L’écrivain Yannick Haenel est l’invité des Matins
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Analyse automatique
Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie
Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 71 %Attaque 10 %Défensif 19 %
Questions et réponses
Taux de réponse directe : 98 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 0:13OuverteRéponse directe
Bonjour Yannick Haenel. Merci d'être venu ce matin sur France Culture.
- 0:24OuverteRéponse directe
On va parler de votre dernier roman, La solitude des professeurs est infinie.
- 1:40OuverteRéponse directe
Il y a une très jolie phrase qui dit le dévouement des enseignants. Comment faire aimer à des jeunes gens la grammaire ?
- 2:04FerméeRéponse directe
Est-ce que c'est de l'amour ?
- 4:06OuverteRéponse directe
Vous décrivez quand même une profession où on traverse des émotions très fortes. C'est ça qui a fait la sève romanesque ?
- 6:39OuverteRéponse directe
Alors, votre héros, Yannick Haenel, il s'en sort plutôt bien avec ses élèves. Mais d'autres professeurs se retrouvent dans des situations ingérables.
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 2:18InvitéFait
« C'est un amour non pas pour les élèves mais pour la situation elle-même. »
- 2:59InvitéFait
« Il y a un dénigrement inconscient des profs. Il y a une caricature de la plainte des professeurs. »
- 3:53InvitéFait
« C'est un parcours non pas de la peine, comme dirait Jean-Louis Murat, mais un parcours non pas du combattant non plus. »
- 8:37InvitéFait
« Il y a une prolétarisation de toutes les choses intellectuelles en France, peut-être dans d'autres pays, depuis quand même une trentaine d'années. »
- 8:55PrésentateurChiffre
« Une prolétarisation qui décrit la réalité matérielle de la condition enseignante et de leur revenu qui baisse. »
- 18:05PrésentateurChiffre
« 18 livres en moyenne par an pour les Français, 4 de moins tous les deux ans. »
- 18:24InvitéFait
« La littérature n'est plus du tout au cœur de la société comme ça a pu l'être, je dirais, il y a une cinquantaine d'années. »
- 20:42PrésentateurChiffre
« Un bon quart des jeunes gens qui arrivent au baccalauréat ne maîtrisent pas réellement le français écrit. »
- 36:41InvitéFait
« Posséder la culture pour l'extrême droite c'est l'éteindre tout simplement. »
- 36:23InvitéFait
« une réaction très saine à une mainmise non seulement d'un capitalisme débridé sur le monde de l'édition et aussi surtout les discours de l'information »
- 36:52InvitéFait
« posséder la culture pour l'extrême droite c'est l'éteindre tout simplement. »
- 37:46InvitéChiffre
« ça concerne des centaines ou à peine quelques milliers de personnes »
- 38:22InvitéFait
« l'édition est en péril et c'est très difficile de fonder une maison d'édition aujourd'hui »
- 38:33PrésentateurFait
« il y a une concentration mais des nouvelles petites maisons se sont créées »
- 39:35InvitéFait
« c'est ça l'avenir de l'édition, c'est ça l'avenir de la littérature »
Temps de parole
- Invité64 %
- Présentateur26 %
- ?7 %
≈ 36,4 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
Modèle mistral-small-latest · prompt v1 · les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.
France
Culture.
Les
matins de France Culture. Marguerite Caton.
Bonjour
Yannick Enel. Bonjour. Merci d'être venu ce matin sur France Culture. Vous êtes écrivain, l'auteur de nombreux romans et de quelques essais aussi. J'y pense d'ailleurs que vous n'écrivez jamais de poésie.
En secret. Mais ce n
'est
plus un secret du coup.
On
va parler de votre dernier roman, La solitude des professeurs est infinie, publié en sept rentrées aux éditions Gallimard. Un livre centré sur un personnage, un professeur de lettres qui débute sa carrière d'enseignant et rien que le mot carrière le fait rigoler. Prof, c'est une vocation, Yannick Enel.
Et
ça a été la vôtre
? J
'espère que c'est une vocation. En tout cas, c'était mon cas. Mais la vocation, ce n
'est
pas toujours très tranquille. C'est même quelque chose qu'on... Dans le journal de Virginia Woolf, j'ai lu des pages terribles là-dessus où elle se dit qu'elle aurait aimé ne pas avoir la vocation d'écrire.
Oui,
quand on est professeur, je pense qu'on a envie de tout donner, d'y être vraiment.
C
'était mon cas à 22 ans, après l'agrégation, de me retrouver comme ça dans des collèges de banlieue parisienne où il m'a semblé qu
'en
un sens, je faisais de la politique, au fond, que c'était un acte. C'était plus que de parler et d'écrire. C'était une sorte de performatif permanent de pouvoir soulever la parole, la partager, avec des tout jeunes gens.
Il
y a une très jolie phrase qui dit le dévouement des enseignants. Vous dites que vous vouliez tout donner. Vous avez écrit dans la bouche de ce personnage. Donc, je me consacrais à des choses qui pourraient paraître dérisoires mais dont le soin renouvelé ressemble à l'amour. Comment faire aimer à des jeunes gens la grammaire ? Quel exemple leur donner pour qu
'ils
n'oublient pas l'usage du passé simple ? À quel moment du cours leur demander d'écrire ? J'aime bien le soin renouvelé ressemble à l'amour.
