Philippe Grandcolas : "Un million d'espèces vont disparaître en 30 ans"
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Grand entretien ce matin avec Marion Lourdes, nous recevons l'un de nos grands scientifiques spécialistes de la biodiversité et des insectes. Et ça tombe bien puisque l'on vient de connaître les résultats d'une étude importante parue cette semaine, une étude participative, Bugs Matter, les insectes comptent, les insectes comptent. C'est une étude qui a été menée au Royaume-Uni, la population d'insectes y aurait chuté de 63% entre 2021 et 2023, en 3 ans seulement. 80% des insectes ont disparu en 10 ans, c'est absolument considérable et qui de mieux pour en parler qu'un spécialiste des insectes. Il leur a consacré une très large partie de sa vie et de ses travaux.
Il est directeur de recherche au CNRS, directeur adjoint scientifique national de CRNRS, écologie et environnement, auteur de biodiversité dans la collection Fake or Not chez Tana Éditions. C'était il y a quelques mois. Bonjour Philippe Brancola. Bonjour. Et bienvenue. Dans quelques instants, vous pourrez dialoguer avec les auditeurs d'Inter au 01 45 24 7000. Ils peuvent également vous écrire, vous interpeller sur l'application de Radio France. Bugs Matter, Philippe Brancola. C'est une manière choc et c'est un slogan, mais beaucoup plus qu'un slogan. Pour vous, ce sont deux mots terrifiants.
Oui, effectivement. On voit tout simplement qu'il y a une des grandes composantes de notre monde vivant qui est en train de disparaître silencieusement. Si on voyait la végétation mourir sur pied littéralement autour de nous, on serait effarés, on serait inquiets. Mais là, les insectes, on n'en voit plus et finalement, on ne s'en soucie pas plus que ça. D'autant plus que, évidemment, personne n'a envie d'avoir plus de moustiques ou plus de punaises de lits, par exemple.
Alors, c'est ça justement la question. C'est qu'on peut s'intéresser à la biodiversité et vous avez produit des travaux considérables et importants. La biodiversité, le mot n'existe d'ailleurs que depuis peu, que depuis 1986. Mais quand on veut protéger la biodiversité, dans la petite musique qu'on a tous en tête, ce sont les grands fauves, ce sont les animaux sauvages, mais pas les moustiques, pas les guêpes, pas tous ceux qui font la nuisance de cet immense continent d'animaux.
Oui, et pourtant, effectivement, on en a besoin de beaucoup. Rien qu'en France métropolitaine, 40 000 espèces d'insectes. Et parmi ces 40 000 espèces d'insectes, 4 000 qui sont pollinisateurs, donc sans lesquels la plupart de nos cultures ne fonctionneraient pas. Et puis, il y a d'autres espèces aussi qui dégradent la matière organique, qui dégradent les feuilles morts dans les forêts, etc. On a aussi tous ceux qui nourrissent les oiseaux et les chauves-souris.
Donc, pas de moustiques en ville, certes, d'autant plus que ce sont des moustiques, la plupart du temps, exotiques, qui font leur cycle de vie sur des substrats, comme le béton, le moustique-tigre, qui va nous transmettre dès maintenant, qui transmet des maladies virales en France. Mais il y a aussi tous ceux qui vivent dans le milieu naturel, qui sont indispensables, qui ne nous dérangent pas, et au contraire, qui permettent aux équilibres naturels de perdurer.
Et alors, justement, pour que tout le monde ait une image extrêmement claire en tête, l'étude anglaise, elle a été menée en mesurant l'impact des insectes sur les parcs-laques d'immatriculation. Il y a un autre instrument de mesure qu'on appelle l'effet pare-brise. Il y a des années, quand on roulait en voiture sur l'autoroute en Europe, il fallait s'arrêter toutes les heures pour nettoyer son pare-brise. Aujourd'hui, ce n'est plus la peine, c'est quelque chose qu'on n'expérimente plus. Le pare-brise reste propre. Et ça, c'est un vrai indicateur scientifique.
Oui, tout à fait. Ça converge parfaitement avec toutes les études qui ont été mesurées, le nombre d'individus qu'il y a dans les populations de toutes ces espèces d'insectes. Donc, c'est vraiment une bonne indication. Et une indication, en plus, que tout le monde peut comprendre. Parce qu'on en a tous fait l'expérience, tout d'au moins quand on est suffisamment âgé, pour avoir connu les états antérieurs à l'état présent.
