Nicolas Legendre : "Un ordre social s'est mis en place autour du complexe agroindustriel breton"
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Chapitres
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Questions et réponses
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- 1:40OuverteRéponse directe
Quelle est votre définition du productivisme agricole ?
- 2:01RelanceRéponse directe
Cette définition est-elle rejetée par les acteurs de l'agro-industrie ?
- 2:57OuverteRéponse directe
En quoi la Bretagne est-elle un cas d'école du productivisme ?
- 3:39OuverteRéponse directe
Pourquoi Alexis Gourvenec est-il une figure centrale du productivisme en Bretagne ?
- 5:33OuverteRéponse directe
Pourquoi les paysans bretons sont-ils les plus endettés de France ?
- 7:03OuverteRéponse directe
Votre livre évoque des actes de sabotage et d'intimidation. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:46PrésentateurFait
« C'est faire du volume, effectivement maximiser les rendements avec l'utilisation de beaucoup de machines et beaucoup d'intrants, notamment de synthèse, et sans forcément prendre en compte les conséquences négatives de cette activité. »
- 4:25PrésentateurFait
« il faut nous débarrasser, nous devons nous débarrasser des minables. »
- 5:37InvitéChiffre
« Les paysans bretons sont les plus endettés de France, dites-vous. »
- 5:50InvitéChiffre
« Et que toute profession confondue, la Bretagne, a le plus fort taux de suicide en France. »
Temps de parole
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Le 7 9 30. Il est 7h48, Léa Salamé, votre invitée ce matin, est journaliste en Bretagne.
Journaliste au Monde. Bonjour Nicolas Le Gendre et merci d'être avec nous ce matin.
Bonjour.
Vous publiez cette semaine « Silence dans les champs » aux éditions Arthaud, une enquête sur le système agro-industriel en Bretagne, sur ses règles, sur son omerta et sa violence. Une enquête sidérante sur la terre bretonne. Vous avez réalisé plus de 300 entretiens, visité 29 fermes pendant 7 ans. Pendant 7 ans donc, mais en réalité cette enquête vous l'avez commencé bien avant. Elle a commencé depuis votre enfance, passée en Bretagne, aux côtés de vos parents paysans. Vous aviez déjà pressenti qu'il y avait un problème ?
C'était difficile de pressentir. En tout cas, j'ai grandi dans le bain avec mes parents, à la ferme, éleveur laitier, en conventionnel, en Bretagne. Je captais des choses à table quand ils parlaient des quotas, du remembrement, de la paye de lait, des pénalités, et puis de ce rapport, du rapport qu'ils avaient, cette entité lointaine qu'est la laiterie. En fait, c'était une espèce de chose qu'on avait du mal à palper et qui payait toujours mal, toujours trop mal. Voilà, donc effectivement, j'ai grandi dans cette atmosphère et c'est sans doute là, d'une certaine façon, qu'a commencé l'enquête.
La Bretagne est aujourd'hui, dites-vous, une région malade, tuée à petit feu par une maladie qui a un nom, le productivisme agricole.
Je ne dis pas qu'elle est malade, je ne dis pas qu'elle est en train d'être tuée à petit feu par le productivisme agricole. Je dis effectivement, on peut dire qu'elle a un problème et des problèmes avec le productivisme agricole. Mais je me méfie parce que je sais après qu'on va revenir vers moi en me disant, vous avez dit que la Bretagne est en train d'être tuée par le productivisme. Ce qui n'est pas forcément...
C'est moi qui le dis, parce que c'est moi qui ai lu votre livre. Quelle est votre définition du productivisme agricole ? Faire du volume, c'est ça ?
C'est faire du volume, effectivement maximiser les rendements avec l'utilisation de beaucoup de machines et beaucoup d'intrants, notamment de synthèse, et sans forcément prendre en compte les conséquences négatives de cette activité.
Cette définition que vous dites, faire du volume, faire du volume, elle est rejetée par les acteurs de l'agro-industrie, ou dit moins, ils la pondèrent en tout cas.
Oui, c'est ça toute la particularité de ce complexe agro-industriel et du système agro-industriel qui s'appuie sur une idéologie qui est le productivisme. C'est que c'est finalement une idéologie qui ne dit pas son nom. À aucun moment, moi, on a dit à mes parents, vous êtes des agriculteurs productivistes. Or, dans les faits, c'est ce qu'ils étaient, c'est-à-dire des petites mains du complexe agro-industriel.
