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Podcast / conversationFrance Inter — L'invité de 8h20 (sur Site radio)· 30 décembre 2021 25 minComplaisantActualité / polémiqueSantéSolidarités & famille

Raphaël Gaillard : "L'incertitude dans laquelle les Français sont plongés depuis deux ans est insupportable"

Source d'origine 4 locuteurs

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

Analyse automatique

Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie

Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 15 %Attaque 5 %Défensif 80 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 97 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:56OuverteRéponse directe

    Est-ce que vous la sentez, cette grosse fatigue ?

  • 1:25OuverteRéponse directe

    Vous confirmez parmi vos patients ?

  • 1:47OuverteRéponse partielle

    Et vous êtes parfois obligé de mélanger les ados avec des adultes ?

  • 3:48OuverteRéponse directe

    Les jeunes sont de plus en plus en souffrance.

  • 6:00OuverteRéponse directe

    Je voulais avoir l'avis de votre invité par rapport à ces troubles.

  • 7:23OuverteRéponse directe

    Est-ce que ça aura des séquelles pour les enfants éduqués au masque ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 1:31InvitéChiffre
    « 57% des Français se disaient fatigués par l'incertitude, les confinements, la dilution des rapports sociaux. »
  • 1:39InvitéChiffre
    « Un tiers des Français présentent un état anxieux ou dépressif. »
  • 1:51Invité politiqueChiffre
    « Le taux de Français souffrant d'un trouble anxieux est deux fois plus élevé que ce que l'on observe habituellement. »
  • 2:02Invité politiqueChiffre
    « Pour la dépression, c'est six points de plus. »
  • 2:08Invité politiqueChiffre
    « 70% des Français ont des troubles du sommeil. »
  • 10:46Invité politiqueChiffre
    « La schizophrénie affecte 1% de la population générale. »
  • 10:51Invité politiqueChiffre
    « Les troubles bipolaires, 2% de la population générale. »
  • 23:11PrésentateurFait
    « Les consultations chez les psychologues libéraux seraient remboursées pour toute la population sur prescription médicale. »
  • 23:25PrésentateurChiffre
    « Il a mobilisé 50 millions d'euros. »

Temps de parole

  • Invité politique61 %
  • Présentateur14 %
  • Invité13 %
  • Auditeur5 %
  • Présentateur 24 %
  • Auditeur 24 %

3,6 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Présentateur

Vague déferlante et maintenant raz-de-marée. Ces mots pour désigner la montée du Covid et la concomitance entre les variants Delta et Omicron nous hantent et franchement nous gâchent la vie. On sent une fatigue, disait Emmanuel Macron lors d'une visite dans le cher début décembre et à ce moment-là on était plutôt sur une vaguelette. Alors on va parler de cette fatigue ensemble. Bonjour Yael Gauze.

0:20
Invité

Bonjour Christelle.

0:21
Présentateur

Et avec vous bien sûr au standard au 01 45 24 7000 et avec notre invité, le psychiatre Raphaël Gaillard. Bonjour.

0:29
Invité politique

Bonjour.

0:30
Présentateur

On vous a invité aussi pour évoquer les essais passionnants que vous publiez le 5 janvier chez Grasset intitulé « Un coup de hache dans la tête ». Vous y interrogez sur le lien entre folie et créativité et on verra que ce n'est pas si romantique que ça. Mais d'abord, vous êtes professeur de psychiatrie à l'Université de Paris. Vous dirigez le pôle psychiatrie de l'hôpital Saint-Anne dans la capitale. 12 000 patients par an. Vous êtes donc en première ligne pour témoigner de la santé mentale des Français. Est-ce que vous la sentez vous cette grosse fatigue ?

0:59
Invité politique

Alors, on la sent très bien. Hélas, vous savez, nous psychiatres sommes en quelque sorte des sous-mariniers de la société. Nous voyons la société dans ses profondeurs. Et pour poursuivre la métaphore maritime, ce que nous voyons, ce ne sont pas des vagues successives, ce n'est pas l'écume de ces vagues, ce sont des lames de fond, une lame de fond. Et cette lame de fond, c'est celle de la souffrance psychique. Avec une temporalité qui est différente, qui est une temporalité longue, celle de la souffrance des Français aujourd'hui.

