François Bayrou : "Il y a un mouvement de sécession d'une partie du pays, qui a un désir de révolte"
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8h20 sur France Inter, à suivre l'invité de la matinale. France Inter, Karine Bécard et Luc Delvaux, le 6-9 du week-end. Bonjour François Bayrou. Bonjour. Haut commissaire au plan, patron du Modem, maire de Pau, Emmanuel Macron vous doit en partie son élection à l'Elysée il y a 5 ans. Alors il y a ce matin des convois dits de la liberté qui veulent entrer dans la capitale pour exprimer non seulement leur lassitude du pass vaccinal, mais aussi leurs difficultés face à la vie chère. En cette fin de mandat d'Emmanuel Macron, François Bayrou, comprenez-vous cette forme d'abattement d'une partie des Français ?
Je la comprends, j'y réfléchis, j'essaie de comprendre. Et en même temps, on est devant un moment fascinant. On entend des bruits de guerre, des bruits de blindés à quelques heures de vol de Paris et à la frontière de l'Europe, en Ukraine. Il y a toutes les semaines et tous les jours des gens qui meurent encore à l'hôpital de cette maladie du Covid. Et il y a ce mouvement qui est un mouvement de protestation avec volonté de blocage du pays pour obtenir on ne sait pas quoi exactement. mais on voit bien qu'il s'agit d'un mouvement que j'appellerais de sécession d'une partie du pays qui ne comprend pas, ne se retrouve pas et a un désir de révolte.
Christophe Castaner dit que ces convois seraient composés en partie de complotistes. Est-ce que le dénigrement est la bonne méthode de gouvernance ?
Je ne sais pas ce que complotisme veut dire exactement. On voit bien une partie de nos compatriotes, une partie importante, significative de nos compatriotes, ne croit plus rien de ce qu'on lui dit. Il ne croit plus les politiques, ça fait longtemps. Il ne croit plus les journalistes, parce que vous êtes ciblés naturellement autant que les autorités. Il ne croit plus les scientifiques et il ne croit plus les médecins. C'est la première fois depuis très très longtemps. C'est un mouvement de doute qui a commencé il y a des siècles, qui a commencé par la mise en doute de l'église par exemple.
Et puis qui s'est poursuivi par le renversement de la monarchie et puis la révolte contre beaucoup beaucoup de pouvoirs. Mais c'est la première fois qu'on en vient dans un pays comme le nôtre qui était un grand pays scientifique, un grand pays de médecine, à mettre en doute la parole de ceux qui sont chargés de soigner. Alors ils y sont en partie pour quelque chose. Je ne parle pas de cas individuels. C'est-à-dire que les Français, et pas seulement les Français, ça s'est passé dans beaucoup de pays du monde, les Français stupéfaits ont vu sous leurs yeux les médecins s'écharper entre eux.
Et la science prend le pouvoir sur le politique, c'est ça qui est condamné aussi ?
Oui, ce n'est pas bien. Ce que je vois, c'est une mise en doute systématique de toute autorité.
Mais pardonnez-moi, on s'égare. Restons sur ces convois de la liberté. Vous parlez d'un mouvement de sécession. Certains parlent d'une nouvelle forme de gilet jaune. Ce que je voudrais comprendre, c'est est-ce que dans la majorité vous les redoutez ou est-ce qu'il faut accepter très vite maintenant de leur parler ?
Je ne suis pas sûr que la peur soit en quoi que ce soit un bon guide.
Donc vous ne les redoutez pas. Il ne faut pas redouter.
Vous dites est-ce que vous redoutez ? Non.
Est-ce que vous allez oser leur parler alors ?
Je parle très souvent avec eux. Vous savez, quand vous êtes maire d'une ville comme je le suis, puisque je vous parle de Pau, depuis Pau, quand vous êtes maire d'une ville, ce sont vos concitoyens, compatriotes, des gens que vous avez croisés dix fois, vingt fois et avec qui vous avez échangé parfois de manière un peu... Vous avez été pris pour cible. Et donc ce sont des compatriotes. Et ce ne sont pas des compatriotes différents, je veux dire. Ce sont des femmes et des hommes qui étaient tout à fait dans le sentiment général, partageant les événements, et puis qui tout d'un coup se révèlent en marge, en révolte. Tout d'un coup découvrent qu'ils n'arrivent plus à suivre.
Et ils se mettent, c'est vrai, à écouter et à répéter des informations qui sont aussi fausses qu'on peut l'imaginer. L'idée qu'on va mettre des puces aux gens pour les surveiller. L'idée qu'il y a dans le vaccin des choses qu'on ne connaît pas, pourquoi pas des aliens, des germes d'aliens. Toutes ces choses que vous avez vues, qu'on voit sur les réseaux sociaux tous les jours.