Donc, tout ce qu'on dit, là, c'est assez spectaculaire. Effectivement, ces plaques d'immatriculation, ces pare-brises où il y a beaucoup moins d'insectes, c'est 63% d'insectes en moins en trois ans. Philippe Grancola, il faut peut-être juste expliquer pourquoi il y en a moins.
Oui, tout à fait. En fait, il y a plusieurs grandes causes, à commencer par les pesticides. Évidemment, on produit aujourd'hui énormément et on utilise énormément d'insecticides qui sont beaucoup plus toxiques que nos prédécesseurs.
Mais il y en a beaucoup qui ont été interdits, pourtant.
Alors, il y en a beaucoup qui ont été interdits, mais il en reste encore beaucoup qui sont utilisés. Et puis, surtout, ces molécules, une fois mises dans le milieu naturel, ne disparaissent pas. Par exemple, des fameux néonicotinoïdes, les pesticides tueurs d'abeilles, qui sont mille fois plus toxiques que le DDT de nos grands-parents, existent toujours dans des parcelles cultivées où ils ont été épandus.
Alors justement, il y a une loi en ce moment, puisque vous parlez des néonicotinoïdes, vous en parlez plus tard, mais je vais vous en parler maintenant, la loi Duplon qui doit être examinée au Sénat à partir de mardi et qui réautorise certains de ces néonicotinoïdes et notamment certains qui sont dangereux pour la santé. On les appelle les tueurs d'abeilles, les néonicotinoïdes. Le sénateur qui l'a proposé, lui, dit que ça sert à lever les contraintes du métier d'agriculteur. Quel regard vous portez sur ce texte ?
C'est un texte qui est épouvantable au court terme. Bien entendu, on peut d'un côté se dire, quand on cultive des noisettes ou des betteraves à sucre, qu'on va pouvoir mettre des substances très toxiques, a priori, et supprimer tout problème pendant le cycle de culture, pendant un moment. Mais par la même occasion, on va causer des dommages terribles à toutes les autres espèces qui sont nécessaires pour les autres types de cultures, pour les pollinisateurs. Betteraves à sucre ou noisetier ne sont pas pollinisés par les insectes, donc tout va bien pour ceux-là.
Mais par contre, dans les parcelles adjacentes où l'acétamipride, par exemple, ce fameux néonicotinoïde qui devrait peut-être être réintroduit, cette molécule, elle voyage avec l'eau dans les parcelles adjacentes. Et pire encore, c'est une substance aujourd'hui dont on sait qu'elle provoque des problèmes de construction du système nerveux chez les enfants, donc chez les humains. Donc il y a aussi derrière, non seulement un problème de santé de l'environnement, mais un problème de santé humaine et évidemment au premier chef de santé des agriculteurs qui utilisent ces molécules. Donc ils sont eux-mêmes inclus dans cette problématique et il faudrait ne pas l'oublier, bien évidemment.
Ils font partie, les insectes, de la sixième extinction en cours de ce très grand phénomène de disparition d'espèces animales, mais vraiment toutes confondues ?
Oui, tout à fait. Ils font partie de cette sixième extinction. Il faut le rappeler, c'est grosso modo un million d'espèces qui vont disparaître en 30 ans. Et évidemment, en amont de ces extinctions, il y a des chutes d'effectifs comme celles qu'on voit aujourd'hui chez les insectes. Pourquoi les espèces disparaissent ? C'est simplement parce qu'il n'y a plus assez d'individus pour maintenir des populations. La mortalité excède de très loin la natalité dans les populations naturelles. Et là, pour les insectes, on a bien sûr les pesticides et puis aussi la disparition des habitats. Aujourd'hui, en France, on a encore 20 000 kilomètres de haies qui disparaissent chaque année.
Les zones humides continuent à être dégradées, etc. Là aussi, on a des problèmes avec l'agriculture industrielle. Pour faire passer des corps de moissonneuses batteuses, évidemment, le moins de haies, le moins de zones humides possibles, c'est mieux. Et malheureusement, ça nuit énormément à la biodiversité.
Mais il faut être fataliste ou est-ce que ça peut être en partie réversible ?