On
réfléchit peu au sentiment qui unit un professeur à ses élèves, Yannick Enel. Est-ce que c
'est
de l'amour
? Oui,
c'est de l'amour. Alors, évidemment, il ne
faut
pas se tromper sur ce terme. C'est un amour non pas pour
les
élèves mais pour la situation elle-même. C'est une situation un peu étrange qui est invérifiable parce qu'on parle tout le temps de transmission. C'est devenu un mot un peu emphatique. Mon personnage, d'ailleurs, ironise là-dessus. Mais au fond, la transmission, c'est quelque chose qui relève d'un amour du langage, d'abord. D'un effacement de soi. Et moi, j'ai voulu écrire ce livre pour raconter la vie sensible des professeurs parce que tout ce qui peut se dire dans la société concernant les enseignants me semble toujours un peu dénuée de... Comment dire ? Il me semble toujours un peu à côté de la plaque. Il y a un dénigrement inconscient des profs.
Il y a une caricature de la plainte des professeurs. Et je me souviens que durant toutes ces années, c'était quand même avant tout une forme d'anxiété destinée à
la
recherche un peu étrange du cours réussi. Il y
a
un idéal du cours réussi qui peut-être relève de la comédie. Je veux dire par là que c'est un peu
inatteignable.
Mais
je
raconte comme ça que faire court, je ne
sais
pas, au sixième B, de manière glorieuse, en se disant que c'est extraordinairement réussi, on sort du coup. Celui d'après est une catastrophe avec les quatrièmes D. Et c'est ça, six heures par jour. Et c'est... Comment dire ? C'est un parcours non pas de la peine, comme dirait Jean-Louis Murat, mais un parcours non pas du combattant non plus. Mais c'est quelque chose de très spécial qui nous renvoie, au fond, à chaque instant, à nos limites.
Vous
décrivez quand même une profession où on traverse des émotions très fortes. Et vous dites que c'est l'un des objectifs de votre roman. Je rappelle son titre, La solitude des professeurs est infinie. de restituer cette vie sensible des profs entre anxiété, amour d'une situation. C'est ça qui a fait la sève romanesque
? Mais
oui, parce qu'il y
a
quelque chose de très existentiel, pour utiliser un mot un peu ancien, dans la condition enseignante. C'est-à
-dire
une remise en question permanente. Je ne crois pas qu'il y
ait
beaucoup de métiers où, toutes les heures, au fond, on reprend à zéro. On est exposé. Et je voulais raconter, non seulement ces intensités-là,
mais
également toutes les pressions. Ce n'est pas seulement la violence, évidemment, que toutes sortes de violences s'exercent sur l'école, pas seulement sur les professeurs, sur les enfants aussi. Mais également d'extraordinaires réussites. Je trouve qu'on associe un peu trop, pour moi, les établissements de banlieue à quelque chose qui serait un échec scolaire. Moi,
j
'ai connu des joies, en tant qu'enseignant, des joies phénoménales, avec des jeunes gens, à Mante-la-Jolie, à Villiers-le-Bel, ou ailleurs. Oui, ces intensités-là sont le cœur de la chose. Alors là, effectivement, comme dans l'amour, comme dans l'amitié, comme dans ces partages existentiels.
Je
me sentais seule. Sauf que non, on n
'est
pas tout seul. On a une direction, on a un entourage pédagogique, on a une vie scolaire. L'enseignant, il ne doit pas être tout seul. Aujourd'hui,
pour
être prof, il faut envoyer du lourd, quoi. Mais au niveau des apparences, alors qu'au fond, il y a quelqu'un qui a envie de bien faire. Nerveusement, c'est un métier qui, moi,
m
'a beaucoup sollicité. Et on peut peut-être juste pas, aujourd'hui, le faire 40 ans,
c'était plus
fait pour moi.
Enfin,
j'en pouvais plus.
Ça
devenait une accumulation. Au début, les difficultés, j'arrivais à les éponger parce que j'étais jeune, parce que j'étais inconsciente, peut-être. Je ne sais pas. Au début, quand c'est comme la jeunesse,
au
bout de 10 ans, 11 ans, je n'avais plus envie de prendre sur moi. J'avais cette idée en tête, c'était de sauver ma peau.
C
'était soit le métier, soit moi. Donc, j'ai choisi, moi.
Alors,
votre héros, Yannick Henel, il s'en sort plutôt bien avec ses élèves. Il arrive à peu près à leur transmettre sa passion. Mais d'autres professeurs se retrouvent dans des situations ingérables. Dans votre roman, il y a la figure de la petite prof, comme le dit de manière très méprisante. La proviseur adjointe, la petite prof qui disparaît après cette fête complètement bordélisée. C'est assez terrible. Ce qu'on vient d'entendre, c'est un témoignage recueilli par les pieds sur terre en 2023 d'une prof de maths qui a renoncé.
L'inquiétude, la peur, la nervosité, la solitude, c'est ça l'autre réalité du métier, au-delà de la passion de la transmission et de toutes ces joies que vous nous avez décrites, Yannick Henel.
