Laurent Fabius : "Un président de la République ne peut pas s'occuper de tout"
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Un anniversaire et des questions dans le grand entretien. Ce matin, cette semaine, mercredi, la Ve République célébrait son 65e anniversaire. Un anniversaire qui tombe en plein malaise démocratique. Et avec Marion Lourdes, notre invité est aujourd'hui le président du Conseil constitutionnel. Intervenez, chers auditeurs, citoyens, au 01 45 24 7000 ou sur l'application France Inter. Bonjour Laurent Fabius. Bonjour. Et bienvenue mercredi, c'était au Palais de Montpensier, en plein cœur de Paris, au Conseil constitutionnel. Cet anniversaire, vous avez pris la parole, suivi par le président de la République.
Et en vous regardant, en vous écoutant tous les deux, et particulièrement vous Laurent Fabius, on se disait qu'il y avait une forme de paradoxe que vous formuliez. La Ve République est à bout de souffle, mais la Constitution est formidable.
Je ne suis pas sur votre expression...
Sentiment de spectateur.
Non, à bout de souffle, je ne crois pas. Il y a des difficultés, sûrement. Mais moi, mon travail, c'est de veiller à ce que les lois soient conformes à la Constitution. Bon, et c'était normal de fêter le 65e anniversaire parce que, quand on regarde l'histoire de France, depuis en tout cas la Révolution française, c'est incroyable la succession de Constitutions qu'il y a eu. Il y en a eu 14. Oui. Et donc, ça veut dire qu'elles ont, en général, été pour peu de temps.
Et là... En France, nous adorons les Constitutions, mais celle-ci a cette particularité qu'elles durent plus longtemps que les autres.
Oui, oui, oui. Mais cette particularité, à mon avis, est un atout. Quand vous regardez, balayons rapidement, au moment de la Révolution, pour la période de la Révolution française, il y a trois Constitutions, sans compter la Constitution de 1793, qui, elle, n'a jamais été appliquée. Donc, ça fait déjà trois. Oui. Après, au moment de l'Empire et du Consulat, vous en avez deux, non, vous en avez trois, et en plus, vous avez celle de 1815, des 100 jours. Après, vous avez la Restauration, la Bonnarché de Vier, deux chartes. Ensuite, vous avez 1848. Ensuite, vous avez 1852. Ensuite, vous avez 1875. Ensuite, vous avez 1846. Donc, à chaque fois, c'est, on change, on change, on change, on change.
Toute la liste, d'ailleurs, je le recommande, est sur le site du Conseil constitutionnel. C'est la moindre des jours. Vous êtes un sage et, aujourd'hui, un professeur. On peut citer Napoléon. Une Constitution doit être courte et obscure. Elle doit fixer les règles du jeu et s'adapter aux aléas de l'histoire. Alors, au fond, c'est ça, la cinquième, non.
Mais, la cinquième, c'est donc une Constitution, sous l'impulsion principale du général de Gaulle, qui a le mérite de durer et d'être stable. Mais, son autre mérite, c'est d'être adaptable. J'ai parlé, moi, de stabilité adaptative. Ça veut dire, donc, qu'elle a quand même surmonté, cette Constitution, des événements qui ne sont pas minces. La fin de la guerre d'Algérie, les événements de mai 68, l'alternance en 80, la cohabitation, les crises, les émeutes, etc. Donc, stabilité, mais adaptation. Ça veut dire qu'il y a eu pas mal de révisions de la Constitution. Il y en a eu 24 jusqu'à présent.
Il y a eu, très souvent, une pratique présidentialiste ou hyper-présidentialiste, mais, de temps en temps, une pratique parlementaire. Et donc, cette stabilité, cette souplesse, c'est un atout. Ça veut pas dire, et vous avez utilisé cette expression que j'utilise moi-même, qui n'est pas de malaise démocratique. Malheureusement, il y en a un, et la première traduction de ça, c'est les taux d'abstention aux élections qui sont absolument massifs. Bon, et on ne peut pas lier uniquement à la Constitution ou à la pratique constitutionnelle ce malaise. Non, mais on va en débattre. Ça intervient, quand même. Ça intervient.
Un des outils qui existent dans cette Constitution, c'est le référendum. Il y a eu neuf référendums depuis 1958. Est-ce qu'il faut élargir le champ du référendum, comme le souhaite le Président de la République ?
