La prise de parole d'Emmanuel Macron lors de l'hommage national à Philippe de Gaulle
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
En ce jour, en cette cour des Invalides, rendant hommage à l'amiral de Gaulle, nous nous rassemblons en un lieu qui était devenu le sien. Oui, dans cet hôtel des Invalides où la nation accueille depuis 350 ans avec gratitude ceux qui versent leur sang pour elle. Ici, ce « nous », une certaine idée de la France, faite de temps long. De permanence, de dette reconnue à l'égard de ceux qui ont servi la patrie. Et en ces dernières années, le marin, le résistant, l'élu de la République, avait retrouvé ici cette cohorte de blessés et de héros, la chaîne des temps. Il était là, debout, parmi eux. Paris comme dernier et premier maillon de son existence, laquelle fut une aventure de tant de paysages.
Le boulevard de Grenelle, Sept Fontaines, Mayence, Trèves, le soleil du Liban, la lumière de la Syrie au fil des affectations du jeune commandant Charles de Gaulle. L'ombre des forêts de Colombais, les deux églises, qui résonnaient de tant de voix et de tant d'échos. Les Gaulois harcelant les troupes de César, Bernard de Clairvaux fondant les Cisterciens, Napoléon menant en 1814 sa dernière campagne, la fureur de 70 et celle de 14, légende des siècles que devait prolonger celle du général. Connaître toutes les mers du monde, mais choisir la scène pour dernier rivage. Partir en homme de devoir, risquer sa vie sur quatre continents et aller reposer à Colombais.
L'amiral de Gaulle aura traversé le siècle passé à l'ombre d'un grand homme. Il y aura tracé son propre sillon. Avec cette rectitude, cette force de l'amour donné et reçu, cet amour qui n'ose se dire et qui pourtant irrigue. Amour pudique de ses parents, tendresse pour ses sœurs qui a chopé sur les mots, plus tard pour sa femme Henriette, leurs quatre fils, leurs enfants après eux. Amour charnel de la France, dans son enfance à Colombais, le monument aux morts affichait des dizaines de noms, les gueules cassées et les blessés de guerre peuplait le village et les promenades avec son père se changeaient parfois en cours de tactique militaire. Alors se grava en Philippe de Gaulle une certitude.
Lui aussi servirait la nation sur mer, comme son père l'avait fait sur terre. Quand la guerre éclata, il était au lycée Stanislas, sur le point de préparer les concours de l'école navale. Le 18 juin 1940, il n'entendit pas l'appel du général de Gaulle, et pour cause. Avec sa mère et ses sœurs, il était déjà à bord du cargo qu'il emmenait vers l'Angleterre, vers son père et vers la Résistance. Il a alors 18 ans et rentre dans les forces françaises libres, rejoignant depuis Portemousse le combat des forces de l'intérieur, quelle que soit leur chapelle ou leur doctrine, réunis dans un même refus de l'étrange défaite, dénonçant comme lui ce qu'il appellera toujours l'abominable armistice.
Restant debout, quand tous ployer les chines, se battre plutôt que subir. Philippe de Gaulle se forme sur le vieux cuirassé courbé, participe à la défense aérienne de Portemousse, à la bataille de l'Atlantique, à la campagne de la Manche. Le 1er août 1944, il débarque en Normandie, sur la plage d'Utah, avec un peloton de fusiliers marins de la 2e division blindée, la division de fer, celle qui chante de Koufra à Strasbourg, sa fierté d'appartenir au gars de Leclerc, à Lançon, Argentan, Anthony, puis Paris, enfin. Six fois blessé, six fois debout. L'enseigne de vaisseau Philippe de Gaulle reçoit l'ordre, le 25 août, de négocier la reddition des nazis retranchés dans l'Assemblée nationale.
Il fait cesser les tirs et s'avance, seul, parmi les corps tombés des FFI, pénètre dans le palais Bourbon, au milieu de 400 Allemands, qu'il convainc de se rendre aux Français. Le cœur symbolique de la République est délivré, Paris est libéré, la France est relevée. Philippe de Gaulle peut alors rejoindre les siens. Et il y eut chez les De Gaulle cette scène de retrouvailles si singulière, autour d'un repas de famille où l'on discutait comme si l'on s'était quitté le matin même, parlant de tout et de rien, des uns et des autres, des projets, de tout sauf de la guerre et des hauts faits de Charles, Philippe, Roger, Xavier, Alain, Marie-Agnès, Geneviève.
Pas plus que la génération d'avant n'avait parlé de la Grande Guerre ni les précédents de la Guerre de 70. Pudeur d'une grandeur considérée comme une évidence. Et comme une évidence, Philippe de Gaulle fit de la grandeur son métier. Pendant un an, en Caroline, il se forma pour devenir pilote de notre aéronaval. Il fut dès lors investi de missions les plus périlleuses, appontant de jour et de nuit. Il navigua sur nos plus beaux bâtiments, commanda la flottille 6F, l'escorteur rapide Le Picard, la base aéronavale de Duny, la frégate Suffrin, le groupe naval d'essai et de mesure, l'aviation de patrouille maritime, l'escadre de l'Atlantique jusqu'au rang d'amiral.