Il serait bon que ça soit réversible, pas seulement pour la biodiversité, mais aussi pour nous. Parce que, comme je le disais jusqu'à présent, on a trois quarts de nos cultures qui dépendent aussi des insectes. Mais pas seulement des insectes, aussi des vers de terre dans les sols qui sont eux-mêmes affectés par les pesticides. Ça dépend aussi des bactéries, des champignons qu'on trouve dans les sols qui sont aussi affectés par les pesticides. Il faut se rappeler aussi qu'on mange de la biodiversité, on a des vêtements qui sont tissés de biodiversité, coton, laine, soie. On a absolument besoin de tout ceci autour de nous.
Alors, on peut raisonner court terme et se dire, on va se simplifier la vie, on va se simplifier la vie quand on cultive des betteraves à sucre pour faire de l'alcool pour les carburants, les agrocarburants. Mais à moyen terme et à long terme, c'est une catastrophe.
Mais oui, mais les agriculteurs, ils vous vont dire, on ne peut pas s'en passer comme ça, et surtout pas aussi vite des pesticides. Donc, qu'est-ce qu'on fait ?
Sur les 14 000 entreprises agricoles qu'il y a en France, il y en a en fait très peu qui vont vous dire ça. Et voilà. Malheureusement, ce sont ceux qui ont les plus grosses exploitations et les modes de culture les plus industriels qui parlent le plus fort. Et qui parlent aux dépens, finalement, de leurs collègues. Moi, si je suis apiculteur ou si je fais de l'agriculture vivrière, circuit court, que je vends sur les marchés de région, je ne suis pas du tout un adepte des néonicotinoïdes parce que ça va, au contraire, empêcher ma production.
Il faut se rappeler qu'un champ de colza, donc colza, c'est de l'agriculture souvent conventionnelle, là aussi pour les diéesters, pour le diesel, le colza, 30% de production.
Il perd 30% de sa productivité, faute de pollinisation. Alors que c'est effectivement ces grands champs jaunes qu'on peut parcourir à travers la campagne et dont on peut se dire qu'ils participent à l'agro-agriculture. Le constat de l'effondrement des populations d'insectes, est-ce qu'il est compatible ou totalement contradictoire avec le contrôle des ravages qui peuvent avoir lieu sur l'environnement et sur les cultures également ?
Effectivement, on peut tout à fait avoir une politique de contrôle des agressions sur les cultures. Les agriculteurs le savent bien. Les deux sont possibles simultanément ? Les deux sont parfaitement possibles. On a des zones ateliers du CNRS et de l'INRAE dans lesquelles on a montré que même sur des cultures conventionnelles, on peut baisser les intrants, c'est-à-dire les engrais et les pesticides, de 30%. Voilà, de 30% et on maintient la rentabilité de l'exploitation. Il y a des herbicides, par exemple, qu'on n'a absolument pas besoin d'utiliser au préalable d'une culture de blé de printemps, par exemple.
Donc, il y a vraiment là un enjeu, et malheureusement un enjeu qui est contredit par cette proposition de loi, mais dans laquelle il n'y a pas seulement la réintroduction d'une substance toxique et dangereuse pour les insectes et pour toute la vie, y compris humaine, mais il y a également le fait que maintenant, on voudrait, en fait, que l'ANSES, l'Agence Nationale de Sécurité, ne soit plus à la main, finalement, pour les autorisations de mise sur le marché.
Et donc, on aurait des conseils dans lesquels les représentants des filières industrielles pourraient dire, nous, on préfère, même si c'est dangereux pour la santé humaine, même si c'est dangereux pour la biodiversité, nous, on pense que le danger n'est pas très important, mais on va réautoriser ces substances. Évidemment, c'est une catastrophe.
Alors, justement, puisque vous avez employé un mot très important au début de cet entretien, vous avez parlé du mot silence. C'est un effondrement silencieux des populations d'insectes, et il est fou qu'on n'en parle pas plus. Vous aviez publié une tribune dont le titre était formidable, est la biodiversité, bordel ! Biodiversité, définition, Philippe Grand-Colin. Pourquoi est-ce que c'est un impensé, pour reprendre l'un de vos mots ? Pourquoi est-ce que c'est l'angle mort de nos sociétés, alors que, bon, ce mot, il est présent, il décrit notre vie de tous les jours, mais on l'emploie de plus en plus ?
Oui, tout à fait. En fait, on a des mots génériques. On va parler des oiseaux, des champignons, des insectes, mais on ne parle pas de la totalité de ce que c'est que la diversité du vivant, la biodiversité, tout simplement parce que c'est quelque chose qui n'a pas, jusqu'à présent, été partagé au cours de notre enfance. Quand on est un enfant, on apprend le mot climat de ses parents, de ses proches, mais quand on est un enfant, jusqu'à présent, qu'est-ce qu'on apprenait du vivant ? On apprenait des mots génériques, mais on ne comprenait pas forcément les relations entre les plantes, par exemple, et les insectes.
