Benjamin Morel ; "La crise de la démocratie municipale, c'est aussi une crise du lien social"
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« Les élections sont dans un mois et certaines communes n'ont toujours pas de candidats. »
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« Il y a une volonté d'y aller, mais il y a également beaucoup de freins à l'engagement. »
Temps de parole
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France Inter, le 5-7.
Il est 6h21, qui se présente encore au municipal ? Qui en a envie ? Les élections sont dans un mois et certaines communes n'ont toujours pas de candidats. Bonjour Benjamin Morel. Bonjour. Vous êtes constitutionnaliste, maître de conférences à Paris-Panthéon-Assas. Vous venez d'écrire un livre-enquête sur les conseils municipaux sous titre « Renouer avec l'engagement citoyen ». Renouer parce que ça ne se bouscule plus au portillon des mairies ?
En tout cas, c'est compliqué. Et ce qu'on peut constater, c'est qu'il y a une vraie volonté de s'engager, notamment de la part des jeunes, dont on dit qu'ils sont loin de la politique, etc. En fait, il y a une volonté d'y aller, mais il y a également beaucoup de freins à l'engagement. C'est compliqué de concilier une vie active, une vie de jeunes, une vie de famille avec l'engagement municipal.
Parce que ça prend beaucoup de temps ? Parce que c'est mal payé ?
Alors, ce n'est pas très bien payé en effet. Et puis si vous êtes juste membre d'un conseil municipal, ce n'est même pas payé du tout. Donc à partir de là, vous ne faites pas ça pour l'argent, ni pour arrondir vos fins de mois. Et puis en effet, ça prend beaucoup de temps. C'est-à-dire que dans les arbitrages qui peuvent être ceux entre visite politique, entre guillemets, vie familiale, vie professionnelle et vie politique, eh bien bien souvent, l'engagement municipal apparaît comme étant une contrainte de trop, une contrainte qui plus est assez mal vue par l'entourage, à la fois professionnel et familial, ce qui fait que beaucoup ne se pâlent pas.
Et c'est pour ça qu'il y a beaucoup de retraités dans les mairies ?
Alors, il y a beaucoup de retraités dans les mairies. En effet, pas parce que forcément, les retraités ont un sens plus aigu de l'engagement, même si évidemment, ils en ont un. Mais surtout parce qu'ils peuvent donner ce temps, ils peuvent donner cet engagement. Et donc, quand on parle du vieillissement du personnel politique, quand on parle du manque de jeunesse, il faut bien avoir ça en tête. En effet, il est très, très difficile pour un jeune qui, par exemple, est un étudiant qui ne travaille pas forcément dans la ville, notamment en milieu rural, de revenir pour les conseillers municipaux.
Il est très difficile pour un actif de dégager le temps nécessaire et l'énergie nécessaire, souvent pour pouvoir venir et assister aux différents conseils, sans même parler d'être adjoint ou bien évidemment maire.
Et parmi les freins, est-ce qu'il y a aussi le poids des intercommunalités qui est de plus en plus important et finalement, les maires se disent « moi, j'ai une capacité d'action qui est de plus en plus limitée par rapport aux intercommunalités ». Il y a ça aussi ou pas ?
Alors, il y a ça en effet, c'est-à-dire qu'au fond, quand vous êtes maire, et ça, l'étude le montre assez bien, vous trouvez malgré tout une forme de marge de manœuvre, de sens à l'engagement. Mais quand il s'agit de sauter le pas, il est vrai que déjà, l'intercommunalité, pas que l'intercommunalité d'ailleurs, mais crée une couche de complexité extrêmement importante afin que vous compreniez, pour vraiment savoir, quelles sont vos marges de manœuvre, dans quel type d'intercommunalité vous vous trouvez, quelles sont les compétences qui sont obligatoirement déléguées à l'interco, celles qui ont été déléguées avec option.
Bref, le droit des collectivités territoriales est excessivement complexe, ce qui peut être un frein à l'engagement. De l'autre côté, les intercommunalités, notamment pour les petites communes, donnent le sentiment qu'au fond, vous n'êtes qu'une goutte dans l'océan, une commune parmi une dizaine d'autres, et que vos marges de manœuvre vont être très très limitées, alors que de l'autre côté, vos administrés vont vous voir, vous, comme étant le responsable et celui qui mêle les politiques.
Et c'est aussi pour ça que quand ça va mal, on s'adresse directement au maire et que ça peut aller jusqu'aux violences verbales, voire aux agressions. On en a évidemment beaucoup parlé ces dernières années. Et ça aussi, ça freine l'engagement.
Alors oui, c'est quelque chose qui freine l'engagement, même si au fond, la question des violences, ce n'est pas forcément ce qui revient le plus. C'est-à-dire que oui, vous avez des difficultés qui peuvent y être liées, mais au fond, pour beaucoup de nos concitoyens, c'est beaucoup plus le sens de l'engagement. Au fond, à quoi bon prendre du temps si les marges de manœuvre sont limitées ? Et le sentiment d'une considération de cet engagement, notamment de la part des entourages qui va compter.
C'est-à-dire que ma famille va me dire « Mais pourquoi vas-tu faire le beau conseil municipal alors que de l'autre côté, tu reportes les tâches qui sont celles du foyer sur quelqu'un d'autre ou idem pour les collègues de travail ? » Et donc, c'est vraiment cet engagement qui est à aujourd'hui reconsidéré et auquel il faut redonner du sens pour que vraiment ils puissent mieux se réaliser.
Est-ce que cette crise de l'engagement est uniforme géographiquement ?
Alors, elle n'est pas uniforme géographiquement. C'est-à-dire que peut-être l'un des points les plus intéressants de l'étude, c'est qu'on a eu, par exemple, de très très bons taux de personnes voulant s'engager alors qu'elles étaient originaires de l'immigration, y compris de manière très très récente. Tout de même, on a une corrélation assez forte entre la croyance en Dieu et la volonté de s'engager. Et ça peut paraître relativement étrange parce que les gens, souvent, et c'est l'immigration, sont plus en difficulté. Puis de l'autre côté, il n'y a pas de lien, a priori, entre croire en Dieu et le fait de pouvoir s'engager.
En fait, dans les deux cas, vous avez notamment en banlieue un tissu associatif extrêmement important. Et pour ce qui est de la croyance en Dieu, vous avez le poids des associations cultuelles. Et c'est le cas pour les catholiques, pour les juifs, pour les protestants, pour les musulmans.
Donc, en fait, le tissu d'engagement dans lequel vous êtes, que ce soit la profusion associative en banlieue, que ce soit les associations cultuelles, etc., fait que vous avez une motivation à l'engagement, des contacts avec des gens, des gens engagés, souvent dans la liste municipale, qui va faire que vous pouvez y aller, vous vous sentez légitime à y aller, et que vous avez la capacité de trouver les liens pour y aller. Donc, au fond, la crise de la démocratie municipale, c'est aussi en partie une crise de ce lien social. Là où il est important, même dans des territoires plutôt en difficulté, cet engagement se fait. Là où il est plus faible, cet engagement a plus de mal à se réaliser.
Conseils municipaux renoués avec l'engagement citoyen. C'est le titre de votre livre qui sortira le 6 mars aux éditions de l'Aube. Merci Benjamin Morel. Et les élections municipales auront lieu les dimanches 15 et 22 mars. Sous-titrage ST' 501