1:25
Invité

D'après le baromètre Via Voice France émotion mis en place par la fondation Jean Jaurès avec le magazine Le Point, qui est paru hier, on a vu que 57% des Français se disaient fatigués par l'incertitude, les confinements, la dilution des rapports sociaux. Il y a aussi Santé publique France qui, dans son dernier rapport épidémiologique, disait que un tiers des Français présentent un état anxieux ou dépressif. Vous confirmez parmi vos patients ?

1:49
Invité politique

La réalité de ces chiffres est impressionnante. Si on reprend ceux de Santé publique France, ça veut dire que le taux de Français souffrant d'un trouble anxieux est deux fois plus élevé que ce que l'on observe habituellement. Pour la dépression, c'est six points de plus. Et si on parle de fatigue, le sommeil, 70% des Français ont des troubles du sommeil. C'est 20 points de plus que ce que l'on observe habituellement, qui est déjà énorme, puisque c'est une sorte de maladie du siècle, cette difficulté du sommeil. Alors au quotidien, ça veut dire quoi pour les psychiatres ? Eh bien, ça veut dire que nous devons faire face à une lame de fond, à une demande considérable.

Et c'est d'autant plus difficile que nous manquons de moyens. L'histoire de la psychiatrie, sur ces 40 dernières années, c'est son appauvrissement. La psychiatrie française s'est passée, en résumé, de 120 000 lits à 40 000 vies.

2:34
Présentateur

Trois fois moins de lits, donc, en l'espace de 35 ans.

2:37
Invité politique

Et donc, le quotidien, cette jeune fille avant-hier, aux urgences du pôle dont je suis responsable, qui a des idées suicidaires à 16 ans, donc qui veut mourir. C'est terrible de vouloir mourir à l'aube de sa vie, de ses promesses, de tout ce qui s'annonce pour le futur. Eh bien, cette jeune fille, comment l'hospitaliser ? Comment faire en sorte qu'elle puisse bénéficier d'un moment de répit, de soins ? Et ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'une infirmière passe des heures à chercher un lit pour qu'elle puisse enfin être soignée.

3:06
Invité

Et vous êtes parfois obligé de mélanger les ados, les jeunes, avec des adultes qui sont parfois « dangereux » ?

3:13
Invité politique

Alors, la dangerosité, non, je n'aime pas qu'on le dise de cette façon, parce que la dangerosité en psychiatrie, c'est celle dont les patients font l'objet eux-mêmes. Les patients ne sont pas violents, ou très rarement. La dangerosité, c'est surtout vis-à-vis d'eux-mêmes, c'est le risque suicidaire, typiquement. Et puis, c'est aussi ceux qui subissent des autres, ce stigma, c'est-à-dire d'être à la fois malade et en même temps d'être montré du doigt, donc, cette sorte de double peine.

Donc, oui, on se trouve dans des situations où il faut hospitaliser coûte que coûte un adolescent dans des lits qui ne sont pas destinés à la prise en charge d'adolescents, en tout cas de mineurs, parce que nous manquons de lits.

3:48
Présentateur

Les jeunes sont de plus en plus en souffrance. La défenseur des droits alertait d'ailleurs en novembre dernier dans son rapport annuel sur les droits de l'enfant. Le premier confinement a conduit à une augmentation générale des syndromes dépressifs et même à un doublement chez les 15-24 ans. C'est considérable. Il y a un an, certains psychiatres voyaient des enfants de 11 ans se suicider.

4:10
Invité politique

Oui, c'est une réalité terrible que cette fréquence de troubles psychiques chez de très jeunes enfants ou très jeunes adolescents ou pré-adolescents. Je crois qu'il faut dire que l'incertitude, celle dans laquelle les Français sont plongés depuis deux ans, c'est insupportable. Vous savez comment faire déprimer une souris ? C'est trivial ce que je vais vous dire. Ce n'est pas en la torturant, c'est en rendant son univers imprévisible. Si une souris ne peut pas savoir ce qui va lui arriver demain, elle déprime. On est des souris en ce moment, on est devenu des souris ?

