Entretien avec Xavier BERTRAND, Président de la Région Hauts-de-France
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bon, cher Xavier, cher président de région, merci d'être là. Tu ne peux pas être à notre World Forum 18e édition parce que tu es au Japon pour défendre les intérêts des Hauts-de-France. Et donc, on a prévu de faire un interview tous les deux sur les sujets liés au fond à cette question majeure qui est est-ce que le monde va s'adapter aux défis auxquels on est confronté, qu'ils soient environnementaux ou sociétaux. Et en fait, tu sais que cette 18e édition s'appelle Le Contre-temps. Et pourquoi Le Contre-temps ? Parce qu'au fond, aujourd'hui, on sent plus pour la première fois physiquement les conséquences du réchauffement climatique.
Notre région a été touchée par des ionisations extrêmement fortes. Et on sent aussi avec les nombreux défis que les entreprises, les organisations, l'État, les collectivités, peuvent se poser des questions sur leur rythme d'investissement pour transformer leur modèle. Et donc, on est dans une période de contre-temps. Et le contre-temps en musique, c'est frapper une note forte dans un temps faible. On est dans un temps faible et la question aujourd'hui, ça va être de frapper une note forte. Et c'est l'objet de notre entretien d'aujourd'hui. Donc, il y a de nombreuses années maintenant, plus d'une dizaine d'années, tu as lancé un programme qui s'appelait Rêve 3, en avance sur tous les autres.
Aujourd'hui, tu dirais, est-ce que ce programme est dans le temps ou est-ce qu'il est à contre-temps ?
S'il était à contre-temps, c'est parce qu'on avait un temps d'avance. Et je vais rendre à César ce qui appartient à la fois à Daniel Percheron, mon prédécesseur à la tête de la région, et à Philippe Vasseur, qui était la tête de la Chambre régionale de commerce et d'industrie. Et à l'époque, je me souviens, je suis élu à Saint-Quentin, ce n'est pas la même région, et je viens assister à la présentation de Rêve 3 en me disant comment la Picardie, comment notamment mon territoire du Saint-Quantinois, pourrait en bénéficier. Parce que je me dis, ils ont pris un temps d'avance, ils sont en train de marier, à l'époque, écologie-économie.
C'est-à-dire cette transformation climatique, comment ils réussissent à la marier avec le développement éco ? Pas de décroissance, comment on marie les deux ? Marche bien sur deux jambes, écologie-économie. Et à l'époque, ce temps d'avance nous a été profitable, et pas seulement en termes d'image, comme certains l'ont pensé. Donc quand je suis arrivé à la tête de la région, cette bonne idée, je n'ai pas voulu la mettre de côté parce que c'était mes prédécesseurs, cette bonne idée, on a décidé de la prendre à bras-le-corps, et justement de la faire rentrer concrètement dans l'action régionale, dans la réalité régionale.
Et je vais revisiter un certain nombre d'aspects de la politique régionale. C'est parce qu'il y avait Rêve 3 que j'ai eu le souci de marier transition climatique avec la logistique. C'est la logique, la genèse du canal Seine-Nord-Europe qui aujourd'hui a commencé à être creusée, qui va transformer complètement cette logistique entre le bassin de la Seine, Paris, et justement le nord de la France et les ports d'Europe. La transformation climatique, c'est aussi avec l'énergie. Depuis 2016, on s'est battu, la région a été candidate pour attirer les EPR. Deux EPR, il n'y a pas que la Normandie, il y a aussi les Hauts-de-France, avec des travaux de terrassement qui vont commencer dès 26.
Donc ce n'est pas dans 50 ans, c'est maintenant. La transformation climatique, c'est toujours la logique Rêve 3 avec l'industrie automobile, d'être les premiers à mettre en place, à dessiner, à construire la vallée de la batterie. Et puis la transformation climatique et une autre partie de l'économie, l'économie circulaire. Il n'y aurait pas eu Rêve 3, je n'aurais certainement pas eu vraiment cette volonté de projeter la région. Et donc ce contre-temps, je reviens à ce que tu me disais, c'était l'idée de prendre un temps d'avance et ça, ça reste clairement la marque de fabrique que je veux continuer à garder pour les Hauts-de-France, un temps d'avance.
Justement, ce temps d'avance aujourd'hui avec les enjeux qui se resserrent, quelquefois on a l'impression qu'on ne va jamais atteindre des objectifs, par exemple de l'accord de Paris, et d'ailleurs ça crée quelquefois quelques déceptions ou un manque de volonté parce qu'on se dit, de toute façon si on n'arrive pas, ce n'est peut-être pas la peine. Toi, comment tu dirais, comment on peut accélérer RIP, déjà au niveau de la région, qu'est-ce que tu ferais pour frapper plus fort encore ?
