FRANÇAFRIQUE : LE MONSTRE BOUGE ENCORE !
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« Premier sujet, je dénie absolument que les forces françaises aient participé en quoique ce soit à des assassinats au Cameroun. Tout cela, c'est de la pure invention. »
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« En Biélorussie, il y a des dizaines de milliers de personnes qui manifestent dans les rues. Je suis désolé mais ne faites pas des comparaisons hâtives. »
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« Moi je ne suis pas chargé d'apprécier la nouvelle constitution de Côte d'Ivoire. Ça serait là, vraiment de l'ingérence. »
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« Elle a gagné le marché de construction du métro d'Abidjan, et désormais de l'extension de l'aéroport d'Abidjan. »
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Bonjour à toutes et à tous. Nous sommes le vendredi 16 octobre 2020. Vous regardez “L’actu démasquée”, le module hebdomadaire d’info commentée de la webTV indépendante Le Média.
Aujourd’hui, je parlerai d’un seul sujet : le néocolonialisme de l’Etat français en Afrique subsaharienne. Je vous vois déjà d’ici. Mais… M’enfin, il a vrillé Théophile… on a le couvre-feu, la mise en examen d’Olivier Véran, d’Agnès Buzyn, de Sibeth Ndiaye et des autres… Les hôpitaux sont débordés… l’économie est en PLS… et il nous parle de la Françafrique… Il a vrillé… Je suis d’autant plus à l’aise pour le dire que je suis abonné au Diplo, alors l’actualité internationale, je sais où la trouver… Bon.
L’actualité franco-française vient à ma rescousse. Aujourd’hui même, Nicolas Sarkozy, Claude Guéant et Eric Woerth ont été mis en examen pour “association de malfaiteurs” dans le cadre de ce qu’on appelle les financements libyens. Ce sera, à n’en point douter, et par extension, le procès de la République des mallettes, de cette vieille tradition qui veut que des dirigeants de pays pauvres d’Afrique financent les frais de bouche et les dépenses politiques de dirigeants d’un des pays les plus riches au monde.
Une honte française. Un scandale ininterrompu. Mais suivez jusqu’au bout.
Vous partagerez peut-être une de mes vieilles hypothèses : c’est en Afrique, c’est en Françafrique, que l’Etat français, que la Vème République, enlève intégralement son masque souriant et montre son potentiel de brutalité et de prédation. Je m’appuierai sur deux faits d’actualité : le documentaire Décolonisation(s) coréalisé par l’historien Pascal Blanchard, diffusé par France Télévisions, et les polémiques qui l’accompagnent ; mais aussi et surtout la caricature d’élection présidentielle qui aura lieu en cette fin octobre en Côte d’Ivoire, et pourrait bien replonger cette ancienne colonie française dans la guerre civile. Une caricature d’élection validée et appuyée par la France officielle.
C’est parti. Mon père, mes grands-parents et mes arrières grands-parents sont nés en pays bamiléké, sur les hauts plateaux de l’Ouest du Cameroun. Le Cameroun, ex colonie allemande récupérée par la France et la Grande-Bretagne qui la couperont en deux en 1919, la France en prenant le plus gros bout.
Un pays épuisé par le travail forcé, cet esclavage temporaire aboli seulement en 1946, épuisé par le code de l’indigénat et les discriminations. Dont les citoyens oseront réclamer une vraie indépendance et en paieront le prix. C’est une des réalités terribles évoquées par la série “Décolonisations : du sang et des larmes” diffusée sur France 2 le 6 octobre dernier et qu’on peut toujours voir sur la plateforme france.tv.
On y entend parler, pour la première fois avec une telle exposition médiatique, de l’Union des populations du Cameroun, mouvement indépendantiste refusant sous la houlette de l’incorruptible Ruben Um Nyobé, une fausse démocratisation de l’espace colonial dans les années 1950. Poussés à la clandestinité et contraints au choix du maquis, ses militants se réfugient dans les forêts. C’est le début d’une guerre inégale, qui se soldera par plusieurs dizaines de milliers de morts.
Car la République, pardon, l’Empire, sait se montrer barbare. Pour nettoyer la région, les troupes françaises appliquent les méthodes de contre-guérillas imaginées à Madagascar, affinées en Indochine et utilisées au même moment en Algérie. Des villages sont anéantis à coup de napalm.
