Pouria Amirshahi : "Si on veut aider les policiers, il faut renforcer les formations"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
France Inter, point fr, France Inter, Catherine Boulet, Eric Delvaux, le 5-7. Votre invité ce matin, Eric Delvaux, c'est le député de gauche, ex-socialiste Pouria Amir Chahi. Oui, car les députés vont examiner à partir d'aujourd'hui le projet de loi sécurité publique avec son volet antiterrorisme et en toile de fond. Le malaise, pour ne pas dire la colère des policiers. Bonjour Pouria Amir Chahi. Bonjour. L'actualité, c'est aussi à Aulnay-sous-Bois, avec ses 4 policiers suspendus et ses accusations de viol durant une interpellation.
On l'a entendu ce matin dans le journaux de France Inter, un jeune d'Aulnay-sous-Bois qui disait qu'entre la police et les jeunes, il y a désormais un fossé culturel. Quel est ce fossé, selon vous ?
Je pense qu'il provient de plusieurs choses, mais d'abord, du point de vue des jeunes des quartiers populaires, d'une ségrégation qui se vit d'abord à travers le racisme. C'est-à-dire que la ségrégation sociale, vécue dans beaucoup de quartiers populaires, se double de ce racisme qui manifestement est présent dans une partie de la police qui, sans doute par manque de formation, parfois par sentiment d'insécurité quand elle rentre elle-même dans ces quartiers-là, ne sait pas faire autrement que pratiquer la violence, la confrontation directe, le tutoiement, le rudoiement, et on l'a vu maintenant, le viol et parfois le meurtre. Il faut mettre les mots sur ce qui est en train de se passer.
Y a-t-il un contexte qui favoriserait ces suspicions de part et d'autre ?
Ça fait des années que vous avez effectivement, en France, des relations difficiles, compliquées, entre les jeunes des quartiers, principalement ceux qui sont noirs ou basanés, qui sont victimes de discrimination, commencées par les contrôles d'identité, ce sont les plus contrôlés en France, et de l'autre côté, vous avez des policiers qui sont dans des métiers harassants, fatigants, on leur demande beaucoup, on leur demande beaucoup trop, parfois même y compris sans évaluation réelle de l'efficacité de leur intervention, et on se trompe lorsque, notamment, on en parlait tout à l'heure, on propose des lois toujours pour renforcer les pouvoirs des policiers, alors qu'il faudrait, à mon avis, renforcer leur formation, le sens du discernement, la maîtrise, le sang-froid, et puis le respect d'un certain nombre de règles.
Je voudrais vous donner un exemple. Il y avait, en 1986, quand Pierre-Jacques était ministre de l'Intérieur, un code de déontologie. Ce code de déontologie, dans son article premier, ses premiers mots disaient que le rôle du policier était de défendre les libertés individuelles. En 2014, lorsque le nouveau code a été installé, voulu par Nicolas Sarkozy et ensuite par Manuel Valls, cette référence aux libertés individuelles a purement et simplement disparu. On demandait avant aux policiers, par ailleurs, d'intervenir dans le respect de la loi. On ne leur demande plus aujourd'hui que d'intervenir pour faire respecter la loi, ce qui n'est plus du tout la même chose.
Donc il y a eu un glissement progressif, et un glissement, y compris, qui s'est accompagné d'un changement de pratiques et de doctrines sans que ce soit dit. Avant, on avait une procédure de désescalade dans la police. On savait faire, on était même réputés pour ça. On avait des policiers très très bons, qui savaient, dans la gestion des foules, manifestations par exemple, comme dans les interpellations individuelles, à avoir ce qu'on appelle une bonne distance. Et puis petit à petit, on s'est aperçu que contrairement à nos voisins européens, on est devenu plus brutal. Et ça s'est vu, et on a vu des drames. Je pense à Rémi Fraisse.
Je pense à ceux qui ont perdu un oeil, vos collègues par exemple, lors des manifestations de travail. Je pense à Adama Traoré. Et je ne veux pas, franchement, accabler la police dans son ensemble. Loin de là. Mais on ne peut pas, comme c'est le cas aujourd'hui, faire une loi pour protéger les policiers au demeurant. Elle n'est pas utile, sans parler de ceux qui ont besoin d'être protégés, parfois de la police elle-même.
Des récipicés pour lutter contre les contrôles au faciaire, ça c'est quelque chose sur lequel vous vous êtes pas mal battu il y a un an. Est-ce que vous allez remettre cette proposition sur le tapis ? On sait qu'elle a été retoquée.
Oui. Pas dans le cadre de la proposition de loi sur la sécurité publique qui a commencé hier soir et qui continue aujourd'hui et demain. parce que je ne mène pas de faux combats dont je sais par avance que de toute façon ils ne seront pas suivis des faits immédiats. Mais je sais que dans le débat présidentiel, certains reprendront cette proposition. Et vous savez, c'est pas une marotte. Quand vous êtes contrôlé 5 à 10 fois par jour, sans aucune justification, vous avez besoin d'avoir des procédures qui vous défendent et qui vous protègent. Et y compris qui permettent à des policiers de faire leur travail. Car voyez-vous, la question du récipicé de contrôle au faciaire, ça existe.
