Dix ans après l'attentat de Nice, "une colère résiduelle par rapport à tout ce qui n'est pas encore bouclé"
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Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Comment vivre avec tant de peine, tant de douleur et tant de colère ? Voilà la question terrible qui se pose depuis dix ans maintenant aux victimes de l'attentat de Nice. Peut-être plus encore d'ailleurs que pour d'autres attentats qui ont marqué la France ces dernières années et nous allons essayer de comprendre pourquoi ce matin. Avec Thierry Vimal, bonjour. Bonjour. Votre fille, Ami, avait 12 ans ce soir du 14 juillet 2016 quand elle a été tuée sur la promenade des Anglais par un terroriste islamiste lancé au volant de son camion de 19 tonnes.
Vous êtes écrivain Thierry Vimal, vous l'étiez déjà avant l'attentat et vous avez réussi à mettre des mots sur la perte, sur le deuil, sur le procès. Des mots désormais adaptés en pièces de théâtre. Merci d'être avec nous depuis Nice où vont se tenir ce soir les commémorations en hommage aux 86 personnes tuées et 458 blessées. Alors que les victimes, leurs proches, attendent encore énormément de réponses des victimes que vous représentez. Maître Virginie Leroy, bonjour. Bonjour. Une partie de ces victimes en tout cas puisque vous êtes l'avocate de deux associations Mémorial des Anges et Promenade des Anges dont vous êtes d'ailleurs membre fondateur et ancien coprésident Thierry Vimal.
Avec nous en studio également Charlotte Piret. Bonjour. Bonjour à vous également Charlotte du service police-justice de France Inter. Vous avez suivi depuis 10 ans maintenant cet attentat et ses suites. Le standard pour nous appeler, comme d'habitude, 01 45 24 7000 et l'application de Radio France pour nous écrire. Une minute de silence aura lieu ce soir, on en a parlé, avant la demi-finale de la Coupe du monde de football entre la France et l'Espagne. Une minute de silence qui a été acceptée, c'est assez rare, 10 ans, je crois que c'est même inédit, 10 ans après un attentat accepté par la FIFA. Cette minute de silence qui a été demandée entre autres par le maire de Nice, Eric Ciotti.
Est-ce que ce genre de symbole est important pour vous Thierry Vimal ? Est-ce que ça compte dans un chemin personnel ?
Oui, alors ça a été demandé par Eric Ciotti, ça a été demandé aussi par plusieurs victimes, plusieurs parties civiles, mais ça paraît tomber sous le sens que cette minute de silence, je ne vois pas vraiment comment la FIFA aurait pu refuser dans la mesure où c'est quand même le jour de la fête nationale française, c'est un attentat international et la Coupe du monde est une compétition internationale, et puis voilà donc ça, et puis ils jouent pile heure pour heure, 10 ans après l'attentat, le match commence à 22h, l'attentat c'était à 22h30, donc moi ça me paraît tomber sous le sens que ce soit accepté.
On ne peut qu'imaginer Thierry Vimal, les sentiments qui vous ont traversé depuis 10 ans, quel est celui qui domine aujourd'hui ?
Celui qui domine aujourd'hui, là c'est la saturation des commémorations et tout ça précisément là maintenant. Sinon, je dirais qu'il y a quand même beaucoup de colère, une colère résiduelle par rapport à tout ce qui n'est pas encore bouclé et terminé, il y a beaucoup de parcours qui se font après un attentat, un parcours indemnitaire, un parcours judiciaire, bon il y a une instruction sur la disposité de sécurité qui n'est pas bouclée, qu'on a envie de voir bouclée, donc c'est ça, en ce moment c'est ça le sujet principal pour beaucoup d'entre nous.
On va parler de tout cela évidemment, et des raisons de cette colère et de ces questions toujours sans réponse, mais si je vous entends bien Thierry Vimal, vous avez plutôt hâte que ces commémorations soient passées. Virginie Leroy, pour vos clients, ces victimes que vous défendez, que vous représentez, que représente cette date symbolique des 10 ans ?
C'est un cap, on a passé en effet les procès terroristes, il reste cette instruction d'un point de vue judiciaire, 10 ans c'est toujours une date symbolique, et puis pour l'attentat de Nice, contrairement d'ailleurs je pense à l'attentat de Paris, tout reste encore en cours en fait, au réserve de ce que Thierry dira.
C'est-à-dire que la page n'est pas tournée ?