Une guerre cruelle dont les français de métropole ignorent tout. La diffusion à une heure de grande écoute de ces secondes de vérité, sur le service public, est historique. Ces secondes contredisent avec force le violent révisionnisme de François Fillon.
En 2009, alors qu’il était Premier Ministre de Nicolas Sarkozy, il crachait, encore, sur la mémoire des victimes de l’Etat français. Premier sujet, je dénie absolument que les forces françaises aient participé en quoique ce soit à des assassinats au Cameroun. Tout cela, c’est de la pure invention.
Ces quelques secondes diffusées à la télévision restituent la vérité historique. Mais la série documentaire coréalisée par Pascal Blanchard s’est heurtée à de nombreuses critiques. L’une d’entre elles m’a frappé, et elle est de l’écrivaine Leonora Miano.
En substance, elle estime que cette “contrition” un peu tardive et officiellement subventionnée participe à installer les colonisés d’hier dans la défaite, notamment parce qu’elle est sans conséquences sur la réalité géopolitique d’aujourd’hui. Comment démanteler, aujourd’hui, un dispositif néocolonial qui demeure, pervers, vivace… et occulté ? Faudra-t-il attendre 2050 pour voir de nouveaux documentaires pleins de regrets sur les magouilles françafricaines actuelles ?
La “repentance” n’est-elle pas dépolitisante ? Le 31 octobre prochain, une élection présidentielle de tous les dangers se tiendra en Côte d’Ivoire, une des places fortes de ce qu’on appelle la Françafrique. Et cette élection est un scandale absolu, de bout en bout.
Le président sortant, Alassane Ouattara, brigue un troisième mandat, alors que de l’aveu même de ses conseillers qui ont rédigé la Constitution, il n’en a pas le droit. Sur les 44 candidats ayant déposé leurs dossiers, seuls 4 ont été retenus par un Conseil constitutionnel contrôlé par le régime, et deux des trois opposants validés appellent tout de même à la désobéissance civile. Des activistes de la société civile sont en prison.
La Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a mis en cause à plusieurs reprises un processus vicié dès le commencement. L’Union européenne exprime sa préoccupation. Pour des raisons expliquées par cette élue belge au Parlement européen.
Les informations qui nous sont données par le pays : Alors vous l’avez dit, il s’agit d’élections sous haute tension. Vous avez bien pointé les éléments qui mettaient sous haute tension la Côte d’Ivoire : le troisième mandat qui est anti-constitutionnel, l’exclusion de l’opposition dont Gbagbo et Soro, la non indépendance de la justice qui a été démontrée mais également le non équilibre ou en tout cas le fait que la CNI ne soit pas inclusive. Tous ces éléments sont de nature à mettre vraiment en difficulté tout le processus électoral qui doit avoir lieu.
En plus de ça, la Côte d’Ivoire, bien qu’ayant fait pas mal de progrès en matière de développement économique reste un pays dans lequel la question des droits de l’homme est particulièrement inquiétante, avec des arrestations arbitraires, des limitations de la liberté d'expression et le covid n’a fait que renforcer effectivement cette situation. Et covid plus élection sont un cocktail très néfastes à la question des droits de l’homme de manière générale. En dépit de ces faits accablants, Emmanuel Macron a reçu à déjeuner en septembre le numéro un ivoirien, Alassane Ouattara, dans une forme d’adoubement qui ne dit pas son nom.
C’est dans ce contexte que Jean-Yves Le Drian, ministre inamovible de l’Afrique, à la Défense sous François Hollande et au quai d’Orsay sous Emmanuel Macron vole au secours du régime autoritaire ivoirien. Son intervention à la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale est brandie comme un trophée par le pouvoir d’Abidjan. Et elle est un modèle du mélange d’hypocrisie et de doubles standards moraux qui permet le maintien de l’usufruit colonial.
Quand un député s’étonne que la France se tienne aux côtés de ceux qui demandent la démocratie en Biélorussie et pas en Côte d’Ivoire, voici ce que dit Le Drian : En Biélorussie, il y a des dizaines de milliers de personnes qui manifestent dans les rues. Je suis désolé mais ne faites pas des comparaisons hâtives. Son propos est indigne.