Nous sommes soumis à quelque chose qui est insupportable et encore plus insupportable pour les êtres humains que pour une souris parce que nous, nous devons donner du sens aux choses et nous ne pouvons là ni prédire, ni donner du sens. Cette incertitude, elle pèse et elle est à l'origine de cette lame de fond de troubles psychiques.

4:58
Présentateur

Alors, on va accueillir un premier témoignage qui vient d'arriver au Standard. C'est celui de Jean-Michel qui nous appelle de Paris. Bonjour.

5:05
Auditeur

Bonjour. Je vous remercie de prendre ma question et bonjour à votre invité. Bonjour. Ma femme, je suis confronté à des troupes obsessionnelles compulsives de la part de ma femme qui développe une angoisse terrible par rapport à tout ce qui est transmission du Covid par les surfaces, donc des infections de tout ce qu'elle achète à l'extérieur, contact qui est insupportable avec la moindre surface quand elle est dehors. Donc, ça occasionne bien évidemment une mini déprime avec des troubles du sommeil qui sont importants. On en parle à la conscience que ce n'est pas normal, qu'il faut aller consulter. Je l'invite à le faire. Je voulais avoir l'avis de votre invité par rapport à ces troubles.

J'ai des gens autour de moi d'ailleurs qui ont développé ces mêmes troubles, cette angoisse de la transmission de la maladie par les surfaces.

6:07
Présentateur

Raphaël Gaillard.

6:08
Invité politique

Alors, le trouble obsessionnel-compulsif, c'est un trouble qui autrefois était qualifié d'anxieux, qui est très fréquent. Et évidemment, il rencontre la réalité d'une menace, celle d'un virus, d'autant que cette menace, elle est invisible. Le virus, il est invisible. Et donc, tout devient menaçant. Chaque contact, l'air que je respire ou cette surface que je touche peut me menacer. Donc, ça cristallise l'ensemble des peurs d'un individu. Et donc, ce témoignage de Jean-Michel montre bien comment nous pouvons souffrir de cette incertitude générale, de cette peur qu'il est impossible d'incarner, celle d'un virus autour de nous.

6:42
Présentateur

Et ça atteint aussi nos rapports sociaux, notre rapport aux autres, puisque l'autre est devenu une menace, en fait.

6:48
Invité politique

L'autre est devenu une menace et puis surtout, il est à distance. Nous sommes séparés de l'autre. Nous avons parlé à l'excès d'ailleurs de distanciation sociale. La distanciation, elle devrait être physique. Elle ne devrait pas être sociale. Et pour des jeunes, c'est terrible parce que c'est quoi être adolescent ? C'est construire sa propre identité. Construire sa propre identité en dépit ou en décalage de celle dont on a hérité de ses parents. C'est aussi s'inspirer de ses pères, des autres, ses amis. Et donc, il faut les voir. Il faut ce lien social. Or, nous observons une forme de dissolution du lien social. La distanciation qui aurait dû être physique devient sociale.

Et ça, c'est terrible pour les jeunes.

7:23
Invité

On parlait des adultes, des ados. Les enfants en bas âge, les bébés, le masque qui empêche la communication visuelle, gestuelle, la communication par le visage. Est-ce que ça, vous pensez qu'il y aura des séquelles à un moment donné pour ces enfants éduqués au masque en fait ?

7:37
Invité politique

C'est une question passionnante. Comment est-ce qu'on peut s'accorder aux adultes qui nous entourent quand on est un tout petit enfant, un bébé ? Évidemment, c'est très subtil par le jeu des yeux, le jeu des mimiques. Le sourire.

7:52
Présentateur

Le sourire, on est privé des sourires.

7:54
Invité politique

Bien sûr, des mimiques qui sont même surjouées quand on s'occupe d'un enfant. Même la voix est différente. C'est une langue presque différente. On parle de nananais, c'est une langue haut-perchée. Et bien tout ça, les mimiques, les yeux, la voix, évidemment, c'est essentiel. Quelles conséquences à l'avenir ? Je ne sais pas. La réalité, c'est que quand même, nous sommes des êtres capables de résilience. Et donc, je pense que les bébés sauront trouver le chemin de l'autre.

8:18
Présentateur

On prend un autre appel au 01 45 24 7000, celui de Jean Léo. Bonjour. Bonjour. Votre témoignage, Raphaël Gaillard vous écoute.