C'est la réalité la plus crue de ce métier. Effectivement, dans ce qu'on vient d'entendre, j'en ai aussi fait l'expérience, je l'ai vu, je l
'ai
vécu. Dans le fond,
on
peut dire qu'il n
'y
a personne. On est absolument seul et ce n
'est
pas seulement parce qu'il y a cette belle solitude d'une fois la porte refermée de la salle de classe, on est avec ses élèves et c'est là que
ça
commence,
c
'est là que ça peut être très beau. Ce n
'est
pas seulement cette solitude-là, c'est vraiment un isolement psychique, c'est la figure du professeur dans la société, dans la vie sociale, relève de l'incommunicable. Je raconte, et ça m'est arrivé cent fois, dans des dîners avec des gens qui me demandaient qu'est-ce que vous faites, vous, des gens qui travaillaient dans des entreprises, dans des industries. Je disais, je suis prof en collège, passé le moment de stupéfaction où on est un peu l'animal curieux, il y a quelque chose qui relève d'une forme de mépris. Parce qu'on oublie qu
'un
petit prof, comme on dit, un petit prof de collège, c'est d'abord un intellectuel. Il y a une,
comment
dire ça, il y a une prolétarisation
de
toutes les choses intellectuelles en France, peut-être dans d'autres pays, depuis quand même une trentaine d'années. Et cette prolétarisation concernant les profs du secondaire est devenue
presque
une stigmatisation.
Une prolétarisation qui décrit la réalité matérielle de la condition enseignante et de leur revenu qui baisse. Ça a été beaucoup commenté avec les dernières enquêtes PISA, mais qui est aussi peut-être lié à ce qu'on disait du fait que c'est un métier qui est devenu un métier du soin. En fait,
c
'est une question que je me pose. Ça a été un métier d'autorité pendant
longtemps. Alors là,
c'était très respecté. On était professeur. Monsieur le professeur, c'était plutôt valorisé socialement. Aujourd'hui, vous le dites, ça ne
l
'est pas. Il
y
a une relégation sociale très importante. Est-ce que c'est parce que c'est une profession intellectuelle et donc qui, matériellement, ne rapporte pas beaucoup d'argent, ne crée pas de profit ? Ou est-ce que c
'est
parce que c'est une profession du soin, du social aujourd'hui, ou au moins qu
'on
se la représente comme ça et que du coup, on
ne s'intéresse plus ?
Absolument. Je pense que cette métamorphose dans l'espace public est liée au fait que tout ce qui relève du service public est méprisé. Je crois que
la
question du mesurable, du profit, elle est vraiment là, criante. On ne peut pas mesurer
ce
que produit une professeure ou un professeur durant une heure de cours avec des collégiens. Et ce n
'est
pas les enquêtes annuelles qui vont, sur le niveau soi-disant, qui vont échanger quoi que ce soit. Et cette absence de productivité directe, pour moi, elle frappe vraiment la
considération
même qu'on peut apporter à ce genre de travail. C'est aussi, pour moi, toute la gloire et la noblesse, j'ai employé des grands mots.
Et
puis au fond, quelle reconnaissance attendre d'une société quand on va au collège le matin ou au lycée. On a en tête autre chose que l'idée que la société se fait de nous. On pense constamment, et c'est ça qui peut-être échappe à tout le monde, on pense constamment aux cours à venir. On l'anticipe, on le prépare, évidemment. On en a un peu peur. On le fait, et puis en sortant, on y repense encore. Il y
a
une espèce de marathon magnifique et pathétique, au fond, du professeur.
Il
faut parler de stigmatisation, même, aujourd'hui. Alors, j'ai ri en lisant, enfin, un peu jaune, peut-être. Dans votre roman, le héros se précipite à un moment au Louvre.
Il
arrive avec sa carte d'éducation nationale. Il veut voir les arts étrusques, un vase tout particulièrement. Il se retrouve devant le sarcophage des époux.
Mais, en
fait, aujourd'hui, ce n'est plus possible, Yannick. La carte d'enseignant, je vous l'annonce, ne permet plus de
rentrer
gratuitement au Louvre,
en coupant la queue. Je l
'ignorais,
mais... Un peu
une ultime brimade sociale.
Bon,
c'est terrible.
Mais
le plus dur pour les profs, peut-être plus encore que les élèves. On commence à en parler. L'isolement, c'est l'organisation du travail. Et ça, vous êtes assez sévère, Yannick Enel. Il y
a
un proviseur qui est absolument méchant, tyrannique. Une proviseur adjointe qui est
assez
peu compétente et
carrément
odieuse. Un inspecteur injuste, arrogant. Pour eux, vous n'avez aucune indulgence, Yannick Enel.
Oui, il dit comme ça. Ça a l'air d'être un réquisitoire affreux. Oui, c'est un roman. Enfin, c'est une comédie.
Et
c'est surtout le... Comment dire ? J'ai choisi de raconter ça aussi parce que ça a été mon expérience dans les années 90, au début des années 2000.