Le jour où il parle, il sait très bien que de nombreuses manifestations de l’opposition ont été réprimées en Côte d’Ivoire, que de nombreux morts ont déjà été enregistrées. Il sait qu’Amnesty International a raconté dans un rapport très précis comment des miliciens bénéficiant de complicités au sein de la police attaquent des manifestants avec des machettes pour semer la peur et disperser les rassemblements. Il sait qu’à l’occasion d’un meeting de l’opposition qui a tout de même réuni, samedi dernier, des dizaines de milliers de personnes, des violences et des entraves ont été orchestrées par des miliciens et des forces de l’ordre.
Mais bon. Y’a un processus démocratique en Côte d’Ivoire. Si c’est ça un processus démocratique, c’est que les mots n’ont plus de sens.
Mais Jean-Yves Le Drian a un argument-massue, déjà utilisé mais qui ne s’use jamais. Moi je ne suis pas chargé d’apprécier la nouvelle constitution de Côte d’Ivoire. Ca serait là, vraiment de l'ingérence.
Ah bon… Et en Biélorussie, ça s’appelle comment, s’il vous plaît, monsieur le ministre ? Plus sérieusement, l’utilisation intermittente du concept d’ingérence est un levier de la nouvelle colonialité. Les jours pairs, on impose des gouvernements, des privatisations, on organise des changements de régimes à la force du canon et au nom des droits de l’Homme.
Les jours impairs, on couvre les fraudes électorales, les assassinats d’opposants et les crimes économiques. De fait, l’ingérence française en Afrique est structurelle. C’est un héritage précieux du passé.
La France continue de contrôler, même indirectement, le franc CFA, monnaie de ses ex possessions. Son armée est prépositionnée, prête à agir, en Côte d’Ivoire, au Gabon, à Djibouti et au Sénégal. C’est la France qui rédige les résolutions de l’ONU sur ses ex-colonies, qui donne le “la” dans leurs relations avec le Fonds Monétaire International et la Banque mondiale.
Elle est le supra-Etat de l’Afrique subsaharienne francophone. Elle fait peur. Personne ne veut finir comme Ruben Um Nyobé en 1958.
Mon grand-père m’a raconté que lorsque l’on a tué Nyobé, son corps est traîné sur des kilomètres pour le défigurer. Il pleuvait ce samedi. Et donc ils l’ont traîné dans la boue, le visage défiguré, tuméfié.
C’est à peine si il est habillé. Il faut montrer que cette homme il a été défait. Je pense qu’on voulait vraiment démontrer à ceux qui auraient l’idée de se rebeller comment ils allaient finir.
Aucun chef d’Etat ne veut tomber comme Laurent Gbagbo, le prédécesseur d’Alassane Ouattara, vaincu en 2011 par les missiles de l’armée française, et humilié avec sa famille. Lors de votre procès en Côte d’ivoire, vous avez évoqué cette fameuse arrestation en avril 2011 avec Laurent Gbagbo. On se souvient des images et vous avez dit ceci : “j’ai subi plusieurs tentatives de viols en plein jour en présence de soldats français qui filmaient.” C’est vrai ?
Qui filmaient. Qui filmaient. Je les ai vus des mes yeux.
Tous veulent être sauvés comme en 2008 Idriss Déby, le président tchadien, secouru par Nicolas Sarkozy alors que son opposition armée l’encerclait. Un Déby qui a fêté sa “victoire” en assassinant dans la foulée, et impunément, son principal opposant. En cas de révolution populaire, tous veulent être exfiltrés comme Blaise Compaoré, le tombeur de Thomas Sankara au Burkina Faso, impliqué dans de nombreux crimes dans son pays, mais aussi en Côte d’Ivoire, au Liberia, en Sierra Leone, copain des terroristes djihadistes qui ensanglantent aujourd’hui le Sahel… mais sauvé de la colère de ses concitoyens par François Hollande en 2014.
Au nom de quels intérêts la France refuse-t-elle de voir ce que tous les observateurs voient, c’est-à-dire le risque de retour à la case guerre civile en Côte d’Ivoire ? Qui est Alassane Ouattara, le président ivoirien que Jean-Yves Le Drian couvre aujourd’hui si bien ? Petite parenthèse people : c’est celui qui a organisé une petite sauterie à Abidjan pour le dernier anniversaire d’Emmanuel Macron avec Magic System en special guest Le président souffle les bougies.
