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interviewFrance Inter — L'invité de 8h20· 17 mai 2017 9 min

François Ruffin : "Macron, c'est le thatchérisme à visage poupin"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Présentateur

Bonjour François Ruffin, vous êtes journaliste, rédacteur en chef de Fakir, réalisateur du documentaire Merci Patron, vous avez été l'un des initiateurs ou animateurs du mouvement Nuit Debout. Vous êtes candidat aux législatives dans la première circonscription de la Somme, Abbeville-Amiens-Nord, qui a longtemps été le fief d'un dinosaure du parti communiste, Maxime Grémès. Vous avez réussi le tour de force d'avoir le soutien de toute la gauche hors PS. On va revenir un peu plus tard sur ces étiquettes ou ces soutiens, mais avant cela, je voudrais que vous nous disiez ce que vous entendez autour de vous depuis dix jours.

Vous êtes investi dans les luttes, vous avez fait le porte-voix d'une colère sociale. Est-ce que l'élection d'Emmanuel Macron a changé quelque chose ?

0:38
François Ruffin

Je ne pense pas que... Moi, ce que je vois... Je suis venu avec une photo, par exemple, de Brigitte, qui est auxiliaire de vie sociale et qui va voir son revenu de baisser de 30% dans la Somme parce qu'on va lui changer son statut et tout ça. Ce sont des centaines de milliers de personnes qui, aujourd'hui, sont au bord du seuil de pauvreté. Et là, leur revenu va diminuer de 30%.

Et je ne vois rien qui, dans le programme d'Emmanuel Macron, conduise à venir lutter contre cette précarité, à venir établir un statut, puisqu'on nous dit que les emplois de service, ce sont les métiers d'avenir, à venir établir un statut pour tous ces travailleurs assistantes maternelles, auxiliaires de vie, animateurs en périscolaire, et ainsi de suite. Et donc, voilà, je pense qu'il y a quelque chose qui est latent, qui est souterrain dans la société française, qui est cette précarité qui est un style comme une peur dans les cœurs, qui se traduit par des votes qui ne sont pas le mien. Et il faut rouvrir un autre chemin à l'espérance, mais je doute qu'aujourd'hui, ce chemin soit...

Enfin, la colère populaire ne se reconnaît pas du tout dans le vote d'Emmanuel Macron.

1:35
Présentateur

On va poursuivre. Juste un mot. Par quels mécanismes sont le salaire de cette femme et d'autres pourraient baisser ?

1:42
François Ruffin

Alors, il va baisser simplement parce qu'on nous dit réduction des déficits. Les collectivités ont moins de budget. Ces auxiliaires de vie sociale, donc qui s'occupent des personnes âgées, qui font leurs soins le matin, qui les couchent le soir, vont être changés de statut dans la Somme, ça dépend. Dans la Somme, ça peut être différent de ce qui se passe dans le Doubs, qui peut être différent de ce qui se passe dans le Gard, et ainsi de suite. Et moi, j'aurais une réponse. Je ne veux pas venir ici seulement comme étant une force de dénonciation. Je veux être une force de proposition. J'ai une proposition pour ces auxiliaires de vie sociale.

C'est d'avoir un service public national de la dépendance. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, ce qui se passe, c'est que c'est complètement éclaté. Les statuts sont complètement éclatés pour eux, mais aussi pour les animateurs du périscolaire et tout ça. Ça se fait à la carte, mairie par mairie, département par département. Et c'est sur les personnes les plus fragiles que pèse aujourd'hui la réduction des déficits. Eh bien, je pense qu'à l'inverse de ça, il faut dire que si la dépendance est une priorité nationale, il faut que ça soit géré nationalement. Tout comme on a un service de l'éducation nationale. On a fait l'aménagement des rythmes scolaires pour les enfants.

Il y a des animateurs qui s'en occupent. Il n'y a pas de raison qu'à Amiens, il y ait des gens qui sont vacataires pendant 14 années et qu'à Piquigny, ça se passe différemment de la ville et tout ça. Il faut uniformiser ça et avoir comme proposition des services publics de la jeunesse qui permettent que la jeunesse, les animateurs et tout ça, rentrent dans la vie professionnelle avec d'autres choses que des années et des années d'auxiliaires, de vacataires et ainsi de suite.