On avait des mots comme nature, on revient à la nature, on n'est pas dans la nature. On a des mots génériques comme le vivant, le vivant laboratoire. Là, en fait, on a vraiment besoin, aujourd'hui, de prendre conscience de ça, d'incorporer ça dans nos cultures.
On va filer au standard, puisqu'il y a de nombreuses questions d'auditeurs sur cette question de la biodiversité. Il y a un autre indicateur, c'est pour mesurer l'état de la biodiversité, un quart des oiseaux qui ont disparu en Europe en près de 40 ans. Et pour mesurer la puissance de la biodiversité, il faut regarder le sourire du pangolin. Pourquoi ? C'était le titre de l'un de vos livres.
Oui, pourquoi ? Parce que le pangolin, vous savez, il a été incriminé, d'ailleurs à tort, au moment de l'émergence de la Covid-19, parce que c'était un des animaux avec les chauves-souris qui contenait des virus, des coronavirus, comme celui qui cause la Covid-19.
Mais pourquoi ça apparaît si tard, ce mot de biodiversité ? On disait 1986 tout à l'heure, c'est-à-dire qu'avant, on n'en avait même pas conscience ?
Alors, en fait, il y avait des travaux scientifiques qui décrivaient la diversité génétique dans les populations, la diversité des espèces, la diversité des écosystèmes, tout ce qui fait la biodiversité. Et finalement, les scientifiques se sont rendus compte qu'il y avait un gros problème de médiation. On n'arrivait pas à parler de ça à la société, en particulier aux dirigeants, aux décideurs.
Et maintenant, on y arrive ?
Et maintenant, alors, on y arrive dans une certaine mesure, puisque suite à cette création de mots en 1986, tout de suite, en 92 Sommet de la Terre, on crée la Convention sur la diversité biologique, qui est quand même aujourd'hui ratifiée par 196 pays. Néanmoins, aujourd'hui, le problème, c'est que nos dirigeants ont encore du mal à incorporer ça dans leur politique.
Et donc, pour terminer, sur le sourire du pangolin ?
Alors, pourquoi parler du pangolin ? C'est pour dire que finalement, ces animaux, dont on ne se soucie pas, finalement, ils sont très importants. Et quelque part, les voir sourire, ça nous rappelle aussi que notre humanité, elle est partagée avec le reste du vivant.
Donc, il faut voir sourire le pangolin, mais aussi le renard, le blaireau, qui sont également décimés et qui jouent pourtant un rôle extrêmement important dans les écosystèmes. Bonjour Bruno. Bonjour. Et bienvenue sur France Inter.
Merci à vous, merci pour vos émissions. Ma question, elle est simple, dans notre association, nous recréons des réserves de biodiversité, à savoir que sur 13 hectares, par exemple, on a planté 10 000 arbres en maintenant 15 ans.
Je précise, Bruno, que vous êtes président d'une association environnementale.
Les Fous du Bois, qui se trouve au sud de Toulouse. Les Fous du Bois ! C'est joli. Le titre est formidable. Et donc, ça fait 17 ans qu'on existe et c'est vrai que, voilà, on intervient dans les écoles, on fait des plantations avec les écoles et on s'est rendu compte que partout, on avait planté des arbres. Moi, j'ai une réserve autour de ma propriété qui fait 3 hectares. En 15-20 ans, on a vu revenir, c'était des champs, il n'y avait rien, il n'y avait aucun arbre. Et maintenant, on a une semi-forêt qui s'est reconstituée, mais on voit revenir énormément d'insectes et je me posais la question, est-ce qu'il ne serait pas, je dirais, raisonnable de se...
Quel type d'insectes, Bruno ?
Alors, des pollinisateurs, énormément, parce qu'on installe des hôtels à insectes pour pouvoir les surveiller. On a fait le plus grand de France qui est au parc animalier dans les Piranais. Et c'est vrai que, du coup, on arrive à les observer et se rendre compte que, par exemple, des papillons qu'on ne voyait plus, on les revoit, des guêpes pollinisatrices, des abeilles pollinisatrices, et ces animaux-là, moi, je ne les ai pas connus quand j'étais ici il y a 30 ans. Ah oui, c'est génial ! Maintenant, voilà, c'est ça, c'est que notre entomo nous dit, mais c'est incroyable, plus vous plantez d'arbres et plus, en fait... Donc, moi, je me dis...