Alors, c'est là les limites de l'action régionale, parce qu'il y a l'action régionale et puis il y a l'action nationale et l'action européenne. Je pense que les régions ont aussi un véritable rôle à jouer, je le dis, je l'assume, de lobbyiste, c'est-à-dire de pousser pour, de défendre justement les intérêts de ce mariage entre les deux aspects. C'est vrai qu'aujourd'hui, en ce qui nous concerne, c'est de continuer à accélérer sur RIP 3, c'est rentrer dans la vie économique, c'est rentrer aussi pour une bonne partie dans la vie sociale, mais il faut en permanence se poser la question, comment on fait mieux ? Et puis, c'est d'interpeller les pouvoirs publics.
Les accords de Paris, on sait bien qu'aujourd'hui, dans le concert des grandes nations, les États-Unis d'un côté, M. Trump, la Chine de l'autre, l'Inde, on se dit très clairement, est-ce que c'est juste une région qui peut peser ? Non. Est-ce que c'est juste la France ? Non. L'Europe ? Bien sûr que oui. Sauf que là, il faut quand même qu'on mette de côté les égoïsmes nationaux et le fait que tout le monde veut l'Europe, mais que dès qu'il y a des intérêts économiques, regardez nos amis allemands pour vendre des Porsche et des Audi aux États-Unis ou en Chine, ils sont prêts à tout sacrifier.
Regardez comment ça s'est passé sur les panneaux solaires, regardez comment ça se passe sur la question de l'agriculture. Sur toutes ces questions-là, à un moment donné, l'union fait la force, oui, mais c'est une union nationale et c'est une union européenne.
Alors, ton regard sur le monde économique. Les entreprises sont toutes confrontées à modifier, à faire changer leur modèle économique pour s'adapter à ces enjeux. Comment tu vois aujourd'hui les responsables économiques dans cette action de transformation ? Quel est ton regard ? Et puis après, comment on peut faire pour encore, on coopère déjà entre le monde économique et le monde public, entre la région, les autres collectivités de ce territoire, mais comment tu vois, comment on peut encore peut-être accélérer cette coopération ? Alors d'abord, ton regard sur le rôle des chaînes d'entreprise qui t'écoutent là.
Eux l'ont bien compris depuis longtemps. Il y a beaucoup d'endroits où les acteurs politiques se sont dit, « Oh là là, on verra, l'économie va se transformer, on verra bien. » Non, déjà, les emplois ne sont pas créés par les politiques. Ce sont les entrepreneurs qui créent les emplois. Est-ce que du coup, on peut se passer des politiques ? Je ne le pense pas. Mais le politique doit créer justement cet écosystème, cet environnement favorable à cette nouvelle forme de développement pour les entreprises. Ça, c'est la première des choses. La deuxième chose, c'est également que l'on bosse ensemble. Je pense que l'écosystème des Hauts-de-France répond à cette exigence. Travailler ensemble.
C'est-à-dire qu'on a une vision commune des choses et on avance ensemble, on définit des outils. Il y a des outils notamment pour F3, ce qu'on appelle le fratris, c'est un fonds régional. C'est parce qu'il a été pensé avec le monde économique, pensé avec la Chambre régionale de commerce et d'industrie que ça marche. Et à chaque fois, ce qu'on essaye de faire quand il y a des décisions à prendre, on raisonne en termes d'études d'impact. Et ces études d'impact, ce n'est pas le politique qui les imagine. C'est avec le monde économique. Peut-être déjà de faire moins d'erreurs que les autres, c'est important.
Mais encore une fois, d'avoir une vision commune, d'avoir un dialogue quasi permanent, je pense que c'est la clé. Et c'est vrai que dans les Hauts-de-France, on a cette obsession, j'assume le mot, de bosser ensemble plus qu'ailleurs. Peut-être parce qu'on a aussi passé l'âge de vouloir le goût de la région, de vouloir dire c'est la région. Non. La logique qui est la mienne, nous sommes dans une logique de transformation. Les responsables publics, politiques, ne sont que de passage. Mais pendant ce passage, est-ce qu'on a été des acteurs de la transformation ? Oui ou non. Ça, je pense que ça dépasse de beaucoup et que c'est bien mieux que la question d'égo.
J'ai envie de revenir deux secondes sur le rôle du politique, et pas que du président de région, mais aussi de l'acteur politique national. Puis c'est qu'au fond, les chefs d'entreprise, ils sont confrontés aussi à des enjeux de normes. Et notamment dans ce domaine-là, il y a la CSRD qui va être bientôt mise en œuvre dans ce pays, avec quelques difficultés. Comment tu vois, toi, ta réflexion par rapport au rôle de la norme dans ces enjeux de transformation ?