Vous dites, le productivisme agro-industriel n'a officiellement pas de nom, ce qui lui permet de faire croire qu'il est simplement la vie, la normalité ou le cours des choses, et qu'il n'existe pas d'itinéraire bis. On fait partie du système et c'est comme ça. Ce système est selon vous profondément inégalitaire, foncièrement violent, souvent impitoyable avec les plus faibles, et verrouillé par le poids du silence. Il existe partout ailleurs, ce n'est pas une spécificité bretonne, mais à votre sens, il a atteint dans votre région sa forme la plus poussée, la plus aboutie. Vous dites, la Bretagne est un cas d'école. En quoi ?
Oui, ce n'est pas un cas à part, parce que ce système s'est mis en place dans plein d'autres endroits à travers le monde, en Occident particulièrement. En revanche, effectivement, c'est un cas d'école parce que la Bretagne a une histoire particulière, a une géographie particulière, a une culture particulière, et surtout parce qu'elle était très peu industrialisée avant l'avènement de l'agriculture industrielle et de sa sœur, Siamoise, l'industrie agroalimentaire. Donc, elle a plongé, finalement, corps et âme dans les temps modernes, dans l'ère industrielle, avec l'industrialisation de l'agriculture.
Il y a un homme, une figure centrale que vous citez dans le livre, qui est à vos yeux responsable de la diffusion du productivisme en Bretagne, c'est l'entrepreneur Alexis Gourvenec. En quoi est-il, à vos yeux, l'un des hommes les plus importants de l'histoire de la Bretagne de ces 50 dernières années ?
Paysan, entrepreneur, syndicaliste, qui a été très actif dans les années 60. Et en fait, Alexis Gourvenec, il a incarné littéralement toute cette montée en puissance du productivisme en Bretagne. Il a incarné aussi le réveil d'une certaine paysannerie bretonne et de la Bretagne dans son ensemble. Donc, c'est tout un monde, c'est les Trente Glorieuses. Il a poussé l'État à entreprendre un certain nombre de chantiers. Donc, il a fait, d'une certaine façon, beaucoup de choses pour la Bretagne.
Mais c'était aussi une personnalité brutale, qui n'acceptait pas d'être remise en cause et qui disait, qui a dit, qui a déclaré un jour, il faut nous débarrasser, nous devons nous débarrasser des minables.
Voilà, nous devons nous abandonner dans le Télégramme, dans les années 70, vous avez cette citation, vous la rapportez, et nous devons abandonner à leur sort les minables qui ne nous intéressent pas. C'est à ce prix, et à ce prix seulement, que nous gagnerons la bataille de la production. Les minables, c'est les agriculteurs qui refusaient le système.
Les minables, ce sont les petits paysans, et plus précisément, ce sont ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas sauter dans le train, en fait. Le train du progrès, comme on disait à l'époque.
Et qui a fait quand même, il faut le dire, le miracle breton, ce qu'on a appelé le miracle breton. C'est là où c'est compliqué.
Qui a très largement contribué, en tout cas.
À la prospérité économique de la région.
À la prospérité, qui est toujours quelque chose de valable. C'est pour ça que c'est compliqué pour nous, bretons, de prendre en compte toutes les conséquences de ce truc. Parce que c'est ça qui nous a... Je ne vais pas utiliser le mot sortir de la misère, parce qu'à mon avis, c'est complètement dévoyé, on a dit beaucoup de choses à ce sujet. Mais en tout cas, effectivement, c'est ça qui a fait la prospérité.
Nicolas Legendre, au cœur du système, il y a l'endettement. Vous l'expliquez très bien. Les paysans sont poussés à s'endetter pour s'agrandir, agrandir, agrandir les fermes. Et du coup, les paysans bretons sont les plus endettés de France, dites-vous. Et cet endettement est un piège, parce qu'il les place dans une situation de servage, d'esclavage même, écrivez-vous. Un esclavage qui conduit au suicide. Et vous rappelez qu'en France, l'agriculture est la profession la plus exposée au risque de suicide. Et que toute profession confondue, la Bretagne, a le plus fort taux de suicide en France.