Entomo pour les non-initiés, Philippe Grancola ?
C'est personne qui étudie les insectes.
C'est vous, par exemple. Vous êtes un entomo. Alors, comment est-ce qu'on peut inciter ce type d'initiative, justement, comme celle de Bruno ?
Effectivement, ça rentre dans le cadre de ce qu'on appelle des aires protégées ou des aires restaurées. Et effectivement, c'est indispensable, c'est-à-dire que, dans un paysage, vous aurez toujours des zones qui sont cultivées, alors avec le moins de pesticides possibles. Évidemment, c'est un enjeu fort de toute façon, mais il faut qu'à côté de ça, il y ait des aires dans lesquelles, des surfaces de territoire dans lesquelles on va laisser la nature tranquille. C'est le principe, par exemple, des aires marines protégées également. À côté des aires marines protégées, la pêche artisanale se porte beaucoup mieux parce qu'elle bénéficie du rebond des populations à l'intérieur de l'air protégé.
Et c'est pareil, effectivement, avec les insectes.
Mais il y a des questions qui sont pourtant très concrètes et très simples. Il y a, par exemple, sur l'application Radio France, John, qui vous dit pour le citoyen lambda, il est difficile de croire à la chute de la population d'insectes et une partie de l'équipe de la matinale nous sommes envahis par les moustiques à tel point que beaucoup d'habitants s'équipent de moustiquaires, ce qui était impensable il y a quelques années.
Oui, alors effectivement, en France, 40 000 espèces d'insectes, celles qui disparaissent ce sont les espèces locales, autochtones, qui vivent dans des milieux naturels qui sont de plus en plus perturbés et malheureusement, il y a quelques espèces qui tirent leur épingle du jeu parce que ce sont, par exemple, comme le moustique-tigre, des espèces exotiques qui tirent partie d'un environnement. Celui qu'on voit à Paris en ce moment, c'est le moustique-tigre. Alors, pas seulement, il y a d'autres espèces.
En journée, en fait, surtout.
Voilà, en journée et puis ce sont des espèces qui n'ont pas trop de prédateurs parce qu'évidemment, à l'intérieur des grandes villes, il n'y a pas trop d'insectivores. Les chauves-souris qui peuvent manger jusqu'à mille moustiques par nuit ne sont pas suffisamment abondantes. Donc, on est dans un endroit qui est complètement déséquilibré avec quelques espèces qui posent problème et puis pas de régulation naturelle.
Et qu'est-ce qu'on fait des insectes qu'on trouve dans nos maisons, vous demande Camille ?
On ne leur fait rien quand elles ne sont pas nuisibles. On peut les mettre dehors gentiment mais ce n'est pas un enjeu. Évidemment, là encore, le but, ce n'est pas de laisser arriver des espèces commensales ou parasites qui posent problème. Mais si possible, évidemment, ne pas utiliser d'insecticides surtout dans un milieu domestique. Là, il y a vraiment une question de santé humaine. Il faut le savoir, les néonicotinoïdes sont encore autorisés dans les antipuces pour les chats ou pour les chiens. Quand on met une petite goutte de produit sur la nuque de son chat, en théorie, on ne devrait pas toucher le chat pendant trois jours tellement le produit est toxique. Et les gens ne le savent pas.
Et aujourd'hui, les médecins s'inquiètent de l'importance de la présence des néonicotinoïdes dans le corps des enfants. On manque d'informations. On manque d'informations de ce point de vue-là.
Et vous parliez tout à l'heure de la difficulté à se faire entendre par les décideurs de ce mot très récent de biodiversité. Est-ce que vous avez l'impression que récemment, notamment avec l'élection de Donald Trump, il y a une sorte de scepticisme de la biodiversité qui enfuse comme il y a eu un climato-scepticisme qui semble aussi se répandre sur la planète ?
Oui, effectivement, je pense que c'est tellement facile à court terme de gesticuler, de se faire plaisir en disant des énormités. Et puis, c'est un rideau de fumée aussi que certaines personnes comme M. Trump certainement utilisent pour, pendant ce temps-là, booster certains secteurs économiques dont ils tirent profit. Le malheur, en fait, c'est qu'il ne faut pas croire, je pense, que c'est uniquement un problème exotique, si je puis dire, avec quelque chose qui se passerait sur un autre continent, qui serait très triste pour les Nord-Américains et dont on devrait se dire surtout que ça n'arrive pas chez nous.