Ce sont des bougies ivoiriennes ! Ce sont des bougies ivoiriennes ! Joyeux anniversaire.
On n’a pas souvent l’occasion de souffler. Quasiment au même moment, à Paris, la directrice générale de l’agence immobilière fondée par son épouse française, Dominique Ouattara, était mise en examen pour des broutilles comme “recel de détournements de fonds publics, recel de corruption, complicité de blanchiment de détournement de fonds publics et blanchiment de corruption”. Il faut dire que Dominique Ouattara s’est enrichie en aidant des chefs d’Etat amis de Paris, comme l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny et le Gabonais Omar Bongo, à acheter et à gérer leurs luxueuses propriétés en France.
Alassane Ouattara est un ancien directeur général adjoint du Fonds Monétaire International. Imposé en 1990, comme Premier Ministre, au premier président de son pays Félix Houphouët-Boigny pour mener les politiques d’austérité post-guerre froide, il noue des alliances fortes avec le capitalisme français. Surtout avec le groupe Bouygues, à qui il “offre” les secteurs de l’eau et de l’électricité, ce qui scelle une amitié qui perdure aujourd’hui avec Martin Bouygues et son ami intime, Nicolas Sarkozy.
La famille Bouygues est une des principales bénéficiaires de l’avènement au pouvoir d’Alassane Ouattara : retirée du secteur de l’électricité, elle exploite le gaz naturel dont ont besoin les centrales électriques du pays, dans le cadre de prix administrés qui lui garantissent un beau bénéfice. Elle a construit et exploite un pont à péage en pleine ville d’Abidjan, et si les objectifs fixés en terme de fréquentation ne sont pas atteints, l’Etat lui fait un chèque qui lui garantit un beau bénéfice. Elle a gagné le marché de construction du métro d’Abidjan, et désormais de l’extension de l’aéroport d’Abidjan.
Vincent Bolloré ne s’en sort pas mal non plus. Déjà maître absolu des ports et des chemins de fer, il s’est allié avec Nathalie Folloroux, la fille de Dominique Ouattara, dans le secteur des médias et son influence s’accroît dans le domaine de la télévision payante. Ministre de la Défense au moment où l’armée française installait Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, Gérard Longuet, présenté par La Tribune comme le beau-frère par alliance de Vincent Bolloré, est un administrateur du groupe belge Sea Invest, qui depuis a gagné de juteuses concessions portuaires dans le pays.
Le maire de Troyes, François Baroin, ministre du Budget à l’époque, est lui aussi administrateur de plusieurs filiales de Sea Invest. Selon le journaliste de L’Obs, Vincent Jauvert, cela lui a rapporté, en décembre 2017 seulement, 13 500 euros de jetons de présence. Comment peut-on donc raisonnablement conjuguer au passé une histoire qui se poursuit, et pas seulement en Côte d’Ivoire ?
En Afrique centrale, au Cameroun, au Gabon, au Congo-Brazzaville, l’hégémonie politique acquise par de vieux régimes adoubés par l’ex métropole sont des héritages encombrants de cette étrange décolonisation. Toute démarche mémorielle qui ne s’attaque pas à ces héritages là, qui ne pense pas la manière de les démanteler, peut à juste titre être contestée. Comme l’est la série documentaire coréalisée par Pascal Blanchard.
Voilà. C’est fini pour aujourd’hui. Nous profiterons du week-end pour travailler sur la meilleure formule qui nous permettra de vous informer du moins tant que nous pouvons alors que nous entrons dans une période de couvre-feu.
Dans des périodes comme celle là, où les libertés publiques diminuent et où l’arbitraire des institutions semble sans limites, nous savons que des médias indépendants comme le nôtre doivent se tenir fermement aux côtés des classes populaires, des travailleurs, des personnes défavorisées. C’est donc le moment de nous donner de la force par vos pouces bleus et vos abonnements. Si vous le pouvez bien sûr, devenez socios ou donateurs du Média.
A plus.
Benoît Blanchard