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Podcast / conversationFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 11 septembre 2026 40 minComplaisantPortrait personnelÉducation & rechercheCulture, médias & sportSolidarités & famille

L’écrivain Yannick Haenel est l’invité des Matins

Au micro : Marguerite Caton Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

Analyse automatique

Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie

Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 71 %Attaque 10 %Défensif 19 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 98 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:13OuverteRéponse directe

    Bonjour Yannick Haenel. Merci d'être venu ce matin sur France Culture.

  • 0:24OuverteRéponse directe

    On va parler de votre dernier roman, La solitude des professeurs est infinie.

  • 1:40OuverteRéponse directe

    Il y a une très jolie phrase qui dit le dévouement des enseignants. Comment faire aimer à des jeunes gens la grammaire ?

  • 2:04FerméeRéponse directe

    Est-ce que c'est de l'amour ?

  • 4:06OuverteRéponse directe

    Vous décrivez quand même une profession où on traverse des émotions très fortes. C'est ça qui a fait la sève romanesque ?

  • 6:39OuverteRéponse directe

    Alors, votre héros, Yannick Haenel, il s'en sort plutôt bien avec ses élèves. Mais d'autres professeurs se retrouvent dans des situations ingérables.

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 2:18InvitéFait
    « C'est un amour non pas pour les élèves mais pour la situation elle-même. »
  • 2:59InvitéFait
    « Il y a un dénigrement inconscient des profs. Il y a une caricature de la plainte des professeurs. »
  • 3:53InvitéFait
    « C'est un parcours non pas de la peine, comme dirait Jean-Louis Murat, mais un parcours non pas du combattant non plus. »
  • 8:37InvitéFait
    « Il y a une prolétarisation de toutes les choses intellectuelles en France, peut-être dans d'autres pays, depuis quand même une trentaine d'années. »
  • 8:55PrésentateurChiffre
    « Une prolétarisation qui décrit la réalité matérielle de la condition enseignante et de leur revenu qui baisse. »
  • 18:05PrésentateurChiffre
    « 18 livres en moyenne par an pour les Français, 4 de moins tous les deux ans. »
  • 18:24InvitéFait
    « La littérature n'est plus du tout au cœur de la société comme ça a pu l'être, je dirais, il y a une cinquantaine d'années. »
  • 20:42PrésentateurChiffre
    « Un bon quart des jeunes gens qui arrivent au baccalauréat ne maîtrisent pas réellement le français écrit. »
  • 36:41InvitéFait
    « Posséder la culture pour l'extrême droite c'est l'éteindre tout simplement. »
  • 36:23InvitéFait
    « une réaction très saine à une mainmise non seulement d'un capitalisme débridé sur le monde de l'édition et aussi surtout les discours de l'information »
  • 36:52InvitéFait
    « posséder la culture pour l'extrême droite c'est l'éteindre tout simplement. »
  • 37:46InvitéChiffre
    « ça concerne des centaines ou à peine quelques milliers de personnes »
  • 38:22InvitéFait
    « l'édition est en péril et c'est très difficile de fonder une maison d'édition aujourd'hui »
  • 38:33PrésentateurFait
    « il y a une concentration mais des nouvelles petites maisons se sont créées »
  • 39:35InvitéFait
    « c'est ça l'avenir de l'édition, c'est ça l'avenir de la littérature »

Temps de parole

  • Invité64 %
  • Présentateur26 %
  • ?7 %

≈ 36,4 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1 · les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Locuteur

France

0:01
Présentateur

Culture.

0:05
Locuteur

Les

0:05
Présentateur

matins de France Culture. Marguerite Caton.

0:08
Locuteur

Bonjour

0:09
Présentateur

Yannick Enel. Bonjour. Merci d'être venu ce matin sur France Culture. Vous êtes écrivain, l'auteur de nombreux romans et de quelques essais aussi. J'y pense d'ailleurs que vous n'écrivez jamais de poésie.

0:20
Invité

En secret. Mais ce n

0:22
Locuteur

'est

0:22
Invité

plus un secret du coup.

0:23
Locuteur

On

0:24
Présentateur

va parler de votre dernier roman, La solitude des professeurs est infinie, publié en sept rentrées aux éditions Gallimard. Un livre centré sur un personnage, un professeur de lettres qui débute sa carrière d'enseignant et rien que le mot carrière le fait rigoler. Prof, c'est une vocation, Yannick Enel.

0:40
Locuteur

Et

0:40
Présentateur

ça a été la vôtre

0:41
Locuteur

? J

0:42
Invité

'espère que c'est une vocation. En tout cas, c'était mon cas. Mais la vocation, ce n

0:46
Locuteur

'est

0:46
Invité

pas toujours très tranquille. C'est même quelque chose qu'on... Dans le journal de Virginia Woolf, j'ai lu des pages terribles là-dessus où elle se dit qu'elle aurait aimé ne pas avoir la vocation d'écrire.

1:01
Locuteur

Oui,

1:02
Invité

quand on est professeur, je pense qu'on a envie de tout donner, d'y être vraiment.

1:08
Locuteur

C

1:09
Invité

'était mon cas à 22 ans, après l'agrégation, de me retrouver comme ça dans des collèges de banlieue parisienne où il m'a semblé qu

1:19
Locuteur

'en

1:21
Invité

un sens, je faisais de la politique, au fond, que c'était un acte. C'était plus que de parler et d'écrire. C'était une sorte de performatif permanent de pouvoir soulever la parole, la partager, avec des tout jeunes gens.

1:40
Locuteur

Il

1:41
Présentateur

y a une très jolie phrase qui dit le dévouement des enseignants. Vous dites que vous vouliez tout donner. Vous avez écrit dans la bouche de ce personnage. Donc, je me consacrais à des choses qui pourraient paraître dérisoires mais dont le soin renouvelé ressemble à l'amour. Comment faire aimer à des jeunes gens la grammaire ? Quel exemple leur donner pour qu

1:56
Locuteur

'ils

1:56
Présentateur

n'oublient pas l'usage du passé simple ? À quel moment du cours leur demander d'écrire ? J'aime bien le soin renouvelé ressemble à l'amour.