8:28
Auditeur

Oui, bonjour Saint-Inter, bonjour à vos invités. Voilà, moi, je voulais témoigner en me disant que je ne suis jamais intermettant du spectacle. J'ai 27 ans, ça fait 6 ans, 7 ans que je fais ce métier maintenant. Et voilà, ça fait 2 ans que c'est un peu compliqué, la situation actuelle, globalement, parce qu'on n'a pas du tout travaillé. Et puis d'un coup, ça a repris, on a beaucoup travaillé, on s'est un peu arrêté, on a repris, on essaye de travailler en chaque période. Et à chaque annonce de confinement, à chaque annonce de vagues, tout ça, on se pose la question, bon, mais quid de nous ? Qu'est-ce qu'on attend ? À quelle sauce on va être mangé ?

Sans dire forcément qu'on a été maltraités en tant qu'intermittents, ça m'a mis un grand stop. C'est un peu difficile de se projeter, du coup, de se relancer, de continuer à se former, d'avoir envie d'y aller, avec la foi que je pouvais peut-être avoir avant. Et en dehors de ça, je disais aussi que ma mère est médecin, et je témoigne de son affiction autour de ça, dans son métier, de sa difficulté à gérer tout ça, dans une petite ville de province, qui croule un peu sous le travail, où tous les médecins ne sont pas forcément organisés, et pour lesquels c'est très dur.

Donc je sens un peu une affiction globale, une fatigue globale autour de tout ça, qui tourne dans tous les débats, et qui est omniprésente dans nos têtes, et qui prend une grande partie de notre énergie, je pense, et l'énergie des jeunes.

9:39
Présentateur

Raphaël Gaillard ?

9:40
Invité politique

Je crois que ce témoignage témoigne, rend compte de ce poids de l'incertitude. Ça va au-delà de l'intermittence dans ce statut, c'est cette incapacité à se projeter dans l'avenir, à chaque confinement, à chaque décision, à chaque restriction liée à la situation de l'univers.

9:57
Présentateur

Les règles changent tout le temps aussi, on est tout le temps en train de s'adapter.

9:59
Invité politique

Le caractère imprévisible de notre univers, et ça c'est très difficile à vivre pour chacun, c'est très difficile de lui donner un sens, donc nous en souffrons, et ce d'autant plus que nous sommes en train de construire notre vie, et donc c'est la question que vivent de plein fouet les jeunes.

10:14
Invité

L'OMS parle de fatigue pandémique au niveau mondial. L'OMS dit aussi que la dépression sera la première cause de handicap dans le monde d'ici quelques années. Il faut avoir conscience que la psychiatrie va devenir justement ce secteur peut-être le plus recherché médicalement dans les années qui viennent.

10:33
Invité politique

Le point central en fait, c'est que cette lame de fond de souffrance psychique, elle rencontre une réalité, le fait que les troubles psychiques sont extrêmement fréquents. La dépression dont vous venez de parler, c'est une personne sur cinq sur vie entière. Une personne sur cinq fera un épisode dépressif. La schizophrénie affecte 1% de la population générale. Les troubles bipolaires, 2% de la population générale. Donc la réalité de la psychiatrie, c'est d'être confronté à des troubles extrêmement fréquents. Et je crois d'ailleurs que la question de la santé mentale va devenir le risque systémique principal de notre société.

Ça va être le point vraiment central de l'organisation de notre société, et donc un enjeu majeur pour la psychiatrie et l'ensemble de la société.

11:14
Invité

Le télétravail, ça commence lundi, c'est trois jours obligatoires. On vient d'entendre cet auditeur qui témoignait de sa fatigue, de sa lassitude. On parlait des rapports sociaux perturbés évidemment par le Covid. Le télétravail, est-ce que ça conduit aussi à l'aggravation des troubles dont vous parlez ?

11:31
Invité politique

Si seulement ça ne commençait que lundi, le problème c'est que ça dure. Le télétravail, c'est à la fois une chance, je crois qu'il restera probablement à l'issue de cette crise. On espère qu'elle connaîtra une issue, quelque chose de positif de cette expérience du télétravail. Mais en attendant, ça accentue ce que nous connaissons tous. C'est un mélange des rythmes, un mélange des rythmes personnels, la vie familiale et la vie professionnelle. Ça c'est ce que nous connaissons tous au travers des objets connectés. C'est terrible parce que c'est une sorte de harcèlement du quotidien par l'exercice professionnel.

