions de cales où étaient alignés des corps noirs complètement déshumanisés et sans âme, sans qu'on comprenne qu'ils n'ont pas cédé sans résister. On ne m'a jamais appris les luttes, les rébellions des personnes esclavisées pour obtenir leur liberté. Et je pense que ça, c'est un élément qui m'a beaucoup manqué. D'où vient la liberté ? Elle vient de ce combat. Et ça, on ne l'apprend pas à l'école à ce moment. Aujourd'hui, tous les élèves s'y confrontent. Ce que je propose, c'est que l'on démarre comme ici, à l'école de la deuxième chance.

Préparation d'un concours d'éloquence pour célébrer les 25 ans de la loi. Bonjour à tous. L'esclavage, c'est une histoire qui est marquée par le commerce, du coup, comme on le sait avec le commerce triangulaire, mais surtout par la violence et les déportations qui sont vraiment des sujets au cœur de tout ça. Des navires négriers qui ramenaient des Africains qui étaient arrachés de force à leur terre et à leur famille. La traite négrière et surtout le commerce triangulaire a fait des millions de victimes. Pour y parvenir, il aura fallu se battre. Car dès la première lecture, cet article 2 sur l'enseignement de l'esclavage est un combat.

33:03
Présentateur

« Moi, je n'ai pas l'intention au cours de ce débat de me repentir de ce qu'ont pu faire éventuellement les autres ancêtres. Monsieur Pendreau,

33:12
Locuteur non identifié

je ne veux pas que mes ancêtres rougissent de moi et je n'ai rien à faire de tel ou tel repent. » « Monsieur Pendreau,

33:18
Invité

parler de repentance, c'est de nouveau fractionner la société française et dire « Ben voilà, les Français, ils sont blancs, donc ils n'ont pas à se justifier de l'histoire de l'esclavage. » Donc vous voyez la perversité du débat sur la repentance parce qu'il réinstaure un fantasme de supériorité par rapport à des personnes qui sont issues de l'histoire de l'esclavage.

33:42
Locuteur non identifié

« Mais surtout, le groupe démocratie libérale craint l'instauration d'une certaine histoire officielle qui, loin d'approfondir l'étude de cette période, l'affigera au niveau des connaissances actuelles. »

33:54
Invité

« Je pense que les difficultés étaient plutôt, j'allais dire, dans le groupe d'opposition, enfin, le groupe d'opposition à l'époque, le groupe de droite, parce qu'il y avait cette peur, cette peur de l'écriture d'une histoire officielle par le Parlement. Loi mémorielle, est-ce que ça veut dire vérité officielle ? Est-ce que ça veut dire que les historiens ne seront plus libres de regarder l'histoire ?

34:16
Locuteur non identifié

« Nous ne participerons pas au vote de cette proposition de loi qui n'est en rien une réponse digne et adaptée aux problèmes de ces territoires blessés. »

34:27
Invité

Et même le gouvernement socialiste, pourtant favorable à la loi, tente d'empêcher l'article 2. « Je voudrais redire ici que, au nom du gouvernement, aux yeux du gouvernement, ces initiatives sont de l'ordre du décret ou de la circulaire et non pas de l'ordre d'un article législatif. » C'est sûr que c'est du domaine réglementaire. Ce ne serait pas la première fois que l'Assemblée nationale votera un texte d'incitation. Alors, c'était une bataille très surprenante. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit aussi rude et qu'un gouvernement de gauche soit aussi bloqué sur la nécessité, justement, d'apprendre ces étudiants. Parce que moi, je trouve que c'est ce qu'il y a de plus raisonnable.

35:06
Présentateur

Eh bien, la commission ayant demandé de retirer l'article 2, on va passer à l'article 3. Madame la rapporteure, « Ah ben si, c'est règlement, ça. »

35:14
Invité

Bien, alors, dans ce cas-là,

35:15
Présentateur

chers collègues, il le retourne, il y a des articles...