2:03
Locuteur

On

2:04
Présentateur

réfléchit peu au sentiment qui unit un professeur à ses élèves, Yannick Enel. Est-ce que c

2:08
Locuteur

'est

2:08
Présentateur

de l'amour

2:09
Locuteur

? Oui,

2:10
Invité

c'est de l'amour. Alors, évidemment, il ne

2:11
Locuteur

faut

2:11
Invité

pas se tromper sur ce terme. C'est un amour non pas pour

2:15
Locuteur

les

2:17
Invité

élèves mais pour la situation elle-même. C'est une situation un peu étrange qui est invérifiable parce qu'on parle tout le temps de transmission. C'est devenu un mot un peu emphatique. Mon personnage, d'ailleurs, ironise là-dessus. Mais au fond, la transmission, c'est quelque chose qui relève d'un amour du langage, d'abord. D'un effacement de soi. Et moi, j'ai voulu écrire ce livre pour raconter la vie sensible des professeurs parce que tout ce qui peut se dire dans la société concernant les enseignants me semble toujours un peu dénuée de... Comment dire ? Il me semble toujours un peu à côté de la plaque. Il y a un dénigrement inconscient des profs.

Il y a une caricature de la plainte des professeurs. Et je me souviens que durant toutes ces années, c'était quand même avant tout une forme d'anxiété destinée à

3:18
Locuteur

la

3:20
Invité

recherche un peu étrange du cours réussi. Il y

3:24
Locuteur

a

3:24
Invité

un idéal du cours réussi qui peut-être relève de la comédie. Je veux dire par là que c'est un peu

3:30
Locuteur

inatteignable.

3:33
Invité

Mais

3:33
Locuteur

je

3:35
Invité

raconte comme ça que faire court, je ne

3:38
Locuteur

sais

3:38
Invité

pas, au sixième B, de manière glorieuse, en se disant que c'est extraordinairement réussi, on sort du coup. Celui d'après est une catastrophe avec les quatrièmes D. Et c'est ça, six heures par jour. Et c'est... Comment dire ? C'est un parcours non pas de la peine, comme dirait Jean-Louis Murat, mais un parcours non pas du combattant non plus. Mais c'est quelque chose de très spécial qui nous renvoie, au fond, à chaque instant, à nos limites.

4:06
Locuteur

Vous

4:06
Présentateur

décrivez quand même une profession où on traverse des émotions très fortes. Et vous dites que c'est l'un des objectifs de votre roman. Je rappelle son titre, La solitude des professeurs est infinie. de restituer cette vie sensible des profs entre anxiété, amour d'une situation. C'est ça qui a fait la sève romanesque

4:23
Locuteur

? Mais

4:25
Invité

oui, parce qu'il y

4:27
Locuteur

a

4:27
Invité

quelque chose de très existentiel, pour utiliser un mot un peu ancien, dans la condition enseignante. C'est-à

4:36
Locuteur

-dire

4:36
Invité

une remise en question permanente. Je ne crois pas qu'il y

4:39
Locuteur

ait

4:39
Invité

beaucoup de métiers où, toutes les heures, au fond, on reprend à zéro. On est exposé. Et je voulais raconter, non seulement ces intensités-là,

4:52
Locuteur

mais

4:53
Invité

également toutes les pressions. Ce n'est pas seulement la violence, évidemment, que toutes sortes de violences s'exercent sur l'école, pas seulement sur les professeurs, sur les enfants aussi. Mais également d'extraordinaires réussites. Je trouve qu'on associe un peu trop, pour moi, les établissements de banlieue à quelque chose qui serait un échec scolaire. Moi,

5:18
Locuteur

j

5:18
Invité

'ai connu des joies, en tant qu'enseignant, des joies phénoménales, avec des jeunes gens, à Mante-la-Jolie, à Villiers-le-Bel, ou ailleurs. Oui, ces intensités-là sont le cœur de la chose. Alors là, effectivement, comme dans l'amour, comme dans l'amitié, comme dans ces partages existentiels.

5:42
Locuteur

Je

5:42
Invité

me sentais seule. Sauf que non, on n

5:45
Locuteur

'est

5:45
Invité

pas tout seul. On a une direction, on a un entourage pédagogique, on a une vie scolaire. L'enseignant, il ne doit pas être tout seul. Aujourd'hui,

5:53
Locuteur

pour

5:53
Invité

être prof, il faut envoyer du lourd, quoi. Mais au niveau des apparences, alors qu'au fond, il y a quelqu'un qui a envie de bien faire. Nerveusement, c'est un métier qui, moi,

6:05
Locuteur

m

6:06
Invité

'a beaucoup sollicité. Et on peut peut-être juste pas, aujourd'hui, le faire 40 ans,

6:11
Locuteur

c'était plus

6:13
Invité

fait pour moi.

6:14
Locuteur

Enfin,

6:15
Invité

j'en pouvais plus.

6:15
Locuteur

Ça

6:15
Invité

devenait une accumulation. Au début, les difficultés, j'arrivais à les éponger parce que j'étais jeune, parce que j'étais inconsciente, peut-être. Je ne sais pas. Au début, quand c'est comme la jeunesse,

6:26
Locuteur

au

6:28
Invité

bout de 10 ans, 11 ans, je n'avais plus envie de prendre sur moi. J'avais cette idée en tête, c'était de sauver ma peau.

6:33
Locuteur

C

6:33
Invité

'était soit le métier, soit moi. Donc, j'ai choisi, moi.

6:39
Locuteur

Alors,

6:39
Présentateur

votre héros, Yannick Henel, il s'en sort plutôt bien avec ses élèves. Il arrive à peu près à leur transmettre sa passion. Mais d'autres professeurs se retrouvent dans des situations ingérables. Dans votre roman, il y a la figure de la petite prof, comme le dit de manière très méprisante. La proviseur adjointe, la petite prof qui disparaît après cette fête complètement bordélisée. C'est assez terrible. Ce qu'on vient d'entendre, c'est un témoignage recueilli par les pieds sur terre en 2023 d'une prof de maths qui a renoncé.

L'inquiétude, la peur, la nervosité, la solitude, c'est ça l'autre réalité du métier, au-delà de la passion de la transmission et de toutes ces joies que vous nous avez décrites, Yannick Henel.