Où
il m'a semblé, effectivement, que les problèmes qu'on pouvait avoir quand on était un jeune professeur, un jeune intello, comme ça, la tête pleine de Mallarmé ou de Derrida, et de se retrouver avec joie. Enfin, moi, ça a été un éblouissement immédiat avec des enfants, au fond, à qui on essaye de faire
entendre
la grammaire ou de la poésie. Ce n'était pas là le problème. Pour moi, c'était vraiment l'incompréhension venait de la structure. L'incompréhension venait du système. Et l'absence de reconnaissance venait
assez
souvent, enfin, dans tous les bahus, comme on disait, où j'ai été prof, où on changeait chaque année, enfin, on était à disposition du recteur. Oui, c'était quand même le
principal,
enfin, l'administration. Voilà, je ne
sais
pas, je ne voudrais pas jeter la pierre comme ça,
mais ce
que je raconte, au fond, de manière un peu picaresque, enfin, c'est l'abandon des illusions. C'est le fait d'un immense gâchis qui est partagé par tout le monde. Au fond, il n'y
a
pas une responsabilité unique qui serait théorique sur la manière d'exercer le professora ou la manière de gérer les professeurs.
mais c
'est,
au
fond, le, comment dire, l'école pourrait être, me semble-t-il, pourrait être un lieu où, puisque c'est encore un des derniers lieux, pardon, dans la société où on est penché sur des textes, enfin, c'est quand même une chose fabuleuse, enfin, ça existe de moins en moins, ça pourrait être un lieu
de
pure étude, et non pas d'accompagnement vers l'idée d'acquérir un métier. Je sais, peut-être que ce que je dis semble un peu à côté de la plaque ou idéaliste, mais pour moi, l'école n'est pas là pour former des gens à aller plus tard au bureau et devenir des employés, enfin, c'est vraiment un lieu intermédiaire qui relève
purement
d'elle-même, l'école d'un autre but qu'elle-même.
Et
le gâchis, c'est donc de vouloir peut-être dresser les élèves dans une destination sociale.
Comment
vous expliquez que les relations entre collègues, puisque ces professeurs, ils ont quand même la vocation, ils sont motivés, pourquoi elles sont autant empreintes de mesquinerie et de rivalité ? Vous le décrivez, je crois que
c
'est quand même assez juste.
J'imagine que dans tous les corps de métier, c'est un peu comme ça, mais mon personnage est un
jeune
intellectuel quasi poète,
pour
qui faire une heure de cours,
c
'est comme écrire une page de roman, c'est-à-dire que l'absolu est en jeu, et moi c'est ça qui me motivait, c'est ça qui me soulevait,
l
'idée même que quelque chose puisse advenir, pendant les 55 minutes d'un cours, qui soit plus qu'un
moment
d'exercice. Et je ne sais pas,
comment
dire ça, je pense qu'on est usé assez vite quand on est professeur. Moi-même, vous voyez, on entendait quelqu'un dire, une jeune femme dire, je ne me vois pas faire ça pendant 40 ans.
J'allais
vous poser la question,
pourquoi vous avez
quitté l'enseignement, et est-ce que vous l'avez regretté
?
C'est-à
-dire
que
je
me sens toujours professeur, et au bout de 15 ans, effectivement, peut-être 17 ans, je ne sais plus très bien, c'est pour des raisons privées, j'avais des problèmes médicaux, mais
je
pense que j'avais commencé à 22 ans, à 37 ans, j'étais complètement usé. C'est un métier
qui,
si on veut bien le faire, j'étais très frappé qu'elle parle de ça, vouloir bien faire,
c
'est un métier vertueux.
Bien faire et faire le bien,
pour
les élèves, dans cette relation qu'on a dite de soin, d'amour, c'est ça derrière, je veux votre bien.
C
'est pour ça que je vous disais que c'était, pour moi, presque un métier politique. J'avais l'impression de faire de la politique en étant prof, parce que c'est le bien commun, c'est la communauté. Ça n'existe pas, un professeur qui parle tout seul, c'était la vieille fonction d'autorité qui est totalement déjouée aujourd'hui, heureusement.
D'un seul mot, est-ce que vous avez regretté d'arrêter l'enseignement
? Oui. Oui,
oui, mais il m'arrive de faire court dans ma tête.
De faire court dans votre tête.
Très
bien, merci beaucoup.
On
vous retrouve dans quelques minutes après le journal de 8h. Yannick Henel, votre livre, La solitude des professeurs est infini, s'est publié aux éditions Gallimard, et on continuera donc de parler de littérature. Tout de suite, il est 8h, c'est l'heure du journal. Nous sommes en compagnie de l'écrivain Yannick Henel qui publie La solitude des professeurs est infini aux éditions Gallimard. Alors, on a parlé en première partie du métier d'enseignant au cœur de l'ouvrage, de ses beautés, de ses difficultés aussi, de la relégation sociale que subissent tous ceux qui sont engagés dans des activités intellectuelles, loin de la recherche du profit.