35:19
Invité

C'était une bataille, s'il avait fallu la mener pendant 10 heures, je l'aurais menée pendant 10 heures. Moi, je n'étais pas disposée à céder parce que ça faisait partie de la cohérence de ma démarche. On parle de crimes contre l'humanité et on parle de la société, de ses racines, on parle de ça. comment on peut l'éloigner, en tout cas, en exempté le champ scolaire, là où on prépare les futures citoyennes et citoyennes.

35:48
Présentateur

Donc, je mets au voie l'article 2 de la proposition de loi qui est en faveur. Merci, contre. Il est adopté à l'unanimité des présents.

35:59
Invité

Les opposants ont porté la voix, mais ils ont déserté le scrutin. En première lecture, ils ne sont que 81 députés sur 577 à voter la loi. Mais ce que je sais aussi, pour avoir été auprès de Jacques Chirac à ce moment-là, lui a tout de suite adhéré à la démarche de Christiane Taubira. On est le pays des droits de l'homme, on doit défendre la dignité humaine, quelle qu'elle soit. Pendant deux ans, entre Assemblée nationale et Sénat, la loi navigue. Reconnaissance du crime contre l'humanité, inscription dans les programmes scolaires, soutien à la recherche, mise en place d'un comité et d'une date de commémoration, lutte contre le négationnisme. L'essentiel est acquis.

Christiane Taubira a tenu bon. Il me fallait à la fois dompter mon cœur et mes larmes, être à la hauteur à cette dernière étape, parce que ce n'est pas une démarche personnelle. J'ai essayé avec dignité, avec force, avec loyauté, surtout, de porter une demande, une aspiration collective. Dernière étape, le 10 mai 2001, au Sénat, pour une dernière lecture et un dernier vote. Et elle est votée à l'unanimité. Et ça, c'est remarquable. Je ne suis pas sûr qu'aujourd'hui, dans le climat de polarisation que nous connaissons, il en s'est de même.

37:23
Présentateur

Je crois que ce soir, nous avons fait œuvre de mémoire et que cette unanimité est un moment important.

37:29
Invité

Robert Badinter a eu ce mot au sujet de la loi Taubira. Il a dit que ce n'est pas parce qu'une loi est votée à l'unanimité qu'elle est acceptée à l'unanimité. Et de fait, la loi Taubira ne va pas être acceptée. Des parlementaires UMP ont demandé hier dans une pétition à Jacques Chirac d'abroger un article de la loi Taubira sur l'esclavage. Cet article stipule que les programmes scolaires accorderont à la traite négrière la place qu'elle mérite. Les opposants à l'article 2 n'ont pas désarmé. Et à la faveur de l'alternance de 2002, qui voit la droite revenir aux affaires, ils repartent à l'offensive. La France a, de toute façon, une vraie difficulté avec son histoire coloniale.

Et tant qu'elle n'aura pas résolu ses difficultés avec cette histoire coloniale, elle ne pourra pas intégrer la diversité de sa population. Qui est pour ? Qui est contre ? Le projet de loi est adopté. Prochaine séance... Le 23 février 2005, l'Assemblée nationale adopte ainsi une nouvelle loi mémorielle qui reconnaît les souffrances et les sacrifices des rapatriés d'Algérie. Son article 4 se veut une réponse à la loi Taubira. Il demande que les manuels scolaires abordent les aspects positifs de la colonisation.

Le colonialisme, ce n'est pas bien, naturellement, mais il y a eu des instituteurs qui ont alphabétisé, il y a eu des médecins qui ont soigné et qu'il fallait laisser aux historiens faire leur travail dans l'histoire. Nicolas Sarkozy. Mais cette repentance permanente qui fait qu'il faudrait s'excuser de l'histoire de France, permettez-moi de vous le dire, parfois touche aux confins du ridicule. D'un point de vue intellectuel, je ne comprends même pas ce que ça veut dire. C'est-à-dire que les bienfaits de la colonisation... Enfin, quoi, il faudrait faire un tableau, vous voyez ce que je veux dire, entre ce qu'a fait la colonisation de biens et de mal.

