Quel avenir pour l'agriculture en France ?
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Il est 6h21, l'agriculture a-t-elle encore un avenir en France ? Posée comme ça, la question peut sembler abrupte, mais la problématique est bien réelle. De nombreux paysans s'interrogent sur leur métier, leur place dans la société. Certains renoncent avant la retraite, d'autres sont obligés d'avoir une seconde activité pour s'en sortir, sans compter les faillites et les suicides. Les motifs d'inquiétude et de colère ne manquent pas. L'accord avec le Mercosur, la multiplication d'épizotis comme dernièrement la dermatose bovine, le dérèglement climatique, les négociations à venir sur la PAC.
Le gouvernement, lui, enchaîne les rencontres avec les syndicats alors que les mobilisations reprennent. Bonjour Ève Fouilleux. Bonjour. Vous êtes directrice de recherche au CNRS en sciences politiques et chercheur associé au CIRAD. C'est l'organisme français de recherche agronomique pour le développement. Il reste des agriculteurs heureux aujourd'hui en France ?
Je ne sais pas s'il reste des agriculteurs heureux, j'espère. Oui, je sais qu'il en reste quand même. Mais je pense que ce qu'il faut surtout souligner, c'est que ce qui se passe actuellement, que ce soit les positions sur le Mercosur, que ce soit la façon dont la puissance publique a abordé la question de la dermatose nodulaire actuellement, ou encore les discussions sur la loi du plomb, je pense que ça met en évidence la place centrale qu'on accorde au commerce international dans notre approche actuelle de l'agriculture.
Et le fait qu'on considère, qu'on définit un modèle d'agriculture qui vise à produire toujours plus et toujours plus de produits standardisés, c'est-à-dire des matières premières qu'on peut échanger indifféremment sur les marchés internationaux, quel que soit leur lien de production, c'est-à-dire qu'on peut acheter de la même façon s'ils ont été produits en France, au Brésil, en Ukraine, et ça se traduit par une mise en concurrence extrêmement forte des agriculteurs les uns avec les autres, le français, l'agriculteur français, l'agriculteur européen, l'agriculteur du reste du monde, et c'est un modèle qui finalement pèse sur les agriculteurs directement et dans lequel les petits sont évincés par les plus gros et les exploitations s'agrandissent, hyper spécialisent, elles utilisent de plus en plus de chimie, avec toujours cette quête du meilleur rendement, et bien c'est pas très cool pour les agriculteurs parce que ça se traduit par leur disparition massive en fait.
On est passé en France en 70, on avait encore 1,5 million d'agriculteurs, on en est à beaucoup moins de 400 000 aujourd'hui avec des fermes qui sont de plus en plus grandes, de plus en plus spécialisées, de plus en plus endettées.
Fouilleux, le monde agricole a connu de nombreuses crises, si on monte dans le temps, je vais schématiser un peu, je vais aller vite, il y a eu la vache folle, plus récemment la grippe aviaire, la dermatose, les accords de libre-échange avec le Canada, maintenant avec l'Amérique latine, il y a les prix de l'énergie, des matières premières, les fluctuations des prix sur les marchés, ça arrive toujours évidemment ces éléments conjoncturels, ce que vous nous dites c'est que là, non seulement ça s'accumule, il y en a de plus en plus, mais maintenant ça va au-delà du conjoncturel, c'est tout le modèle qui est remis en question, c'est ça ?
Absolument, ça fait très longtemps que c'est un problème structurel, ça fait des années que les agriculteurs se plaignent de leur situation, que cette mise en concurrence généralisée, en fait elle se traduit par des prix de plus en plus faibles, par exemple quand vous achetez, vous ou moi, 100 euros d'alimentation au supermarché, les agriculteurs ne reçoivent que 6,90 euros, moins de 7 euros, c'est-à-dire que la plupart de l'argent qu'on dépense dans notre alimentation, il est touché par les intermédiaires des filières, les industriels, les distributeurs, ou les grands restaurateurs commerciaux.