Non, j'ai l'impression que la page n'est pas tournée, j'ai l'impression que c'est encore beaucoup à vif, moi-même je suis encore énormément engagée à leur côté pour en effet ce volet sécuritaire qui est loin d'être achevé, et voilà, l'impression qu'on ne peut pas poser ses valises et qu'on ne peut pas souffler.
D'ailleurs tourner la page c'est sans doute une expression qui n'a pas lieu d'être quand on est victime d'un événement aussi traumatique, mais s'il y a de la colère Thierry Vimal, c'est aussi parce qu'il y a ce sentiment sans doute encore aujourd'hui, dix ans après, d'être des victimes, beaucoup on dit oubliées en tout cas, des victimes de second plan ?
Oui, oubliées ou abandonnées, oui tout à fait, l'attentat de Nice pour un certain nombre de raisons, principalement du fait qu'à mon avis il arrive juste après les attentats du 13 novembre, donc Paris est en pleine sidération, Paris essaie certainement de se reposer en plein été, donc voilà, et en plus c'est un attentat qui est extrêmement dur, parce que ça concerne des enfants, mais c'est anxiogène parce que ça prouve qu'il n'y a pas besoin de commandos et d'armes de guerre pour commettre un carnage comme ça, donc à mon avis le terrain parisien n'est pas du tout ouvert à recevoir ça à ce moment-là, et du coup je pense que ça part de là, l'oubli et le déni de la capitale qui fait que forcément en fait toute la France est oubliée avec.
Ce sentiment dont Thierry Vimal nous parle et Virginie Leroy, Charlotte Piret, vous qui avez recueilli la parole des victimes de cet attentat de Nice, qui avez suivi aussi évidemment l'attentat du 13 novembre 2015 et ses suites judiciaires, cette parole-là et ce sentiment, vous les avez entendues pendant toutes ces années ?
Oui, on les a constatés très vite, dès la commission de l'attentat le 14 juillet 2016, ça s'est révélé aussi au moment des procès qui étaient malheureusement beaucoup moins couverts et suivis que ceux des attentats du 13 novembre, mais même aussi ceux de janvier 2015 de Charlie Hebdo-Montrouge et l'Hypercacher.
Effectivement, c'est une réalité pour Nice, je pense qu'elle est multifactorielle, Thierry Vimal en évoquait certaines causes, il y a aussi une cause purement géographique, Nice c'est loin, c'est 6 heures de train depuis Paris, il y a une cause sociologique aussi, ce ne sont pas les mêmes personnes qui ont été visées, c'est des familles, c'est très international, c'est très populaire, la fête du 14 juillet à Nice, ce sont je pense des personnes qui sont sociologiquement un peu moins proches du pouvoir en place ou du pouvoir médiatique aussi, il faut le dire, que celle du 13 novembre et toutes ces raisons-là, une fatigue aussi et une difficulté à encaisser encore ces attentats-là dans une France qui était marquée depuis l'année 2015.
Je pense que tous ces éléments ont fait que c'était des victimes un peu délaissées et puis alors il y a un facteur que moi j'ai vu émerger aussi et je dois dire que je ne l'avais pas eu totalement en tête, c'est en retravaillant là sur ces 10 ans, j'ai rencontré une chercheuse, j'ai retrouvé une chercheuse qui s'appelle Jeanne Abel et qui a travaillé sur ces questions-là et qui elle identifiait quelque chose que je trouve assez intéressant, elle dit aussi les victimes de Nice n'ont pas été les bonnes, alors je mets beaucoup de guillemets, ça ne se voit pas à la radio, mais les bonnes victimes, en ce sens qu'elles n'ont pas eu uniquement des discours de résilience et de souffrance qu'on a beaucoup vu dans l'attentat du 13 novembre, mais aussi un discours assez politique et une demande de réponse et on rejoint cette question notamment de l'instruction sur les failles sécuritaires et cette colère-là et cette demande d'un discours qui est plus politique et qui s'en prend un peu plus aux institutions, il est moins audible à l'échelle nationale quand on a besoin de se réparer finalement et ça a sans doute aussi joué sur ce sentiment un peu de mise à l'écart des victimes de l'attentat du 13 novembre.