Évidemment, son opinion est absolument décisive. Parce qu'en matière de référendum, il y a quatre intervenants. Bon, et le Président de la République, bien sûr, au premier chef, les assemblées, le Conseil de la République, et le peuple. Bon, le référendum, il est prévu. Et Gérald De Gaulle lui-même a pratiqué plusieurs fois le référendum. Depuis 2005, il n'y a pas eu de référendum. Mais évidemment... Parce que c'est un risque. Parce que c'est un risque. Parce qu'il y a une procédure qui est assez complexe et qu'il faut respecter. Parce qu'il ne faut pas qu'il y ait un élément passionnel là-dedans. Mais quand on consulte les Français, est-ce que vous souhaitez des référendums ?
La réponse est massivement oui. Et lorsqu'on prend un certain nombre d'items, c'est oui, oui, oui, oui. Donc, je crois que c'est un instrument dont il ne faut pas se priver. Et puis, il y a un référendum un peu particulier, qui est le référendum d'initiative partagée, où là, l'initiative elle-même appartient au Parlement.
Mais l'enjeu sur le référendum, est-ce que c'est de le transformer en autre chose qu'un plébiscite, qu'il a souvent, peut-être trop souvent, été pour le pouvoir en place, et qui peut être une porte ouverte à un césarisme démocratique ?
Oui, et puis aussi, ça fausse un petit peu le processus. Parce que si, au lieu de répondre à la question posée, on répond, comme c'est souvent le cas, à la personne qui le pose, et donc, ça, il faut bien choisir les thèmes. Alors, les thèmes, aujourd'hui, sont définis par l'article 11 de la Constitution. J'invite nos auditeurs à se reporter.
Les thèmes de pouvoir public, les réformes relatives à la politique économique, on les a, la ratification d'un traité non contraire à la Constitution, mais susceptible d'influencer le fonctionnement, c'est tout.
Oui, mais ça veut dire, donc, le Conseil constitutionnel n'a pas eu à se prononcer là-dessus, mais ça veut dire, en gros, que ce qu'on appelle les questions de société, actuellement, ne sont pas prévues dans le champ du référendum.
Prenons un exemple que vous avez, évidemment, en tête, comme beaucoup de nos auditeurs, l'immigration, est-ce qu'on peut faire un référendum sur l'immigration, Laurent Fabius ?
Aujourd'hui, le Conseil constitutionnel n'a pas tranché cette question, parce qu'elle n'y a pas été soumise. Mais la plupart des juristes considèrent, et madame, vous venez de le citer, que réforme de la politique économique, sociale ou environnementale, c'est difficile à dire que l'immigration est concernée. Donc, ça veut dire que si on veut faire un référendum, non pas sur l'immigration en général, mais sur un texte sur l'immigration, ça veut dire d'abord, et ce n'est pas une astuce de dire ça, ça veut dire d'abord qu'il faut modifier, donc, le champ de l'article 11, et pour ça, il faut réviser la constitution selon une certaine procédure.
Mais si cette révision a lieu, ça devient possible.
Mais hier, vous avez tenu un discours qui, si on avait les sous-titres, était au fond politique, profondément politique, Laurent Fabius. Alors, j'ai eu tort, j'ai eu tort. Puisque, alors, laissez-moi terminer, puisque Emmanuel Macron venait avec cette demande de pouvoir élargir et de faire davantage de référendums, c'est une question qui est dans l'air du temps, depuis quelques années maintenant, et vous, pendant votre discours, vous avez dit qu'un référendum doit porter non sur un slogan flou et passionnel, impossible de ne pas penser à l'immigration, par exemple, dans ce cas-là, mais sur un texte précis de loi. Alors, je préside...
C'est comme si vous répondiez par avance au Président de la République.
Non, non, non. Si vous avez compris ça, c'est que je me suis mal exprimé. Bon, donc, merci de me donner l'occasion de corriger les choses, si c'est nécessaire. Bon, le rôle du Conseil constitutionnel, et donc de son Président, c'est pas d'être un juge politique. C'est de répondre à une question, est-ce qu'une loi, ou en l'occurrence un référendum, c'est conforme à la Constitution ou pas ? C'est ça, notre rôle. Donc, c'est pas du tout un rôle politique. C'est un rôle juridique. Bon, alors, le Président de la République a dit lui-même qu'il pensait que le référendum, et notamment, il pensait au référendum d'initiatives partagées, était un peu compliqué.
