La France veut couper les réseaux sociaux aux moins de 15 ans
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
après chaque rasage. ... - S.Brakhlia: Bonsoir.
Bienvenue dans "C dans l'air". C'est une première en Europe. La France est sur le point d'interdire l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans.
L'interdiction prendrait effet à la rentrée de septembre. Bonsoir, A.Benyamina.
Vous êtes psychiatre addictologue et vous avez coprésidé une commission. En principe, l'interdiction aurait lieu en 2 temps. Les moins de 15 ans ne pourraient plus créer de nouveaux comptes dès le 1er septembre.
Pour ceux qui ont déjà des comptes, ils disparaîtront d'ici janvier. Etes-vous d'accord avec ceux qui disent que c'est une entrave à la liberté des jeunes, à leur liberté d'expression et d'information? - A.Benyamina: Je suis opposé à cette analyse.
On a affaire à des mineurs qui sont entravés dans leur liberté, puisque ces réseaux sociaux ont pour but de les emprisonner dans des boucles de réengagement, dans des algorithmes. La notion de liberté doit être comprise comme une forme, non pas d'avoir la liberté de se balader, de scroller, mais de s'abstenir. - S.Brakhlia: On parle d'interdiction.
Il est difficile de dire qu'ils sont libres de choisir. - A.Benyamina: On interdit à des personnes de rentrer dans une boucle qui ne leur permet plus d'avoir cette liberté de choisir.
On a affaire à des mineurs qui sont, d'une certaine manière, profilés avec des réseaux sociaux extrêmement intelligents. On a même de l'IA qui vous propose un certain nombre de contenus, qui vous oblige, en ayant le sentiment d'avoir le choix, à rester dans des thématiques qui vous empêchent de vous arrêter. C'est là que la notion de liberté doit être appréhendée de manière subtile. - S.Brakhlia: Si vous avez des ados autour de vous, vous savez qu'ils s'en servent pour communiquer entre eux. - A.Benyamina: Au départ, oui.
On a construit une forme de sociabilisation par Internet, de sociabilisation numérique. On a déserté l'extérieur, les rapports humains, le sport, la rue, les parcs, les sorties... - S.Brakhlia: Au profit des écrans? - A.Benyamina: Oui.
En partant du principe que le danger est à l'extérieur et qu'à la maison, on a les mineurs sous nos yeux. - S.Brakhlia: On parle d'une interdiction globale.
Ca veut dire qu'on ne fait pas assez confiance aux parents, qui doivent être responsables et gérer l'utilisation des réseaux sociaux pour leurs enfants? - A.Benyamina: Il n'y a pas de souci.
Les opérateurs, lorsqu'ils mettent un produit sur le marché, la loi les oblige à mettre la responsabilité parentale. Simplement, on est sur un système tellement sophistiqué et compliqué que les parents sont totalement disqualifiés, dépassés. Les jeunes qui ont l'utilisation de ces réseaux sociaux sont bien plus compétents que les parents, moi le premier.
C'est une formidable hypocrisie de responsabiliser les parents sur un outil qu'ils ne maîtrisent pas et qui n'est pas fait pour être maîtrisé par eux-mêmes. - S.Brakhlia: Selon les chiffres, les 11-14 ans passent environ 2 heures par jour sur les réseaux sociaux.
Vous qui êtes médecin et qui avez travaillé sur le sujet, en quoi c'est nocif de passer autant de temps sur les réseaux sociaux? - A.Benyamina: C'est beaucoup de temps consacré à un objet qui n'a pas beaucoup d'utilité.
On a tous les effets qu'on a décrits: la sédentarité, les problèmes oculaires, des problématiques liées au produit lui-même... - S.Brakhlia: Quand vous parliez de l'algorithme qui fait exprès de proposer des contenus qui obligent, qui donnent envie de rester devant son téléphone portable ou son écran...
Vous dites que c'est dangereux? - A.Benyamina: C'est dangereux car vous êtes dans un couloir canalisant.
Vous allez arrêter d'avoir des relations interhumaines, de vous intéresser à autre chose que ce qu'on vous repropose. Vous devenez une denrée commerciale pour les annonceurs. - S.Brakhlia: Quelle incidence sur la santé mentale des jeunes? - A.Benyamina: On a montré dans le rapport qu'on a présenté au président de la République qu'il y avait des risques de dépression, d'anxiété.
Ca les majore. Pour ceux qui utilisent beaucoup les réseaux sociaux dans la nuit, on a des problèmes oculaires. On a des problèmes de sédentarité avec des problèmes métaboliques, de prise de poids.
Les jeunes sont beaucoup plus gros, ont des pathologies cardiovasculaires de personnes bien plus âgées...
On a affaire à des jeunes qui se sentent totalement, en ayant le sentiment d'être dans la dynamique sociale, isolés. - S.Brakhlia: Est-ce qu'on peut parler de l'addiction aux réseaux sociaux de la même façon qu'une addiction à l'alcool ou aux jeux d'argent? - A.Benyamina: On a les addictions avec produit et les addictions sans produit.
Dans les addictions sans produit, ce qui est retenu par les classifications internationales, c'est le jeu pathologique, les jeux d'argent. Les réseaux viennent stimuler le système de récompense avec du plaisir qui est au bout de ce jeu et qui est stimulé par l'utilisation de ces réseaux sociaux. Ca emprunte les mêmes schémas.
On traite les jeunes de la même manière que les jeunes qui ont des problèmes de tabac. - S.Brakhlia: Il faut prendre en charge cette interdiction voulue par les parlementaires.
