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interviewLCP - Assemblée nationale· 4 décembre 2022

Calixthe Beyala, romancière - Les grands entretiens d'Yves Thréard " Souvenirs et avenir d'Afrique"

Transcription automatique. À recouper avec la source d'origine.

Canixte Beyala, comment vous expliquez le sentiment anti-français qui existe aujourd'hui dans plusieurs pays d'Afrique ? Il n'y a pas de sentiment anti-français. Il y a un sentiment anti-françafricain.

On ne peut pas se séparer de la France, vous savez. Je vais dire que nous avons un lien historique. Il y a plein d'enfants qui sont des métisses africains français.

Nous avons beaucoup d'entre nous une culture africaine française. Il y a un sentiment...

Double culture donc ? Oui, comme moi par exemple. Nous sommes des êtres un peu hybrides, certes, mais il n'y a pas de sentiment anti-français.

Il y a un sentiment anti-françafricain parce que les Français africains...

Alors c'est quoi la France Afrique d'ailleurs ? Ce sont des hommes et des femmes africains et français d'ailleurs, qui se sont mis en groupe pour exploiter le continent africain. Ils y font beaucoup de mal.

Les entreprises de France africaine sont très florissantes, tandis que les conditions de travail dans les entreprises sont catastrophiques. On est comme chez Germinal d'Émile Zola. C'est une catastrophe.

Ils maintiennent en place des dictatures. Ils maintiennent le franc CFA qui ne permet pas à l'Afrique d'avoir une souveraineté. Et souvent, quand les interventions des armées françaises ont lieu, ça la demande des Français africains.

Donc c'est eux qui ont le combat. Ce n'est pas la France qui ont le combat, c'est les Français africains. Alors vous êtes en train de me dire que finalement ça arrange tout le monde.

Ça arrange un peu ceux des Français qui travaillent en Afrique, pas tous mais une partie, et aussi les régimes africains qui sont complices de cela. Oui, ce sont des...

Oui, absolument, ils travaillent main dans la main et ils se jouent des sentiments des uns et des autres. Je m'explique, quand les régimes africains sont en difficulté, ils vont pointer du doigt la France pour que la jeunesse africaine s'en prenne à la France pour sauver leur peau, à eux. Oui, c'est ça.

Donc cette histoire de sentiments anti-français, est-ce que les Français se font agresser en Afrique ? Jamais. Ce sont les entreprises français africaines qui sont agressées.

Ce sont les français africaines qu'on ne veut plus. Quand on dit...

Bon, évidemment, quand il y a ce genre de mouvement d'humeur, vous avez toujours un peu des extrémistes qui vont dire tout et n'importe quoi. C'est qui les extrémistes ? Mais il y en a toujours des gens pas éduqués, qui ne savent pas de quoi il s'agit.

Il y a aussi la manipulation, comme je dis, des politiques qui envoient leurs gars manifester devant les ambassades françaises. Mais ça n'a rien à voir avec nous. Calixte, pourtant, il y a plusieurs présidents français qui se sont succédés qui ont dit que la France-Afrique s'est terminée, qui ont fait cette promesse.

Y compris d'ailleurs le président Emmanuel Macron qui dit que la France-Afrique, c'est le temps de Jacques Faucard, c'est-à-dire l'homme de l'Afrique, de Général De Gaulle, de Georges Pompidou et de Jacques Chirac d'ailleurs aussi. C'est fini ça. On estime qu'il n'y a plus ces agents infiltrés et qui font que la France-Afrique, c'est une espèce de société secrète dans laquelle on ne peut pas rentrer et qui pilote tout.

Mais la France-Afrique, c'est elle qui est encore là. Et c'est contre elle. Quand on parle d'Ariva, c'est un peu la France-Afrique.

D'Ariva, oui. Quand on parlait de Bolloré, il est parti se mettre en accord avec ses régimes. C'est pour ça qu'ils sont combattus, ce n'est pas parce que c'est la France.

Quand vous regardez le panafricanisme qui domine idéologiquement l'Afrique aujourd'hui, la France fait partie des considérations des panafricains. Quand on vous parle, je ne vais pas en parler parce que je fais partie des cerveaux du panafricanisme, le français fait partie des langues retenues pour l'Afrique de demain. Pour réunir toutes les...