Honneur, patrie, valeur, discipline. Ces quatre piliers de la marine, gravés sur chacun de ses bâtiments, étaient les tables de sa loi. Il quitta un jour la tenue 22 aux 5 étoiles, mais jamais il n'abandonna cette devise. Quand Jacques Chirac l'invita à se présenter aux élections sénatoriales en 1986, il accepta, comme une autre manière de se mettre au service de la République. Dix-sept ans durant, il fut sénateur de Paris, apportant sa voix à la Commission des Affaires étrangères et de la Défense. Comme il est dur, pourtant, d'être de Gaulle après de Gaulle, d'en avoir l'allure, la voix, les gestes, et de ne pas être lui.
L'amiral répondait aux murmures par la rigueur de sa conscience, son indifférence à la mondanité, déclinant toute présidence parlementaire ou honorifique, quelle qu'elle fût. Dans son œuvre de mémorialiste, il montrait toujours la grandeur collective et non la sienne, effaçant ses hauts faits derrière ceux des autres. Le témoin expliquait l'histoire, l'officier expliquait le combat, l'amiral expliquait le général. Il publia, commenta les treize volumes des notes écarnées de son père, car il était une mémoire de ses mémoires. Il en connaissait toutes les coulisses et toutes les didascalies, Londres, la campagne de France, le déchirement de la guerre d'Algérie, le basculement de 68.
Dans les yeux de Philippe de Gaulle, s'était jouée l'histoire du siècle. Ses propres mémoires, il les qualifia d'accessoires, à tort, parce qu'il avait cette humilité, cette noblesse de toujours se sentir redevable. Il faut agir au-delà de soi et travailler pour plus grand que soi. Là étaient ses mots, sans jamais attendre récompense ni honneur. Car ainsi va la vie, quand on s'appelle de Gaulle, quand on se sent de France. On est, on vit, on sert, on meurt. Et d'autres qui sont nés après nous vivront, serviront, mourront. Acceptant la responsabilité comme un honneur, le seul fardeau qui grandit, le seul joug qui libère.
Celui qui naquit avec le plus lourd des héritages nous l'enseigne aujourd'hui, nous avons des devoirs. Devoirs à l'endroit de nos anciens, car chacun de nous est dépositaire et gardien de leur lègue de courage, d'abnégation, d'héroïsme. Devoirs à l'endroit de nos enfants, devoirs d'espérance. La France en a vu d'autres. La France s'en sortira, tu verras. Tels étaient ses mots répétés toujours, à travers les meurtrissures de l'histoire. C'était sa certitude, partagée avec tous ses compagnons d'armes, tous ses compagnons dont il eut la place, s'il n'eut pas le titre. Grandeur d'un sacrifice consenti en silence, dépassant l'injustice ressentie.
« Oui, à jamais, ils seront 1038 compagnons et un, comme il y eut trois mousquetaires et un, avec pour distinction suprême et difficile ces paroles du général. Tu ne voudrais pas que je te nomme dans un ordre que j'ai moi-même créé. Tout le monde sait que tu as été le premier compagnon. Car oui, il fut le premier compagnon et le dernier, debout, même au seuil de la mort, à un an sur les genoux de son père, à 20 ans au chevet de la nation, à 60 ans au sommet de la marine, à 70 ans dans les travées du Sénat, à 102 ans dans la cour des Invalides.
Il a attendu d'avoir tout écrit, tout transmis, mis un point final à ses derniers souvenirs, rédigé ses dernières volontés avec une rigueur d'ordre d'opération, demandé les derniers sacrements, et puis il a fermé les yeux dans la nuit qui ne connaît pas l'histoire. Une mort à sa mesure, une mort de paladin, de chevalier, remettant ses pensées à la France, son âme à son Seigneur et son cœur à sa dame. Car le dernier nom qu'il murmura fut celui d'Henriette, en chevalier, membre de cette confrérie de l'idéal, ceux qui ne vivent que debout. Ceux qui ont redressé leur patrie à la face du monde. Ils étaient 150 000, il était de cela. Ils étaient un millier, il était de cela.
Et quand ils ne furent plus qu'un, il fut celui-là. Debout. Comme sont debout les grands chaînes de Colombais sous le ciel, enracinés dans les profondeurs des âges, déployés sans peur vers l'avenir. Ces chaînes dont on fait les charpentes de cathédrales, les flancs des navires et les croix de Lorraine. Ce bois dont on fait la France. Vous nous avez rappelé, Amiral, qu'il est des chaînes que rien n'abat, ni le fer, ni le feu, ni l'hiver, ni l'usure. Ces chaînes qui passent de la vie à l'éternité. Leurs feuillages ombragent les armes de la République.
Et quand autour de nous, les abatteurs menacent, nous savons qu'ils ne peuvent rien contre ces chaînes-là et que par eux, par l'idéal qu'ils nous transmettent et que nous reprenons, la France tiendra. Et face au cogné de la haine, de l'esprit de défaite ou des consciences qui parfois vacillent, s'il ne reste qu'un pays, que la France soit celui-là, debout. Vive la République. Vive la France. Garde à vous. Présentez.
Emmanuel Macron