Il a cité un certain nombre de champs souhaitables pour le référendum. La Nouvelle-Calédonie, il a cité l'IVG. Bon, il n'a pas cité l'immigration, mais on pensait quand même à cela. Bon, on verra ce qui est proposé. Il y a des partis politiques qui sont favorables à ce référendum sur l'immigration. On verra ce qui est proposé. Et à ce moment-là, le Conseil constitutionnel se déterminera.
Le porte-parole du gouvernement parlait, il y a quelques jours, de préférendum, d'un référendum qui peut-être justement éviterait le côté plébiscite, avec des choix multiples. Est-ce que ça existe ? Est-ce que c'est possible aujourd'hui ou dans l'avenir ?
Je ne suis pas sûr d'avoir compris exactement de quoi il s'agissait. Bon, je répète qu'un référendum porte sur un texte de loi. Bon, article 1er, article 2, article 3, et répond par oui ou par non.
Forcément oui ou non.
Ah oui, oui, oui. Alors, ce n'est donc pas sur un slogan général, c'est sur un texte de loi. Bon, une autre question, c'est peut-être à ça qu'il faisait allusion, c'est est-ce qu'on peut faire plusieurs référendums dans la même journée ? Alors, bon, techniquement, c'est peut-être possible, mais il faut qu'il y ait plusieurs textes de loi, et qu'à ce moment-là, il y ait un oui ou non à chaque question. Parce que, là on revient au contrôle du Conseil constitutionnel, nous nous demandons que le scrutin soit clair et loyal, ce qui est la moindre des choses. Bon, mais je ne sais pas si c'est à ça qu'il faisait allusion. En tout cas, le président de la République n'a pas repris cet exemple-là.
Elle a un caractère essentiel, cette constitution, et c'est le général de Gaulle qui l'a voulu ainsi. Elle donne une tête à l'État, le président de la République. Mais un président, pour quoi faire ? Est-ce qu'il faut que le président gouverne, Laurent Fabius ? C'est une question qui est posée. Oui, mais on aimerait avoir votre réponse. Édouard Philippe, par exemple, récemment critiquait l'exercice du pouvoir par Emmanuel Macron, par Nicolas Sarkozy, en disant qu'un président ne doit pas s'occuper de gérer les affaires du pays.
Je vais avoir une réponse qui, le craint, ne va pas totalement vous satisfaire. Sachant que j'ai fait le serment, ça c'est dans tous les membres du Conseil constitutionnel, de ne pas me mêler de politique. Bon, donc j'ai un devoir de réserve, comme on dit. Ah, mais c'est une question de principe. Oui. Il y a plusieurs lectures possibles de la Constitution. Quand vous regardez l'histoire récente, il y a eu des présidences où le président a eu un rôle absolument déterminant et s'est occupé de presque tout. C'est donc une lecture présidentialiste, voire hyper-présidentialiste.
Vous avez eu, inversement, des périodes, notamment les périodes de cohabitation, où c'était plutôt une lecture parlementariste. Et c'est ça, me semble-t-il, un atout de cette Constitution. Voilà. Alors maintenant, si je sortais un instant de mon rôle contre mon expérience politique, longue, passée, puisque, bon... Citoyen Fabius, qu'en pensez-vous ? Non, le citoyen, il garde ça pour lui. Mais je pense, si vous voulez, on est en 2023, tout le monde sera d'accord là-dessus. Les problèmes sont nombreux, très compliqués. Je pense qu'un président de la République ne peut pas s'occuper de tout. Bon.
Et donc, le Premier ministre doit avoir un rôle important et le Parlement doit avoir un rôle important.
Donc ça, c'est déjà un élément de réponse. Mais...
Oui, mais enfin...
Avant d'aller au standard, Laurent Fabius, vous allez voir qu'il y a une véritable passion pour la Constitution chez les citoyens français, puisque beaucoup d'auditeurs veulent vous interroger. Juste rapidement, on peut dire quand même que depuis ses tout débuts, la Ve République est allée vers une monopolisation des pouvoirs entre les mains du Président de la République.