Oui, alors je précise qu'il y a énormément de paramètres qui conduisent au suicide. Mais effectivement, ceux qui travaillent sur le sujet, les scientifiques, disent que la question de l'endettement, des problèmes de revenus, en fait partie. Et effectivement, il y a une sorte de piège qui se referme dans cette idée de toujours agrandir son exploitation, toujours davantage se mécaniser, se robotiser. C'est-à-dire qu'il y a une promesse qui n'est pas tenue, en fait. À la base, on a dit aux paysans, endettez-vous, enfin surtout achetez des machines et vous verrez, ça ira beaucoup mieux pour vous.
Et ça ne marche pas comme ça.
Non, parce qu'ils sont beaucoup moins nombreux et que pour beaucoup, en tout cas, je précise qu'il y en a un certain nombre pour qui ce modèle fonctionne très bien. Mais pour un certain nombre, effectivement, le prix à payer est cher.
Combien de fois m'a-t-on dit, écrivez-vous, si ma femme n'avait pas été là, si mon oncle ne m'avait pas aidé ou s'il n'y avait pas eu les enfants, sous-entendu, je me serais foutue en l'air. Ce système tient aussi par le chantage et l'intimidation. Et là, votre livre bascule dans le thriller d'espionnage. Ce couple d'agriculteurs qui s'opposaient au système voit leur tracteur saboté et leur vache empoisonnée. Tel autre opposant au système qui est suivi en voiture par des hommes, qui voit son domicile visité quand il n'est pas là. Il y a cette journaliste, on en a parlé, Morgane Larche, qui a eu sa voiture une nouvelle fois sabotée il y a deux semaines.
Vous citez un ancien éleveur qui vous dit, c'est pas la Corse ici, on ne tue pas, c'est plus subtil, c'est sournois, c'est la peur.
Bien entendu, c'est pas la Corse et c'est pas encore moins la mafia sicilienne. Absolument pas. En revanche, on a une sorte d'ordre social breton, je reprends les mots d'un sociologue, qui s'est mis en place autour de ce complexe agro-industriel, autour du productivisme en Bretagne. Et les fondements de cet ordre social, c'est qu'il faut faire corps en Bretagne. Il faut faire corps autour de ce modèle. Si on le critique, on peut éventuellement être taxé de critiquer l'économie bretonne dans son ensemble, voire la Bretagne dans son ensemble. Et donc, chacun peut être amené à des moments différents à défendre cet ordre social, y compris par des moyens qui sont illicités.
Et effectivement, moi, j'ai recueilli un certain nombre de moyens. Au début, je suis tombé de ma chaise. Quand on m'a dit, voilà, on m'a mis des antibiotiques dans le temps qu'elle est, on m'a saboté mon tracteur ou ma voiture. Et puis, les témoignages se sont accumulés, en fait. 10, 20, 30, 40. Et au bout d'un moment, c'est la force du nombre, finalement.
Et là, vous, vous n'avez jamais été intimidé ?
Non.
Vous n'avez pas peur ?
Je ne vais pas dire que je suis totalement serein.
Vous parlez de l'alliance entre les barons de l'agro-business et les barons politiques de la région qui les protègent. Vous citez Olivier Relinger, le grand chef étoilé qui a été candidat écologiste et qui vous dit, il y a une espèce de contrat ici, une entente non écrite, très sourde, très profonde entre les politiques et l'agro-business.
Oui, de longue date, l'État et un certain nombre d'élus, c'était très vrai avec le RPR dans les années 60 et 70, où il y a carrément eu une consanguinité, en fait, entre les élus RPR et le monde agro-industriel en Bretagne. Mais de longue date, il y a eu une sorte d'accompagnement par l'État, qui a bien été aussi obligé d'encadrer par des normes. Et c'est aussi pour ça que certains de paysans se plaignent de l'empilement des normes, qui est réel et qui bien souvent leur empoisonne la vie. Donc voilà, l'État d'un côté a accompagné et de l'autre, il a dû normer parce qu'il y a eu des conséquences négatives sur les hommes, sur les humains et sur les milieux.
Silence dans les champs, système agro-industriel, violence et omerta, 7 ans d'enquête chez Arthaud. Nicolas Lejeune, je vous remercie, c'est passionnant, même quand on ne connaît rien au complexe agro-alimentaire, comme vous dites, à l'agro-business, on rentre dedans. Merci beaucoup et belle journée.
Merci Léa, il est 7h58. Merci.