Oui, le français, l'anglais, l'arabe, le swahili et le paul. Voilà les cinq langues retenues. Donc je ne comprends pas pourquoi il y a cette confusion entre le panafricanisme et le sentiment que vous appelez anti-français, qui est un sentiment anti-françafricain.

Je n'ai jamais entendu. Quand ils disent français, ça veut dire que leur langue force. C'est de la France-Afrique, n'entend pas.

Et néanmoins, c'est un sentiment dont on a beaucoup entendu parler au Mali, là où il y a eu...

L'armée française est intervenue pour lutter contre le djihadisme. Cette intervention française qui a duré pas loin de 7-8 ans, elle a été très mal vécue. Et aujourd'hui, les Français se sont retirés sous pression du Mali.

Oui, mais pourquoi ? Quand est-ce que ça intervient ? Ça intervient après l'affaire.

De la Côte d'Ivoire et de la Libye. J'avais eu des discussions avec Guéant là-dessus. Je voyais...

Claude Guéant, ministre de l'Intérieur, depuis le président Sarkozy. Oui, oui, oui, oui. Et on échangeait beaucoup, on se voyait à peu près.

Une fois, tous les trois semaines, il me recevait pour faire le point sur ce qu'il fallait faire ou pas. Et j'avais dit non. J'avais dit, nous allons perdre l'Afrique si nous y allons.

Il ne faut pas le faire. Il est vivant, il m'écoute en ce moment. Et personne ne m'a écouté.

D'ailleurs, je me suis vexée pour ça, parce que nous sommes allés à la catastrophe. Quand Hollande est arrivée, il m'a dit, Calixte, on ne va pas intervenir au Mali. J'ai dit, il ne faut surtout pas le faire.

On va avoir des problèmes. La France va être dans le viseur, comme le pays qui fait du mal à l'Afrique. Donc, on n'y va pas.

Il m'a dit, Calixte, vraiment, on n'y va pas, je te le jure. Et puis, boum, c'est tombé. J'appelle François, je dis, mais, cher frère, tu m'as promis qu'on n'y allait pas.

Parce que quand on y va, on va, oui, il était content, parce qu'il y a eu, quand il est arrivé, ces espèces de… Le plus beau jour de sa vie, a-t-il eu. Je m'en souviens. Oui, c'était en 2013.

Oui, je savais que ça serait mal passé. Je lui en avais parlé, je lui ai écrit des textes de SMS. En ce sens-là, il ne m'a pas… Écoute, j'étais tellement content.

Il y a eu des enfants qu'on ne va appeler Hollande. Il ne voit pas loin. Ce qui pose réellement problème, c'est la décolonisation.

Ce n'est pas tant le colonialisme que la décolonisation qui s'est très mal passée, avec le fait qu'on a mis en place ceux qui voulaient moins les indépendances. C'est-à-dire des régimes qui voulaient faire ami-ami avec la France. Oui, ceux qui voulaient vraiment l'indépendance et le panafricanisme.

Or, le panafricanisme, le but ultime des fondateurs de l'Afrique, c'est « nous allons vers ça ». Donc, il y avait déjà ce problème-là. Il fallait qu'à un moment donné, la France fasse comme le Royaume-Uni, qu'elle se retire un peu de certaines choses et qu'elle crée d'autres types de relations que j'ai d'ailleurs proposées quand j'ai écrit « La francophonie des peuples » qui a été adoptée par les 56 États.

Il était question de créer d'autres types de relations avec l'Afrique. On serait bien aujourd'hui, au lieu de maintenir quelque chose de non viable et qui fait que les peuples africains se sentent mal dans leur peau. Il y a un nom qui me paraît très important de revenir là-dessus, parce que je sais que vous l'avez bien connu, c'est « Muammar Kadhafi ».

Et c'est vrai que l'attaque contre le régime de Kadhafi, donc là, on est en 2011-2012, Kadhafi avait une influence énorme sur l'Afrique subsaharienne jusqu'au Bénin, jusqu'au Burkina Faso, jusqu'en Côte d'Ivoire. Et bien, sa chute a entraîné, je dirais, un développement du djihadisme justement très important. C'était une faute énorme, ça ?