On ne peut pas dire les choses, je suis désolé, d'une façon aussi simple. Bon, c'est dommage. C'est comme ça. Je répète qu'au moment des cohabitations, qui avaient leurs avantages et inconvénients, mais c'est les Français qui avaient décidé, le Président n'avait pas la même pratique, évidemment, qu'au moment où il y avait une majorité conforme.
Bonjour Olivier, merci de participer au grand entretien de France Inter. Vous nous appelez de Tours et vous avez une question pour Laurent Fabius.
Bonjour M. Fabius. Bonjour. Bonjour Ali et les équipes. Justement, quand on voit que la Ve République a été beaucoup amendée et que c'est un peu un mouton à cinq pattes, et qu'on voit les futurs scrutins qui pourraient donner une hyperpréhension, pour moi dangereuse, est-ce qu'il ne serait pas temps de regarder de manière posée à enterrer une Ve République pour aller vers une VIème, mais dont on prendrait le temps, dans le consensus, d'une manière apaisée, de voir à la création.
Merci Olivier pour votre question. Il y a beaucoup d'auditeurs, Laurent Fabius, qui sont déjà passés à l'étape d'après, qui souhaitent une VIème République ou qui en tout cas l'exigent pour davantage de démocratie.
Alors, le souci de la démocratie, oui, ça c'est très important. Et il y a telle ou telle formation politique qui dit non, nous ne voulons plus de la Ve République, nous voulons une VIème République dont on peut discuter des contours. Moi, écoutez, mon rôle, un mot sur ce que fait le Conseil constitutionnel, parce que souvent, ce n'est pas connu. Le gardien. Oui. La loi, ce sont les parlementaires qui font la loi. Très bien. Donc, députés et sénateurs. Bon, mais, dans les démocraties avancées, comme la nôtre, il y a une loi suprême, si je puis dire.
L'autre jour, on recevait au Conseil constitutionnel des élèves, et à l'un d'entre eux, je me demandais, mais qu'est-ce que c'est pour toi que la Constitution ? Il me répondait, c'est le super-règlement de la République. Bon, ce n'est pas très juridique, mais c'est très juste. Donc, les lois doivent être conformes à la Constitution.
Donc, vous êtes le super-proviseur.
Non. Mais, il faut bien qu'il y ait un organisme qui vérifie si, oui ou non, les lois sont conformes à la Constitution. C'est le Conseil constitutionnel. C'est pour ça qu'on nous appelle les sages et on essaye de l'être. Alors, une fois qu'on a défini ce rôle-là et le rôle de la Constitution, bon, je trouve que l'un des mérites de la Constitution, la cinquième, c'est cette stabilité, parce que c'est quand même un atout pour un pays d'avoir des institutions qui sont stables. Mais, beaucoup disent, beaucoup disent, c'est pas assez démocratique, il y a trop de pouvoir d'un côté, pas assez de pouvoir de l'autre, il n'y a pas assez de décentralisation, etc.
Mais, ça, ça ne nécessite pas forcément qu'on change de République et de Constitution. On peut dire, il faut réviser la Constitution, le cas échéant avec des référendums. Donc, moi, enfin, compte tenu de mon rôle, je ne vais pas dire, il faut abandonner la cinquième République. Je crois qu'il y a des modifications, alors, la liste est assez longue, qui peuvent être adoptées et qui feraient qu'il y ait une réponse à ce qu'on appelle le malaise démocratique.
Mais, c'est vrai qu'avec cette cinquième République, il y a souvent une lecture présidentielle. On vous a accusé, on a accusé en tout cas le Conseil Constitutionnel au départ d'être un peu à la solde du Président. Mais maintenant, ce n'est plus le cas. Alors, il y a une question sur l'application. Pourquoi le Conseil Constitutionnel fait-il toujours une lecture de la Constitution toujours favorable aux puissances, à ce que dit Marius, c'est son avis, au détriment des libertés individuelles des citoyens ? Qu'est-ce que vous répondez ?
Je respecte beaucoup Marius, que je ne connais pas, mais je l'invite à regarder nos décisions. Mais les choses ont évolué.
On a traité le Conseil de chien de garde de l'exécutif, de canons braqués sur le Parlement.
