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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins· 18 décembre 2025 15 min

Mette Frederiksen, la dame de fer danoise 3/4 : La dame de fer qui transforme le Danemark

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:03
Présentateur

Le Danemark bascule à gauche après la victoire aux élections législatives du parti social-démocrate de M. Fredrickson. Pour la deuxième année consécutive, les Nations Unies ont estimé que leur pays était le plus heureux au monde.

0:14
Sophie Mette

Cher Danemark, je suis incroyablement heureuse et fière. Trump qui veut maintenant s'emparer du Groenland. Les Américains mettent une pression inacceptable sur le Groenland et le Danemark, mais nous y résisterons.

0:31
Présentateur

Le Danemark, en fait, va vers une immigration choisie. Cette politique ultra-sévère est totalement assumée par le gouvernement de gauche. Les visages de l'actu. Mettez Frédéric Sen. Épisode 3. La dame de fer qui transforme le Danemark. Arrivé au pouvoir en 2019, Mettez Frédéric Sen impose immédiatement un style direct, autoritaire, certains diront sans faux-semblants. De la gestion du dossier groenlandais aux politiques migratoires les plus restrictives d'Europe, elle gouverne, comme elle a toujours fait, frontalement. Cet épisode explore le paradoxe d'une première ministre de gauche qui assume l'héritage de son pays tout en durcissant sa conception de la communauté nationale.

Mettez Frédéric Sen est nommée première ministre le 27 juin 2019. Elle est alors âgée de 41 ans. C'est la plus jeune personne et la seconde femme à occuper ce poste. Quelles sont ses premières décisions, André Gatolin ?

1:37
Invité

Les premières décisions sont de nature non intérieure, proprement dite, mais extérieure. Dès août 2019, donc à peine deux mois après sa nomination, il y a cette déclaration de Donald Trump à la descente d'un avion, où il dit, en gros, j'ai envie de racheter le Groenland. Elle réagit de manière assez vive, assez forte. Elle part d'absurdité, d'incohérence de la part de Trump. Et quelque part, elle gagne le bras de fer. Non pas que Trump soit, je dirais, impressionné par elle, encore que ça a joué un petit peu. Mais surtout, il arrive en période de fin de mandat et il préfère passer à autre chose.

Parce qu'aux Etats-Unis, le rachat du Groenland n'est pas quelque chose de très populaire, même dans l'opinion des Républicains. Mais donc, elle est, je dirais, immédiatement chargée d'une sorte de victoire symbolique par rapport aux Etats-Unis, qu'un ami allié, mais elle remet à sa place Trump. C'est la première chose. Et puis, il y a la crise du Covid-19 qui, là aussi, va renforcer son leadership.

2:45
Présentateur

Alors, sur le Groenland, il faut expliquer, André Gatolin, qu'est-ce que le Groenland ? C'est quand même curieux de se lancer dans un rachat, parce que c'est rare, les rachats de pays. Donc, si Trump le fait, c'est pour des raisons que vous allez exposer par rapport aux Etats-Unis, mais c'est aussi un contexte groenlandais particulier.

3:03
Invité

Oui, alors, le Groenland est sous domination, pour ne pas dire colonisation danoise, depuis plus de trois siècles. Et avant, il y avait eu d'autres formes de colonisation qui émanait des Norvégiens, mais qui était une colonisation beaucoup plus ponctuelle. Le Groenland s'est toujours retrouvé très minoritaire en termes de population danoise. C'est une population autochtone, qu'on appelle inuite, qui est là, et qui a subi, effectivement, la domination du Groenland. Et là, ça montre, d'ailleurs, tout le caractère un petit peu, je dirais, fallacieux du narratif danois. Les Danois se sont longtemps présentés comme des bons colonisateurs, des colonisateurs bienfaiteurs.

C'est-à-dire que, chaque année, Copenhague verse du budget de l'État 500 millions d'euros à la province, maintenant, autonome du Groenland, pour remplir son budget. On a l'impression que c'est du cadeau. Et ce discours narratif, je retrouvais dans les polémies de Victor, en 1939, rentrant du Groenland, dit, on n'a jamais vu des colonisateurs qui travaillent pour le bien des personnes colonisées. C'est du colonialisme philanthropique.

Ce qui, en réalité, s'est avéré totalement fou, puisque, encore très récemment, on s'est rendu compte qu'ils auraient eu une exploitation absolument abusive et exclusive, par exemple, des mines de cryolites, qui servent à faire des aluminiums spéciaux pour les avions de combat, et que, sur un siècle, ils ont tiré 54 milliards de dollars de chiffre d'affaires de l'exploitation du Groenland. Donc, le Danemark, pays éminemment progressiste, j'ai parlé du droit de vote des femmes dès 1915, essaye de construire, autour de son passé colonial, une vision très favorable, en disant, on est venu là pour aider ces gens-là.