7:14
Invité

C'est la réalité la plus crue de ce métier. Effectivement, dans ce qu'on vient d'entendre, j'en ai aussi fait l'expérience, je l'ai vu, je l

7:22
Locuteur

'ai

7:22
Invité

vécu. Dans le fond,

7:27
Locuteur

on

7:27
Invité

peut dire qu'il n

7:28
Locuteur

'y

7:28
Invité

a personne. On est absolument seul et ce n

7:32
Locuteur

'est

7:32
Invité

pas seulement parce qu'il y a cette belle solitude d'une fois la porte refermée de la salle de classe, on est avec ses élèves et c'est là que

7:39
Locuteur

ça

7:40
Invité

commence,

7:41
Locuteur

c

7:41
Invité

'est là que ça peut être très beau. Ce n

7:42
Locuteur

'est

7:42
Invité

pas seulement cette solitude-là, c'est vraiment un isolement psychique, c'est la figure du professeur dans la société, dans la vie sociale, relève de l'incommunicable. Je raconte, et ça m'est arrivé cent fois, dans des dîners avec des gens qui me demandaient qu'est-ce que vous faites, vous, des gens qui travaillaient dans des entreprises, dans des industries. Je disais, je suis prof en collège, passé le moment de stupéfaction où on est un peu l'animal curieux, il y a quelque chose qui relève d'une forme de mépris. Parce qu'on oublie qu

8:24
Locuteur

'un

8:25
Invité

petit prof, comme on dit, un petit prof de collège, c'est d'abord un intellectuel. Il y a une,

8:31
Locuteur

comment

8:33
Invité

dire ça, il y a une prolétarisation

8:36
Locuteur

de

8:37
Invité

toutes les choses intellectuelles en France, peut-être dans d'autres pays, depuis quand même une trentaine d'années. Et cette prolétarisation concernant les profs du secondaire est devenue

8:48
Locuteur

presque

8:51
Invité

une stigmatisation.

8:55
Présentateur

Une prolétarisation qui décrit la réalité matérielle de la condition enseignante et de leur revenu qui baisse. Ça a été beaucoup commenté avec les dernières enquêtes PISA, mais qui est aussi peut-être lié à ce qu'on disait du fait que c'est un métier qui est devenu un métier du soin. En fait,

9:10
Locuteur

c

9:10
Présentateur

'est une question que je me pose. Ça a été un métier d'autorité pendant

9:13
Locuteur

longtemps. Alors là,

9:14
Présentateur

c'était très respecté. On était professeur. Monsieur le professeur, c'était plutôt valorisé socialement. Aujourd'hui, vous le dites, ça ne

9:20
Locuteur

l

9:20
Présentateur

'est pas. Il

9:21
Locuteur

y

9:21
Présentateur

a une relégation sociale très importante. Est-ce que c'est parce que c'est une profession intellectuelle et donc qui, matériellement, ne rapporte pas beaucoup d'argent, ne crée pas de profit ? Ou est-ce que c

9:31
Locuteur

'est

9:31
Présentateur

parce que c'est une profession du soin, du social aujourd'hui, ou au moins qu

9:35
Locuteur

'on

9:35
Présentateur

se la représente comme ça et que du coup, on

9:36
Locuteur

ne s'intéresse plus ?

9:37
Invité

Absolument. Je pense que cette métamorphose dans l'espace public est liée au fait que tout ce qui relève du service public est méprisé. Je crois que

9:48
Locuteur

la

9:49
Invité

question du mesurable, du profit, elle est vraiment là, criante. On ne peut pas mesurer

9:56
Locuteur

ce

9:57
Invité

que produit une professeure ou un professeur durant une heure de cours avec des collégiens. Et ce n

10:06
Locuteur

'est

10:06
Invité

pas les enquêtes annuelles qui vont, sur le niveau soi-disant, qui vont échanger quoi que ce soit. Et cette absence de productivité directe, pour moi, elle frappe vraiment la

10:18
Locuteur

considération

10:23
Invité

même qu'on peut apporter à ce genre de travail. C'est aussi, pour moi, toute la gloire et la noblesse, j'ai employé des grands mots.

10:32
Locuteur

Et

10:32
Invité

puis au fond, quelle reconnaissance attendre d'une société quand on va au collège le matin ou au lycée. On a en tête autre chose que l'idée que la société se fait de nous. On pense constamment, et c'est ça qui peut-être échappe à tout le monde, on pense constamment aux cours à venir. On l'anticipe, on le prépare, évidemment. On en a un peu peur. On le fait, et puis en sortant, on y repense encore. Il y

11:01
Locuteur

a

11:01
Invité

une espèce de marathon magnifique et pathétique, au fond, du professeur.

11:07
Locuteur

Il

11:07
Présentateur

faut parler de stigmatisation, même, aujourd'hui. Alors, j'ai ri en lisant, enfin, un peu jaune, peut-être. Dans votre roman, le héros se précipite à un moment au Louvre.

11:16
Locuteur

Il

11:17
Présentateur

arrive avec sa carte d'éducation nationale. Il veut voir les arts étrusques, un vase tout particulièrement. Il se retrouve devant le sarcophage des époux.

11:23
Locuteur

Mais, en

11:24
Présentateur

fait, aujourd'hui, ce n'est plus possible, Yannick. La carte d'enseignant, je vous l'annonce, ne permet plus de

11:29
Locuteur

rentrer

11:29
Présentateur

gratuitement au Louvre,

11:30
Locuteur

en coupant la queue. Je l

11:31
Invité

'ignorais,

11:32
Locuteur

mais... Un peu

11:32
Présentateur

une ultime brimade sociale.

11:35
Locuteur

Bon,

11:36
Invité

c'est terrible.

11:36
Locuteur

Mais

11:36
Présentateur

le plus dur pour les profs, peut-être plus encore que les élèves. On commence à en parler. L'isolement, c'est l'organisation du travail. Et ça, vous êtes assez sévère, Yannick Enel. Il y

11:46
Locuteur

a

11:46
Présentateur

un proviseur qui est absolument méchant, tyrannique. Une proviseur adjointe qui est

11:51
Locuteur

assez

11:52
Présentateur

peu compétente et

11:53
Locuteur

carrément

11:54
Présentateur

odieuse. Un inspecteur injuste, arrogant. Pour eux, vous n'avez aucune indulgence, Yannick Enel.

12:00
Invité

Oui, il dit comme ça. Ça a l'air d'être un réquisitoire affreux. Oui, c'est un roman. Enfin, c'est une comédie.

12:06
Locuteur

Et

12:06
Invité

c'est surtout le... Comment dire ? J'ai choisi de raconter ça aussi parce que ça a été mon expérience dans les années 90, au début des années 2000.

12:16
Locuteur

Où

12:16
Invité

il m'a semblé, effectivement, que les problèmes qu'on pouvait avoir quand on était un jeune professeur, un jeune intello, comme ça, la tête pleine de Mallarmé ou de Derrida, et de se retrouver avec joie. Enfin, moi, ça a été un éblouissement immédiat avec des enfants, au fond, à qui on essaye de faire

12:35
Locuteur

entendre

12:37
Invité

la grammaire ou de la poésie. Ce n'était pas là le problème. Pour moi, c'était vraiment l'incompréhension venait de la structure. L'incompréhension venait du système. Et l'absence de reconnaissance venait

12:52
Locuteur

assez

12:53
Invité

souvent, enfin, dans tous les bahus, comme on disait, où j'ai été prof, où on changeait chaque année, enfin, on était à disposition du recteur. Oui, c'était quand même le

13:07
Locuteur

principal,

13:09
Invité

enfin, l'administration. Voilà, je ne

13:12
Locuteur

sais

13:12
Invité

pas, je ne voudrais pas jeter la pierre comme ça,

13:17
Locuteur

mais ce

13:19
Invité

que je raconte, au fond, de manière un peu picaresque, enfin, c'est l'abandon des illusions. C'est le fait d'un immense gâchis qui est partagé par tout le monde. Au fond, il n'y

13:30
Locuteur

a

13:30
Invité

pas une responsabilité unique qui serait théorique sur la manière d'exercer le professora ou la manière de gérer les professeurs.