La norme peut être intelligente, elle peut être pertinente, elle peut aussi nous protéger. Sauf qu'il est assez rare que les normes aient été pensées par les acteurs français ou qu'on ait pesé véritablement au niveau européen, international, sur les normes. En général, on se fait rouler dans la farine par les anglo-saxons. Et puis aussi, bien souvent, normes qui sont mises en place au niveau européen, les Français ont été aux abonnés absents. On n'a pas assez ce rôle d'influence pour pouvoir peser sur les normes. Et ensuite, il y a la question des contrôles, des process de contrôle. Et là, la France est une république ? Oui, on est plus royaliste que le roi, il y a souvent. Et c'est là.
Qu'il y ait des normes, elles peuvent être intelligentes, elles peuvent être pertinentes, elles peuvent protéger, je le répète. Mais tout le problème que l'on a, c'est est-ce que l'on a pesé, est-ce que les études d'impact ont été faites ou pas ? C'est plutôt ou pas. Et encore une fois, c'est la complexité derrière qu'il y a. Mais je déplore qu'au niveau international, qu'au niveau européen, on ne se batte pas assez là où se prennent les décisions. Vous vous rappelez, après la crise de 2008, les normes, qui est-ce qui a imposé sa loi ? Anglo-saxon, ce n'est pas une fatalité, mais il faut se battre.
Il faut se battre et quelquefois, il faut éviter aussi qu'on fasse des surnormes.
Mais c'est ce que j'ai dit, on n'est plus royaliste que le roi, en France. Et pourquoi ? Parce que je pense que le monde politique obéit beaucoup trop à une bien-pensance bureaucratique et on ne fait pas confiance. Le politique sollicite souvent la confiance des Français et des entrepreneurs. Tu parles, tu ne fais pas confiance. Tu ne fais pas confiance aux Français, tu ne fais pas confiance aux entreprises, tu ne fais pas confiance aux agriculteurs. Et je pense qu'il faut inverser ce rapport de confiance. Tant que le politique ne fera pas en premier confiance, il n'y aura pas de retour de la confiance et de la politique.
Dis-moi, tu sais que l'exemple compte dans ces sujets ? L'exemple de leader dans l'entreprise, leader politique. Bon alors, tu as fait ton bilan carbone, perso ou pas ?
Non, perso non, mais m'améliorer, oui. Vous avez fait la fresque du climat à la région ? Oui, oui, bien sûr. On a fait la fresque. Mais bon, tout ça, si je peux me permettre, bilan carbone, attention aux déplacements, quand le train est possible, on le fait. Quand on peut effectivement faire beaucoup de déplacements. Parce que vous le savez, mon bureau est ma voiture.
La région Hauts-de-France est du Grand Région ?
Oui, oui, encore qu'elle est très cohérente. De Dunkerque à Sanlis-Chantilly, de Merlimont, du Touquet jusqu'à la frontière belge. On est assez cohérent, mais je passe beaucoup de temps en voiture. On a veillé aussi à changer le modèle de voiture, à être plus cohérent dans les déplacements, à essayer de rouper. On a pratiqué les visioconférences bien avant que, d'une certaine façon, le Covid nous amène à changer ses pratiques. Mais on peut toujours s'améliorer. Il faudrait que j'essaye de faire attention. Mais d'un responsable politique, on attend de lui pas seulement l'exemplarité, mais on attend surtout que les décisions prises aillent dans le bon sens.
Oui, le chef d'entreprise aussi, il a sa question de rôle d'exemple et il a aussi ses actions personnelles par rapport aux questions environnementales et de carbone. Je voulais revenir une petite seconde sur ce qui s'est passé quand même dans les Hauts-de-France avec les inondations. On voit bien qu'aujourd'hui, on est confronté physiquement à ces dérèglements climatiques. Est-ce que tu penses qu'on fait assez dans la prévention ? Parce qu'on peut empêcher la désagération du climat, mais il y a aussi à se protéger aujourd'hui. Est-ce que tu penses que sur cette question-là, en termes de protection, il y a des choses à faire ?
Est-ce qu'il n'y a pas des choses à faire aussi public-privé, d'ailleurs, dans le domaine ?
Bien sûr. Alors, il s'avère que je suis très attaché à la prévention sous toutes ses formes. Je l'ai fait dans mes différentes fonctions, dans mes différents mandats locaux, nationaux. Peut-être est-ce parce que pendant plus d'une dizaine d'années, j'ai été assureur. Et effectivement, comment on peut anticiper les risques, pas seulement les indemniser. Et je pense que quand on dit gouverner, c'est prévoir, ça veut dire anticiper au maximum. Et dans la question des inondations, il est évident qu'on a besoin aujourd'hui de voir comment on évite que tel drame ne se renouvelle. Et comment on mobilise public-privé, notamment les assureurs.