Et alors là c'est démultiplié parce que vous travaillez à la maison, à côté de votre enfant qui ne peut pas aller à l'école parce que sa classe a fermé. Donc vous êtes vraiment dans le mélange des genres. Et donc dans une sorte de charge mentale gigantesque qui consiste à gérer à la fois le quotidien et les responsabilités professionnelles.

12:17
Présentateur

On en vient maintenant Raphaël Gaillard à votre livre que vous publiez donc le 5 janvier chez Grasset intitulé « Un coup de hache dans la tête » en reprenant une citation de Diderot qui désignait ainsi les grands artistes. Alors faut-il être fou pour créer ? Y a-t-il un lien entre folie et créativité ? Tout artiste est-il un homme en déséquilibre ? D'où ça vient ? Ça démarre pour vous avec la mélancolie selon Aristote. Expliquez-nous.

12:42
Invité politique

La grande nouveauté en fait c'est que les sciences donnent aujourd'hui une réponse. Les sciences c'est quoi ? C'est l'épidémiologie, la génétique, les neurosciences. Toutes ces sciences convergent pour démontrer que ce lien entre folie et créativité existe. Et ça c'est très nouveau. Alors évidemment il y a une histoire de ce lien. Vous avez cité la mélancolie chez les Grecs anciens. On aurait pu parler de l'exacerbation des passions chez les romantiques. Ou bien encore cette revendication d'une liberté radicale, celle de l'écriture automatique dans le surréalisme. Je crois aussi que tout un chacun a l'intuition de ce lien entre folie et créativité.

Mais là ce qui est nouveau c'est que les sciences montrent que ce lien est avéré. Et qui plus est ce lien est un lien de parenté.

13:20
Invité

C'est dans le rapport familial, dans la parenté qu'on trouve l'origine de ce lien ? Est-ce que vous avez démontré à travers une étude passionnante en Islande sur la génétique des habitants d'Islande ?

13:33
Invité politique

Alors la génétique des habitants d'Islande, vous savez que les Islandais nous disposons de leur génome. Nous avons le génome complet. C'est unique au monde ça. C'est tout à fait unique, ça donne des études de génétique absolument passionnantes. Et on peut s'intéresser aux gènes de vulnérabilité aux troubles psychiques. Alors je le dis tout de suite, il n'y a pas un gène de la schizophrénie comme il existe un gène de la mucoviscide. Il y a des gènes de vulnérabilité, des variants qui augmentent faiblement le risque de tel ou tel trouble. Et bien qu'est-ce qui se passe si on est porteur de ces gènes ? La probabilité d'exercer un métier créatif est plus élevée.

Si vous êtes porteur de ces gènes, de ces variants de gènes qui vous rendent fragile, et bien la probabilité que vous soyez artiste, designer, chercheur est plus élevée. Et donc ça c'est quelque chose d'absolument passionnant parce que ça montre...

14:16
Présentateur

C'est fascinant parce qu'on n'avait jamais imaginé ça.

14:18
Invité politique

Ça montre que ce lien est un lien de parenté. Il y a quelque chose, il y a un esprit de famille qui lit folie et créativité.

14:24
Invité

Et vous soulevez un paradoxe passionnant lui aussi. Vous convoquez Darwin. Normalement l'espèce humaine, selon Darwin, s'adapte et corrige ses défauts. Si la girafe a un long coup, c'est pour mieux accéder à sa nourriture. Mais notre cerveau, lui, au fil du temps, depuis Néandertal, il s'est mis à bugger, c'est ce que vous dites. Il y a du bug au cours de sa vie. Un terrien sur cinq connaîtra un épisode dépressif, on le disait. Pourquoi ces bugs ? Le cerveau devient trop perfectionné, qu'est-ce qui se passe ?