Alors que c'était une très forte exploitation, ça a été aussi des mesures de contrainte sur la population, quand on a stérilisé la moitié des femmes en âge de procréer, procréé dans les années 50, 60, et encore dans les années 70. Quand on a enlevé des enfants groenlandais pour les daniser, pour les emmener et les élever au Danemark, il y a quand même des choses qui ne sentent pas bon.

5:27
Présentateur

Les demandes délibérément scandaleuses de Donald Trump ont remis sur le devant de la scène ce territoire singulier qu'est le Groenland. Colonie danoise pendant des siècles, le Groenland a acquis son autonomie politique en 1979, mais reste juridiquement rattachée au royaume danois. Un territoire et des habitants qui demeurent marqués par un passé colonial et par les violences institutionnelles dont ils furent victimes. A l'instar notamment de cette campagne de stérilisation forcée imposée par les autorités danoises dans les années 1960 pour réduire la natalité des femmes inuites. En septembre 2025, Mettey Frédéric Seine décide de reconnaître officiellement ce crime. On l'écoute.

6:10
Sophie Mette

Je sais que certains peuvent se demander pourquoi présenter des excuses pour quelque chose qui est arrivé à tant de personnes il y a de nombreuses années. Un contrôle des naissances sans consentement et un contrôle des naissances conçues pour des femmes adultes mais appliquées au corps d'enfants, c'est une faute. Et c'est cela que nous reconnaissons aujourd'hui. Je sais qu'une excuse ne peut pas changer ce qui vous est arrivé. Et je ne prétends pas pouvoir effacer la douleur que chacune d'entre vous a vécue ni rendre ce que vous avez perdu. Mais j'espère que vous pourrez ressentir ceci comme une reconnaissance. Ce que vous avez subi était injuste. C'était une faute. C'était un échec.

Aujourd'hui, il n'y a qu'une seule chose à dire. Pardon. Pardon pour les torts qui vous ont été infligés parce que vous étiez Groenlandais.

7:15
Présentateur

Si ces prises de position à l'égard du Groenland auront marqué ces mandats, c'est surtout ces mesures sur le plan de la politique migratoire et les conséquences de celles-ci qui caractérisent le bilan de Mette Frédéric Seine. En quoi a consisté la politique migratoire de Mette Frédéric Seine ? C'est une politique restrictive. Christelle Meillant, économiste, chercheuse à l'Institut de Recherche Économique et Sociale.

7:44
Invité

Restrictive à la fois pour toutes les catégories de personnes qui intègrent le Danemark. En fait, la politique a été restrictive à la fois au niveau des étudiants, des étudiants qui viennent des pays tiers. Jusqu'à présent, les étudiants pouvaient après trouver un emploi ou essayer d'avoir des offres de stage. Donc là, ça a été réglementé. Ça a été réglementé aussi avec une loi qui s'appelle le changement de paradigme qui limite le regroupement familial simplement, qui est quand même important. Et des travailleurs peuvent avoir un permis d'asile confisqué.

Vous avez donc les étudiants, le regroupement familial et puis aussi des permis de séjour pour les réfugiés et pour les demandeurs d'asile puisqu'en fait, on est passé de plus de 10 000 demandes d'asile en 2019 à moins de 1 000 en 2025. Donc on voit quand même l'effet qui s'est passé. Et notamment aussi, vous avez eu des transformations de permis de travail pour les travailleurs avec des restrictions qui tiennent à une liste d'emplois. Ça s'appelle la liste positive qui touche à la fois le salaire plus les conditions d'emploi, etc.

8:59
Présentateur

Alors, est-ce que ça veut dire que le Danemark s'est transporté vers une immigration choisie, ce que les Français appellent immigration choisie ? Est-ce que c'est ça le modèle qui a été retenu, Christelle Meillant ?

9:10
Invité

Oui, le Danemark en fait va vers une immigration choisie en mettant en place des listes positives, des contraintes de revenus, etc. Sauf que vous avez de l'autre côté les employeurs qui font face à des difficultés de recrutement dans certains secteurs d'activité où en fait, ils ne retrouvent pas ces secteurs d'activité sur la liste positive. La politique de Mété Frédéric Seine consiste, un, à parler aux Danois pour leur dire, on s'occupe du sujet de l'immigration.

9:39
Présentateur

Axel Gilden, grand reporter au service Monde de l'Express.

9:42
Invité

C'est aussi, à l'opinion internationale, notamment des pays musulmans, pour les décourager de venir, avec les règles que vous avez indiquées sur le regroupement familial, il faut avoir au moins tel âge, avoir tel niveau de revenu, tel nombre de mètres carrés par habitant dans une maison. Il y a aussi des lois très explicitement qui visent les pays musulmans qui sont la loi de la poignée de main, qui consiste au moment de la naturalisation à obliger le candidat à la naturalisation à serrer la main d'un officier municipal du sexe opposé, ceci, afin d'éliminer les islamistes radicaux. Et donc, en fait, ce n'est pas dit, mais la politique migratoire vise essentiellement les pays musulmans.

Je veux dire, ce n'est pas officiellement dit comme ça, mais les pays du Maine-Apte, Moyen-Orient, Pakistan, Turquie, c'est ça qui est visé. Une politique d'immigration choisie, c'est effectivement ce que vise le Danemark avec une immigration non musulmane.