J'aimerais qu'on discute maintenant de manière un peu plus large de littérature, de ce que vous en attendez et de ce qu'on peut en attendre encore dans une société qui lit de moins en moins, que ce soit les personnes âgées ou les jeunes, 18 livres en moyenne par an pour les Français, 4 de moins tous les deux ans. Ces chiffres, est-ce que ce n'est pas un signal d'échec pour tous les enseignants de lettres et peut-être même pour tous les écrivains
? C
'est vrai que la littérature n'est plus du tout au cœur de la société comme ça a pu l'être, je dirais, il y
a
une cinquantaine d'années. Au fond, un écrivain, ça ne compte pas, ça ne compte plus. Mais dans la solitude de la littérature, moi je vois une chance
parce
qu'au fond,
la
situation du langage aujourd'hui relève d'une organisation de la platitude, le langage s'appauvrit, la sensibilité de chacun s'épaissit, Baudelaire disait ça, l'épaississement de la sensibilité, on est quand même un siècle plus tard.
Et il
me semble que l'un des rares lieux où le langage est encore un peu libre, c'est dans la littérature. Alors, effectivement, la question que vous posez, c'est celle de la consommation de la littérature, enfin de son efficience. Mais, je ne sais pas, est-ce que la marginalité programmée de la littérature et son échec,
je
ne sais pas quoi dire là-dessus. Ça
ne vous
semble pas un danger imminent et vous pensez que la littérature isolée
peut
en tirer des forces
?
Je pense qu'il y a quelque chose dans la littérature qui relève de l'indemne. Alors, effectivement, comment avoir accès à cet indemne-là si on ne lit pas, effectivement ?
Vous voyez, le
langage, au fond, Deleuze disait ça, que le langage ne relève pas de la communication, ne sert pas à communiquer, mais à résister. Je me dis que la littérature, un peu comme politiquement une force indépendante, seule, travaille à infléchir quelque chose qui relève du destin mondial, enfin, de cet appauvrissement du langage. Peut
-être
que je parle comme le dernier des Mohicans, je ne
sais
pas. Non,
mais je suis contente que vous transposiez cette question de la littérature vers celle du langage, puisque il
y a
les chiffres de la lecture, mais il y a aussi une autre question de société qui est importante. Ces chiffres dissimulent en fait la question de l'illettrisme. Certains considèrent qu'à l'heure actuelle, un bon quart des jeunes gens qui arrivent au baccalauréat ne maîtrisent pas réellement le français écrit. Il y a, dans cette rentrée littéraire, pas seulement de la littérature, aussi des essais, de nombreux jeunes normaliens ou peut-être moins jeunes qui sont maintenant, comme vous l'avez été, devant des collégiens, écrivent des essais sur l'école. Il y en a un assez intéressant, une langue à soie de Mathieu Roger Lacan,
c
'est paru chez Stock. Il est enseignant au lycée, je crois. Il propose de dissocier l'enseignement de la langue de celui de la littérature. Et il dit que ça permettrait, un, que les jeunes apprennent réellement la langue française et que ça ne les dégoûte pas de la littérature et ça permettrait à la littérature, peut-être avec aussi, d'ailleurs, du cinéma, des humanités plus larges, de devenir un lieu d'épanouissement. Qu'est
-ce
que vous en pensez, Yannick ?
Oui, mais
c'est au fond, je crois que tous les profs de français font un peu ça. Je veux dire par là que l'idée d'une littérature qui viendrait comme ça, de manière verticale, comme l'apothéose presque inatteignable de la langue, c'est quelque chose qui n'existe plus, qui est très désuet. Moi, je me souviens quand j'enseignais, je raconte ça dans le roman, j'apportais des textes d'écrivaines et d'écrivains contemporains, que ce soit de Charlotte Delbault, Marguerite Duras, mais
c
'était pour, comment dire, c'était pour faire entendre à quel point la littérature n'est pas un discours éloigné du réel, c'est au contraire le lieu même des nuances, enfin, quelque chose qui
sans
cesse nous enjoint de nous demander quoi faire de nos vies, est-ce que nos vies valent la peine, est-ce qu'elles sont, est-ce qu'elles atteignent à quelque chose de partageable ? La littérature,
c
'est pas, enfin, pour moi, c'est pas un domaine réservé, élitiste, qui serait, dont il faudrait apprivoiser la langue spéciale, enfin, c'est... Mais
ça va le devenir nécessairement, si on n'arrive pas à maîtriser la langue écrite, je veux dire, les textes, quand ils sont un peu anciens, ils ont des syntaxes un peu ardues, des lexiques un peu désuets, comment faire pour que ça reste accessible
? Je
sais pas, quand vous, quand on lit Duras, Annie Ernaud, on se dit pas qu'on est dans,
comment
dire, cette limpidité-là parle immédiatement, enfin, il y a un partage possible, enfin, grâce à, grâce à ces voix qui sont, qui entrent dans nos vies, encore une fois,
il
n
'y
a pas de, comment dire ça, pour moi, cette littérature-là dont je parle ne relève pas d'une souveraineté, d'une domination, d'une voix qui serait plus pure ou qui serait supérieure aux autres, je pense que c'est la, c'est la vie même qui s'écrit et qui peut être audible. Je me souviens quand j'enseignais comme ça au Val-Fouré à Mante-la-Jolie, on lisait des textes de Charles Julier, des textes d'Annie Ernaud, justement, de Duras,
et
je,
je
ne dis pas qu'on soulevait l'enthousiasme tous les matins à chaque heure, mais, mais au fond,
pour, pour, pour
peu que des jeunes gens entendent que la littérature, ce n
'est
pas nécessairement Chateaubriand ou Flaubert, enfin, malheureusement, moi, j'ai une passion pour eux,
et
que cette langue
peut
être la leur, du coup, il n'est même plus question de littérature, il est question d'une,
je
dirais, d'une transparence des voix entre elles, et, alors, peut-être, oui, séparer, comme le propose cet essayiste, la littérature de l'enseignement,
de la grammaire, de la
grammaire, oui, il suffit de dire que ce n
'est
pas de la littérature, alors c'est vrai, on en est arrivé là, c'est triste, mais la littérature, ce n
'est
pas un discours d'autorité, voilà, ça n'aurait jamais dû l'être, et c'est au contraire, c'est au contraire, Dante, parler du grand fleuve du langage, voilà, c'est quelque chose dans lequel on se baigne, qui relève de la plus grande clarté, au
fond.
