Les coulisses du Festival de Cannes par Pierre Lescure
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Questions et réponses
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Si votre histoire avec le festival de Cannes était un film, vous pouvez nous donner le pitch ?
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Est-ce que vous avez déjà eu envie de passer de l'autre côté ?
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Est-ce qu'aujourd'hui, le cinéma français a réussi à se faire une place auprès du cinéma américain ?
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Comment est-ce qu'on choisit un maître de cérémonie ?
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Est-ce qu'on peut se lasser de voir des films ?
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En 2018, Edouard Baer a plaisanté sur le fait que si on n'est pas dans le jury de Cannes, on a un peu merdé sa carrière. Est-ce que faire partie du jury de Cannes, c'est quand même un aboutissement particulier ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« C'est une position non rémunérée, donc sur un plan strictement commercial et d'intendance, ça rapporte pas un sou, mais quelle fierté. »
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« un type qui avait beaucoup traité du cinéma à la télé, à Canal et depuis, avait sa place comme président du festival. »
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« Le cinéma français est largement aussi important que le cinéma américain. »
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« Les Américains disaient « On paye tout, mais vous allez prendre 60% de films américains dans vos salles ». »
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« Quand vous achetez un ticket de cinéma, que ce soit pour un film français, européen ou américain, il y a une partie qui va au financement des films français à travers le CNC. »
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« On est le pays au monde où, rapporté à son nombre d'habitants, il y a le plus de cinéma. »
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« Il y a plus de 3000 films qui ont été envoyés à la sélection. »
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« Il ne peut pas voir que 3000 films. Mais il en a vu au moins 150 en entier, 450 en partie. »
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L'émotion l'emporte toujours sur l'analyse. Un beau geste. Devient charcutier, nous emmerde pas. Il y a des engueulades. Je trouve ça indigne. Je vous propose qu'on reprenne tout à zéro. Pierrot, une première. C'est une bonne situation, ça, président du festival ? C'est une très bonne question parce que c'est une position non rémunérée, donc sur un plan strictement commercial et d'intendance, ça rapporte pas un sou, mais quelle fierté. Je ne viens pas du cinéma, je ne suis pas acteur, je ne suis pas scénariste, je ne suis pas réalisateur.
Ça veut dire qu'à la fois les milieux de la culture et le conseil d'administration du festival, il y a une dizaine d'années, ont considéré qu'un type qui avait beaucoup traité du cinéma à la télé, à Canal et depuis, avait sa place comme président du festival. Donc, sacrée fierté.
Si votre histoire avec le festival de Cannes était un film, vous pouvez nous donner le pitch ?
Il était une fois un petit garçon qui avait vu sa grand-mère pleurer, elle était directrice d'école. Je lui ai dit, mais mémé, qu'est-ce qui se passe ? Elle m'a dit, Gérard Philippe est mort. Cette femme, à l'époque, avait 58-60 ans. Elle m'a emmené de nombreuses fois voir Gérard Philippe au théâtre. Je l'ai vu dans Rouy Blage, je l'ai vu dans le Cid. Elle m'a emmené au cinéma aussi bien voir Le Diable au corps, ce qui est gonflé parce que j'avais 14 ans, que dans Fanfort la Tulipe quand j'en avais 10. Cette relation émotionnelle au cinéma, elle est liée à ses premières images. Et ça ne m'a jamais quitté. Ce qui fait que l'émotion l'emporte toujours sur l'analyse.
C'est pour ça que je suis tellement furieux quand je vois certains critiques de cinéma qui d'un seul coup d'un revers de main balayent un film. Tout le monde a le droit de critiquer un film, surtout si c'est ton métier. Mais ne balaye pas d'un revers de main ou d'une formule journalistique. Je trouve ça indigne. Donc l'émotion l'emporte toujours chez moi sur l'analyse strictement journalistique, a fortiori quand elle est président de Cannes.
Je vais vous donner quelques titres de films, celui qui se rapproche le plus de votre expérience cannoise. La vie est belle, 12 hommes en colère, cinéma paradiso ou la fête de la fête ?