C'était la plus grosse erreur qui a été faite. D'abord, un, parce que Kadhafi détestait les islamistes, ils étaient déjà là. Mais, comme on dit en Afrique, il avait posé un pied sur leur gorge.

Il ne bougeait pas parce que Kadhafi était là, il ne blaguait pas avec eux, il les enfermait dès qu'il y en avait un quelque part. Donc, il ne pouvait pas prospérer. Ça, c'est vrai.

La deuxième chose, c'est que Kadhafi était très aimé par les Africains. C'est pas parce que vous n'aimez pas quelqu'un… Même par l'Afrique subsaharienne ? Oui, il était… Ben oui, c'est pour ça que la France a des problèmes jusqu'à aujourd'hui.

Il y avait ce côté-là. Moi, il travaillait sur le panafricanisme. C'est lui qui a fait passer, d'ailleurs, l'idée de l'EUA à l'UA.

J'étais là avec lui. À l'Union africaine. Voilà.

Donc, il travaillait avec les Africains beaucoup sur ce panafricanisme qu'il devait voir le jour en 2025 et qui, malheureusement, ne voit pas le jour en tant que, disons, institution. Mais existe, puisque tous les panafricains… Pour les jeunes, les Africains sont panafricanistes. Alors, il y avait un peu d'opportunisme chez lui, quand même, si vous me permettez.

Comme tout être humain. Mais oui, mais en fait, au début, il voulait succéder à Nasser, faire le panarabisme. Et puis, là, les pays arabes l'ont envoyé balader.

Et donc, du coup, il s'est retourné vers les Noirs africains. C'est un peu ça qui s'est passé, quand même. Peut-être, mais ceci étant, il était plutôt, pour nous, une protection.

Je vais dire, aujourd'hui, on a Boko Haram. Boko Haram, c'est un groupe djihadiste, islamiste, donc, qui fait beaucoup de mal, notamment en Afrique centrale. Oui, au Cameroun, au Nigeria, au Tchad, qui destruent les villages, qui tuent les jeunes filles qui veulent aller à l'école.

Je veux dire que la mort de Kadhafi a été, pour l'Afrique, un recul de 100 ans. Et pour la France, la perte des relations avec l'Afrique. Pas complètement, parce qu'il y a quand même encore des relations qui peuvent être bonnes entre l'Afrique et la France.

On pense notamment à un pays comme le Sénégal. Si vous regardez, il y a des relations qui sont quand même continues, je dirais. Qu'est-ce que vous pensez de tous ces jeunes, vous disiez que c'était surtout contre la France-Afrique qu'ils en avaient, mais quand même qu'ils veulent un changement des relations entre l'ancienne puissance coloniale ou les anciennes puissances coloniales et l'Afrique, qui disent, nous, on veut se développer par nous-mêmes, il faut respecter notre identité, il faut respecter notre façon de faire.

Qu'est-ce que vous pensez de tout ça ? Ça fait partie des mouvements que j'ai créés. Ce n'est pas né d'aujourd'hui.

C'est là depuis 25 ans. Ce sont des mouvements qui sont nés en France. C'est lors de la préparation des événements des Africains français.

Vous semblez oublier une chose ici en France. Les Africains français sont un groupe de Français noirs, certes, mais qui ont toujours impulsé toute la pensée noire dans le monde. Que ce soit la négritude, c'est un fait d'Africains français, que ce soit tout le monde.

Césaire, c'est ce peuple qui a toujours, et même chez Quanta Diop, c'est un Africain français. Grand historien sénégalais. Oui, mais français aussi.

Bien sûr. On l'oublie souvent. Franco-sénégalais.

Donc, je vais dire que tout était là sous vos yeux. Sauf que quand vous appeliez les intellectuels français blancs à venir s'associer avec nous pour travailler, ils ne venaient jamais. Je l'ai fait un million de fois.

Donc, on demandait quoi ? On demandait des relations qui changent, c'est-à-dire qu'on voulait que le franc CFA soit aboli, parce qu'un peuple ne peut pas se développer avec sa souveraineté monétaire. Nous voulions que l'armée française ne soit plus là pour protéger les dictatures africaines.