Le refus, disiez-vous Thierry Vimal, d'être une victime digne, qu'est-ce que vous
vouliez dire par là ? On attend de nous qu'on soit, qu'on incarne la personne blessée mais qui est digne, courageuse et qui se répare et qui n'y arrive pas puis qui arrive, voilà on nous met dans une case comme ça, on représente quelque chose et dès qu'on ouvre la bouche pour essayer de dire autre chose et par exemple peut-être quelque chose d'intelligent ou un propos constructif politique ou quoi, on nous dit stop, non non vous n'êtes pas supposé dire ça, ça c'est à nous juristes, journalistes de le dire, vous vous restez bien là, voilà.
À votre place ?
Enfin à votre place, à la place qu'on vous...
Non mais justement, oui voilà, c'est le sentiment qu'on vous a signé une place et celle que vous avez refusé finalement d'endosser en écrivant aussi.
Oui tout à fait, en écrivant des livres et puis souvent on me remet à cette place-là c'est-à-dire que pas plus tard qu'hier, sur une autre chaîne de radio, on me dit vous avez écrit des livres et alors est-ce que ça vous a fait du bien ? C'est-à-dire que tout ce qui intéresse les gens c'est de savoir si écrire m'a fait du bien ou pas mais le contenu des livres, ça c'est pas intéressant, on n'y prête pas attention.
Le contenu c'est la chronique du procès, sur un ton souvent incisif, on va dire caustique. On l'a lu sur votre blog, vos chroniques du procès, blog qui s'appelle, il est toujours en ligne, ça passe crème et aujourd'hui la pièce Prom 14, il y a aussi de la colère encore une fois et beaucoup d'humour dans cette façon de traiter ce moment-là.
Il y a tout, quand on est parti civil, qu'on suit 3 mois et demi d'audience et qu'on écrit 72 chroniques sur les 3 mois et demi, il y a tout. C'est-à-dire qu'il y a les moments, il y a la colère, il y a les moments où on a pris des fourrures en audience, il y a les moments où on a bu des verres au café des deux palais en face, il y a des moments où on a appris des choses très intéressantes, il y a des moments où on a compris qu'on n'aurait jamais accès à une vérité satisfaisante. Donc voilà, ma chronique couvre tout ça et j'essaie de restituer tout ça sur 1h15 de spectacle.
Ce procès, justement, Maître Virginie Leroy, on parle de colère, cette colère elle est peut-être aussi toujours là parce que le procès n'a pas été le moment de catharsis collective, pardon de revenir à cette comparaison, mais qu'a pu être le procès du 13 novembre à Paris précisément parce que le terroriste de Nice, le seul auteur direct, a été abattu par la police et n'était plus là pour répondre de ses actes. C'est peut-être aussi ça qui joue beaucoup.
Oui, mais pas que. Je ne pense pas que ça ait été déterminant. Je crois que les partis civils, en arrivant à ce procès, elles savaient évidemment que la Wesh Boulay l'avait été abattue. Elles n'arrivaient pas forcément avec énormément d'attentes sur le volet terroriste. En revanche, c'est énormément d'attentes sur justement les sujets annexes. Et c'est vrai ce que dit Thierry. Il y a eu dans ce procès dont on a peu parlé et c'est dommage. Une farandole d'émotions, une farandole de posture avec des attentes plus marquées, plus verbalisées, peut-être plus brut de décoffrage qu'à Paris. Le vous n'aurez pas la haine, etc. Qu'on a reproché aux victimes liçoises et je trouve ça vraiment dommage.
Moi, je rejoins tout à fait Thierry. Une victime, elle n'a pas été décente, digne
quoi que ce soit. Ça a été un moment essentiel quand même dans le parcours des victimes outre les condamnations. Les condamnations définitives à des peines de 2 à 18 ans de prison pour des personnes qui ont aidé le terroriste à des degrés divers, mais aussi pour cette parole évidemment. Et c'est, je crois, plus de 250 participants du ville qui ont pu s'exprimer.
Mais cette audience, elle a été en tout cas pour nous, Promenade des Anges, Thierry Vimal et plein d'autres, surtout utilisée, il faut le dire, comme un temps plein pour autre chose. Nous, on l'a utilisée pour mettre sur le débat des sujets qui fâchent, des sujets dont personne ne voulait parler, des sujets qui ne sont pas politiquement corrects, les prélèvements d'organes, les failles de sécurité. Et en fait, on l'a utilisée et ça a plutôt bien fonctionné pour ça.
Les failles de sécurité, justement, enquête toujours en cours, qui a connu une accélération ces dernières semaines. On parle de quelles questions exactement, Charlotte Pirret, qui reste sans réponse précise depuis 10 ans maintenant ?