On ne peut pas justifier l'invasion de pays parce que, soi-disant,

39:33
Présentateur

ça leur aurait fait du bien. C'est une chose idiote.

39:37
Invité

D'ailleurs, il suffit de s'imaginer dans son appartement envahi par quelqu'un qui vous expliquerait qu'il est là pour votre bien. Ça n'a pas de sens. J'ai combattu ces dispositions. Ça, c'était l'histoire qu'on voulait écrire. Les bienfaits de la colonisation. C'est assez tragique. Le problème n'est pas de battre notre couple, de jeter notre histoire par-dessus bord, de lui substituer une histoire de chaque communauté. Il est de construire un nouveau récit national. Cet article 4 de la loi de 2005, c'est un backlash, c'est évident.

C'est ces personnes qui n'ont jamais capitulé, qui n'acceptent pas que l'histoire de la traite, de l'esclavage, soit désignée crime contre l'humanité, soit entrée dans les programmes scolaires, soit revenue en dynamisme dans les universités, etc. C'est un backlash. Et finalement, heureusement, Jacques Chirac a pris ses responsabilités, a senti le danger. En tant que président, il a fait en sorte que cette loi n'aille pas jusqu'au bout. mais c'est dire quand même. Là, il y avait un danger. Dans la République,

40:38
Locuteur non identifié

il n'y a pas d'histoire officielle. Ce n'est pas à la loi d'écrire l'histoire.

40:47
Présentateur

L'écriture de l'histoire, c'est l'affaire des historiens.

40:51
Invité

L'article 4 de la loi de 2005 entendait imposer une vision de l'histoire. La loi Taubira, elle, la rend seulement possible en encourageant la recherche. Oui, l'histoire, la mémoire, la mémoire sont des objets qui appellent un cadre législatif. Et la loi le fait sur cette très longue histoire, quand même, à plusieurs siècles. Non, la loi ne fait pas histoire. Mais les lois qui traitent de questions historiques et mémorielles sont foisonnes. Face à son passé colonial, la France tergiverse. entre critiques des lois mémorielles qui imposeraient une vérité officielle et nécessité d'affronter les zones d'ombre du passé.

41:43
Présentateur

C'est ça le combat culturel aussi. C'est ça la guerre des idées. Vous voyez, on essaye de combattre ce qui donne

41:49
Invité

la tonalité la plus forte à telle ou telle conception de l'histoire. Voilà. Chacun est dans son rôle et d'une certaine façon, c'est ce qui crée aussi de la vitalité intellectuelle dans un pays. La puissance du loi mémorielle, c'est la chose qu'on ne peut pas lui nier, c'est qu'elle crée du bruit et qu'elle est entendue par tout le monde. Donc ça pose un débat dans la société. Ce débat prend ou ne prend pas, mais s'il n'y a pas de loi mémorielle, il n'y a pas de sujet et on n'avance pas. Donc elle sert à créer du récit commun auquel tout le monde peut participer parce que tout le monde se pose la question donc du coup, tout le monde apporte une réponse.

D'ailleurs aujourd'hui, le vrai danger, ce n'est pas l'histoire officielle, c'est la mise au pas du travail de recherche sur ces questions. On le voit avec Donald Trump aux États-Unis, les travaux de recherche sur l'esclavage, sur la colonisation, la post-colonisation. C'est très difficile aujourd'hui de faire ces travaux de recherche aux États-Unis mais on sent un vent mauvais qui souffle un peu partout sur nos démocraties, y compris chez nous où on voudrait bien que tout ça s'arrête, qu'on arrête de parler de la colonisation et de ses conséquences. Donc la liberté pour l'histoire, nous la revendiquons.