Tout ce qui est dit là, ce sont des choses que nous avons préparées, qui auraient pu être gérées dans le calme, dans ce pays, parce que ce sont nos propres compatriotes qui ont conçu ce panafricanisme. Ce n'est pas né en Afrique, c'est né par ici. Et trouver des solutions.

Je veux dire qu'on ne va pas seulement dire aujourd'hui, les jeunes veulent, ils veulent ce que tout jeune français veut. Ils veulent être respectés, ils veulent que leur identité soit respectée, ils veulent que leur langue soit respectée, leur mot de vue soit respecté. Bien sûr qu'il y a des choses à corriger, qui seront naturellement corrigées, comme par exemple tout ce qui touche à la condition de la femme, qu'il faudrait modifier.

Il y a des tolérances aussi à introduire dans ce continent-là. Mais c'est tout. Pourquoi la France a refusé de négocier avec les panafricanistes ?

Kébi Seba est assez radical quand même. Oui, mais il n'y a pas que Kébi Seba. Il y a des gens comme moi qui sont vraiment les porteurs du mouvement au départ.

Il est franco-béninois. Mais il n'est pas anti-français. Non, pas du tout.

Si vous lisez sa littérature, il n'est pas très tendre avec la France quand même. Il n'est peut-être pas très tendre, mais il est français avant tout. Vous voulez qu'il aille où ?

Vous voulez qu'il aille où ? Il est très anti-français africain. Et comme je le disais, c'est que...

Vous savez, la culture est quelque chose qui est une chose importante. Quand les gens ne sont pas cultivés, quand vous parlez des peuples comme ça, la masse qui n'est pas forcément... qui n'a pas forcément d'outils pour comprendre les mécanismes du monde, pour analyser la géostratégie, ils vont te parler de la France alors qu'ils veulent dire France-Afrique.

Vous parlez beaucoup du pan-africanisme, mais si on regarde aussi le continent africain, on voit qu'il y a beaucoup de querelles, pour ne pas dire plus, de frontières, de bornages, si vous me permettez, cette expression de voisinage, qui est un peu légère. Mais on ne peut pas dire que tous les pays africains s'apprécient les uns les autres. Un des conflits les plus flagrants, c'est entre le Maroc et l'Algérie, par exemple, à propos du front polisario.

Et là, on peut dire que c'est quand même très très chaud la relation entre les deux pays. Effectivement, il est évident que l'Algérie s'est toujours tournée vers l'Afrique. Le Maroc vient de rejoindre l'Union africaine.

Je ne sais pas si vous êtes au courant de ça. Je suis au courant. Voilà.

Donc, on ne peut pas non plus...

Ce n'est pas parce qu'on parle du pan-africanisme qu'on veut dire qu'il n'y a pas de conflits à gérer. On a des conflits comme partout à gérer. Mais ce n'est pas...

Ces conflits sont minoritaires par rapport à l'envie générale d'aller vers un seul objectif. La France pourrait nous accompagner dans ce cheminement au lieu de financer une Union africaine parce que l'Union européenne finance l'Union africaine. Par exemple, nous disons non.

Il y a des partenariats, oui. En nous disant non. Je veux dire, exactement comme les Français ne veulent pas que les États-Unis s'asseillent sur leur tête, les Africains ne veulent pas non plus.

Ça va du respect des peuples, du respect de soi, du regard qu'on peut porter les uns sur les autres et d'ailleurs d'abord sur soi-même. Et l'amour qu'on a aussi pour soi. Les Africains montrent au monde entier qu'ils s'aiment.

Cela ne veut pas dire qu'ils détestent l'autre. Cela veut tout simplement dire discutant aussi. Il y a quelque chose qui est assez étonnant en ce moment.

C'est l'exemple du Rwanda. Le Rwanda qui a connu un génocide terrible avec quasiment un million de morts en huit semaines. Donc une guerre fratricide entre Tutsi et Hutu.

C'était en 1994. Aujourd'hui, moins de 30 ans après, on voit ce pays qui est un pays complètement florissant, qui est donné en exemple. Comment vous expliquez cette renaissance d'un pays qui a été martyr comme ça ?

