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Podcast / conversationFrance Culture — L'Esprit public (sur Site radio)· 30 mai 2021 36 minContradictoireActualité / polémiqueImmigration & asileEurope & internationalInstitutions & électionsSécurité

France - Rwanda : quelle place occupe l’Afrique dans le récit politique d’Emmanuel Macron ?

Source d'origine 2 locuteurs

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 35 %Attaque 40 %Défensif 25 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 95 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 4:40OuverteRéponse partielle

    Ce discours d'Emmanuel Macron à Kigali, est-ce qu'il apaise vraiment toutes les mémoires ?

  • 7:43RelanceRéponse directe

    Est-ce que cette diplomatie de mémoire est nuisible pour la guerre des récits entre l'Occident et l'Orient ?

  • 9:00RelanceRéponse directe

    Vous considerez aussi que la France a toujours tort dans son rapport à l'Afrique ?

  • 11:14OuverteRéponse directe

    Christine Ocrente, cette diplomatie de mémoire participe-t-elle de la construction du récit français ?

  • 14:11OuverteRéponse directe

    Il est question dans cet entretien du Rwanda, du Tchad, du Mali, pas de l'Algérie, est-ce un oubli ?

  • 19:14RelanceRéponse directe

    Cette cohérence est-elle vraiment au rendez-vous, notamment entre le discours sur le Mali et le soutien au Tchad ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 1:21PrésentateurFait
    « Pas d'excuses, mais en même temps la reconnaissance des et non de la responsabilité de la France. »
  • 1:26PrésentateurFait
    « La France n'a pas aidé les génocidaires, mais elle ne les a pas empêchés d'agir. »
  • 2:15PrésentateurFait
    « Un accès universel au vaccin, la fin du franc CFA, mais aussi les nouvelles influences chinoises, russes et turques sur le continent. »
  • 2:40PrésentateurFait
    « « La France ne restera pas aux côtés d'un pays où il n'y a pas de transition démocratique ni étanchéité entre le pouvoir et les djihadistes. » »
  • 2:54PrésentateurFait
    « « Il faut aider l'Afrique à se développer plutôt qu'à encourager l'immigration. » »
  • 3:21InvitéFait
    « « La France a un rôle, une histoire, et une responsabilité politique au Rwanda. Elle a un devoir, celui de regarder l'histoire en face, et de reconnaître la part de souffrance qu'elle a infligée au peuple rwandais en faisant trop longtemps prévaloir le silence sur l'examen de la vérité. » »
  • 3:43InvitéFait
    « En s'engageant dès 1990 dans un conflit dans lequel elle n'avait aucune antériorité, la France n'a pas su entendre la voix de ceux qui l'avaient mise en garde. »
  • 4:09InvitéFait
    « La France n'a pas compris que, en voulant faire obstacle à un conflit régional ou une guerre civile, elle restait, de fait, aux côtés d'un régime génocidaire. »
  • 6:18InvitéFait
    « C'est une vieille idée qui vient du temps des races supérieures qui venaient éduquer les races inférieures. »
  • 9:24InvitéFait
    « Emmanuel Macron veut engranger des succès diplomatiques dans la perspective de 2022. »

Temps de parole

  • Invité23 %
  • Présentateur22 %
  • Invité 220 %
  • Invité 318 %
  • Invité 414 %
  • Invité 53 %

0,3 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:27
Présentateur

Merci d'être avec nous sur France Culture. Voici l'esprit public et un autre regard sur l'actualité de la semaine avec nos visiteurs du dimanche. Aujourd'hui, les journalistes Christine Ocrente et Gérard Courtois et les chercheurs en relations internationales Bertrand Baddy et Thomas Gomart. Au sommaire de ce dimanche 30 mai, Emmanuel Macron en Rwanda et ce matin dans le journal du dimanche pour un entretien fleuve intitulé « Mon Paris pour l'Afrique ». Quelle place tient donc ce continent dans le récit politique du président ?

Et puis quand Marine Le Pen, au lendemain d'un détournement d'avion par la Biélorussie, met en avant son souhait de se rapprocher de la Russie de Vladimir Poutine, nous nous pencherons sur l'influence en Europe du maître du Kremlin. En visite au Rwanda, jeudi, Emmanuel Macron a fait du en même temps sur un sujet infiniment délicat et douloureux, le génocide des Tutsis au milieu des années 1990. Pas d'excuses, mais en même temps la reconnaissance des et non de la responsabilité de la France. La France n'a pas aidé les génocidaires, mais elle ne les a pas empêchés d'agir.

Discours historiques et à la hauteur ont globalement salué les commentateurs de tous bords, Jean-Luc Mélenchon notamment, approuvant les propos d'Emmanuel Macron quand Marine Le Pen critiquait, elle, la « repentance perpétuelle ». Après le Rwanda, autre pays visité cette semaine par le président français, l'Afrique du Sud, soit deux pays qui ne sont pas dans le giron de la France-Afrique, le premier ex-colonie belge, le second pays anglophone. Deux pays où il est plus facile qu'ailleurs sans doute d'imaginer une nouvelle relation entre la France et l'Afrique.