Sauf qu'avec cette interdiction, le défi, c'est de trouver un moyen de vérification d'âge fiable. On demande alors aux plateformes de trouver la méthode la plus fiable et la plus robuste. - A.Benyamina: L'addiction s'installe plus rapidement quand la consommation commence jeune.
C'est pour ça qu'on a concentré nos forces chez les mineurs. - S.Brakhlia: Comment on vérifie l'âge? - A.Benyamina: Je suis médecin, pas technicien.
Je peux vous assurer que depuis quelques années, je travaille sur le sujet. J'ai bien vu qu'on a affaire à des opérateurs qui traînent des pieds. Ils ont la possibilité de nous aider... - S.Brakhlia: Vous parlez des plateformes TikTok, Snapchat, Meta? - A.Benyamina: Oui.
On avait décidé d'interdire l'accès aux mineurs aux sites pornographiques. - S.Brakhlia: Le nombre d'utilisateurs diminue forcément.
Ca ne va pas dans l'intérêt des plateformes. Vont-elles vraiment chercher à trouver un moyen de vérifier l'âge? - A.Benyamina: La loi va les contraindre. - S.Brakhlia: La loi leur demande de le faire. - A.Benyamina: Bien sûr. - S.Brakhlia: Mais il n'y a pas de sanction. - A.Benyamina: Les décrets arrivent.
Je peux vous assurer qu'ils ont la possibilité technique de le faire. Il y a plusieurs possibilités... - S.Brakhlia: Cette interdiction des réseaux sociaux aux jeunes, d'autres pays l'ont essayée...
Je vais donner l'exemple de l'Australie, qui interdit depuis l'année dernière les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Par tous les moyens, les jeunes ont décidé de contourner l'interdiction. Quand il faut vérifier par une photo qu'on est bien majeur, qu'on a plus de 16 ans, eux mettent des filtres, se maquillent...
C'est un moyen très facile de contourner ça. - A.Benyamina: Je suis d'accord avec vous. - S.Brakhlia: Quand ils ont envie de contourner la loi australienne, ils utilisent un VPN qui les localise ailleurs. - A.Benyamina: 100 % de ceux qui ont moins de 16 ans ne feront pas ce que vous êtes en train de dire.
C'est comme ça. Le principe de la loi, c'est d'émettre un avis, d'envoyer un signal très fort à la société. Je suis de ceux qui pensent que la loi existe car elle donne un cap de nocivité, de dommages qui peuvent exister lorsqu'on est de gros consommateurs de ce type de produit et quand on a affaire à des jeunes qui sont captifs car ils sont dans des boucles algorithmiques.
Il n'a jamais été question que la loi stérilise tout ça. - S.Brakhlia: Il y a des exceptions, dans la loi. - A.Benyamina: Bien sûr.
Ce n'est pas le but. Le but est d'émettre un avis important et que les parents aient un outil pour dire à leurs mineurs: "La loi le dit. Si elle le dit, c'est qu'il y a des dommages derrière." Personne n'a dit que la loi allait tout régler, mais elle va envoyer un message très clair et la société finira par s'adapter à cela.
Quand on a mis en place l'interdiction de consommer du tabac dans les lieux publics, on n'a pas eu 100 % de réussite au départ. Mais finalement, l'idée que le tabac était mauvais et qu'il y avait du tabagisme passif et que c'était mauvais, ça a fini par imprimer... - S.Brakhlia: Vous dites que cette loi est juste pour donner un signal qui n'est pas forcément le cadre nécessaire... - A.Benyamina: Il viendra.
La loi, pour qu'elle marche, et c'est le cas pour toutes les vieilles lois qui ont fonctionné, il faut que tout citoyen s'en saisisse et dise: "La loi est là." Même si on n'a pas un policier derrière chaque citoyen, il faut réfléchir à une manière de la faire appliquer de manière citoyenne. - S.Brakhlia: Sans cadre précis, ça va être compliqué.
Au départ, les sénateurs voulaient dresser une liste noire des plateformes à interdire aux jeunes. Pourquoi ce n'était pas une bonne solution? - A.Benyamina: Car les listes ne sont pas définitives et une loi, une fois votée, est définitive.
On peut avoir de nouveaux réseaux sociaux qui arrivent et qui vont cibler nos jeunes. Une liste, elle est gravée dans la loi. Mais la technologie bougera. - S.Brakhlia: Vous avez suivi les débats entre les parlementaires, j'imagine.
Les insoumis sont contre cette loi car "on ne sait même pas si elle est conforme à la Constitution" et "c'est une loi de fin d'anonymat sur Internet". Vous les rejoignez? - A.Benyamina: Pas complètement.
Ce n'est pas la première des lois qui, en ayant le sentiment de prendre la liberté, rend la liberté aux jeunes. Je ne fais pas partie de ceux qui sont des prévisionnistes. Pour cette loi, ce qui m'importe, et je le répète, c'est d'envoyer un signal très fort.
On n'a pas de limites dans la progression technologique. En revanche, on a une limite auprès de nos jeunes, qui sont privés de liberté, enfermés dans des boucles de réintégration passives. C'est là où cette loi aura un effet important de signal pour la société. - S.Brakhlia: Dernière question.
Vous êtes addictologue. Vous en êtes où, au niveau des réseaux sociaux? - A.Benyamina: Ca va.
J'arrive à m'en sortir. J'ai un compte TikTok mais je l'utilise pour toucher la cible. Mais je fais partie de ces adultes qui font preuve de déni.
Je consomme plus que ce que je pense. - S.Brakhlia: Merci beaucoup.
Emmanuel Macron