Ça arrive déjà chez nous. C'est le témoignage de Gérard sur l'appli. J'ai récupéré un terrain qui était utilisé par un agriculteur intensif. J'ai décidé de laisser la nature reprendre son cours. J'ai observé un retour de la biodiversité vers de terre, insectes, oiseaux. Il faut avoir de l'espoir. Est-ce que c'est un mot qui résonne encore en vous ou qui êtes un lanceur d'alerte ?
C'est un mot qui résonne toujours dans la mesure où on entend ce type de témoignage parce qu'on voit qu'il y a une prise de conscience de plus en plus importante d'autant plus que la biodiversité c'est agréable. Qui n'aime pas se balader dans la nature ? Qui n'aime pas s'asseoir sous un arbre en été ? Qui n'aime pas voir voler les papillons ou entendre le chant des oiseaux ? Le problème, c'est surtout effectivement aujourd'hui les discours politiques qui sont totalement défasés avec la réalité.
Qui remettent en cause par exemple la police de la biodiversité, l'office français de la biodiversité à droite, y compris le Premier ministre qui a dit que les gendarmes de la biodiversité ne devraient pas se promener avec leur arme de service ? Qu'est-ce que vous avez envie de leur dire aux politiques quand vous voyez ce mouvement-là ?
Ce sont quasiment des propos, moi je dirais, sédicieux parce que finalement ils appellent à dissoudre un corps qui travaille sous l'autorité du procureur de la République. Il faut se rappeler que les gardes-pêche, les gardes-chasse, ils travaillent pour notre bien commun, ils travaillent pour nous. Donc c'est complètement absurde de dire c'est une partie de la police mais cette police-là parce qu'elle s'intéresse à la biodiversité ne devrait pas avoir les mêmes prérogatives tout à fait légitimes que d'autres corps de police ont en France actuellement. Ça n'a aucun sens.
Mais ce n'est pas seulement auprès de l'OFB, c'est aussi auprès d'un certain nombre d'agences réglementaires comme l'ANSES ou l'ADEME qui ont été attaquées régulièrement sur des prétextes qui sont complètement futiles. Alors jusqu'où ira-t-on ? Est-ce que ce sont juste des gesticulations à usage médiatique pour plaire à certains électeurs ou est-ce qu'on va vraiment voir comme Mme de Montchalin est en train de la préparer une réforme d'un certain nombre d'agences françaises ?
La ministre déléguée aux comptes publics.
Voilà, au dépend finalement des citoyens français et puis de notre qualité de vie parce que la biodiversité c'est notre qualité de vie à moyen terme et à long terme.
Et c'est un indicateur de l'habitabilité du monde qui est le nôtre. Il y a énormément de questions et de témoignages d'auditeurs, certains qui manifestent leur inquiétude au standard ou sur l'appli ou d'autres qui au contraire retrouvent une forme d'espoir en entendant ces quelques exemples qu'on a pu rencontrer au cours de notre conversation. Vous faites partie d'une grande communauté de chercheurs, vous êtes parmi les chercheurs français les plus en vue, vous publiez énormément. Est-ce qu'il y a une communauté de la recherche sur la biodiversité comme celle qui existe sur le climat par exemple où il y a des consensus pour qu'on puisse porter des combats à l'échelle commune ?
Oui, bien sûr. Alors d'abord, cette communauté, elle est commune à l'ensemble du monde. Aujourd'hui, il y a une plateforme comme le GIEC qui s'appelle l'IPBES et qui rassemble des scientifiques de tous les pays qui produisent ensemble des rapports à notre usage, à l'usage de tous et des gouvernements qui s'appellent l'IPBES. Et puis, il y a également, bien sûr, des communautés à l'intérieur de chaque pays ou en Europe par exemple. En France, la communauté écologie et environnement, c'est plus de 7000 personnes tout employeur confondu. Donc, c'est une grande communauté dans laquelle il y a beaucoup de connaissances qui sont produites pour le bien commun.
Bugs Matter ! Ce sera le mot d'ordre de cette matinée et il faut regarder sourire le pangolin. Merci infiniment, Philippe Grancola d'avoir été l'invité d'Inter ce matin. Je vous souhaite une très belle journée.
Merci, merci à vous aussi.