En fait, très vite, les victimes qui étaient sur la promenade des Anglais ont fait émerger cette question de savoir quel était le dispositif de sécurité en place. Et en fait, ils ont en plus un moyen de comparaison très facile. C'était que quelques jours à peine avant avaient eu lieu des matchs de l'Euro et avec un énorme dispositif de sécurité, notamment sur les fan zones. Et force était de constater que ça n'était pas du tout de la même voilure pour l'attentat du 14 juillet. Ce qui posait la question de comment un cavion de 19 tonnes, qui est interdit notamment à la circulation, a pu aussi facilement pénétrer sur une zone où il y avait 30 000 personnes.
Et donc, ces questions-là, elles ont émergé et puis il n'y a pas eu les réponses, surtout. Et donc, effectivement, il y a eu cette demande de réponses à ce sujet. Une instruction a été lancée à Nice, d'abord. Elle a stagné pendant des années et des années. Il y a deux ans, elle a été transférée à Marseille.
Et effectivement, on a une petite accélération, puisque notamment, il y a eu une série de perquisitions qui ont eu lieu, notamment à la maire de Nice et dans les commissariats, au mois de juin, avec l'espoir pour les victimes, notamment, que représentent Virginie Leroy et d'autres, de voir un jour, peut-être, cette instruction emboutir à un procès et avoir enfin les réponses à leurs questions à ce sujet, de savoir si, oui, le dispositif était adéquat ou pas. Voilà.
C'est une information judiciaire pour homicide et blessures involontaires. Pour l'instant, il y a des témoins assistés, notamment Christian Estrosi, qui était adjoint à la sécurité, mais qui était l'homme fort de Nice. Le maire de Nice de l'époque, Philippe Radal, le préfet aussi des Alpes-Maritimes et son directeur de cabinet, témoin assisté, mais personne n'est mis en examen. Est-ce que vous redoutez qu'on n'accède jamais vraiment à la vérité, dix ans plus tard, avec des preuves impossibles aujourd'hui à trouver, Virginie Leroy ?
Non, non, je ne le redoute pas. Je voudrais quand même revenir sur un point. Il faut quand même réaliser le chemin de croix que c'est pour avoir un minimum de transparence, un minimum de réponses qui devraient être spontanées. Moi, je suis rentrée dans ce dossier lors de la première instance du vol hétéro. Le dossier avait été classé sans suite. Il a ensuite été mis à l'instruction par une partie civile. Et avec Promenade des Anges, Thierry Vimal et d'autres, on a fait citer Christian Estrosi et Philippe Radal à l'audience pour essayer d'avoir des réponses. Ça a été catastrophique. On est des gens en posture, du grand n'importe quoi, il faut le dire.
Et c'est au sortir de cette audience qu'on a fourni un travail absolument considérable avec des militaires qui nous ont éclairés sur ce que c'était que le maintien de leur public. Et ce sont les parties civiles qui se sont véritablement substituées aux magistrats instructeurs pour fournir un rapport précis sur le dispositif de sécurité. Ce n'est pas normal. Aujourd'hui, on dit que les victimes de Nice sont en colère. Mais heureusement qu'elles le sont. C'est légitime ? C'est citoyen ? Donc oui, non, je ne le redoute pas. Et vous dites que c'est possible d'avoir ces réponses ? Bien sûr que c'est possible. Encore maintenant, c'est possible. Les perquisitions, on les avait demandées.
C'est notre demande d'actes. Ça fait trois ans. Il a fallu aller devant la chambre de l'instruction d'Aix pour les avoir. Vous vous rendez compte ? C'est quand même des actes d'enquête basiques. Donc non, avec tout ce travail qu'on a fourni, on est encore là
et on ira au bout. Thierry Vimal, c'est possible ? C'est essentiel pour vous ?
C'est essentiel. Est-ce que la justice est essentielle ? La justice est là pour sanctionner les contrevenants à la loi et pour protéger les autres. La justice doit faire son travail. C'est la moindre des choses. C'est essentiel d'attendre quelque chose d'elle. Nous, on a des questions et manifestement, il n'y a pas de réponse. La justice doit faire son boulot.