Tous ceux qui sont venus construire le Rwanda sont venus d'ailleurs. Beaucoup sont venus d'Amérique. Beaucoup sont venus d'ailleurs avec d'autres modèles dans leur tête.

D'où le rôle important des diasporas. D'accord ? Et effectivement, après ce qui s'est passé, le Rwanda a été beaucoup aidé aussi par les pays européens et autres.

Ce qui n'est pas le cas des pays africains comme le Cameroun ou le Sénégal. Et nous, en plus, en Afrique centrale, puisque vous en parlez, nous sommes restés au 19e siècle. Pour l'instant, il n'y a même pas d'alternance à la tête de nos États.

Et le Cameroun notamment ? Avec un président qui est là depuis très très longtemps. Oui, il n'y a pas que le Cameroun.

Il y a le Congo à côté, pareil. Où toute une famille dirige tout un pays. Je veux dire, on peut m'appeler la République Sassou-Guesso d'Afrique.

Mais alors, le Rwanda, comment vous l'expliquez ça ? En dehors de l'aide internationale ? Il y a un homme.

Il faut quand même le reconnaître. Je pense qu'à partir du moment où tu as un homme intègre, ce qui est le cas de cet homme, qu'on l'aime ou pas, le président du Rwanda. Paul Kagame.

Paul Kagame, il est rigide. C'est quelqu'un qui mange, je me suis renseigné, un bol de riz par jour. Enfin bon.

Non, mais les peuples fonctionnent beaucoup par mimétisme. Les peuples imitent facilement leurs élites. Et ils ont cette chance d'avoir cet homme qui est très rigoureux et qui ne laisse pas place au pillage, au vol, à la famille, qui prend le dessus sur le reste et qui permet un développement rapide.

Vous savez, même le Cameroun, dans l'état actuel qu'il est, malgré tout, si demain matin, on a un homme intègre à la tête du Cameroun, tout va changer. Le pays va se développer en un clin d'œil. Vous savez, les masses, d'ailleurs, c'est Macron qui en parlait, les gens lui en ont voulu.

Il a parlé des premiers de cordée. Moi, j'y crois. Moi, j'y crois.

Parce que dès que vous avez ces premiers de cordée...

Vous avez des exemples. Oui, ils servent d'exemples. S'ils sont rigoureux, s'ils ne veulent pas d'argent, s'ils sont honnêtes, s'ils sont travailleurs, immédiatement, tous les peuples vont les imiter et travailler.

Et pourtant, Barack Obama, qui est d'origine africaine par son père, son père qui était Kenyan, disait « Ce qui manque à l'Afrique, ce ne sont pas des hommes forts, mais des institutions solides. » C'est ce qu'il a toujours dit, mais moi, je n'y crois pas, parce que ce sont des sociétés qui fonctionnent beaucoup par les patriarches encore. Oui.

D'accord ? Donc, il faut des...

Il faut encore, peut-être dans le futur, il faudrait peut-être travailler en même temps que les institutions fortes, sur des figures charismatiques, rigoureuses et fortes. Et on le voit au Rwanda, ça a fonctionné. Avec Paul Kagame.

Oui. Il n'y en a pas beaucoup ? Il n'y en a pas beaucoup d'autres exemples ?

Non. Si je vous parle de Thomas Sankara. Oui.

Par exemple, voilà un exemple, il a été assassiné. Oui. Il avait la même configuration mentale qu'un Kagame.

Oui. Mais on ne lui a pas laissé l'opportunité. Pourquoi ?

Mais parce que, justement, la France ne voulait pas à l'époque de ce type de développement. Et ça a valu, d'ailleurs, à certains ministres français d'être mis à l'écart. Ben oui.

Jean-Pierre Cotte, qui était le ministre de la Coopération. Ils ont assassiné Sankara, justement. Il était de cet accabli-là, c'est-à-dire un homme rigoureux, intègre, travailleur.

Burkina Faso, c'était le président du Burkina Faso. Oui, oui. Le pays des hommes intègres.

Oui, oui, absolument. C'est lui qui a changé le nom, d'ailleurs. L'ancien Haute-Volta.

Absolument, Haute-Volta. Donc, lui, vous estimez que ça a été aussi un exemple. Oui, oui, oui, absolument.