Donc ces agriculteurs, ils sont pris en étau d'un côté, on les pousse à s'agrandir, à s'endetter toujours plus, et de l'autre côté on les paye de moins en moins, donc leur détresse est tout à fait compréhensible.
Et ce que j'allais vous dire aussi, c'est que cette crise, c'est aussi parce que le monde agricole, il est soumis à des injonctions contradictoires, vous me disiez qu'il y a cette ouverture sur le monde, il faut produire plus, il faut exporter, mais en même temps on entend aussi beaucoup, le petit, le local, le circuit court, c'est super bien, on leur demande le grand écart en permanence ?
Alors je ne sais pas si on leur demande le grand écart, en fait en réalité, c'est pas du tout les mêmes, et les instruments de politique publique massivement incitent à une production massive standardisée, utilisant très fortement la chimie. L'agriculture biologique ou les circuits courts, ça reste extrêmement marginal et vu comme un démarché de niche, en fait, et le problème c'est que... Et ça ne l'est pas selon vous ?
C'est construit comme ça par les politiques publiques, et le problème c'est que l'énorme majeure partie de l'agriculture, elle produit un certain nombre de problèmes, en plus de mettre à mal l'agriculture elle-même, elle affecte la santé publique, l'état de nos ressources naturelles, l'agriculture c'est le premier, mais ça produit un quart des émissions de gaz à effet de serre.
On a une pollution massive de nos eaux aux pesticides et aux nitrates qui fait qu'on ferme de plus en plus de captage d'eau, on a une explosion des cancers des agriculteurs, des maladies liées à notre alimentation qui est justement industrielle, fabriquée à partir de ces produits standardisés, de ces matières premières standardisées, on mange trop gras, trop sucré, trop salé, trop ultra transformé, on a une explosion des diabètes de type 2, des maladies cardiovasculaires, des cancers, etc. Donc ça pose quand même un certain nombre de problèmes importants. Les gens se mobilisent, on l'a vu avec la pétition sur la loi du plan, etc.
Et ces bouleversements du monde paysan, est-ce qu'on les observe aussi dans tous les autres pays agricoles qui sont comparables à la France, et est-ce que certains réussissent à développer un modèle adapté ?
Alors il y a des pays effectivement qui développent d'autres modèles, par exemple l'agriculture biologique en Autriche, vous avez 30% de la surface agricole en agriculture biologique. Et là c'est parce qu'il y a eu vraiment une impulsion politique en Autriche par exemple ? Absolument, il y a des politiques publiques qui accompagnent, et qui encouragent, et qui définissent non pas l'agriculture biologique comme un petit marché de niche réservé à une élite de producteurs et une élite de consommateurs, mais comme une option agronomique qu'il faut encourager pour les qualités, enfin les effets positifs qu'elles ont à la fois sur la santé publique et sur l'environnement. Merci.
Actuellement, Oui, vous avez dit, je vous en prie. Non, non, actuellement, pour vous donner une idée de ce qu'on fait en France, actuellement, les deux premiers postes de nos exportations, puisque l'approche est d'encourager les exportations, c'est les céréales, la première poste d'exportation en volume, on exporte des céréales surtout destinées à l'alimentation animale et pas humaine, et les vins et les alcools. Et quand on regarde les dépenses de pesticides, les deux filières qui achètent le plus de pesticides, c'est quoi ? Eh bien, c'est la viticulture et la céréale. Donc, est-ce que c'est ça, une vraie souveraineté alimentaire ?
Continuer d'exporter ces produits-là au prix de notre santé publique et de la qualité de notre environnement ? Je ne suis pas sûre que ce soit un bon calcul.
En tout cas, c'est le choix politique actuel, oui. Merci, Fouilleux, directrice de recherche au CNRS et chercheur associé au CIRAD. Vous étiez l'invité du 5-7.