Vous savez que j'ai la dent dure par rapport à la profession. Certains me disent qu'avec tout ce que je dis, tout ce que je fais, je ne risque pas de retourner dans ce secteur. C'est certainement vrai. Mais c'est parce que je les connais bien et que je sais quel est leur rôle, qui est aussi un rôle quasi sociétal. Ce n'est pas seulement d'encaisser les primes et d'indemniser qu'on peut faire mieux. Est-ce qu'il ne serait pas intelligent pour les assureurs d'intervenir beaucoup plus massivement sur la prévention plutôt que de seulement indemniser ? Pourquoi ce seraient uniquement les collectivités locales et l'État ? C'est là où on a un véritable rôle à jouer.
Il y a un rôle également de mobilisation, d'anticipation personnelle, citoyenne. Mais collectivement, on peut faire mieux. Et puis, il y a aussi les rapports du GIEC. Les rapports du GIEC, ce n'est pas seulement international. Ce n'est pas seulement les conséquences nationales. Mais on va engager un nouveau travail dans la région en fonction des scénarii. Qu'est-ce que ça va changer pour nous ? La gestion, le recul ou pas du trait de côte. La gestion des inondations, l'eau, le trop-plein par moment. Mais aussi la pénurie. Et toutes ces questions-là, j'ai envie justement de les connecter à l'avenir de la région.
Comme je l'ai dit tout à l'heure, je pense que le rôle d'un responsable politique, c'est de penser plus loin que son mandat et de voir comment on aura réussi à accompagner cette transformation. C'est d'ailleurs l'enjeu de la réflexion du World Forum depuis maintenant 18 ans. J'ai exactement la même logique, c'est-à-dire de dépasser le cadre purement politique, le cadre de nos sites électoraux, pour voir notamment en 2030 comment la région se sera transformée.
Alors, deux petites questions encore. Une première, au fond, plutôt de te demander quel message tu as envie de donner à toutes les personnes qui assistent au World Forum. On a plus de 1000 inscrits comme chaque année. Un World Forum fondé justement sur les questions du contre-temps et surtout contre les idées reçues. Donc, quel message tu voulais dire aux chefs d'entreprise et pas qu'eux qui sont là dans cette salle ?
Être innovant, continuer à innover, sortir des sentiers battus, raisonner en dehors de la boîte, là où tu as au The Box. Je pense que c'est ça, je pense que c'est la clé. Il ne faut pas avoir peur de prendre des initiatives, d'aller de l'avant. Alors, ça peut être à contre-temps par rapport aux contraintes budgétaires, aux contraintes financières. Mais je pense qu'il faut toujours être dans cette logique-là et essayer d'avoir un temps d'avance. C'est une région, les Hauts-de-France, qui a souvent eu un temps d'avance, différentes époques, que ce soit même au 19e siècle, au 20e siècle. En matière sociale, notamment.
Et je pense que c'est la seule façon, et tu le sais bien, toi, qui es un peu de ces représentants, de ces porte-parole, de ces figures, de ces patrons qui savent qu'ils ont une responsabilité sociale, sociétale, savent pertinemment que la dimension économique est clé, mais au service de quoi ? C'est quand on a cette conscience-là, cette conscience collective d'innover. La question du temps d'avance, pour moi, elle est clé. Je pense que nous aurons réussi, certainement, sur une quinzaine d'années, à changer de regard, à changer d'image.
Mais moi, ce qui m'intéresse le plus, c'est que dans les années qui viennent, un jeune puisse se dire, les Hauts-de-France, c'est ma région, j'ai l'opportunité d'y vivre, alors je saisis cette opportunité. Et qu'un jeune qui soit en dehors de cette région, se dise, il faut regarder les Hauts-de-France. Il faut peut-être y aller. C'est ça l'enjeu. Et pour ça, il faut un temps d'avance.
Bien, merci Xavier. Une dernière question, juste après toi, il y a Luc Raymond, le patron d'EDF, qui est au fond un acteur majeur sur ces questions et de climat et d'énergie. Quelles questions tu voudrais lui poser ?
On a la centrale de Gravelines. On est positionné sur les EPR. Tiens, on va prendre un temps d'avance. Luc, qu'est-ce qu'il faut penser des SMR ? Qu'est-ce qu'il faut penser de ces SMR ? Est-ce que, clairement, ce n'est pas aussi une solution nouvelle de main pour les data centers dont aura besoin l'économie, et surtout également par rapport à cette révolution digitale ? Est-ce que, sur ces sujets-là, on a les moyens, est-ce qu'on a l'envie de prendre un temps d'avance également ?
Merci beaucoup Xavier. Très bon voyage au Japon. Et puis, rendez-vous à la prochaine édition du World Forum. Très bon World Forum. Merci.
Xavier Bertrand