Absolument. Et c'était un homme qui vivait avec peu parce que l'Afrique a besoin d'un autre type de développement. Qu'est-ce que nous vivons aujourd'hui ?

Nous avons des dirigeants boulimiques. Ils pillent tout, ils volent tout, ils ont une fin sans fin, ils se guèvrent et ils ne laissent rien à personne. Vous vous imaginez que, par exemple, l'un d'entre eux peut avoir 300 maisons dans le pays, à lui tout seul.

Pensez à qui ? Au Cameroun, c'est le cas. Les dirigeants camerounais, ils ont plein de biens partout, ici en France.

Pas seulement bien, mais tout son entourage. Ce n'est pas forcément lui en tant que personne. Mais ils ne vivent que comme ça.

Quel est l'exemple qu'il donne à la jeunesse ? C'est des hommes très dépravés sexuellement. Donc, du coup, les sociétés sont en train de s'effriter, de s'écrouler tellement il n'y a plus de modèle de travail.

On ne dit plus aux jeunes « vous allez travailler, vous allez réussir ». Non, nous avons aujourd'hui à la place des élites intellectuelles, des influenceuses qui sont les maîtresses de ces hommes-là, qui occupent toute la scène sociale. et nos jeunes ne pensent plus qu'à ça.

Et ça, c'est un drame pour nous. C'est un drame. Est-ce que vous êtes d'accord avec cette phrase de Mohamed VI, qu'il n'a pas prononcée lui-même, mais qu'il a fait prononcer par son Premier ministre lors d'une session à l'ONU, aux Nations Unies ?

Oui. Le premier appel que je lance du haut de cette tribune, donc aux Nations Unies, à New York, est un appel pour le respect des spécificités de chaque pays dans son itinéraire national. Aujourd'hui, ces États, ceux du Nord, n'ont pas le droit d'exiger des pays du Sud un changement radical et rapide, selon un schéma étranger à leur culture, leurs principes et leurs atouts propres, comme si le développement ne pouvait se réaliser qu'à l'aune d'un modèle unique, le modèle occidental.

Est-ce que vous êtes d'accord avec ça ? Je suis assez d'accord avec ça, mais pas totalement d'accord avec ça. Alors, dites-moi.

Je vais dire qu'il y a des choses quand même qu'on peut copier de l'autre, qui sont de très belles choses. On pourrait par exemple copier de l'Occident son modèle de développement social de la France, par exemple, avec ses hôpitaux gratuits, ses écoles pour tous, ou même la...

C'est la couverture sociale qui a été imaginée par le Conseil national de la résistance et le général de Gaulle. Oui, mais on pourrait. Je veux dire, on ne peut pas tout régiter.

Nous, on n'a pas ça. Moi, j'aimerais bien qu'on ait ça. Il y a des choses qu'on peut prendre chez l'autre.

On ne peut pas dire que parce que c'est l'autre, il n'a rien de bon. Il y a toujours une évolution à faire à travers ce que l'autre a fait et qui est bien. On n'est pas obligé de tout copier.

Effectivement, on n'est pas en train de dire qu'il faut absolument bannir tout ce qui est africain. Nous avons des cultures africaines qui sont propres. Il y a dans cette culture des choses défaillantes.

Dans ces cultures ? Parce qu'il n'y a pas qu'une culture africaine. Vous savez, quand vous les analysez vraiment par le fond, ces cultures...

Très cousins ? Oui. C'est pour ça que le panafricanisme fonctionne.

C'est-à-dire qu'en fait, il n'y a même pas tant de langues africaines que ça. Il y a trois groupes de langues. C'est tout.

Il y a les langues parlées, parlées. Il y a 2500 dialectes quand même. Oui, mais ce ne sont pas des langues.

Mais quand vous voulez découper les langues, il y a trois groupes. Les langues des grands africains, les langues des bantous et de ceux du sud. Point.

Les langues à claques comme on les appelle, le swali. C'est tout. Je veux dire que les cultures, tout ce qui est condamné, par exemple, au Sénégal est condamné au Cameroun, en Afrique du Sud.

On mange presque tous de la même façon. On a des cultures beaucoup plus similaires que l'Europe, par exemple. Donc, en partie seulement ?