C'est qu'on voit de la liberté, François Bayrou. Il rappelle aussi les gilets jaunes qui dénonçaient notamment un mode de gouvernance jugé trop vertical. A l'heure des bilans, cette gouvernance verticale jupitérienne, est-ce que ce reproche a parfois été justifié à vos yeux ?
Non. Je ne connais pas de mode de gouvernement qui, au bout du compte, ne trouve un responsable. Quelqu'un qui va prendre la décision, après s'être informé autant qu'il le peut, et tout le monde sait bien que le président de la République est entré dans ses dossiers, y compris ses dossiers sanitaires et médicaux, de manière méticuleuse, poursuivie, obstinée. Mais au bout du compte, il faut quelqu'un qui prend la décision. Et celui qui prend la décision prend la responsabilité.
Mais il les a pris seuls, très souvent, ces décisions. C'est ça qui lui a reproché à Emmanuel Macron, oui ou non ?
Madame, il n'existe pas de responsable qui, au bout du compte, dans les situations graves, ne prenne les décisions tout seul. Il s'entoure de conseils, il s'entoure de recommandations scientifiques, il s'entoure de conseils politiques. Mais au bout du compte, vous êtes seul à prendre la décision. Et les décisions graves.
Alors quand aura lieu son entrée dans la campagne présidentielle ? Est-ce qu'Emmanuel Macron est en train d'attendre la fenêtre de lancement idéal qui n'existera jamais ?
Je vous assure qu'elle existera.
Alors quand ? Quand elle aura lieu ?
Vous savez bien que... Vous voyez bien les événements internationaux qui sont d'une gravité absolument sans précédent depuis des décennies. Les menaces, en tout cas. Vous savez bien que les États-Unis ont ordonné à tous leurs ressortissants de quitter l'Ukraine. Que le Royaume-Uni a ordonné à tous ses ressortissants de quitter l'Ukraine. Que Israël a ordonné à tous ses ressortissants de quitter l'Ukraine. Que les services de renseignement du monde entier ont les yeux braqués sur cette partie du monde. Sur les rassemblements militaires. Sur les armes qui sont massées là. Y compris sur les hôpitaux de campagne.
Donc c'est ce que je disais, il n'aura jamais le temps en fait de lancer sa campagne.
Pardon ?
Donc c'est ce que je disais, vu ce que j'entends, vu ce que vous nous décrivez, il n'aura jamais le temps de lancer officiellement sa campagne.
Ce n'est pas à moi de vous rassurer sur ce point. Mais je vous garantis que, bien entendu, dans les semaines qui viennent, le Président de la République, évidemment, dira aux Français pourquoi il a décidé de se présenter. Puisque, comme vous le savez, il n'y a pas beaucoup de suspense sur ce sujet.
A propos de ce calendrier, le gouvernement dit que le pass vaccinal pourrait être levé en mars, à quelques jours du premier tour. Comment ne pas entendre ceux qui n'y voient qu'une manœuvre électoraliste ?
Oui, moi, je ne partage pas du tout ce sentiment. Je partage d'ailleurs, enfin, je voudrais dire à ma manière les choses. Le pass vaccinal pourra être levé quand nous aurons la garantie que l'épidémie est réellement en décrue et que les services spécialisés des hôpitaux de réanimation sont réellement soulagés. Pour moi, c'est par l'observation de l'évolution de l'épidémie et des hospitalisations, c'est par ces chiffres-là qu'on dira quand et si le pass vaccinal doit être levé.
Annoncer des dates, je comprends très bien les responsables qui le font pour montrer un horizon, mais annoncer des dates, à mon sens, ne peut se faire que si on annonce en même temps les critères qui vont permettre d'alléger cette obligation.
Donc la fin du masque obligatoire le 28 février prochain, ça vous semble un peu excessif ?
Je pense que c'est l'épidémie, c'est le virus qui doit nous dire ce qu'il en est. Je ne dis pas que c'est excessif, vous savez, c'est une charge que tout le monde ressent et surtout les enfants dans les écoles. C'est pour moi ce qui me frappe le plus en pensant à l'éducation nationale et en pensant aux écoles. Et donc le plus tôt on pourra soulager cette obligation, et bien sûr le mieux ce sera, à condition que ce soit en phase avec l'évolution du pays.
Mais c'est vrai quand même que la fin de ce masque obligatoire le 28 février prochain, pour reprendre ce que disait Éric Adelvoix à l'instant, est-ce que le rythme des mesures sanitaires n'est pas désormais fixé en fonction de l'agenda électoral d'Emmanuel Macron ? C'est quand même l'impression qu'il peut s'en dégager.