Moi, ce que je me demande quand même, Yannick Enel, c'est si on ne vit pas les derniers moments, non pas de la littérature, mais les derniers moments d'une époque, circonscrite d'ailleurs, à l'échelle de l'humanité, celle de la lecture individuelle, intime, qui vient chercher des sentiments et qui soit pour tous. D'ailleurs, cette époque, on peut la dater, ça commence au 18ème siècle, est-ce que ça y est, voilà, ça ne se termine pas aujourd'hui, au début du 21ème siècle.
C'est-à
-dire
qu'il
y a
une métamorphose, effectivement, des pratiques de lecture, enfin, j'ai eu une adolescente à la maison, enfin, ma fille, et c'est quelqu'un qui parfois lit des livres
que
j'aime, moi aussi, qu'on partage, et qui parfois, est le plus souvent liée à autre chose, enfin, elle ne cesse de lire, effectivement, sur son téléphone, sur son ordinateur, elle ne cesse de s'abreuver de films. La question, c'est, est-ce qu'il y a une mauvaise littérature, est-ce qu'il
y a
une bonne littérature, j'en suis même pas très sûr. C'est, c'est, les, comment dire, la soif et la faim de lecture, pour moi, sont toujours les mêmes.
Moi, j'en connais de la mauvaise littérature, j'en lis, évidemment, que c'est,
c'est
pas très compliqué, ça fait plaisir, et la soif de lecture, c
'est
quelque chose que je comprends, mais c'est toujours stéréotypé, c'est standardisé, ça alterne, assez peu de descriptions, beaucoup de dialogues, ça existe, la mauvaise littérature, c'est assez pauvre, ça n'empêche pas que ça crée des émotions, mais c'est pauvre du point de vue de la langue.
Sans doute, mais c'est ce qu'ils lisent, c'est ce qu'ils lisent, ceux dont on dit qu'ils ne lisent pas,
et
pourtant ils
lisent. Et
pourtant ils lisent.
Je
suis un écrivain, rien d'autre qui vaille la peine d'être retenu.
Je
ne sais pas jusqu'à quel âge
j
'écrirai, mais je sais que depuis l'âge de 18 ans, oui, je ne pense qu'à écrire.
J
'ai eu des accidents de parcours, des enfants,
des
hommes,
je
ne sais pas si ces accidents
ne
sont pas eux-mêmes allés dans l'écrit. Ils en parlent mal,
je
ne peux pas en parler bien. Parce que
cette
personne qui est entière, qui voit et qui entend
et
qui parle
a
besoin de ne plus parler, d
'être
aveugle, de se boucher les yeux,
de
se boucher les oreilles
pour
retrouver ce qu'elle a vécu,
pour
en écrire.
C
'était Marguerite Duras sur France Culture en 1984, Yannick Henel. dans la vie d'un écrivain, la vraie vie, c'est des accidents de parcours
?
Non, c'est, comment dire,
la
vraie vie, c'est un roman permanent, en fait. La vraie vie,
quand
on écrit, effectivement, j'aime entendre à chaque fois la voix de Marguerite Duras parce que
elle
nous fait entendre que tout ce qu'on a dit avant, qui concerne la démocratisation au fond du langage, finalement, c'est peut-être un leurre. La littérature, c'est un rapport personnel de chacun avec son propre désir. L'accès, évidemment, moi, j'ai travaillé à ça pendant longtemps en étant professeur à la démocratisation de la culture, à la démocratisation de l'acte de lire et d'aimer, mais ça ne
peut
pas se décider, ça ne peut peut-être même pas se vouloir. J'aime quand Duras parle de la littérature comme un absolu parce que
c
'est une chose qui existe en chacun et ça ne sera peut-être pas décidé par une illumination de lecture, ça sera décidé peut-être par une illumination de cinéma, une illumination d'amour, enfin, donc, par un accident de parcours, comme elle dit, pour vous répondre. La littérature, quand j'entends Duras
et
quand j'entends cette voix en moi qui
est
bien plus arrogante que ce que je dis là qui est plus singulière,
qui
est plus libre, qui est plus intenable, ça peut se faire ailleurs que dans les livres.