Évidemment, La vie est belle et cinéma paradiso tellement c'est des films qui recueillent tous les publics, tous les âges, toutes les générations. Donc La vie est belle parce que je ne garde que les bons souvenirs et cinéma paradiso parce que ça dit tout du cinéma entre un petit garçon et le projectionniste. J'ai été un peu les deux finalement. Et puis 12 hommes en colère, c'est quand même une de mes très grandes expériences cannoises. Le sélectionneur, en l'occurrence Thierry Frémaux, et moi pendant mes 8 années, on assiste aux délibérations du jury. La délibération se fait toujours dans un lieu secret.
Le jury arrive dans une villa reculée, dépose les portables, le délégué général, le président, un assistant ou une assistante. De temps en temps, notamment avec les Asiatiques, il y a un traducteur. On commence à 10 heures. C'est une discussion ouverte qui est menée, organisée par le président du jury. On intervenait que si jamais ils avaient des questions, est-ce qu'on a le droit de coupler tel prix avec tel prix ? Non. Quand on a la Palme d'Or, on n'a rien d'autre, etc. Ou alors de temps en temps, vous avez des gens qui... On ne pourrait pas donner un prix spécial pour la première année. On essaie de ne pas faire trop de prix spéciaux, sinon il n'y a plus de spécialité.
Et puis de temps en temps, on leur rappelle l'horaire. Il ne faut pas dépasser 13 heures parce qu'il faut commencer à appeler les équipes. Vous en avez qui sont restés sur place. Mais pour ceux de la semaine précédente, on les fait venir soit de Paris, soit de Londres, soit de Rome, soit de Madrid. Ils ont l'air un peu hésitants. Il nous est arrivé avec Thierry de dire « Si vous avez au moins un point d'accord sur la Palme d'Or, votez pour la Palme d'Or. Après, vous distribuerez plus facilement. » C'est ce genre de suggestions techniques. Mais sinon, c'est entre eux. Nous, on regarde et on ne dit rien. Ils votent à bulletin secret. On recueille dans une urne. Thierry ouvrait le ticket.
Et moi, je comptais les bâtons. C'est un des moments les plus passionnants et même émouvants sur le plan du cinéma. C'est de voir neuf personnalités aussi différentes, hommes et femmes, venus des quatre coins du monde, qui débattent de la sélection qu'a proposé le festival. Et vous avez des clivages que vous n'attendiez pas du tout. Des débats sur lesquels on n'a rien le droit de dire, mais qui surprennent par rapport à tout ce qu'on imaginait. Il y a des engueulades. Je me souviens d'un jour, au milieu de la délibération, un comédien qui avait peu parlé s'est levé et a dit « Mais un palmarès, c'est comme un arbre. Il y a différentes branches, il y a un tronc.
Il faut que ce soit un peu structuré. On part dans tous les sens. On ne va pas aimer l'arbre qu'on est en train de construire. » Et le président, qui était un très grand réalisateur, s'est arrêté. Il a demandé cinq minutes de réflexion seul. Il est revenu, il a dit « Je vous propose qu'on reprenne tout à zéro. » C'est des moments très très forts, comme dans « Douze hommes en colère. » C'est quoi un beau geste de Cannes ? Un beau geste, quand on les demande aux comédiens, aux comédiennes, aux réalisateurs, c'est toujours un moment qui les a bouleversés. Le beau geste de Cannes que je garde, c'est quand je suis dans la loge du président, qui a la projection du grand bain.
Il y a Gilles Lelouch, dont c'est la première vraie réalisation avec tout son cast. Et le grand bain, c'était un film choral. Donc il y avait tout le cast. Cannes est toujours enthousiaste, Cannes est toujours poli. Donc on applaudit, on applaudit. On a ri, on a été ému. Il y a même eu une salve d'applaudissements pendant le film, à un moment, sur une certaine scène. Donc on sait bien que ça a plu. On le sent dans la salle. Et puis cinq minutes se passent. Et puis ça continue. Je vois le dos de Gilles, et à un moment, il se rend compte que pour ce premier film, et avec tout son cast autour de lui, c'est quand même plus long que d'habitude.