13:42
Locuteur

mais c

13:43
Invité

'est,

13:43
Locuteur

au

13:45
Invité

fond, le, comment dire, l'école pourrait être, me semble-t-il, pourrait être un lieu où, puisque c'est encore un des derniers lieux, pardon, dans la société où on est penché sur des textes, enfin, c'est quand même une chose fabuleuse, enfin, ça existe de moins en moins, ça pourrait être un lieu

14:03
Locuteur

de

14:05
Invité

pure étude, et non pas d'accompagnement vers l'idée d'acquérir un métier. Je sais, peut-être que ce que je dis semble un peu à côté de la plaque ou idéaliste, mais pour moi, l'école n'est pas là pour former des gens à aller plus tard au bureau et devenir des employés, enfin, c'est vraiment un lieu intermédiaire qui relève

14:33
Locuteur

purement

14:34
Invité

d'elle-même, l'école d'un autre but qu'elle-même.

14:37
Locuteur

Et

14:38
Présentateur

le gâchis, c'est donc de vouloir peut-être dresser les élèves dans une destination sociale.

14:45
Locuteur

Comment

14:45
Présentateur

vous expliquez que les relations entre collègues, puisque ces professeurs, ils ont quand même la vocation, ils sont motivés, pourquoi elles sont autant empreintes de mesquinerie et de rivalité ? Vous le décrivez, je crois que

14:56
Locuteur

c

14:56
Présentateur

'est quand même assez juste.

14:58
Invité

J'imagine que dans tous les corps de métier, c'est un peu comme ça, mais mon personnage est un

15:07
Locuteur

jeune

15:09
Invité

intellectuel quasi poète,

15:14
Locuteur

pour

15:14
Invité

qui faire une heure de cours,

15:15
Locuteur

c

15:15
Invité

'est comme écrire une page de roman, c'est-à-dire que l'absolu est en jeu, et moi c'est ça qui me motivait, c'est ça qui me soulevait,

15:28
Locuteur

l

15:28
Invité

'idée même que quelque chose puisse advenir, pendant les 55 minutes d'un cours, qui soit plus qu'un

15:37
Locuteur

moment

15:39
Invité

d'exercice. Et je ne sais pas,

15:43
Locuteur

comment

15:44
Invité

dire ça, je pense qu'on est usé assez vite quand on est professeur. Moi-même, vous voyez, on entendait quelqu'un dire, une jeune femme dire, je ne me vois pas faire ça pendant 40 ans.

15:55
Locuteur

J'allais

15:55
Présentateur

vous poser la question,

15:56
Locuteur

pourquoi vous avez

15:57
Présentateur

quitté l'enseignement, et est-ce que vous l'avez regretté

15:59
Locuteur

?

16:00
Invité

C'est-à

16:01
Locuteur

-dire

16:01
Invité

que

16:01
Locuteur

je

16:01
Invité

me sens toujours professeur, et au bout de 15 ans, effectivement, peut-être 17 ans, je ne sais plus très bien, c'est pour des raisons privées, j'avais des problèmes médicaux, mais

16:13
Locuteur

je

16:16
Invité

pense que j'avais commencé à 22 ans, à 37 ans, j'étais complètement usé. C'est un métier

16:23
Locuteur

qui,

16:24
Invité

si on veut bien le faire, j'étais très frappé qu'elle parle de ça, vouloir bien faire,

16:30
Locuteur

c

16:31
Invité

'est un métier vertueux.

16:32
Présentateur

Bien faire et faire le bien,

16:34
Locuteur

pour

16:35
Présentateur

les élèves, dans cette relation qu'on a dite de soin, d'amour, c'est ça derrière, je veux votre bien.

16:42
Locuteur

C

16:42
Invité

'est pour ça que je vous disais que c'était, pour moi, presque un métier politique. J'avais l'impression de faire de la politique en étant prof, parce que c'est le bien commun, c'est la communauté. Ça n'existe pas, un professeur qui parle tout seul, c'était la vieille fonction d'autorité qui est totalement déjouée aujourd'hui, heureusement.

17:02
Présentateur

D'un seul mot, est-ce que vous avez regretté d'arrêter l'enseignement

17:05
Locuteur

? Oui. Oui,

17:09
Invité

oui, mais il m'arrive de faire court dans ma tête.

17:14
Présentateur

De faire court dans votre tête.

17:15
Locuteur

Très

17:15
Présentateur

bien, merci beaucoup.

17:16
Locuteur

On

17:16
Présentateur

vous retrouve dans quelques minutes après le journal de 8h. Yannick Henel, votre livre, La solitude des professeurs est infini, s'est publié aux éditions Gallimard, et on continuera donc de parler de littérature. Tout de suite, il est 8h, c'est l'heure du journal. Nous sommes en compagnie de l'écrivain Yannick Henel qui publie La solitude des professeurs est infini aux éditions Gallimard. Alors, on a parlé en première partie du métier d'enseignant au cœur de l'ouvrage, de ses beautés, de ses difficultés aussi, de la relégation sociale que subissent tous ceux qui sont engagés dans des activités intellectuelles, loin de la recherche du profit.

J'aimerais qu'on discute maintenant de manière un peu plus large de littérature, de ce que vous en attendez et de ce qu'on peut en attendre encore dans une société qui lit de moins en moins, que ce soit les personnes âgées ou les jeunes, 18 livres en moyenne par an pour les Français, 4 de moins tous les deux ans. Ces chiffres, est-ce que ce n'est pas un signal d'échec pour tous les enseignants de lettres et peut-être même pour tous les écrivains

18:15
Locuteur

? C

18:16
Invité

'est vrai que la littérature n'est plus du tout au cœur de la société comme ça a pu l'être, je dirais, il y

18:23
Locuteur

a

18:23
Invité

une cinquantaine d'années. Au fond, un écrivain, ça ne compte pas, ça ne compte plus. Mais dans la solitude de la littérature, moi je vois une chance

18:39
Locuteur

parce

18:39
Invité

qu'au fond,

18:41
Locuteur

la

18:41
Invité

situation du langage aujourd'hui relève d'une organisation de la platitude, le langage s'appauvrit, la sensibilité de chacun s'épaissit, Baudelaire disait ça, l'épaississement de la sensibilité, on est quand même un siècle plus tard.