Évidemment, tout ça, ça a un coût aussi, mais c'est un investissement pour les enfants et c'est un investissement pour la jeunesse pour ne pas qu'il y ait, je le dis, la peur qui rentre dans les cœurs, l'inquiétude permanente, qu'est-ce qu'on va devenir demain, est-ce que j'aurai encore un poste en septembre et ainsi de suite.

3:17
Présentateur

La colère sociale dont vous parliez à l'instant, François Ruffin, elle s'est illustrée de façon très spectaculaire dans votre circonscription, dans l'entre-deux-tours de la présidentielle. L'une des images, ça a été ce bon accueil reçu par Marine Le Pen, par les salariés de Whirlpool, sourire, selfie, portrait de groupe. Qu'est-ce que vous dites à ceux-là pour les convaincre de voter pour vous plutôt que pour le candidat du Front National, en l'occurrence, dans votre circonscription, c'est l'acteur Franck Delapersonne ?

3:47
François Ruffin

D'abord, je comprends. Moi, je ne condamne pas, je comprends. D'abord, je ne dis pas que ce sont les salariés de Whirlpool, je dis que ce sont des salariés de Whirlpool. Et je comprends que le problème, c'est que Marine Le Pen a été la seule à parler du cas de Whirlpool pendant la totalité de la présidentielle. Donc forcément, ça attire une sympathie. Je comprends que là, on a un monde ouvrier qui a voté massivement. À 56%, ceux qui se sont dépassés aux urnes ont voté pour Marine Le Pen au deuxième tour de la présidentielle, qui se sont abandonnés depuis trois décennies, parce que chez moi, les personnes vivent des plans sociaux en série.

Dans leur famille et eux-mêmes, ils sont passés par Abélia, ils sont passés par Paris-Aussiège de France, ça a été Goudieur, maintenant c'est Whirlpool qui ferme et donc on vit ça en série. Si jamais celle qui vient opposer du laisser-faire une volonté politique, c'est Marine Le Pen, et bien ils vont se retrouver dans Marine Le Pen. Je viens de dire que moi aussi, je souhaite apporter une volonté politique contre le laisser-faire. Je ne dis pas comme Emmanuel Macron qui est venu sur le parking des Whirlpool et qui a dit « On ne peut pas sanctionner Whirlpool, sinon ça va effrayer les investisseurs », ce qui contribue à céder en fait à un chantage.

Je viens de dire « Oui, il faut une volonté politique contre ce laisser-faire. Il faut sanctionner Whirlpool. Il faut récupérer un certain nombre d'aides publiques. On sait qu'il y a eu du crédit d'impôt compétitivité emploi qui a été touché et ainsi de suite. » Et donc, surtout je dis, dans le programme de Marine Le Pen, il n'y a pas une seule fois le mot actionnaire, il n'y a pas une seule fois le mot dividende. C'est un point commun avec le programme d'Emmanuel Macron, où il n'y a pas une seule fois le mot actionnaire, il n'y a pas une seule fois le mot dividende.

Or, le problème de Whirlpool et de plein d'autres boîtes, chez nous c'est automotif, mais on a ce qui se passe dans la creuse aussi, c'est quand même le problème de l'actionnaire et le problème des dividendes. Chez Whirlpool, il y a eu une augmentation de 10% des dividendes au premier trimestre, dans le même temps où on ferme l'usine d'Amiens.

5:23
Présentateur

Vous nous confirmez en tout cas, François Ruffin, que la tentation FN n'a pas disparu avec le débat de l'entre-deux-tours et la défaite de Marine Le Pen.

5:30
François Ruffin

Plus largement que la tentation FN, le vote FN n'est qu'un mode d'expression du rejet d'une élite, d'un sentiment qu'on nous écrase, qu'on nous bafoue, qu'on nous méprise. Et le vote FN n'en est une expression. Mais il y a eu des tas d'autres expressions. Il y a des gens qui ne sont pas allés aux urnes, alors qu'ils ne sont pas du tout favorables à Marine Le Pen. Il y a une expression d'un écœurement, d'une colère populaire qui dépasse strictement le vote du Front National. Et c'est là qu'il ne faut pas réduire ça au seul vote Front National.