La justice doit faire son boulot aussi, Thierry Vimal, sur l'autre volet dont vous parliez Virginie Leroy. Il y a la question des failles de sécurité et puis, question absolument terrible, des prélèvements d'organes. C'est-à-dire que sur plusieurs victimes, l'Institut médico-légal de Nice a prélevé un certain nombre d'organes sans en avertir les familles officiellement pour les besoins de l'enquête. C'est ce qui est arrivé à votre fille, amie Thierry Vimal et vous l'avez appris des années plus tard.
Oui, oui. Alors, il faut toujours dire immédiatement que ce n'est pas la médecine de grève qui a fait des prélèvements et que ça n'a jamais été pour les transplantations. C'est vraiment la médecine égale pour l'enquête.
Oui, pour conserver ses organes pour les besoins de l'enquête.
Voilà, j'ai découvert quelques années après que 14 organes de ma fille, dont le cerveau, le cœur, les poumons, le bloc cervical, étaient dans deux sauts à l'Institut médico-légal, dans du formol depuis des années. Mais il y a des familles qui ont appris ça. Ça concerne 14 personnes. Il y a des familles qui l'ont appris en 2022 lors du procès, qui n'étaient pas au courant. Voilà. Et donc, on a de la chance que le président ait accepté d'ouvrir aussi l'audience à cette question-là. Et à la fin, il a ordonné que les organes soient rendus aux familles. Le président de la cour d'assises spécialement constituée. Voilà, voilà.
Et puis, bon, il s'est avéré qu'on a demandé des tests ADN qui ont été acceptés, mais que quand les tests ADN, quand ils ont essayé, ça n'a rien donné, parce qu'en fait, les organes étaient dans un tel état de dégradation qu'ils ne pouvaient même plus reconnaître de quels organes il s'agissait.
Donc, vous ne saviez pas ce qui appartenait à votre fille, pour parler très crûment ? Vous ne savez pas si les organes que vous avez inhumés sont ceux précisément de votre fille ?
Si, il y a de fortes chances que ce soit les bons. Et puis, si ce n'est pas les bons, d'autres les auront inhumés, nous, on aura inhumé les organes de quelqu'un d'autre. Ce n'est pas très grave. C'est pour vous dire à quel point c'était important de garder ces organes pour les besoins de l'enquête, vu le soin avec lequel ils ont été conservés.
Oui, vous le dites avec beaucoup d'ironie. Évidemment, par votre intermédiaire, Virginie Leroy, les deux associations que vous représentez ont assigné l'État pour faute lourde. Où en est cette procédure ?
Elle est en cours. C'est une procédure civile en responsabilité. Elle est en cours. Elle devrait voir son issue prochainement. Je ne sais pas quand est-ce qu'on la plaidera. Mais voilà, il me paraissait important de marquer cette responsabilité. Parce que là encore, c'est entouré de mensonges. Et encore une fois, il a fallu préempter la cour d'assises. Et je salue le courage du président Ravio qui nous a permis de le faire. Il faut savoir que pendant l'audience de Nice, il y a quand même eu des choses très émouvantes. Moi, j'ai des clients qui ont procédé à l'inhumation dans des tout petits cercueils des organes de leurs proches.
Mais on parlait des vertus cathartiques du procès sur lesquelles souvent, il y a un peu un gros fantasme. On a l'impression qu'une victime de terrorisme, qu'elle soit de Nice ou d'ailleurs, va arriver, va déposer sa souffrance et va repartir laver absolument tout ça. Évidemment que ça ne se passe jamais comme ça. Et malgré tout, il y a des étapes. Je pense que la question des organes sur le procès de première instance de Nice a eu une vertu cathartique énorme pour ces familles-là. Parce qu'il y a eu des excuses qui ont été prononcées aussi. Et ça a du sens quand on est une victime de terrorisme, d'entendre la justice s'emparer et dire qu'elle a fauté à ce niveau-là.
Et en fait, au moins sur cette question, j'ai l'impression vraiment qu'il y a eu quelque chose qui s'est réparé un petit peu à l'audience. C'est vrai que le parquet a présenté des excuses officielles lors de son réquisitoire, ce qui est assez rare. Et ça, c'était un beau moment d'audience.
On parle du procès. Il faut saluer effectivement le travail du président qui donne une interview d'ailleurs passionnante qui est à lire dans le journal Le Monde ce matin et qui dit beaucoup du travail absolument exceptionnel et hors norme que fait la justice. Et des doutes, par contre. Dans ces moments-là, et des doutes, et des doutes. En effet, il y a aussi le sujet, Thierry Vimal, des indemnisations. Il y a près de 3 000 victimes qui ont reçu une indemnisation du Fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme. Alors qu'il y avait 25 000 personnes ce soir-là. Évidemment, toutes pas concernées au même degré et pas forcément toutes directement.