18:57
Locuteur

Et il

18:58
Invité

me semble que l'un des rares lieux où le langage est encore un peu libre, c'est dans la littérature. Alors, effectivement, la question que vous posez, c'est celle de la consommation de la littérature, enfin de son efficience. Mais, je ne sais pas, est-ce que la marginalité programmée de la littérature et son échec,

19:27
Locuteur

je

19:28
Invité

ne sais pas quoi dire là-dessus. Ça

19:29
Locuteur

ne vous

19:30
Présentateur

semble pas un danger imminent et vous pensez que la littérature isolée

19:34
Locuteur

peut

19:35
Présentateur

en tirer des forces

19:35
Locuteur

?

19:36
Invité

Je pense qu'il y a quelque chose dans la littérature qui relève de l'indemne. Alors, effectivement, comment avoir accès à cet indemne-là si on ne lit pas, effectivement ?

19:50
Locuteur

Vous voyez, le

19:52
Invité

langage, au fond, Deleuze disait ça, que le langage ne relève pas de la communication, ne sert pas à communiquer, mais à résister. Je me dis que la littérature, un peu comme politiquement une force indépendante, seule, travaille à infléchir quelque chose qui relève du destin mondial, enfin, de cet appauvrissement du langage. Peut

20:25
Locuteur

-être

20:25
Invité

que je parle comme le dernier des Mohicans, je ne

20:27
Locuteur

sais

20:27
Invité

pas. Non,

20:27
Présentateur

mais je suis contente que vous transposiez cette question de la littérature vers celle du langage, puisque il

20:32
Locuteur

y a

20:32
Présentateur

les chiffres de la lecture, mais il y a aussi une autre question de société qui est importante. Ces chiffres dissimulent en fait la question de l'illettrisme. Certains considèrent qu'à l'heure actuelle, un bon quart des jeunes gens qui arrivent au baccalauréat ne maîtrisent pas réellement le français écrit. Il y a, dans cette rentrée littéraire, pas seulement de la littérature, aussi des essais, de nombreux jeunes normaliens ou peut-être moins jeunes qui sont maintenant, comme vous l'avez été, devant des collégiens, écrivent des essais sur l'école. Il y en a un assez intéressant, une langue à soie de Mathieu Roger Lacan,

21:03
Locuteur

c

21:03
Présentateur

'est paru chez Stock. Il est enseignant au lycée, je crois. Il propose de dissocier l'enseignement de la langue de celui de la littérature. Et il dit que ça permettrait, un, que les jeunes apprennent réellement la langue française et que ça ne les dégoûte pas de la littérature et ça permettrait à la littérature, peut-être avec aussi, d'ailleurs, du cinéma, des humanités plus larges, de devenir un lieu d'épanouissement. Qu'est

21:26
Locuteur

-ce

21:26
Présentateur

que vous en pensez, Yannick ?

21:27
Locuteur

Oui, mais

21:27
Invité

c'est au fond, je crois que tous les profs de français font un peu ça. Je veux dire par là que l'idée d'une littérature qui viendrait comme ça, de manière verticale, comme l'apothéose presque inatteignable de la langue, c'est quelque chose qui n'existe plus, qui est très désuet. Moi, je me souviens quand j'enseignais, je raconte ça dans le roman, j'apportais des textes d'écrivaines et d'écrivains contemporains, que ce soit de Charlotte Delbault, Marguerite Duras, mais

22:01
Locuteur

c

22:03
Invité

'était pour, comment dire, c'était pour faire entendre à quel point la littérature n'est pas un discours éloigné du réel, c'est au contraire le lieu même des nuances, enfin, quelque chose qui

22:20
Locuteur

sans

22:20
Invité

cesse nous enjoint de nous demander quoi faire de nos vies, est-ce que nos vies valent la peine, est-ce qu'elles sont, est-ce qu'elles atteignent à quelque chose de partageable ? La littérature,

22:33
Locuteur

c

22:33
Invité

'est pas, enfin, pour moi, c'est pas un domaine réservé, élitiste, qui serait, dont il faudrait apprivoiser la langue spéciale, enfin, c'est... Mais

22:44
Présentateur

ça va le devenir nécessairement, si on n'arrive pas à maîtriser la langue écrite, je veux dire, les textes, quand ils sont un peu anciens, ils ont des syntaxes un peu ardues, des lexiques un peu désuets, comment faire pour que ça reste accessible

22:57
Locuteur

? Je

23:00
Invité

sais pas, quand vous, quand on lit Duras, Annie Ernaud, on se dit pas qu'on est dans,

23:06
Locuteur

comment

23:07
Invité

dire, cette limpidité-là parle immédiatement, enfin, il y a un partage possible, enfin, grâce à, grâce à ces voix qui sont, qui entrent dans nos vies, encore une fois,

23:23
Locuteur

il

23:24
Invité

n

23:24
Locuteur

'y

23:24
Invité

a pas de, comment dire ça, pour moi, cette littérature-là dont je parle ne relève pas d'une souveraineté, d'une domination, d'une voix qui serait plus pure ou qui serait supérieure aux autres, je pense que c'est la, c'est la vie même qui s'écrit et qui peut être audible. Je me souviens quand j'enseignais comme ça au Val-Fouré à Mante-la-Jolie, on lisait des textes de Charles Julier, des textes d'Annie Ernaud, justement, de Duras,

23:56
Locuteur

et

23:56
Invité

je,

23:58
Locuteur

je

23:58
Invité

ne dis pas qu'on soulevait l'enthousiasme tous les matins à chaque heure, mais, mais au fond,

24:05
Locuteur

pour, pour, pour

24:06
Invité

peu que des jeunes gens entendent que la littérature, ce n

24:10
Locuteur

'est

24:10
Invité

pas nécessairement Chateaubriand ou Flaubert, enfin, malheureusement, moi, j'ai une passion pour eux,

24:17
Locuteur

et

24:17
Invité

que cette langue

24:19
Locuteur

peut

24:20
Invité

être la leur, du coup, il n'est même plus question de littérature, il est question d'une,

24:25
Locuteur

je

24:26
Invité

dirais, d'une transparence des voix entre elles, et, alors, peut-être, oui, séparer, comme le propose cet essayiste, la littérature de l'enseignement,

24:36
Locuteur

de la grammaire, de la

24:37
Invité

grammaire, oui, il suffit de dire que ce n

24:40
Locuteur

'est

24:40
Invité

pas de la littérature, alors c'est vrai, on en est arrivé là, c'est triste, mais la littérature, ce n

24:44
Locuteur

'est

24:44
Invité

pas un discours d'autorité, voilà, ça n'aurait jamais dû l'être, et c'est au contraire, c'est au contraire, Dante, parler du grand fleuve du langage, voilà, c'est quelque chose dans lequel on se baigne, qui relève de la plus grande clarté, au

25:01
Locuteur

fond.