Peut
-être qu'on peut retourner la question de la disparition de la littérature d'une manière plus positive. On peut se demander ce qu'on peut en attendre pour votre héros, ce jeune professeur, c'est clairement ce qui rend la vie intense. Villiers de Belle est beau quand la lumière scintille comme dans un tableau de Bonnard, un jardinet devient l'Éden, une amourette se transforme en rencontre mythologique. Il est tellement imprégné d'art et de références littéraires, il baigne dedans qu'il ne voit la vie qu'à travers. La frontière entre le réel et l'art, ça n'existe plus ? C'est votre cas aussi, Yannick Canel
?
Alors ça,
c
'est dans le roman, effectivement, on appelle ça la sublimation. La sublimation, ce n
'est
pas si mal, mais ce qui m'intéresse,
dans
ma vie, c'est l
'éthique
de la littérature, c'est
ce
qu'elle nous
apprend,
ce qu'elle nous donne comme possibilité d'élargir notre propre vie. La poétisation de l'existence, ce n
'est
pas qu'un supplément à l'existence, ce
n'est
pas seulement voir du beau là où il y
a
du moche,
mais c
'est plutôt comme un musicien d'élargir la gamme de ses sensations. Sentir mieux, aimer mieux, ça ne va pas s'en dire. Tous les psychanalystes nous le répètent, tous les amoureux le savent, aimer, ça ne va pas s'en dire. La littérature, pour moi, ce n
'est
pas seulement un filtre bienfaisant qui apporterait de plus belles couleurs. C'est une lutte parce qu'on en parle depuis tout à l'heure, le langage ne cesse de... Ce n
'est
pas seulement qu'on l'appauvrit, c'est qu'il meurt tout seul. Si on ne s'occupe pas du langage, il meurt.
Il
se rétracte, il se réduit. Moi, quand j'étais enseignant, je raconte un peu ça dans le livre, je parlais tout autant de Kurt Cobain, de Nirvana que de Rimbaud.
Il
s'agit
au
fond de savoir comment est-ce qu'on vit le langage.
Comme
une attitude, ça peut être une attitude réfractaire dans la société, ça peut être une attitude d'enchantement comme vous le disiez, mais c'est la manière dont on le vit, c'est un mode de vie le langage, c'est pas quelque chose qui est à côté. Le plus agressif et le plus saboteur des jeunes élèves au fin fond d'une classe dans un collège
comme
ça, dédaigné par la société, c'est quand même quelqu'un
qui
attend lui aussi du langage quelque chose, mais il ne le sait pas en fait.
Il
a des exemples en tête, il a des, je ne sais pas, ça peut être des rock stars ou je ne sais quoi, mais
au
fond le rapport au langage est primordial. Alors moi, j'appelle ça la littérature, mais ce n
'est
pas seulement la littérature.
Élargir sa propre vie, le langage pour sentir mieux, ça m'intéresse parce que vous, vous êtes créé un double littéraire, il s'appelle Jean Deschelles, on retrouve de roman en roman, là c'est le héros de la solitude des professeurs est infinie que vous publiez.
À
quoi vous sert-il personnellement ? Qu'est-ce qu'il apporte à votre vie ce double que vous promenez
? C
'est assez pratique, c'est mon alter ego, je l'envoie dans des endroits de l'existence un peu vertigineux parce que
ce
que j'aime dans l'écriture de roman, c'est le trouble, enfin ce sont précisément les situations limites
où
va s'élargir l'existence par l'ivresse, par
le
refus aussi de certaines situations. Oui,
dans certains romans ils désertent.
Ils désertent, voilà. Il m'est arrivé de raconter, de faire la politique fiction dans les Renarpales où j'essayais de me demander si tous les sans-papiers, les sans-domicile se fédéraient, qu'est-ce qui se passerait enfin dans une ville
?
Est-ce que la révolution comme on dit au XXe siècle pourrait renaître ? Bon, ce genre d'échelle c'est à la fois un doux rêveur, c'est surtout quelqu'un qui pose une question politique aujourd'hui sans cesse dans mes romans qui est celle qui m'obsède qui est celle de l'innocence.
Est
-ce que l'innocence est une régression ? Est-ce que l'innocence est possible ? Est-ce qu'il y a encore de l'innocence en nous ? Autrement dit, est-ce qu'on a tous perdu notre âme ou est-ce que quelque chose d'indemne,
c
'est-à-dire d'irréductible, enfin l'indemne c'est ce qui échappe à l'enfer,
ce
qui n
'est
pas damné, est-ce qu'il y
a
encore de l'indemne ? À une époque, je pense que toutes les époques ont été comme ça, où la langue de bois colonise le langage, le dévitalise, voilà, cet usage de la langue presque à l'état natif, enfin, ce surcroît d'innocence est-ce qu'il est possible ? C'est ce que j'attends de la littérature, c'est ce que j'attends de ce personnage que je lance un peu à ma place, qui a plus de courage que moi, qui est plus illuminé peut-être. Oui,
il
est
vraiment un peu
dans l'excès, on peut le dire, ce genre d'échelle. Alors, un mot, Yannick Enel, quand même, de l'actualité du monde des lettres, ce
n
'est pas la littérature, c'est un... Vous allez nous dire comment vous le regardez, la question des prix, d'abord, la saison commence, vous êtes dans la sélection du prix Goncourt, quel sens on peut donner aujourd'hui à
ce
qui peut apparaître quand même comme des rituels un peu désuels, à ces repas chez Drouan.