Ça, ça a évolué. Je vais vous donner un simple exemple statistique, si vous voulez. Aujourd'hui, nous sommes saisis surtout de ce qu'on appelle des questions prioritaires de constitutionnalité. C'est-à-dire que n'importe quel justiciable, devant n'importe quel tribunal, peut dire « Ah, Madame la Présidente, Monsieur le Président, vous voulez m'appliquer telle ou telle loi ? » Elle est contraire à la Constitution. Bon, nous, examinons cela. Eh bien, je vous surprendrai peut-être en disant que dans un tiers des cas, nous annulons les lois. Donc, ça veut dire que nous ne sommes absolument pas soumis au pouvoir exécutif.
Et lorsqu'on me demande quelles sont les qualités qu'on demande à un membre du Conseil constitutionnel, je dis qu'il y en a trois. La première, c'est d'être compétent, quand même, juridiquement. La deuxième, c'est d'avoir une certaine expérience. Et la troisième, c'est un mot en trois syllabes, indépendant. Indépendant. Je n'ai jamais reçu un coup de fil d'un président de la République me disant « Mon cher Laurent Fabius, il y a tel ou tel problème. » Peut-être ne le font-ils pas parce qu'ils savent que... Ils l'ont fait par le passé. Par le passé, sans doute. Oui. Sans doute. Sans doute. Mais, qui dit du passé faisant table rase ? C'est une bonne question.
En l'occurrence, c'est injuste. Non, non, mais le Conseil constitutionnel, c'est intéressant que vous ferez référer à la Révolution parce qu'en l'occurrence, c'est vrai que la Constitution est mal connue des Français. Vous faites un grand travail avec des enfants, d'ailleurs, de différents âges pour qu'ils connaissent mieux la Constitution.
Là, ils vont pouvoir
avoir cette bande dessinée. Alors, nous sommes à la radio, donc décrivez-nous cette bande dessinée que vous avez apportée avec vous.
Merci de me rappeler qu'on était à la radio, je ne l'avais pas notée. Bon, il y a une bande dessinée, mais de temps en temps, il y a aussi un...
Il y a des caméras aussi. Il y a des caméras. Non, mais expliquez-nous, Laurent Fabius, comment se fait-il qu'aux États-Unis, la Constitution soit un texte sacré lié à l'indépendance du pays et qu'en France, au fond, on connaisse assez mal ce texte à part l'article 49.3 qui indigne beaucoup de nos concitoyens ?
Oui, mais vous avez raison de soulever cette question. États-Unis, Allemagne. Aux États-Unis, l'indépendance des États-Unis, c'est, sauf de ma part, 1776. Oui. Et la Constitution, c'est 1787. Et donc, il y a une adéquation chronologique, une identité historique entre la Constitution et l'indépendance. Bon. En Allemagne, période nazie, fin de la période nazie, accession à la démocratie à l'issue de la guerre et en 1949, donc quelques années après, loi fondamentale. Bon. En France, l'indépendance et la démocratie existaient avant la Constitution de la Vème. Bon. Alors, je prends souvent un exemple un petit peu anecdotique.
Si vous allez à Washington, la plus belle avenue de Washington, c'est l'avenue de la Constitution. À Paris, si vous cherchez une ruelle de la Constitution, vous ne l'entendrez pas. Il n'y en a pas. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas cette identification historique. Bon. Et puis aussi, il y a une certaine méconnaissance. Bon. Et ça, c'est à nous, au ministère de l'Éducation nationale, à d'autres qui ont entrepris ce travail, de faire mieux connaître la Constitution.
Non pas qu'on se réveille chaque matin en disant que fait le Conseil constitutionnel, mais qu'on sache qu'il y a un groupe de femmes et d'hommes indépendants et réputés compétents qu'on appelle les sages qui disent ben oui, les lois, c'est très bien, les principes, il faut être sûr que les grands principes, les libertés en particulier, sont respectés. C'est notre rôle. Il reste très peu de temps.
Question à l'autre président que vous avez été. Oui, l'autre président,
ancien président de la COP, la COP 21, on se rappelle de vous avec votre marteau en train de célébrer le fait qu'il y avait eu un accord à cette COP 21 pour limiter la hausse des températures à un degré et demi. Bientôt la COP 28, le président de la future COP a déclaré en début de semaine que l'industrie pétrolière faisait partie de la solution. On voit aussi que les températures continuent d'augmenter à une vitesse très élevée, que cet objectif ne sera pas forcément atteint d'un degré et demi. Qu'est-ce que ça vous inspire à vous, ancien président de la COP ? Est-ce que vous avez un petit marteau chez vous et des illusions perdues ?