25:01
Présentateur

Moi, ce que je me demande quand même, Yannick Enel, c'est si on ne vit pas les derniers moments, non pas de la littérature, mais les derniers moments d'une époque, circonscrite d'ailleurs, à l'échelle de l'humanité, celle de la lecture individuelle, intime, qui vient chercher des sentiments et qui soit pour tous. D'ailleurs, cette époque, on peut la dater, ça commence au 18ème siècle, est-ce que ça y est, voilà, ça ne se termine pas aujourd'hui, au début du 21ème siècle.

25:24
Invité

C'est-à

25:24
Locuteur

-dire

25:24
Invité

qu'il

25:24
Locuteur

y a

25:24
Invité

une métamorphose, effectivement, des pratiques de lecture, enfin, j'ai eu une adolescente à la maison, enfin, ma fille, et c'est quelqu'un qui parfois lit des livres

25:37
Locuteur

que

25:38
Invité

j'aime, moi aussi, qu'on partage, et qui parfois, est le plus souvent liée à autre chose, enfin, elle ne cesse de lire, effectivement, sur son téléphone, sur son ordinateur, elle ne cesse de s'abreuver de films. La question, c'est, est-ce qu'il y a une mauvaise littérature, est-ce qu'il

25:55
Locuteur

y a

25:55
Invité

une bonne littérature, j'en suis même pas très sûr. C'est, c'est, les, comment dire, la soif et la faim de lecture, pour moi, sont toujours les mêmes.

26:07
Présentateur

Moi, j'en connais de la mauvaise littérature, j'en lis, évidemment, que c'est,

26:11
Locuteur

c'est

26:12
Présentateur

pas très compliqué, ça fait plaisir, et la soif de lecture, c

26:15
Locuteur

'est

26:15
Présentateur

quelque chose que je comprends, mais c'est toujours stéréotypé, c'est standardisé, ça alterne, assez peu de descriptions, beaucoup de dialogues, ça existe, la mauvaise littérature, c'est assez pauvre, ça n'empêche pas que ça crée des émotions, mais c'est pauvre du point de vue de la langue.

26:30
Invité

Sans doute, mais c'est ce qu'ils lisent, c'est ce qu'ils lisent, ceux dont on dit qu'ils ne lisent pas,

26:36
Locuteur

et

26:36
Invité

pourtant ils

26:36
Locuteur

lisent. Et

26:37
Invité

pourtant ils lisent.

26:40
Locuteur

Je

26:40
Invité

suis un écrivain, rien d'autre qui vaille la peine d'être retenu.

26:44
Locuteur

Je

26:45
Invité

ne sais pas jusqu'à quel âge

26:47
Locuteur

j

26:47
Invité

'écrirai, mais je sais que depuis l'âge de 18 ans, oui, je ne pense qu'à écrire.

26:53
Locuteur

J

26:54
Invité

'ai eu des accidents de parcours, des enfants,

26:57
Locuteur

des

26:57
Invité

hommes,

26:58
Locuteur

je

26:58
Invité

ne sais pas si ces accidents

27:00
Locuteur

ne

27:01
Invité

sont pas eux-mêmes allés dans l'écrit. Ils en parlent mal,

27:05
Locuteur

je

27:06
Invité

ne peux pas en parler bien. Parce que

27:08
Locuteur

cette

27:09
Invité

personne qui est entière, qui voit et qui entend

27:11
Locuteur

et

27:11
Invité

qui parle

27:12
Locuteur

a

27:13
Invité

besoin de ne plus parler, d

27:14
Locuteur

'être

27:15
Invité

aveugle, de se boucher les yeux,

27:17
Locuteur

de

27:17
Invité

se boucher les oreilles

27:18
Locuteur

pour

27:19
Invité

retrouver ce qu'elle a vécu,

27:20
Locuteur

pour

27:21
Invité

en écrire.

27:22
Locuteur

C

27:22
Présentateur

'était Marguerite Duras sur France Culture en 1984, Yannick Henel. dans la vie d'un écrivain, la vraie vie, c'est des accidents de parcours

27:31
Locuteur

?

27:33
Invité

Non, c'est, comment dire,

27:36
Locuteur

la

27:36
Invité

vraie vie, c'est un roman permanent, en fait. La vraie vie,

27:41
Locuteur

quand

27:42
Invité

on écrit, effectivement, j'aime entendre à chaque fois la voix de Marguerite Duras parce que

27:48
Locuteur

elle

27:49
Invité

nous fait entendre que tout ce qu'on a dit avant, qui concerne la démocratisation au fond du langage, finalement, c'est peut-être un leurre. La littérature, c'est un rapport personnel de chacun avec son propre désir. L'accès, évidemment, moi, j'ai travaillé à ça pendant longtemps en étant professeur à la démocratisation de la culture, à la démocratisation de l'acte de lire et d'aimer, mais ça ne

28:15
Locuteur

peut

28:15
Invité

pas se décider, ça ne peut peut-être même pas se vouloir. J'aime quand Duras parle de la littérature comme un absolu parce que

28:23
Locuteur

c

28:24
Invité

'est une chose qui existe en chacun et ça ne sera peut-être pas décidé par une illumination de lecture, ça sera décidé peut-être par une illumination de cinéma, une illumination d'amour, enfin, donc, par un accident de parcours, comme elle dit, pour vous répondre. La littérature, quand j'entends Duras

28:41
Locuteur

et

28:42
Invité

quand j'entends cette voix en moi qui

28:44
Locuteur

est

28:46
Invité

bien plus arrogante que ce que je dis là qui est plus singulière,

28:49
Locuteur

qui

28:49
Invité

est plus libre, qui est plus intenable, ça peut se faire ailleurs que dans les livres.