14:51
Invité politique

Les neurosciences montrent que notre cerveau est un organe d'une complexité incroyable. En substance, notre cerveau, le cerveau des hommes, c'est 85 milliards de neurones. Chacun établit 1000 à 10 000 connexions. Donc c'est un million de milliards de connexions. Puis ça change à chaque instant, puisque c'est un balai incessant de nouvelles connexions, notre cerveau est plastique. À ce niveau de complexité, il ne peut pas ne pas y avoir de ratés. Il y a des bugs. En quelque sorte, l'évolution nous a pourvus d'un cerveau tellement puissant qu'il a des ratés. Notre cerveau est tellement puissant qu'il ne se supporte plus.

Et c'est ce dont nous faisons l'expérience sous la forme des troubles psychiques.

15:26
Présentateur

Et notre cerveau, est-ce qu'il est de plus en plus sollicité en ce moment avec justement les écrans ? Et est-ce qu'il n'y a pas de risque supplémentaire de bugs ?

15:35
Invité politique

C'est une vraie question pour le futur. Mais regardons déjà l'état actuel des choses. L'état actuel des choses, c'est que pour traiter autant d'informations, pour être aussi puissant, il a fallu que nous engendrions, que nous soyons sélectionnés au gré de l'évolution, comme étant une machine d'une puissance incroyable, d'une complexité incroyable. Et à ce niveau de complexité, il y a des bugs. Et ces bugs, c'est les troubles psychiques.

15:57
Présentateur

On a une question au standard qui nous vient de Pierre-Louis, qui nous appelle de Grenoble. Soyez le bienvenu. Bonjour. Bonjour. Bonjour M. Gaillard, Dr. Gaillard, pardon. Bonjour. Donc je suis Pierre-Louis, du Rêve Réseau sur l'entente de voix France, Grenoble également. Je suis facilitateur. Quand vous dites qu'il y a des bugs, finalement les bugs, ils sont où ? Est-ce qu'ils sont forcément chez les gens qu'on psychiatrie ou est-ce qu'ils sont dans la doxa ?

Parce que quand on voit finalement la tournure que prennent les choses, on peut imaginer que la créativité qui est souvent décrite par les psychiatres est une voie de sortie justement de la crise ou alors de cette espèce de magma permanent que l'on vit actuellement. Est-ce que vous avez peut-être cette sensation qu'il y a à creuser chez vos, je vais dire malades, je ne vais pas bien se faire vous imaginer, mais chez vos patients quelque chose peut-être qui pourrait, on va parler d'un gros mot, sauver le monde ?

17:03
Invité politique

Alors merci Pierre-Louis pour cette question. Je crois que c'est fondamental de souligner que l'exercice de psychiatre, c'est un exercice absolument fascinant. Certes, c'est être confronté à des souffrances qui sont terribles. Je ne voudrais pas les banaliser ici, les souffrances des troubles psychiques sont terribles. Mais en même temps, dans la journée d'un psychiatre, il n'y a pas une journée sans une pépite, sans une trouvage. Je vais vous donner un exemple de ce patient qui nous dit, écoutez docteur, je ne veux plus voir ma psychothérapeute, j'en ai marre de ressasser le passé, j'en ai marre de regarder derrière moi, je veux regarder droit devant moi, je veux construire mon futur.

Et d'ailleurs docteur, j'ai retiré les rétroviseurs de ma voiture. Ça c'est le quotidien d'un psychiatre. Nous touchons du doigt la créativité, nous touchons du doigt ce qui fait que nous sommes des êtres humains.

17:49
Invité

Ça passe par le langage et dans les bugs que vous décrivez, il y a parfois le mot qui devient la chose. Vous aviez un patient, vous racontez dans le livre, c'est passionnant, un patient qui dit j'ai retrouvé mon ballon. Et qui est schizophrène. Et qui dit quoi ? Qui vous montre un dictionnaire avec le mot ballon dedans.

18:04
Invité politique

Il a confondu l'objet et le mot. Ce patient montre le mot ballon dans le dictionnaire et dit on a retrouvé le ballon, le ballon que nous cherchions pour une partie de foot dans le service. Donc ça c'est une réalité de confondre finalement la chose avec le mot qui la désigne. C'est ce que nous montre la schizophrénie typiquement. Mais en fait c'est ce que chaque homme vit en fait. A partir du moment où nous représentons le monde, nous utilisons des mots pour désigner les choses. Et si j'utilise des mots pour désigner les choses, et bien je perds de vue ces choses. Finalement, en me représentant le monde, je deviens capable de créer à l'infini.