Mais 25 000 personnes tout de même sur la promenade des Anglais. Vous avez, vous aussi, vécu ce qui peut être parfois vécu par les victimes comme une violence.
C'est un parcours qui est long, qui est compliqué, qui prend des années, qui n'est pas forcément facile pour tout le monde. Parce qu'il est aussi question de percevoir de l'argent pour ce qu'on a vécu. Donc les gens ne le perçoivent pas de la même façon. Puis il y a surtout ces fameuses expertises qui sont souvent des moments éprouvants, très très durs. Moi, ma toute première expertise, mon avocate, qui n'était pas à mettre le roi sur l'indemnitaire et l'expert, ils en sont presque venus aux mains. Ils se criaient dessus. Et moi, au milieu, qui essayait de raconter mon histoire. Et puis voilà, on sent une espèce de suspicion.
On sent qu'on est testé, poussé dans les retranchements pour être sûr qu'on n'est pas des fraudeurs. Alors c'est bien d'essayer de traquer les fraudeurs. Mais on devrait quand même être présumé non-fraudeur, quand même, au départ.
Une question rapide pour vous, Thierry Vimal, au Standard de France Inter avec Jean-Louis. Bonjour Jean-Louis.
Bonjour Simon et bonjour Maître Leroy, M. Vimal et hommage aux familles, bien sûr. Pour faire écho à vos propos immédiats, je voulais vous poser une question. Pensez-vous vraiment que le récit du deuil puisse aider les familles ? Ne risque-t-il pas parfois de mettre trop de sens sur l'inacceptable ?
Merci beaucoup Jean-Louis, Thierry Vimal. Mettre trop de sens sur l'inacceptable, qu'est-ce que vous répondez à cela ?
Le récit du deuil, écoutez-moi, à la fin de la pièce de théâtre, il y a une victime qui a dit dans la presse, qui a dit que ça fait tellement de bien pour une fois de se reconnaître dans une prise de parole publique. Et moi, c'est une question que je me suis beaucoup posée, évidemment, comment vont réagir les autres victimes par rapport aux divers récits que j'ai faits en livre ou en chronique ou en pièce de théâtre. Et vraiment, je me sens remercié, appuyé, c'est qu'ils sont contents qu'il y ait quelqu'un qui parle. Donc non, non, non, je me sens vraiment soutenu par les autres.
Un dernier mot, Thierry Vimal, sur la présence ce soir à la cérémonie à Nice de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Votre metteur en scène, Jonathan Gasburger, qui est engagé à gauche sur la ville de Nice, a écrit au maire Éric Sioni pour dire que c'était une honte. Pourquoi cela le révolte et pourquoi cela vous révolte si vous êtes dans le même sentiment ?
Moi, ça me révolte s'il n'y a pas les autres. Si tout le monde y va, si tous les partis sont conviés et que tous les partis, parce qu'il y a des victimes qui se reconnaissent dans chaque parti. Donc s'il n'y a qu'eux, oui, ça me révolte. Après, si toute la classe politique est représentée, ça ne me dérange pas.
Pour terminer, je voudrais vous citer les mots de Lucie, une victime qui dit, c'était hier dans un beau dossier de libération sur les adolescents victimes, qu'elle continue, qu'elle a réussi à retourner sur la promenade des Anglais pour courir, pour faire des marches. Des balades et qu'elle arrive à voir la beauté de l'endroit, à voir le beau et que c'est une sacrée victoire. Est-ce que vous aussi, qui vivez toujours à Nice, Thierry Vimal, vous arrivez à voir le beau ?
Oui, c'est drôle, j'en parlais avec une autre adolescente hier. Je pense que quand on a côtoyé tellement de près les ténèbres, c'est compliqué de revoir le beau. Mais je pense qu'il y a un moment où le beau, on le voit plus que n'importe qui. D'avoir vu tellement le noir, on va voir tellement la beauté, plus que tous les autres.
Merci beaucoup. Thierry Vimal, d'avoir été avec nous ce matin depuis Nice, où vont se tenir ce soir ces cérémonies pour les dix ans de l'attentat. Merci à vous, Maître Virginie Leroy également, et Charlotte Piret du service police-justice de France Inter.