28:57
Locuteur

Peut

28:57
Présentateur

-être qu'on peut retourner la question de la disparition de la littérature d'une manière plus positive. On peut se demander ce qu'on peut en attendre pour votre héros, ce jeune professeur, c'est clairement ce qui rend la vie intense. Villiers de Belle est beau quand la lumière scintille comme dans un tableau de Bonnard, un jardinet devient l'Éden, une amourette se transforme en rencontre mythologique. Il est tellement imprégné d'art et de références littéraires, il baigne dedans qu'il ne voit la vie qu'à travers. La frontière entre le réel et l'art, ça n'existe plus ? C'est votre cas aussi, Yannick Canel

29:28
Locuteur

?

29:28
Invité

Alors ça,

29:28
Locuteur

c

29:28
Invité

'est dans le roman, effectivement, on appelle ça la sublimation. La sublimation, ce n

29:34
Locuteur

'est

29:34
Invité

pas si mal, mais ce qui m'intéresse,

29:39
Locuteur

dans

29:39
Invité

ma vie, c'est l

29:40
Locuteur

'éthique

29:42
Invité

de la littérature, c'est

29:43
Locuteur

ce

29:44
Invité

qu'elle nous

29:45
Locuteur

apprend,

29:49
Invité

ce qu'elle nous donne comme possibilité d'élargir notre propre vie. La poétisation de l'existence, ce n

29:57
Locuteur

'est

29:57
Invité

pas qu'un supplément à l'existence, ce

29:59
Locuteur

n'est

29:59
Invité

pas seulement voir du beau là où il y

30:01
Locuteur

a

30:01
Invité

du moche,

30:04
Locuteur

mais c

30:05
Invité

'est plutôt comme un musicien d'élargir la gamme de ses sensations. Sentir mieux, aimer mieux, ça ne va pas s'en dire. Tous les psychanalystes nous le répètent, tous les amoureux le savent, aimer, ça ne va pas s'en dire. La littérature, pour moi, ce n

30:20
Locuteur

'est

30:20
Invité

pas seulement un filtre bienfaisant qui apporterait de plus belles couleurs. C'est une lutte parce qu'on en parle depuis tout à l'heure, le langage ne cesse de... Ce n

30:35
Locuteur

'est

30:35
Invité

pas seulement qu'on l'appauvrit, c'est qu'il meurt tout seul. Si on ne s'occupe pas du langage, il meurt.

30:43
Locuteur

Il

30:44
Invité

se rétracte, il se réduit. Moi, quand j'étais enseignant, je raconte un peu ça dans le livre, je parlais tout autant de Kurt Cobain, de Nirvana que de Rimbaud.

30:59
Locuteur

Il

31:00
Invité

s'agit

31:01
Locuteur

au

31:02
Invité

fond de savoir comment est-ce qu'on vit le langage.

31:05
Locuteur

Comme

31:06
Invité

une attitude, ça peut être une attitude réfractaire dans la société, ça peut être une attitude d'enchantement comme vous le disiez, mais c'est la manière dont on le vit, c'est un mode de vie le langage, c'est pas quelque chose qui est à côté. Le plus agressif et le plus saboteur des jeunes élèves au fin fond d'une classe dans un collège

31:29
Locuteur

comme

31:30
Invité

ça, dédaigné par la société, c'est quand même quelqu'un

31:33
Locuteur

qui

31:34
Invité

attend lui aussi du langage quelque chose, mais il ne le sait pas en fait.

31:38
Locuteur

Il

31:38
Invité

a des exemples en tête, il a des, je ne sais pas, ça peut être des rock stars ou je ne sais quoi, mais

31:45
Locuteur

au

31:47
Invité

fond le rapport au langage est primordial. Alors moi, j'appelle ça la littérature, mais ce n

31:52
Locuteur

'est

31:52
Invité

pas seulement la littérature.

31:54
Présentateur

Élargir sa propre vie, le langage pour sentir mieux, ça m'intéresse parce que vous, vous êtes créé un double littéraire, il s'appelle Jean Deschelles, on retrouve de roman en roman, là c'est le héros de la solitude des professeurs est infinie que vous publiez.

32:07
Locuteur

À

32:08
Présentateur

quoi vous sert-il personnellement ? Qu'est-ce qu'il apporte à votre vie ce double que vous promenez

32:12
Locuteur

? C

32:13
Invité

'est assez pratique, c'est mon alter ego, je l'envoie dans des endroits de l'existence un peu vertigineux parce que

32:20
Locuteur

ce

32:20
Invité

que j'aime dans l'écriture de roman, c'est le trouble, enfin ce sont précisément les situations limites

32:29
Locuteur

où

32:29
Invité

va s'élargir l'existence par l'ivresse, par

32:40
Locuteur

le

32:41
Invité

refus aussi de certaines situations. Oui,

32:46
Présentateur

dans certains romans ils désertent.

32:47
Invité

Ils désertent, voilà. Il m'est arrivé de raconter, de faire la politique fiction dans les Renarpales où j'essayais de me demander si tous les sans-papiers, les sans-domicile se fédéraient, qu'est-ce qui se passerait enfin dans une ville

33:00
Locuteur

?

33:02
Invité

Est-ce que la révolution comme on dit au XXe siècle pourrait renaître ? Bon, ce genre d'échelle c'est à la fois un doux rêveur, c'est surtout quelqu'un qui pose une question politique aujourd'hui sans cesse dans mes romans qui est celle qui m'obsède qui est celle de l'innocence.

33:18
Locuteur

Est

33:18
Invité

-ce que l'innocence est une régression ? Est-ce que l'innocence est possible ? Est-ce qu'il y a encore de l'innocence en nous ? Autrement dit, est-ce qu'on a tous perdu notre âme ou est-ce que quelque chose d'indemne,

33:30
Locuteur

c

33:30
Invité

'est-à-dire d'irréductible, enfin l'indemne c'est ce qui échappe à l'enfer,

33:35
Locuteur

ce

33:35
Invité

qui n

33:35
Locuteur

'est

33:35
Invité

pas damné, est-ce qu'il y

33:36
Locuteur

a

33:36
Invité

encore de l'indemne ? À une époque, je pense que toutes les époques ont été comme ça, où la langue de bois colonise le langage, le dévitalise, voilà, cet usage de la langue presque à l'état natif, enfin, ce surcroît d'innocence est-ce qu'il est possible ? C'est ce que j'attends de la littérature, c'est ce que j'attends de ce personnage que je lance un peu à ma place, qui a plus de courage que moi, qui est plus illuminé peut-être. Oui,

34:07
Locuteur

il

34:07
Présentateur

est

34:07
Invité

vraiment un peu

34:08
Présentateur

dans l'excès, on peut le dire, ce genre d'échelle. Alors, un mot, Yannick Enel, quand même, de l'actualité du monde des lettres, ce

34:15
Locuteur

n

34:15
Présentateur

'est pas la littérature, c'est un... Vous allez nous dire comment vous le regardez, la question des prix, d'abord, la saison commence, vous êtes dans la sélection du prix Goncourt, quel sens on peut donner aujourd'hui à

34:28
Locuteur

ce

34:29
Présentateur

qui peut apparaître quand même comme des rituels un peu désuels, à ces repas chez Drouan.