Non, mais je continue à regarder tout ça de près au niveau international parce que compte tenu de la COP de Paris qui est quand même la Bible, on me consulte pour dire dans quel sens... Alors, en deux mots puisqu'on est pressé par le temps...
Non, mais j'aimerais qu'on parle de votre émotion Laurent Fabius parce qu'en l'occurrence, indépendamment de ces deux mots que vous alliez prononcer, on se souvient de vos larmes au moment où vous avez conclu les accords de Paris. On est quelques années plus tard. Les objectifs que vous vous étiez fixés avec la plupart des pays de la planète ne seront pas tenus. Est-ce que, comme le disait Marion, ne vous restent que des illusions perdues ?
Non. Pourquoi cette émotion au moment du succès final de la COP ? Parce que... On est trois dans ce studio, mais je ne sais pas quelles sont vos opinions. Mais sur cette question climatique, il est évident que c'est quelque chose qui détermine une sorte de l'humanité. Donc, avoir pu, grâce au concours de tous, arriver à un accord qui reste la Bible en matière climatique de lutte contre le changement, c'était très très fort. Et quand c'est très fort, évidemment... Mais la Bible
a été enterrée. Et aujourd'hui ? Non,
je ne peux pas laisser dire ça. La COP de Paris et le résultat qui a été adopté par tous les pays du monde, ça reste la Bible. Si vous n'avez pas d'objectif, vous ne pouvez pas avancer. Donc, les fameux 1,5 degrés, le bilan global, l'engagement, ça reste simplement l'application par les gouvernements, par un certain nombre d'entreprises, par quelques autres, n'est pas conforme. Ça ne veut pas dire du tout que l'accord de Paris doit être jeté, ça veut dire au contraire qu'il faut renforcer, renforcer l'action.
Alors, il y a dans quelques mois à Dubaï la COP 28, c'était votre question à l'âme, et il est évident que l'industrie pétrolière, de même que le gaz, de même que le charbon, sont au premier rang, j'espère, de toutes mes forces, que les pays vont arriver à se rapprocher de l'objectif de l'accord de Paris. Non pas que rien n'a été fait, beaucoup de choses ont été faites, mais pas suffisamment. Écoutez ce que dit le secrétaire général des Nations Unies, qui est un homme bien informé, écoutez ce que dit le GIEC, l'effondrement. Eh bien, il a raison, il a raison, parce que ça détermine, on dit toujours la vie de nos enfants, oui, la vie de nos enfants, mais également le nôtre.
Alors, je reconnais que c'est difficile à faire, mais pendant ce temps-là, le CO2 continue d'émettre et d'aller en l'air, et il y reste des dizaines, voire des centaines d'années. Et donc, les énergies fossiles
font partie des solutions ?
Évidemment, évidemment. Il faut beaucoup plus d'énergie renouvelable et aller vers, certains disent, c'est en partie le secrétaire des Nations Unies, la disparition à terme des énergies fossiles.
C'est quand même assez paradoxal d'aller dire ça à Dubaï, mais ce sera une autre histoire, Laurent Fabius le dit. Non, non,
mais ce n'est pas une autre histoire. C'est paradoxal, mais je crois quand même que si on veut faire baisser les investissements pétroliers, etc., il n'est pas non plus inutile d'en parler avec ceux
qui les réalisent. Et tous les acteurs. Merci infiniment. Robert Ballinter disait que le constitutionnalisme est un art national que nous avions, la passion des constitutions, des amendements, et en l'occurrence, il y avait énormément de questions d'auditeurs. Laurent Fabius, sans standard interne.
Si Robert Ballinter est à l'antenne, qui est un homme magnifique et un ami de 40 ans, je lui dis, Robert, on essaye de suivre ton exemple. Vous l'aimez, la constitution ?
D'un mot, oui, non ?
Ce n'est pas une question
d'amour. Est-ce que vous avez
un rapport affectif ? J'ai des rapports affectifs. Vous avez du mal à dire vos émotions, quand même ? Oui, je m'exprime rarement, mais je ne suis pas venu ni pour rire ni pour pleurer. Je suis venu pour expliquer pourquoi c'est bien qu'il y ait des sages qui veillent au respect de la constitution par les lois.
Merci infiniment, monsieur le président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, d'avoir été l'invité de France Inter. Bonne journée.
Laurent Fabius