Non, si on peut éviter de vivre tout le temps dans le soupçon, moi je préférerais. L'élection présidentielle c'est le 10 avril. Et donc 28 février, 10 avril, vous voyez c'est une longue période de temps.
5 semaines.
Et donc pour moi en tout cas, la décision sur le masque, la décision sur les confinements successifs, la décision sur la vaccination, rien de tout cela n'a été pris sans raison. On est confronté, pas seulement nous, tous les pays du monde. Vous savez que les convois qu'on a sous les yeux aujourd'hui en France, c'est une idée qui vient du Canada. Et que tous les pays du monde se trouvent, tous les pays en tout cas d'Occident, parce que des pays comme la Chine, eux, ont pris des mesures infiniment plus drastiques et sans aucune forme d'hésitation ou de rébellion possible. Parce que ce n'est pas possible là-bas non plus.
La comparaison avec la Chine est peut-être délicate. Les droits de l'homme ne sont pas les mêmes non plus. Un mot sur cette campagne.
Heureusement, heureusement.
Un mot sur la campagne électorale justement, François Bayrou, pour les candidats qui peinent à trouver leurs 500 parrainages. Vous demandez aux élus Modem d'aider tous ceux qui ont au moins 10% d'intention de vote. C'est une idée transpartisane donc. Quels seraient les risques si les candidats n'obtenaient pas leur parrainage ?
Alors, je ne m'adresse pas seulement aux élus Modem. Je m'adresse à tous les élus, mes collègues maires, parce que je connais l'hésitation d'un certain nombre d'entre eux. Tout ce que nous décrivons là, y compris les convois de la liberté, comme on les nomme, c'est une manifestation de défiance, d'incompréhension entre l'opinion publique, les citoyens et les institutions. C'est ça le point brûlant. C'est la démocratie qui sera en danger ? Et donc, la démocratie se trouve en effet mise en cause d'abord par beaucoup d'entrées et les élections et l'élection présidentielle. C'est la clé de voûte d'une démocratie qui devrait retrouver la confiance.
Or, s'il se trouvait que des candidats majeurs soient empêchés de se présenter parce que le système des signatures les aurait bloqués, alors que par ailleurs des candidats marginaux vont évidemment avoir ces signatures-là, et des candidats de courant politique qui ne représentent pas des scores considérables vont être dans le même cas, s'il y avait cette situation, c'est une situation qui met en péril la confiance et qui risque de provoquer des vagues de révoltes parmi les citoyens et les électeurs.
Mais votre définition de la démocratie est un petit peu surprenante, François Bayrou, parce que pourquoi ne pas aider tous les candidats ? Pourquoi simplement choisir ceux qui potentiellement, parce que finalement on n'en sait rien non plus, feraient plus de 10%, de 10 points dans les sondages ? C'est assez flou ça.
Parce que vous voyez bien que dans une élection, il y a des candidats majeurs qui représentent des courants très importants. Il faut que vous mesuriez 10% d'intention de vote et 15% d'intention de vote à forcerie. Ça représente entre 4 et 6 millions d'intentions de vote. Est-ce que vous pouvez imaginer que des courants d'opinion, et que je n'approuve en rien, comme vous savez je me suis opposé, je suis opposé depuis mon engagement politique à ces courants-là, mais comment imaginer qu'on puisse de gaieté de cœur accepter qu'il ne soit plus représenté, qu'il n'ait pas le droit de se présenter ? Est-ce que vous mesurez ce que ça veut dire ?
Or, les maires, les élus, sont les garants de la démocratie. C'est une partie de leur responsabilité de faire que la confiance se règne. Et c'est pourquoi j'ai dit, de manière transpartisane, sans appartenir à aucun courant, sans soutenir aucun des candidats, alors il est bon que les maires, les élus, se préparent éventuellement à donner le coup de pouce nécessaire pour qu'on ne se trouve pas dans une situation aussi brutalement inacceptable que celle-là.
Mais à part des élus modèles, vous avez réussi à en attirer d'autres ou pas ?
Je vous réponds. Et c'est pourquoi nous avons créé ce collectif, ce site qui s'appelle notre-démocratie.fr, il suffit de taper cette adresse, pour des élus qui disent, nous n'approuvons pas ces candidats, nous n'approuvons pas ces courants, nous affirmons que nous sommes totalement étrangers ou indépendants, mais nous voulons que la démocratie fonctionne, et là, ils peuvent affirmer leur volonté de participer autant que possible, peut-être que ça ne marchera pas, de participer autant que possible à ce mouvement de garantie de la démocratie.