Alors, moi, je ne
suis
jamais allé à ces repas chez Drouan. Oui, non, mais c'est la question des jurys, en fait, c'est la question du jugement, c'est presque une question bourdieusienne, enfin, de la caste littéraire et des distinctions. Je pense que, très simplement, ces prix littéraires, qui sont vraiment une spécificité française,
d
'une part, assurent la trésorerie annuelle d'un monde qui est celui de l'édition, qui est quand même très en difficulté,
et
d'autre part, ça assure une visibilité, vous le disiez tout à l'heure et je ne peux que le confirmer, la littérature, c'est quelque chose qui intéresse de moins en moins de monde et les prix littéraires, dans leur folklore un peu désuée, attirent l'attention là-dessus. Il y a encore, heureusement, des gens qui vont se dire tiens, je vais acheter ce livre parce qu'il a eu le prix Femina ou le prix Goncourt, le prix des inrocutibles et ses prescripteurs, comme on dit. Donc moi, je joue le jeu.
Il
faut parler de l'édition Un monde en souffrance. Ce midi, Marie Sorbier, dans le Point Culture XXL, va recevoir à 13h sur France Culture des membres du collectif des Etats généreux. C'est une bande d'écrivains qui a quitté la maison d'édition Grasset quand le patron, Olivier Nora, s'est fait licencier par Vincent Bolloré. Quels regards vous portez sur leur démarche et qu
'est
-ce qui les attend maintenant qu'ils sont sans éditeur, ces auteurs
?
Ils vont en trouver. Ils vont trouver, des éditeurs. Moi, ce qui m'intéresse dans ce mouvement auquel je souscris, c'est aussi que
c
'est une réaction très saine
à une
mainmise non seulement d'un capitalisme débridé sur le monde de l'édition et aussi surtout les discours de l'information mais surtout une réaction à la
manière
dont l'extrême droite s'est mis en tête de prendre possession d'un territoire
qu
'elle combat historiquement, c'est-à
-dire
la culture. Et donc posséder la culture pour l'extrême droite c'est l'éteindre tout simplement.
Vous
dites qu'ils vont retrouver des éditeurs. On a quand même de moins en moins de maisons d'édition enfin plutôt il y a le grand groupe Madrigal Gallimard pour le dire vite qui
englobe
la majorité des auteurs indépendants il y
a
de moins en moins d'autres maisons d'édition c'est quand même dramatique.
Il
y en a c'est-à
-dire
que ça se crée quand même bien sûr mais quand je dis ils vont en trouver c'est mon espérance je pense j'ai cru comprendre qu'Olivier Nora avait justement fondé une nouvelle maison d'édition la question de la résistance dont on parlait tout à l'heure dans laquelle je vois la vertu même le cœur du langage elle suppose effectivement de s'organiser moi depuis que je suis jeune homme je m'occupe de revues littéraires ça peut paraître dérisoire ça concerne des centaines ou à peine quelques milliers de personnes mais c'est aussi le cas de plus en plus de l'édition c'est-à-dire que
et
c'est pas la question au fond pour moi du chiffre c'est pas la question de se dire tiens finalement
on
s'en fiche parce qu'il s'agit seulement de mille personnes c'est
tout
acte littéraire toute agression contre la littérature en l'occurrence concerne au fond la société tout entière
et je
sais pas pour répondre à votre question bien sûr l'édition est en péril et c'est très difficile de fonder une maison d'édition aujourd'hui mais il se trouve que ça se fait sans cesse chaque année oui
c'est vrai d'ailleurs je dis il
y
a de moins en moins de maisons d'édition c'est-à-dire que le chiffre global il y a une concentration mais des nouvelles petites maisons se sont créées on les a vu dans la rentrée littéraire et elles ont peut-être plus de latitude pour prendre des risques vous êtes aussi éditeur est-ce que vous voyez poindre des nouvelles formes de narration des nouveaux formats de texte ce sera la conclusion de cette émission
ah
oui j'ai une toute petite collection chez Gallimard qui s'appelle l'aventure au pluriel et c'est très exactement de ça dont je m'occupe il y a de jeunes écrivaines qui réinventent quelque chose de manière très hétérogène j'utilise le mot d'hétérogénéité comme une qualité entre le poème et la narration Rose Vidal dont j'ai publié Dramadol c'est très exactement ça au fond pour moi c'est une poète mais qui s'exprime sous la forme d'un roman intérieur Laura Vasquez par exemple pour moi c'est l'une des
l
'une des voix les plus passionnantes de la littérature française actuelle elle écrit des romans mais c'est une poète une poétesse je pense c'est ça l'avenir de l'édition c'est ça l'avenir de la littérature c'est de créer des lieux où de telles voix puissent publier
je
vous remercie beaucoup Yannick Enel d'être venue ce matin nous parler et de votre livre la solitude des professeurs est infinie c'est chez Gallimard mais aussi plus largement de ce qu'on peut attendre de la littérature et de ce qui attend la littérature dans l'avenir merci infiniment dans quelques instants c'est le 8.45 le journal de Marie Corbel et puis les chroniques de Gilles Gressani et Marie Laborie