Je deviens capable de faire oeuvre, c'est la créativité. Mais je peux aussi déraper, dériver, prendre des vessies pour des lanterres.

18:47
Invité

Il y a une confusion à ne pas faire. Vous dites, le patient que j'ai, que je soigne, il est enfermé en fait. Sa créativité ne viendra que si je le libère de sa maladie. On a tendance à croire, le fou crée. Vous dites non, attention, le fou est enfermé, il faut que je le libère de ses chaînes.

19:03
Invité politique

C'est plus subtil que ce lien de superposition, folie, créativité. C'est un lien de parenté. Il y a quelque chose, il y a un air de famille, et ça traduit ce que nous sommes, nous les êtres humains. Mais il faut se garder évidemment du poncif, de la folie romantique, de quelque chose qui serait terrible.

19:20
Présentateur

Vous nous dites aussi, ça peut empêcher de créer.

19:23
Invité politique

Mais bien sûr, l'exercice de psychiatre consiste à libérer des personnes qui, dans un moment de souffrance, n'ont plus la possibilité d'avancer. Et donc, la réalité de l'exercice de psychiatre, c'est faire face aux souffrances, les accompagner, c'est toucher du doigt la créativité, mais en fait, c'est donner aux personnes la possibilité de leur plein épanouissement. C'est la réalité de la libération d'une personne dans son exercice. Et en fait, c'est une mise en abîme de ce que nous sommes nous-mêmes. Nous manipulons des mots, nous manipulons des représentations des choses. Et de ce fait, nous avons perdu le contact direct avec le réel.

C'est une force, la créativité, et c'est un risque, les troubles psychiques.

20:04
Présentateur

Alors au fond, qu'est-ce que crée Raphaël Gaillard ? Que se passe-t-il dans notre cerveau à ce moment-là ?

20:10
Invité politique

Il se passe quelque chose d'assez fascinant. Il se passe que je peux construire une représentation des choses. Ce que je pourrais dire, c'est que le seul fait de penser, c'est déjà un acte de création. Quand je regarde cette table devant moi, c'est tout de suite un concept, cette table. C'est une table qui pourrait être un bureau style Empire, qui pourrait être une table designée par Stark. Je peux même me dire que, et j'utilise une métaphore, je vais pouvoir faire table rase du passé. Donc par la seule pensée, je peux me débarrasser ou avoir l'illusion que je me débarrasse du passé. Donc par la pensée, je construis des choses, je construis des choses fascinantes.

Je peux faire œuvre, je peux faire de la poésie. Et d'une certaine façon, nous faisons tous la poésie. Moi, j'y suis venu par la psychiatrie, en quelque sorte. Mais en même temps, on peut s'y perdre parce qu'à ne plus voir que le concept que je manipule, je ne suis plus en contact direct avec le réel. Je peux prendre des vessies pour des lanternes. Je peux déraper, dérailler, dériver, ce qui est d'ailleurs le délire.

21:07
Invité

En clair, votre conclusion, c'est que les troubles mentaux, c'est le prix à payer pour faire ce que nous sommes, c'est-à-dire la condition humaine, des humains ?

21:15
Invité politique

Moi, j'aimerais qu'on retienne que ces troubles qui sont ultra fréquents et qui sont encore aujourd'hui l'objet d'un stigma, c'est-à-dire qui sont montrés du doigt, cette double peine, souffrir d'un trouble psychique et être montré du doigt, eh bien, il faut que ça change. Il faut qu'on considère que la santé mentale, c'est le risque systémique de notre société. Et être atteint d'un trouble psychique, c'est en quelque sorte être le témoin de ce qui a fait de nous des êtres humains. C'est le prix à payer pour notre humanité. C'est ça, le changement de regard sur les troubles psychiques. Et c'est ce qui doit accompagner aujourd'hui la psychiatrie.