En partie seulement. En partie seulement. Mohamed VI ?

Oui, non, parce qu'effectivement, on ne peut pas vivre en autarcie. Tout ce que l'Afrique fait n'est pas forcément bien. Il y a des très belles choses, mais il y a aussi des choses qui ne sont pas très belles.

Par exemple, quand on faisait épouser des filles à 9 ans, j'ai dit non. Les filles doivent aller à l'école. On pourrait imiter cet exemple des sociétés occidentales d'aujourd'hui.

Revaloriser, par exemple, le travail. Mieux payer les employés. Que les employés aient, par exemple, qu'ils ne soient pas des esclaves.

Qu'ils aient, par exemple, une couverture sociale qui soit respectée. Qu'ils aient un endroit où ils peuvent aller porter plainte pour leurs droits. Je veux dire qu'il y a des choses qu'on pourrait s'éviter des drames en...

L'égalité homme-femme ? Pardon ? L'égalité homme-femme ?

Ah oui, ça, j'y tiens beaucoup. Si vous deviez constituer un panthéon, vous mettriez qui, alors, dedans ? D'abord, chez Cantadiop, pour commencer.

Chez Cantadiop. Donc, grand historien, franco-sénégalais. L'université de Dakar porte son nom.

Et Cantadiop a notamment un de ses sujets de recherche, c'est de dire qu'une partie des pharaons était d'origine nubienne, c'est-à-dire noire. Oui. Pourquoi ?

Et ce n'est pas seulement à cause de ça. C'est parce qu'en fait, il va redonner à ce peuple africain qui a connu l'esclavage et la colonisation une fierté. Et c'est important dans la construction de l'identité des peuples.

Et donc, c'est pour ça que je le choisis. Et il y a Winnie Mandela, par exemple. Oui.

Winnie Mandela, la femme de Nelson Mandela, qui pourtant, à la fin de sa vie, a eu une mauvaise presse parce qu'elle a eu des démêlés avec la justice, mais qui a été fondamentalement importante dans la lutte contre l'apartheid. Oui. Je pense que si Winnie Mandela n'avait pas existé, le combat de Mandela n'aurait jamais abouti.

C'est elle qui s'est dépatouillée pour que le monde entier sache que son mari était enfermé. qui avait une ségrégation à cet endroit-là, en Afrique du Sud. Et je pense que l'histoire ne donne jamais sa place aux femmes.

Or, Winnie Mandela mérite sa place au Panthéon. Mandela, oui, il a été en prison pendant 27 ans et pendant les 27 ans, qui a travaillé. Elle était là.

Et je veux dire qu'effectivement, quand vous faites des choses, vous faites des erreurs aussi. Il n'y a que ceux qui ne font rien à qui on ne peut pas reprocher des défaillances. Qui d'autre ?

J'avais choisi Mongo Betti. Alors, Mongo Betti, c'est un écrivain. Oui.

Qui est un écrivain camerounais. Oui. Je vous laisse dire pourquoi vous l'avez...

Parce que c'est lui qui va prendre conscience aux Africains de la notion de la France-Afrique. Avec sa main basse sous le Cameroun, notamment. Oui, il a écrit un livre qui s'appelle Main basse.

Main basse sous le Cameroun. Il a écrit beaucoup de livres. Énormément.

Voilà, le pauvre Chris de Bamba, etc. Mais c'est surtout son travail qui a permis vraiment aux gens de la génération qui suivent comme moi l'existence même de la France-Afrique. Et ça, ça mérite d'être salué.

Un dernier ? Tino Achebe. Oui, qui est un grand écrivain nigérien, dit pour le coup.

Oui, parce qu'on ne donne beaucoup de place en Afrique aux intellectuels. Et Tino Achebe a écrit un livre Le monde s'effondre. Oui.

Et ce monde s'effondre, nous fait prendre conscience de la fin des choses. Qu'il n'y a rien qui est éternel. Et le monde s'effondre a fait prendre conscience aux Africains que leur monde d'attente était fini et qu'il fallait qu'ils se reconstruisent.

Et ça, c'est pas mal. Merci, Calix Beyala. Merci à vous.

Merci à vous.