"Il faut mettre le cœur des femmes au centre de la préoccupation de santé", affirme la cardiologue Nabila Bouatia-Naji
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il est 6h21, nous ne sommes pas égaux face à la chaleur, les canicules sont plus mortelles pour les femmes. Un constat réalisé dans plusieurs pays d'Europe, en France c'est l'Inserm qui a documenté le sujet. Mais pourquoi donc ? Comment expliquer cette différence ? C'est ce que nous allons voir avec vous Nabila Boitian-Aji, bonjour. Bonjour. Vous êtes cardiologue, directrice de recherche à l'Inserm, spécialiste des maladies cardiovasculaires chez les femmes. Les femmes sont donc plus sensibles, plus vulnérables aux fortes chaleurs que les hommes. Alors il y a des raisons sociales, on ne va pas les développer avec vous.
Moi ce qui m'intéresse avec vous c'est les raisons physiologiques, pourquoi ?
Alors effectivement l'ensemble des fonctions physiologiques sont perturbées chez tout le monde. Le premier c'est le système respiratoire, notamment quand il s'agit en fait de chaleur accompagnée d'épisodes de pollution, la digestion est perturbée, système rénal pour des raisons évidentes, les électrolytes qu'il faut gérer en fait par manque d'eau. Et donc en fait chez les femmes en particulier, c'est le risque en fait de faire par exemple un accouchement prématuré, ça a été documenté. Mais il y a aussi un risque cardiovasculaire augmenté, notamment en période de périménopause et chez les femmes plus âgées. Les femmes ont un cœur plus fragile ?
Tout à fait en fait, le cœur, le système cardiovasculaire subit une dilatation, les vaisseuses sont en fait plus larges, le cœur doit travailler plus. Donc s'il y a déjà un problème dans le cœur en fait, il y a une chute de la pression artérielle et ça, ça peut en fait causer des malaises particulièrement importants chez les femmes.
Et on a remarqué aussi qu'il y avait plus d'AVC pendant les canicules ?
Alors en fait, les femmes déjà par données épidémiologiques, en fait, elles sont plus à risque pour faire des AVC. Et donc la pression artérielle qui est en fait un élément central dans la santé cardiovasculaire, elle est plus fragile chez les femmes, notamment en période de périménopause. Alors tout ça en fait, ça devient encore plus important quand il y a d'éléments qui ne sont pas connus ou déjà diagnostiqués. Donc en fait, souvent la pression artérielle augmentée, elle passe inaperçue, ce qu'on appelle le risque de mortalité, le number one killer en anglais.
C'est vraiment un élément très important dans la santé cardiovasculaire des femmes et c'est surtout ça en fait qui est central dans cette santé affectée par les fortes chaleurs. Pourquoi ça passe inaperçu ? Parce qu'en fait, c'est quelque chose de silencieux. Malheureusement, on peut avoir un diagnostic d'hypertension seulement après un événement, après un AVC particulièrement. Donc c'est un facteur de risque très courant, mais qui peut en fait ne pas être diagnostiqué à temps.
Pourquoi l'infarctus ou l'AVC restent dans l'imaginaire collectif, souvent associés aux hommes ? J'ai l'impression qu'il y a une contradiction quand même entre l'imaginaire collectif et la réalité, puisque les risques cardiovasculaires sont très très importants et une forte cause de mortalité chez les femmes en France.
Tout à fait, c'est leur première cause de mortalité. En fait, il y a plusieurs facteurs à cela. Le fait qu'on fait la présentation d'un infarctus, elle peut être des fois un peu différente. Au laboratoire à l'Inserm, on travaille sur une forme qu'il s'agit en fait d'un infarctus qui est ce qu'on appelle atypique. Il ne présente donc pas les facteurs de risque habituels. Ce sont des femmes qui peuvent être autour de la quarantaine, présenter en fait un profil plutôt de bonne santé. Elles font de l'activité physique et pourtant font un événement d'un infarctus. Ça, ça ne veut pas dire que toutes les femmes de cet âge-là qui font de l'exercice vont faire un infarctus.