10:35
Présentateur

On écoute un extrait d'un reportage de C'est dans l'air datant du 8 février 2023. Au nord de Copenhague, le quartier de Mjolnirparken en plein travaux, des logements sociaux transformés en appartements de standing, une rénovation dictée par la loi anti-ghetto adoptée en 2018. En clair, lorsqu'un quartier compte des niveaux de chômage et de criminalité élevés et plus de la moitié de non-occidentaux ou d'origine non-occidentale, une partie de ses habitants doit quitter son logement pour favoriser l'arrivée d'une autre population. L'entreprise de Stéphane est chargée de cette transition.

11:18
Invité

Vous aviez une communauté livrée à elle-même, avec très peu de contact avec la société danoise qui l'entoure et qui s'était repliée sur elle-même. Ça peut paraître sécurisant d'être avec ta famille et avec les tiens, mais ça a été néfaste pour le futur et l'intégration des immigrés au Danemark. Donc les politiciens devaient faire quelque chose.

11:41
Présentateur

Est-ce qu'il y a des réactions de la gauche, je veux dire de la gauche dure ? Est-ce que ça fait consensus ? Est-ce que c'est un principe qui est aujourd'hui ?

11:53
Invité

Moi, généralement dans le pays, l'impression que j'ai, mais évidemment ce n'est pas scientifique, Axel Gilden, c'est que les Danois, globalement, souscrivent aux différentes politiques d'immigration qui ont été menées depuis 20 ans maintenant, parce qu'encore une fois, ce n'est pas uniquement M. Frédéric Sen, mais ce sont aussi tous ses prédécesseurs, qui s'expliquent par cette volonté de préserver l'État provident, c'est aussi de préserver la culture d'un petit village gaulois, comme vous disiez, un petit village viking, qui tient à ses particularités, qui n'a par ailleurs jamais été un pays colonial.

On peut considérer que le Groenland est une colonie, mais enfin, on parle de 50 000 personnes, ce n'est pas vraiment significatif, par rapport à des empires anglais ou britanniques ou français, et ça n'a aussi jamais été un pays d'immigration, véritablement. Donc ce phénomène, comme celui qui touche d'ailleurs le reste de la Scandinavie, la Suède en particulier, ce sont des choses assez neuves. Nous, on connaît bien l'Afrique, le monde arabe, enfin pour un français, c'est quelque chose de... On est en terrain de connaissance, et les Africains et les Arabes sont en terrain de connaissance aussi chez nous. Je veux dire, on a une mixité qui est réelle. En Danemark, c'est complètement nouveau.

Alors, dans la société quand même danoise... André Gatolin, ancien sénateur des Hauts-de-Seine, chercheur indépendant. Il y a toujours eu le cas très particulier des étudiants. On parle de mai 68 en France. En 68, ils ont eu des soulèvements. Moi, j'ai assisté dans les années... Début des années 2000, des soulèvements étudiants, avec des barricades dans les rues. Et on a un milieu, entre guillemets, universitaire et étudiant, extrêmement mobilisé, extrêmement concerné. Et qui, lui, ne se retrouve pas, aujourd'hui, dans ce blocage, notamment des étudiants. Il y a aujourd'hui, dans les facs danoises, comme en Europe et partout ailleurs, un sentiment de solidarité avec les Palestiniens.

et l'idée que le pays ne remplit pas ses engagements. Donc, tout n'est pas complètement stabilisé. Je ne parle pas en termes électoraux, mais en termes de mouvements sociaux, ou d'agitation et de contestation. Je pense que des choses peuvent se produire dans les mois à venir.

14:06
Présentateur

Christelle Meillan ?

14:07
Invité

Même le patronat devient, en fait, opposé à la politique de fermeture migratoire. Et, en fait, en février 2022, il y avait les présidents de trois organisations patronales qui avaient écrit une tribune dans un quotidien national danois pour contester cette politique en disant que, finalement, ils ont besoin de main-d'oeuvre et n'ont plus les bras pour travailler. Donc, on voit quand même qu'en plus des contestations des partis politiques, il y a des contestations aussi au niveau des syndicats et aussi au niveau patronal. Et aussi, quand même, il y a des associations humanistes qui vont contre.

14:49
Présentateur

Mettez Frédéric Seine à Seine. Qu'elle n'a jamais cherché à être aimée, elle cherche à gouverner, dit-elle. En reconnaissant les fautes du Danemark au Groenland, tout en poursuivant une politique migratoire radicale, elle incarne une gauche de responsabilité, diront certains, souvent inconfortable, parfois brutale, mais, dit-elle, ancrée dans le réel. Une gauche qui accepte le tragique de l'action publique, disent ses partisans, et qui commence à regarder au-delà de ses frontières. Sous-titrage Société Radio-Canada

Mette Frederiksen, la dame de fer danoise 3/4 : La dame de fer qui transforme le Danemark — Sophie Mette · Pourquijevote