Je peux vous dire qu'entre la loi de Taubira, la loi de 2001 et aujourd'hui, c'est considérable les progrès qui ont été faits. On venait en Afrique, on récupérait des gens, on les arrachait à leur famille et on leur aurait retiré absolument tout ce qu'ils faisaient d'eux des humains. Donc c'est pas l'histoire qui a été mise sous le boisseau, c'est pas l'histoire qui a été mise en cage, c'est l'histoire qui a été libérée. Pourquoi c'est important de s'en rappeler aujourd'hui ? C'est quelque chose qui a impacté toute une communauté et le monde globalement pendant des siècles.

C'était du coup du 15e au 19e, donc on est quand même sur 400 ans de déportation, c'est compliqué de passer à côté de ça. Merci Samir pour ta présentation. Qui est-ce qui est volontaire pour présenter sa thématique ? Jean-Sébastien, oui, vas-y. Pas à pas, les programmes scolaires ont évolué. La recherche a progressé et la mémoire s'est imposée. En 2006, le président Jacques Chirac choisissait ainsi le 10 mai, anniversaire de la loi, comme journée nationale des mémoires de l'esclavage.

D'avoir fait du 10 mai, c'est-à-dire de l'anniversaire de la loi, un moment d'instruction, d'éducation, de réflexion, d'hommage à l'abolition de l'esclavage, mais aussi de réflexion sur cette notion même d'esclavage, sur les traites humaines. Ce 10 mai est un moment très important. Désormais, la République se souvient. Mais peut-elle s'en tenir là ? Donc devoir de mémoire, mais aussi devoir de réparation. Le texte de Mme Taubira dans sa première mouture, il mettait en évidence cette idée de la réparation et il notait justement que nous nous engagions à déterminer le préjudice subi et à examiner les conditions de réparation dues au titre de ce crime.

C'est un article important à mes yeux parce qu'on ne peut pas énoncer dans un article premier un crime contre l'humanité et en rester là. Ce crime est absolument irréparable, mais je crois aussi qu'il est irresponsable de dire le crime est irréparable, on ne peut pas le réparer, il n'y a pas de sujet sur la réparation. Dans son projet de loi initial, Christiane Taubira a abordé une question cruciale et épineuse, celle des réparations. Comment évaluer l'outrage de l'esclavage ? Comment réparer ses héritages ? Comment évaluer la souffrance ? Qui rembourser ? Que rembourser ? Là, on est dans des questionnements sans fin.

Je ne crois pas qu'on puisse se situer dans une perspective d'indemnisation qui s'avèrerait, je le souligne, en pratique, impossible à organiser en raison de la manière dont cette traite s'est déroulée et du temps qui s'est écoulé depuis. Raison pour laquelle je ne suis pas favorable à cet amendement.

45:48
Présentateur

Merci. Eh bien, qui est en faveur ? Merci. Contre. Et rejeté.

45:55
Invité

La question des réparations ne sera pas abordée par la loi. Mais elle ne disparaît pas pour autant. Premier principe, c'est irréparable. Deuxième principe, ça ne vous exonère pas, ça dit vos impuissances. Troisième principe, si nous sommes honnêtes, si nous avons de la probité, qu'est-ce que nous faisons malgré cette impuissance ? Il n'est plus possible d'éviter le débat sur les réparations. En 2015, il s'impose à nouveau. François Hollande, président de la République, est en tournée dans les Antilles. Le 10 mai, il est à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, pour inaugurer le mémorial Acte. Je sais le débat sur les réparations. Il n'est pas épuisé.