Aujourd'hui, ce matin, il y a trois candidats qui ont leurs 500 signatures, Valérie Pécresse, Anne Hidalgo et Emmanuel Macron. Puisqu'Emmanuel Macron a ses 500 signatures, et que vous parlez d'esprit transpartisan, vous-même, à qui allez-vous donner votre parrainage au final ? Pour l'instant, je n'ai donné...
Vous savez bien que je soutiens le président de la République.
C'est pour ça que je vous pose la question,
mais il n'en a plus besoin, il les a, ses 500 parrainages. Sans la moindre nuance... Vous parliez d'idées transpartisales. Mais j'ai réservé...
C'est transparent aujourd'hui, le parrainage, donc on le saura tôt ou tard.
Mais j'ai réservé ma signature, parce que je pense qu'il est possible qu'on se trouve dans la situation que je redoute. Ça n'est pas certain. Peut-être vont-ils la trouver. Mais je vois bien le risque. Si vous regardez aujourd'hui le bilan des parrainages reçus par le Conseil constitutionnel, ni Jean-Luc Mélenchon, ni Marine Le Pen, ni Éric Zemmour, ne les ont, et même sont assez loin de les avoir.
Donc vous irez peut-être vers ces choix-là ?
J'irai, comme je l'ai fait tout au long de ma vie, vers ceux qui soutiennent la démocratie, c'est-à-dire le pluralisme. J'ai soutenu la proportionnelle. Et donc vous ? J'ai soutenu la banque de la démocratie. J'ai proposé qu'il y ait une banque de la démocratie qui garantisse les financements. J'ai proposé cette participation, cette garantie par des signatures possibles, si des candidats majeurs se trouvaient empêchés, parce que je crois que le pluralisme, c'est le seul moyen de rétablir la confiance.
On a bien compris. Vous n'aviez pas répondu à ma question. Vous avez d'autres élus que des modems qui acceptent de participer à cette réserve de parrainages ?
Principalement, oui. C'est transpartisan. Ça ne s'adresse pas au mouvement démocrate. Ça s'adresse, ou pas seulement au mouvement démocrate. Ça s'adresse à tous les élus qui voient autour d'eux les crispations de la société et qui sont prêts à participer à un mouvement inédit de garantie de la démocratie, au lieu d'observer en étant les bras ballants et en disant qu'on n'y peut rien. Là, on y peut quelque chose.
Et le temps presse, parce que la fin des parrainages, tout doit être ficelé avant le 4 mars. François Bayrou, voilà plus de deux ans que vous êtes à la tête du Haut Commissariat Haut-Plan. Avez-vous eu, pendant ces deux années, plus qu'une simple écoute du chef de l'État ?
Écoutez, si vous regardez des questions aussi importantes que l'énergie, par exemple, la note de stratégie que le Commissariat Haut-Plan a publiée au printemps sur l'électricité, le renouvelable et le nucléaire et la place irremplaçable que dans une société comme la société française, le nucléaire, le seul garanti de production d'électricité sans carbone, sans émission de CO2. Cette note stratégique a joué, je crois, un rôle majeur dans le changement du climat.
Et il suffit d'avoir entendu cette semaine le président de la République présenter le plan pour que la France redevienne ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, c'est-à-dire un pays majeur dans la production d'électricité sans carbone pour vérifier que, oui, nous avons heureusement joué dans la prise de conscience de l'opinion et des responsables. On aurait aimé, effectivement,
parler également du nucléaire. Dernière toute petite question très politique, du coup. Est-ce qu'Emmanuel Macron, avant le premier tour de l'élection présidentielle, doit accepter, ou pas, de débattre avec les autres candidats, très rapidement ?
On verra qui sont les candidats. Il verra quelle est la forme des débats. Et c'est évidemment à lui qu'il appartient. Mais je voudrais simplement rappeler d'une phrase que cette élection n'est pas une élection dans un pays isolé du monde. Ce qui est en train de se passer... Moi, j'ai été très, très impressionné par le face-à-face, la conférence de presse que vous avez sûrement suivie entre Poutine et le président de la République. Il y avait là un moment dramatique pour moi absolument sans précédent. Merci, François Bayrou. Absolument sans précédent dans l'histoire de l'Europe d'aujourd'hui et des risques qu'elle court. On aurait aussi remarqué que la table était très, très grande
entre les deux.
Je ne fais pas allusion à la table.
Oui, la conférence de presse qui en a suivi. La conférence de presse
était un moment sans précédent à mon avis dans notre histoire récente.
Merci, François Bayrou en direct de Pau, président du MoDem, donc maire de Pau et haut commissaire au plan. Merci et bonne journée.
François Bayrou