Et puis il y a comme un hurrah qui vient de la salle. Je vois deux dos, Gilles qui éclate en sanglots. Parce qu'il se rend compte que ce n'est pas un succès, que c'est un triomphe. C'est un beau geste.
Est-ce que vous avez déjà eu envie de passer de l'autre côté ? Est-ce que le côté artistique vous intéresserait de l'autre côté du miroir ?
Ça m'aurait intéressé, mais pour ça, il faut un talent que je n'ai sans doute pas. Sinon, l'envie aurait été la plus forte. Quand on a le talent d'être soit comédien, soit réalisateur, soit scénariste, on passe à l'acte.
Est-ce qu'aujourd'hui, le cinéma français a réussi à se faire une place auprès du cinéma américain ? Aussi important de voir plus ?
Aujourd'hui, plus que jamais, le cinéma français est largement aussi important que le cinéma américain. Ils ont fait pour la reconstruction de l'Europe ce qu'on a appelé le plan Marshall. Et on a failli à ce moment-là se voir imposer des quotas de films américains. Les Américains disaient « On paye tout, mais vous allez prendre 60% de films américains dans vos salles ». C'est là que les gaullistes et les communistes ont réagi, s'y sont opposés. Et les Américains ont eu l'intelligence d'entendre ces revendications. Et tout le monde s'est mis d'accord.
Quand vous achetez un ticket de cinéma, que ce soit pour un film français, européen ou américain, il y a une partie qui va au financement des films français à travers le CNC. Ça a donné cette santé économique du cinéma français. Pour les films qui marchent ou pour les films qui marchent moins, c'est ce qui fait qu'on est le pays au monde où, rapporté à son nombre d'habitants, il y a le plus de cinéma.
Comment est-ce qu'on choisit un maître de cérémonie ? Est-ce qu'il y a une concertation ? Est-ce que c'est quelqu'un qui émerge ?
C'est vraiment une discussion entre le président et le délégué général. Pour à la fois trouver une personne, femme ou homme, qui va à la fois symboliser quelque chose. C'était vrai évidemment avec Camille Cotin, c'est évidemment hautement symbolique avec Ayé Haïdara. Antoine de Cônes a été pendant plusieurs années un magnifique maître de cérémonie. C'est un public qui est à la fois compliqué qu'il est maintenant un peu moins. Le public a compris qu'il était un acteur, qu'il ne peut pas rester juste assis sur la satisfaction d'avoir eu des places pour l'ouverture.
Il y a beaucoup de films quand même chaque année qui choquent, qui dérangent un petit peu. Dans votre année, il y a eu Make 2 My Love. Dans les plus connus, il y a eu Irréversible. Est-ce que c'est le public qui est trop réfractaire à des choix radicaux ? Ou est-ce qu'il y a un besoin dans la sélection d'être éclectique et de choisir des films, quitte à bousculer un peu le public ?
Il faut être plus prétentieux que ça sur les choix du festival. L'équipe de sélection et son patron, depuis pas mal d'années maintenant Thierry Frémaux, qui a montré une grande ouverture par la multiplication des hors-compètes, des cannes premières, etc. Il choisit d'abord ce qu'il estime être une vraie œuvre cinématographique. Il peut s'avérer qu'elle est choquante socialement, par son verbe, par sa manière, par son sujet. Oui, mais il a trouvé que cinématographiquement, ça avait sa place dans un festival. C'est dans cet esprit-là que la sélection est faite. Quant au public, il a tous les droits et il est à l'image de la société. Il faut lui laisser aller sa réaction.
La sélection peut se tromper, mais 9 fois sur 10, 10 ans plus tard, le public digérerait ça comme de l'eau tiède. Il y a plus de 3000 films qui ont été envoyés à la sélection. Il y a une trentaine de personnes qui bossent autour de Thierry. Toutes ses équipes lui font des notes, lui montrent certaines scènes. C'est lui qui a la décision finale. Il ne peut pas voir que 3000 films. Mais il en a vu au moins 150 en entier, 450 en partie.
Est-ce qu'on peut se lasser de voir des films ?
Il faut changer de métier. Un libraire qui serait fatigué de lire devient charcutier et ne nous emmerde pas.