21:48
Invité

Question plus terre à terre, la campagne présidentielle, elle a largement commencé. On va beaucoup reparler du soin et de l'hôpital. Et si c'était l'occasion de parler du besoin pour les Français de consulter ? Est-ce que la psychiatrie est suffisamment démocratisée ? Je vous pose la question parce qu'à la lecture de votre livre, on a l'impression que c'est une certaine « élite » que vous traitez. Il y a Hector, cet élève de Sciences Po, qui bascule. Il y a Ariane, une conseillère d'État bipolaire. Est-ce que pour vous, en France, le soin psychiatrique est suffisamment démocratisé ?

22:16
Invité politique

La réalité de mon exercice quotidien, vous l'avez évoqué, c'est de soigner 12 000 patients par an dans le pôle dont je suis responsable. De tous les milieux sociaux ? De tous les milieux sociaux. Et à vrai dire, d'ailleurs, ce d'autant plus qu'on est fragilisé par la question sociale, c'est d'autant plus qu'on est une jeune personne, un jeune adulte, qu'on est une femme volontiers seule, ou une personne dans une situation précaire d'un point de vue social. Donc la réalité, l'exercice de la psychiatrie, c'est d'être une chambre de résonance de ce qu'est la société et de ses fragilités. Et je pense que ce que nous devons voir aujourd'hui, c'est que ce risque sera majeur.

Le président de la République a décidé de faire des assises de santé mentale et de psychiatrie.

22:53
Présentateur

On allait en parler justement, c'était en septembre. Parce que fondamentalement, il est toujours aussi difficile d'obtenir un rendez-vous chez un psy. Il y a plusieurs mois d'attente et il y a beaucoup de refus de prendre de nouveaux patients, en particulier depuis le début de la pandémie, puisque les psys sont complètement dépassés. Alors que la réalité de la prise en charge, évidemment, elle est fondamentale. À l'issue de ces fameuses assises de la santé, Emmanuel Macron a annoncé qu'à partir de 2022, les consultations chez les psychologues libéraux seraient remboursées pour toute la population sur prescription médicale. Est-ce que c'est une bonne chose ?

Et est-ce que c'est réaliste parce qu'il a mobilisé 50 millions d'euros ?

23:29
Invité politique

Je crois que la principale chose à retenir de cette mobilisation du Président de la République, c'est qu'un Président de la République parle de santé mentale et de psychiatrie. Ça, c'était nouveau ? Oui, c'était nouveau parce que le dernier discours, c'était le discours d'Erasme, de Nicolas Sarkozy, qui était un discours sécuritaire, qui avait blessé vraiment la psychiatrie en en faisant quelque chose d'asilaire, quelque chose de sécuritaire. Et là, on a le regard d'un Président qui dit « cet enjeu est majeur ». Donc je crois qu'il faut retenir avant tout la mobilisation d'un Président. Et pourquoi un Président se mobilise ?

Parce qu'aujourd'hui, je crois qu'il y a une prise de conscience globale du fait que ces enjeux de santé mentale sont des enjeux majeurs pour notre société. Est-ce que les propositions faites suffisent ? Mais non, forcément non. Je viens de vous dire que nous sommes passés de 120 000 lits à 40 000 lits. Comment remonter la pente ? Comment ouvrir davantage de lits ? Comment faire en sorte que cette infirmière qui cherche un lit pour cette jeune fille qui veut mourir puisse en trouver un et qu'elle soit accueillie dans des conditions décentes ?

24:27
Présentateur

Mais ce n'est pas un gadget, la consultation remboursée ?

24:29
Invité politique

Je pense que c'est une expérimentation. Donc il faudra, comme toute expérimentation, étudier très formellement, très précisément, les bénéfices. Donc il faudra regarder à l'issue de quelques mois, quelques années, ce qu'il en est. Donc non, je ne pense pas que ce soit un gadget. Mais oui, c'est un gadget au sens où ce n'est rien à côté du déficit de lits. Ça, c'est une réalité.

24:47
Présentateur

Mais c'est déjà ça. Merci beaucoup. Merci à vous.

24:51
Invité

Sous-marinier de la société, c'est ça.

24:52
Présentateur

Voilà, sous-marinier de la société. Merci. Donc votre livre « Un coup de hache dans la tête » sort chez Grasset le 5 janvier. Merci beaucoup d'être passé sur Inter.

25:01
Invité

Merci beaucoup.