Ça a été testé à Madrid. Ça a été testé à Sofia, en Bulgarie. Ça a été testé à Londres. Et ça a été testé aussi, je crois, aux Etats-Unis. Moi, j'ai rencontré les policiers de différents de ces pays-là. Au début, ils étaient tous contre. En disant, comme les policiers français, ça va faire de la paperasserie. On n'a pas que ça à faire que de remettre des souches de contravention. Et puis finalement, on a accepté. Pourquoi on l'a accepté ? Parce que du coup, ça a apaisé les relations avec les jeunes. Et ça nous a surtout, nous, permis de faire notre boulot.
C'est-à-dire, plutôt que de passer notre temps à contrôler les jeunes, on a fait de la circulation, mais on a aussi fait de la filature, des enquêtes, des investigations.
Alors, cette loi de sécurité publique, qui a commencé à être débattue, et ça va durer encore pendant deux jours à l'Assemblée nationale, elle veut redéfinir les règles d'ouverture de feu des policiers en cas de légitime défense, et se rapprocher des droits plus étendus dont disposent les gendarmes. Vous y voyez un texte irresponsable et inefficace. Alors, d'abord, irresponsable.
Irresponsable parce qu'on renforce, chez les policiers les plus fragiles, le sentiment d'impunité. C'est le défenseur des droits, Jacques Toubon lui-même, qui dit qu'à partir du moment où vous autorisez l'usage des armes à feu, comme on dit, c'est-à-dire les tirs à vue. Encore une fois, il faut savoir de quoi on parle. Enfin, il y a quand même une procédure. On ne tire pas à vue n'importe comment.
En cas de légitime défense.
En cas de légitime défense, exactement. Or, ce cas de légitime défense existe déjà dans le droit commun. Si on vous attaque, vous êtes parfaitement droit de vous défendre. Et par ailleurs, si vous êtes...
Oui, mais il faut que ce soit circonstancié avec une progression et pas mal d'alternatives qui ne correspondent peut-être plus à l'agressivité qu'on a vu naître depuis ces dernières années. Il faut peut-être revoir ces textes.
Mais encore heureux que ce soit proportionné. On est encore dans un état de droit. Mais pour revoir ces textes, ce n'est pas moi qui le dis. C'est non seulement le défenseur des droits, mais voyez-vous, le directeur général de la police nationale lui-même, M. Falcone, ne peut pas considérer que ce soit un grand tendre en matière de sécurité publique. Qu'est-ce qu'il dit ? Il dit, lorsqu'il y a eu les incidents dramatiques à Viry-Châtillon, je le rappelle, les policiers ont failli payer de leur vie, une situation, un guet-apens, ils étaient parfaitement en situation et en droit de se défendre avec les textes actuels.
Donc, vouloir renforcer des dispositifs, en l'occurrence, qui arment, surarment, réarment, et rajoutent, on va dire, de la tension, n'est pas là, en l'occurrence, une solution pour calmer les esprits ou pour répondre à la protection des policiers. Mais c'est plutôt, à mon avis, une réponse, une sorte de flatterie à des revendications les plus dures d'une minorité de policiers qui l'a demandé. Moi, je pense que si on veut aider les policiers, il faut, encore une fois, renforcer les formations, arrêter de les mobiliser tout le temps pour tout et n'importe quoi, notamment dans un état d'urgence qui les met à bout. Ils sont fatigués, ils sont tendus.
C'est aussi ce genre de tension qui fait qu'il y a des dérapages.
En un mot, vous, l'ex-socialiste, est-ce que vous estimez que le quinquennat, François Hollande, a répondu aux inquiétudes, aux craintes des policiers qu'ils expriment depuis plusieurs mois maintenant ?
Oui et non. Oui, parce qu'il y a eu des postes supplémentaires. Oui, sans doute, parce qu'il y a plus de considérations et qu'on a arrêté le culte de la politique du chiffre. Mais non, parce que les conditions de travail sont toujours difficiles. C'est là où on a des, parmi parfois les moins qualifiés de la fonction publique. Et puis, encore une fois, c'est un métier qui reste dangereux, qui reste difficile et qui mériterait d'être valorisé. mais autrement que par le discours de testotérone, de la virilité et, on va dire, le roman cheval-rex de la police. On peut respecter les policiers, c'est mon cas, la police républicaine, sans être dans ce mythe. Merci. Pouria Amir Chahi,
donc député de gauche, ex-socialiste, député des Français de l'étranger. Merci et bonne journée. Merci à vous, parlement. Merci à vous.
Pouria Amirshahi