En 2018, Edouard Baer, il plaisantait pendant la cérémonie de clôture sur le fait que si on n'est pas dans le jury de Cannes, on a un peu merdé sa carrière. Est-ce que faire partie du jury de Cannes, c'est quand même un aboutissement particulier ?
A la fois pour le grand public, pour les amateurs de Cannes, pour les passionnés de Cannes, mais aussi pour les cinéastes dont les films vont être sélectionnés. Il faut avoir le sentiment que oui, vous êtes à la bonne place pour juger les films des autres. Quelqu'un comme Mylène Farmer. On s'est dit, voilà une femme qui est une créatrice, qui a toujours apporté un soin amoureusement cinématographique aux films qui ont été faits sur ses chansons. Et on a vu à travers les commentaires qu'elle a pu faire sur ses choix de clips, combien elle avait à l'évidence une culture cinématographique profonde. Elle avait sa place dans le jury. C'est passionnant.
Vous vous rendez compte, vous passez 15 jours, vous voyez des films, vous allez en parler avec des gens pour qui vous avez à la fois de l'estime et de l'admiration, voire de l'amitié, de savoir comment on va récompenser le plus généreusement et porteur d'avenir possible les 5-6 films qui vont être au palmarès. C'est à la fois un honneur et une gourmandise.
Seulement trois femmes qui ont remporté la Palme d'Or, dont quand même deux très récemment. C'est un choix politique aussi de récompenser des femmes dans ce genre de cérémonie ?
J'espère que ça n'est jamais un choix politique. Quand Jane Campion a été primée pour la première fois, c'était Jane Campion. Ce n'était pas un choix politique car on n'était pas encore dans la période révolutionnaire encore récente. Depuis, on ne peut vraiment pas dire que c'est un choix politique. D'abord parce que les jurys sont trop divers pour ça. Et puis surtout maintenant, on est dans une arithmétique différente. Ça n'est pas encore suffisant, mais il y a tellement plus de réalisatrices. C'est extraordinaire même les talents qui émergent et qui enfin ont leur place. Donc ça n'est plus politique du tout, c'est le talent pur.
Si vous pouviez, vous, décerner ce prix à une personne dans le monde du cinéma, qui choisiriez-vous et pourquoi Jean-Pierre Bacry ?
Il y a une chose que vous allez me filer l'émotion, parce que vous savez l'amitié qui me liait à cet homme. Il y a eu une constante dans toutes ces années que j'ai passées avec lui. Il n'a jamais discuté d'un projet qu'on lui proposait sans avoir lu. Même quelqu'un avec qui il était lié. Quand ce quelqu'un lui disait « J'ai envie de te proposer un rôle dans ce site, est-ce que tu seras un... » Je veux lire d'abord. Et je l'ai vu, plus souvent qu'à son tour, dire non à des projets d'admis intimes dont il admirait beaucoup le travail, mais il n'était pas intéressé par le rôle.
Cette exigence-là, c'est quelque chose auquel je pense tout le temps quand on me parle de projet de film ou quand je suis témoin d'une discussion qui va construire peut-être un film, que ce soit un bon film, un très bon film ou une merde.
Et ça, ça mérite une récompense. Est-ce que ça fait toujours quelque chose de monter les marches après toutes ces années ?
Oui, parce que c'était un truc de gamin. En 79, quand j'étais jeune journaliste comme vous, j'ai monté les marches la première fois, donc je ne l'oublie pas. Et c'est toujours un truc.
Vous avez déjà faim de reconnaître quelqu'un dont vous avez oublié le nom ? À peu près trois fois par montée de marche. Les standing ovation post-projection sont-elles trop longues ?
Quand on sent qu'on applaudit plus la présence des artistes que le film lui-même. Mais ça se sent tout de suite.
Est-ce que vous êtes déjà endormi dans une projection ?
À Cannes, jamais.
Le conseil que vous aurez aimé recevoir pour votre première édition ?
Mets du crêpe sous tes chaussures, parce que le pavé glisse à Cannes et tu peux te casser la gueule.
Si le festival de Cannes était une personne tangible, qu'aimeriez-vous lui dire ? Change pas.