Il se veut être un discours de rupture puisqu'il évoque la question des indemnités versées aux propriétaires d'esclaves. Et il invoque aussi l'indemnité qu'a payée Haïti pour que la France reconnaisse Haïti comme État souverain. C'est sous la monarchie Charles X, 1825, qui réclama même à la jeune république d'Haïti une indemnisation d'État de 150 millions de francs or afin d'indemniser les anciens colons qui le réclameraient. Certains ont appelé cette exigence la rançon de l'indépendance. Eh bien, quand je viendrai en Haïti, j'acquitterai à mon tour la dette que nous avons. Je sais que cette phrase va avoir quand même une résonance et c'est pour ça que je la prononce.

Et tout le monde pense et interprète cela comme un remboursement de la somme payée par Haïti à la France. Mais à port au prince, le président français coupe court aux espoirs. Il y a une dette morale qui existe. cette dette morale, je l'ai évoquée en voie de loup. La dette, finalement, n'est que morale. Le malentendu, de toute façon, il est inévitable. Tout ce que l'on pourra faire ne sera jamais suffisant. Donc, ce que je pensais, c'est qu'il fallait installer le mot réparation dans la relation entre la France et Haïti et ça allait prendre forcément du temps et pas se réduire à mon seul déplacement. La colère répond au malentendu.

La France propose une coopération de 145 millions d'euros alors qu'Haïti attend depuis des années la restitution de cette indemnité coloniale qu'elle a acquittée et qui l'a entravée. On l'estime à 30 milliards d'euros d'aujourd'hui. La réparation, ça fait partie de la reconnaissance du dommage. Et donc, la réparation, c'est pas forcément une réparation immédiatement financière. ça veut dire qu'il faut faire en sorte pas de corriger mais en tout cas d'atténuer les effets de ce qu'a produit l'esclavage et ces effets-là ils sont manifestes. Ce sont les inégalités économiques qui subsistent aujourd'hui dans les Outre-mer.

Cette loi m'oblige à une exigence particulière parce que dans les territoires des Outre-mer l'histoire de l'esclavage évidemment c'est tout sauf abstrait. L'esclavage dans ces territoires ça a façonné les sociétés les identités mais même les paysages. Une des manières de confronter cette histoire c'est de continuer à lutter contre les inégalités et toutes les inégalités. Je pense aux inégalités de destin notamment chez les jeunes.

C'est aussi la lutte contre la vie chère parce que l'éloignement de ces territoires la manière dont les économies se développent progressivement petit à petit parce que les histoires sont plus contemporaines c'est un enjeu majeur donc ce sont tous ces sujets à la fois. Donc la réparation c'est ça c'est aussi la reconnaissance historique c'est le fait de soutenir la création la recherche qui travaille cette histoire-là qui la rend accessible au grand public. Ce qui manque pour moi aujourd'hui c'est vraiment des récits qui nous permettent de situer cette histoire de l'esclavage sur le territoire français et aussi la célébration des gens qui ont résisté et qui sont français.

Comment je fais pour qu'on surplombe cette histoire qu'on la féconde et que carrément carrément on la sublime. Haïr c'est encore dépendre c'est aimer Césaire et voilà je ne veux pas dépendre.

50:52
Locuteur non identifié

Il y a des lois

51:03
Invité

qui font date et la loi Taubira est devenue un modèle pour le monde.

51:08
Locuteur non identifié

Adopté.

51:10
Invité

Le 25 mars 2026 à l'initiative du Ghana l'Assemblée Générale des Nations Unies a ainsi reconnu que la traite et l'esclavage sont un crime contre l'humanité le plus grave d'entre tous. Les mots en silex qui portent nos élans nos espoirs nos exigences ont besoin d'être nivelés et polis pour être traduits en loi devenir précis juste et parfois même un peu froid pour dire les intentions ainsi que les conséquences. Nous en convenons même si c'est avec un peu de tristesse que parfois nous les voyons perdre un peu de leur incandescence mais la combativité que nous investissons dans les causes qui servent les droits de l'homme et renforcent la fraternité conserve toute son ardeur.

Je vous remercie tous vraiment tous pour tout. Merci.