5:58
Présentateur

Avant le second tour, vous avez publié dans Le Monde une tribune controversée, en tout cas qui a fait beaucoup réagir, une lettre ouverte un futur président déjà haï, Emmanuel Macron, accusé de surdité sociale. Vous portez en vous la guerre sociale comme la nuée porte l'orage. Vous avez lu toutes les réactions que ça a suscité. François Russin, on vous a accusé en quelque sorte, on vous a reproché en tout cas de souffler sur des braises sociales et d'aggraver encore un climat qui n'avait pas besoin de cela.

6:25
François Ruffin

En tout cas, moi, souffler sur des braises sociales, je veux dire qu'il faut réussir à se faire entendre de ceux qui vont maintenant se retrouver derrière les portes des palais. Et ça, ça crée de la surdité.

Je veux dire, quand la première mesure forte d'Emmanuel Macron, qui est venu sur le parking des Whirlpool, qui a entendu les salariés, des salariés qui ont accepté toutes les formes de flexibilité, de supprimer des RTT, de renoncer à quelques congés, de geler leur salaire pendant des années, et des salariés dont leur emploi est néanmoins délocalisé en Pologne, quand la conclusion de ça, les premières mesures qui vont être prises fortes par le gouvernement Macron, c'est d'instaurer davantage de précarité via une loi travail numéro 2, et de le faire par des ordonnances, c'est-à-dire en s'asseyant sur la démocratie, je pense qu'on est déjà là, dans un cas fort de surdité sociale, et que la tension qui existe dans la société, excusez-moi, mais c'est pas une petite lettre dans le monde qui va contribuer à tendre ça davantage, mais c'est les décisions qui vont être prises dans les semaines et les mois à venir.

La haine, c'est une haine personnelle ? C'est comme ça que vous l'avez ressenti ? Oui, oui, oui. Moi, je n'exprime pas ma haine, attention. Moi, je peux reconnaître un certain panache dans la démarche d'Emmanuel Macron. On peut se croiser et qu'il y ait même un peu de sympathie personnelle. Ce qui a été le cas, et sur un plateau de télévision, et ensuite... C'est un adversaire avec qui j'aime boxer, on va dire. Mais ce que je ressens, je me souviens d'être allé à la raiderie de Longo, à la raiderie du quartier populaire Saint-Maurice, au motocross de Flix-Secours et tout ça, oui, c'est une haine, à la fois personnelle, à la fois contre Emmanuel Macron, et contre ceux qui l'incarnent.

C'est-à-dire qu'il incarne la domination d'une classe. Et la domination d'une classe qui se sent tellement puissante aujourd'hui qu'elle peut avancer aveuglement et avancer dans un mur.

8:08
Présentateur

L'esprit de rassemblement, de cohésion, enfin bon voilà, on attend la formation d'un gouvernement, le rassemblement des bonnes volontés, tel qu'il est opéré aujourd'hui, ça ne peut pas parler...

8:21
François Ruffin

Vous savez, il y a l'usage des mots apaisement et réconciliation que j'entends dans la bouche d'Emmanuel Macron, et il y aura les actes. Et si les premiers actes qui sont faits, ce sont des ordonnances, non pas contre la finance, ou non pas face à l'urgence écologique, mais face aux salariés eux-mêmes, pour leur dire précarisez-vous encore davantage, je pense que voilà, là, il n'y a pas une volonté d'apaisement et de comprendre ce que ressentent les gens de chez Whirlpool, ce que ressentent les auxiliaires de vie sociale, ce que ressentent les assistantes maternelles ou les camionneurs, et ainsi de suite.

8:52
Présentateur

On va marquer une pause avant la revue de presse et on vous retrouve, François Ruffin, dans quelques minutes, avec d'autres questions et les appels des auditeurs de France Inter. A tout de suite. Merci d'avoir regardé cette vidéo !