34:35
Invité

Alors, moi, je ne

34:36
Locuteur

suis

34:36
Invité

jamais allé à ces repas chez Drouan. Oui, non, mais c'est la question des jurys, en fait, c'est la question du jugement, c'est presque une question bourdieusienne, enfin, de la caste littéraire et des distinctions. Je pense que, très simplement, ces prix littéraires, qui sont vraiment une spécificité française,

34:54
Locuteur

d

34:54
Invité

'une part, assurent la trésorerie annuelle d'un monde qui est celui de l'édition, qui est quand même très en difficulté,

35:04
Locuteur

et

35:04
Invité

d'autre part, ça assure une visibilité, vous le disiez tout à l'heure et je ne peux que le confirmer, la littérature, c'est quelque chose qui intéresse de moins en moins de monde et les prix littéraires, dans leur folklore un peu désuée, attirent l'attention là-dessus. Il y a encore, heureusement, des gens qui vont se dire tiens, je vais acheter ce livre parce qu'il a eu le prix Femina ou le prix Goncourt, le prix des inrocutibles et ses prescripteurs, comme on dit. Donc moi, je joue le jeu.

35:41
Locuteur

Il

35:42
Présentateur

faut parler de l'édition Un monde en souffrance. Ce midi, Marie Sorbier, dans le Point Culture XXL, va recevoir à 13h sur France Culture des membres du collectif des Etats généreux. C'est une bande d'écrivains qui a quitté la maison d'édition Grasset quand le patron, Olivier Nora, s'est fait licencier par Vincent Bolloré. Quels regards vous portez sur leur démarche et qu

36:03
Locuteur

'est

36:03
Présentateur

-ce qui les attend maintenant qu'ils sont sans éditeur, ces auteurs

36:06
Locuteur

?

36:07
Invité

Ils vont en trouver. Ils vont trouver, des éditeurs. Moi, ce qui m'intéresse dans ce mouvement auquel je souscris, c'est aussi que

36:18
Locuteur

c

36:18
Invité

'est une réaction très saine

36:20
Locuteur

à une

36:23
Invité

mainmise non seulement d'un capitalisme débridé sur le monde de l'édition et aussi surtout les discours de l'information mais surtout une réaction à la

36:36
Locuteur

manière

36:38
Invité

dont l'extrême droite s'est mis en tête de prendre possession d'un territoire

36:46
Locuteur

qu

36:47
Invité

'elle combat historiquement, c'est-à

36:48
Locuteur

-dire

36:48
Invité

la culture. Et donc posséder la culture pour l'extrême droite c'est l'éteindre tout simplement.

36:55
Locuteur

Vous

36:56
Présentateur

dites qu'ils vont retrouver des éditeurs. On a quand même de moins en moins de maisons d'édition enfin plutôt il y a le grand groupe Madrigal Gallimard pour le dire vite qui

37:06
Locuteur

englobe

37:08
Présentateur

la majorité des auteurs indépendants il y

37:10
Locuteur

a

37:10
Présentateur

de moins en moins d'autres maisons d'édition c'est quand même dramatique.

37:15
Locuteur

Il

37:15
Invité

y en a c'est-à

37:16
Locuteur

-dire

37:16
Invité

que ça se crée quand même bien sûr mais quand je dis ils vont en trouver c'est mon espérance je pense j'ai cru comprendre qu'Olivier Nora avait justement fondé une nouvelle maison d'édition la question de la résistance dont on parlait tout à l'heure dans laquelle je vois la vertu même le cœur du langage elle suppose effectivement de s'organiser moi depuis que je suis jeune homme je m'occupe de revues littéraires ça peut paraître dérisoire ça concerne des centaines ou à peine quelques milliers de personnes mais c'est aussi le cas de plus en plus de l'édition c'est-à-dire que

37:54
Locuteur

et

37:55
Invité

c'est pas la question au fond pour moi du chiffre c'est pas la question de se dire tiens finalement

38:01
Locuteur

on

38:01
Invité

s'en fiche parce qu'il s'agit seulement de mille personnes c'est

38:06
Locuteur

tout

38:07
Invité

acte littéraire toute agression contre la littérature en l'occurrence concerne au fond la société tout entière

38:14
Locuteur

et je

38:17
Invité

sais pas pour répondre à votre question bien sûr l'édition est en péril et c'est très difficile de fonder une maison d'édition aujourd'hui mais il se trouve que ça se fait sans cesse chaque année oui

38:31
Présentateur

c'est vrai d'ailleurs je dis il

38:32
Locuteur

y

38:32
Présentateur

a de moins en moins de maisons d'édition c'est-à-dire que le chiffre global il y a une concentration mais des nouvelles petites maisons se sont créées on les a vu dans la rentrée littéraire et elles ont peut-être plus de latitude pour prendre des risques vous êtes aussi éditeur est-ce que vous voyez poindre des nouvelles formes de narration des nouveaux formats de texte ce sera la conclusion de cette émission

38:52
Locuteur

ah

38:52
Invité

oui j'ai une toute petite collection chez Gallimard qui s'appelle l'aventure au pluriel et c'est très exactement de ça dont je m'occupe il y a de jeunes écrivaines qui réinventent quelque chose de manière très hétérogène j'utilise le mot d'hétérogénéité comme une qualité entre le poème et la narration Rose Vidal dont j'ai publié Dramadol c'est très exactement ça au fond pour moi c'est une poète mais qui s'exprime sous la forme d'un roman intérieur Laura Vasquez par exemple pour moi c'est l'une des

39:26
Locuteur

l

39:27
Invité

'une des voix les plus passionnantes de la littérature française actuelle elle écrit des romans mais c'est une poète une poétesse je pense c'est ça l'avenir de l'édition c'est ça l'avenir de la littérature c'est de créer des lieux où de telles voix puissent publier

39:43
Locuteur

je

39:43
Présentateur

vous remercie beaucoup Yannick Enel d'être venue ce matin nous parler et de votre livre la solitude des professeurs est infinie c'est chez Gallimard mais aussi plus largement de ce qu'on peut attendre de la littérature et de ce qui attend la littérature dans l'avenir merci infiniment dans quelques instants c'est le 8.45 le journal de Marie Corbel et puis les chroniques de Gilles Gressani et Marie Laborie