Mais disons que c'est des blind spots dans la santé cardiovasculaire des femmes. C'est qu'elle peut se présenter, cet infarctus, d'une façon différente. Et c'est ça ce qui nous manque en fait à mieux maîtriser ou à mieux comprendre dans la santé cardiovasculaire des femmes. C'est qu'il nous manque des données sur ces cas particulièrement.
Et c'est à l'occasion de cette journée internationale aujourd'hui, journée d'action pour la santé des femmes qu'on en parle. Il n'y a pas suffisamment de recherche aujourd'hui. Il faut vraiment mettre le paquet là-dessus.
Tout à fait. C'est vraiment un élément très peu connu, peu étudié. Mais tout ce qui concerne notamment l'infarctus, c'est le sujet de notre avoinicerme. C'est en fait une présentation différente. Il faut connaître ses propres facteurs de risque. Et donc en fait, l'imaginaire de l'infarctus du myocarde chez le sujet âgé, de sexe masculin, c'est quelque chose en fait qui est plutôt, certes, l'image principale. Mais il y a beaucoup d'éléments qui restent à étudier dans la santé des femmes.
Mais pourquoi ? Pourquoi il n'y a pas suffisamment de recherche ? Ça n'intéresse pas les labos ?
Non, ce n'est pas ça. C'est qu'en fait, on commence toujours par la recherche des éléments qui sont peut-être les plus évidents, là où on a le plus de données. Donc il y a beaucoup de difficultés en fait à étudier la santé cardiovasculaire des femmes. Justement, j'ai cité l'exemple de ces infarctus atypiques. Mais il y a aussi le fait que les femmes, elles peuvent ne pas être conscientes de leurs risques cardiovasculaires. Si en fait, il s'agit des populations plus jeunes, en fait, on peut peut-être passer à côté d'événements parce qu'en fait, on est soignante en général à cet âge-là, à la quarantaine, à la cinquantaine. On s'occupe plus des personnes plus âgées, des enfants.
Et en fait, on peut avoir commencé à négliger sa santé. Oui, tout à fait, c'est multifactoriel. Mais encore une fois, c'est une histoire d'avoir accès à des données ou des outils de collection de données. Souvent, en fait, parce qu'il faut une imagerie très poussée pour détecter un infarctus chez une femme jeune, on a eu tendance en fait à peut-être louper le diagnostic. Tout simplement, on pense que c'est un autre événement de santé et non pas lié au risque cardiovasculaire. Maintenant, on est plus sensibilisés à cela dans la cardiologie.
Moi, en tant que chercheur scientifique, en fait, on a apporté des éléments qui peuvent aider les médecins à distinguer entre la part qui, en fait, va être peut-être plus spécifique chez les femmes. C'est un travail en cours. Il y a vraiment besoin de données.
Et puis, il faut faire de la prévention aussi. Là, c'est pour tout le monde, auprès du grand public. Ça veut dire qu'il faudrait aller finalement chez le cardiologue comme on va chez le gynéco ?
Exactement. Associer les deux. Il y a vraiment des initiatives pour qu'en fait, la santé cardiovasculaire ne commence pas qu'après un certain âge. Il y a vraiment beaucoup de sensibilité là-dessus, tout à fait.
Et qui doit décider ? C'est le médecin traitant qui dit à un moment, il faut y aller ? Ou comment ça se passe ? Est-ce qu'il y a des concours qui peuvent nous inciter à y aller ? Quel conseil vous donnez à nos auditrices ?
En fait, ce n'est pas vraiment facile à mettre en place, notamment quand on est dans une période de périménopause. Il y a beaucoup de choses dans le système physiologique qui sont perturbées. Il faut juste penser que c'est un élément aussi important que son risque de cancer de sein, que son risque d'autres éléments de la santé, gynécologique, etc. Il faut vraiment mettre le cœur des femmes au centre de la préoccupation de santé.
Merci beaucoup Nabila Boitia-Nagy, directrice de recherche à l'Inserm, spécialiste, on l'a compris, des maladies cardiovasculaires chez les femmes. Vous étiez l'invité du 5-7 en cette journée internationale d'action pour la santé des femmes.