Ce continent de la jeunesse, choyé par le président français cadragénaire, qui en a fait cette semaine un axe fort de sa communication, avec cet entretien ce matin dans le journal du dimanche, évoquant tous azimuts ces combats pour un plan Marshall des Européens vers l'Afrique, un accès universel au vaccin, la fin du franc CFA, mais aussi les nouvelles influences chinoises, russes et turques sur le continent. Sans oublier le Tchad et ce que le président nomme le risque d'une « libyanisation » du pays pour justifier le soutien de la France au fils d'Idriss Déby, héritier du père sans aucune légitimité démocratique à ce jour.

Sans oublier un message clair adressé au Mali quelques jours après un nouveau putsch, « La France ne restera pas aux côtés d'un pays où il n'y a pas de transition démocratique ni étanchéité entre le pouvoir et les djihadistes. » Enfin, dans cet entretien toujours, la question ultra-politique des flux migratoires, du droit d'asile, et ce message « Il faut aider l'Afrique à se développer plutôt qu'à encourager l'immigration. » Bref, à Kigali, comme dans la presse ce matin, on comprend que l'Afrique, continent de venir, où il importe de tourner définitivement la page du monde d'avant et de la colonisation, occupe une place de choix dans la géographie macronienne.

Mais il y a surtout, dans cette affaire, l'histoire, et à la fin, c'est toujours elle qui juge.

3:21
Invité

« La France a un rôle, une histoire, et une responsabilité politique au Rwanda. Elle a un devoir, celui de regarder l'histoire en face, et de reconnaître la part de souffrance qu'elle a infligée au peuple rwandais en faisant trop longtemps prévaloir le silence sur l'examen de la vérité. » En s'engageant dès 1990 dans un conflit dans lequel elle n'avait aucune antériorité, la France n'a pas su entendre la voix de ceux qui l'avaient mise en garde, ou bien a-t-elle surestimé sa force en pensant pouvoir arrêter ce qui était déjà à l'œuvre. La France n'a pas compris que, en voulant faire obstacle à un conflit régional ou une guerre civile, elle restait, de fait, aux côtés d'un régime génocidaire.

En ignorant les alertes des plus lucides observateurs, la France endossait alors une responsabilité accablante dans un engrenage qui a abouti au pire, alors même qu'elle cherchait précisément à l'éviter.

4:36
Présentateur

Bonjour Bertrand Baddy. Bonjour. Monsieur le professeur en relations internationales. Ce discours d'Emmanuel Macron à Kigali, est-ce que vous considérez qu'il apaise vraiment toutes les mémoires ?

4:46
Invité

Alors, déjà le mot mémoire me gêne, parce que poser cette question en termes de mémoire, c'est raccourcir terriblement la complexité de ce dossier. La mémoire, c'est une affaire personnelle, c'est la manière dont, effectivement, on intègre des événements passés. Là, ce qui me paraît important, c'est que c'est tout le rapport à l'Afrique qui se trouve posé. Et au-delà de ce drame effrayant qu'a été celui du Rwanda, et effectivement des paroles qui ont été prononcées à juste titre, et je pense de manière pertinente par le président de la République, il faut éviter à tout prix de se retrouver dans la banalité des rapports franco-africains.

Vous disiez que le Rwanda n'appartient pas à la France-Afrique, je ne suis pas d'accord. Quand on voit les relations qu'il y avait entre François Mitterrand et Abiyarimana, ces relations sont tout à fait comparables à celles que nous pouvons trouver avec... Il n'y a pas une histoire coloniale, ce qui quand même fait certaines différences. Oui, mais justement le problème est là, c'est-à-dire que nous ne sommes plus dans la colonisation, mais nous sommes dans un rapport asymétrique. Et ce rapport est doublement asymétrique, et c'est cette double asymétrie que je voudrais mettre en évidence comme explicative de ce qui s'est produit.

La première asymétrie, c'est la conviction, je dirais, du tutora. C'est-à-dire que la France a montré la voie. C'est une vieille idée qui vient du temps des races supérieures qui venaient éduquer les races inférieures. Il n'y a pas eu rupture de ce point de vue-là. Et effectivement, moi je suis frappé qu'il y a toujours ce discours condescendant du Conseil qui est donné. Et la deuxième asymétrie, c'est celle qu'il y a entre des États de droit et des États qui n'ont jamais été réellement construits en Afrique. Il faut voir ce problème et tout ce qui en dérive.

Toute la conflictualité que nous voyons en Afrique n'est pas une conflictualité comme nous la connaissons dans notre histoire entre des États. Ce sont des conflits internes à des États. Et de cet échec de la construction de l'État dérive ces pulsions en même temps autoritaires, mais également communautaires. Et lorsque vous mélangez pulsions autoritaires et pulsions communautaires dans des périodes d'échecs exacerbées, vous débouchez sur des drames épouvantables comme ceux que nous avons vécus au Rwanda. C'est ça qu'il faut traiter. Et ce n'est pas la question de savoir si on a eu tort ou raison à un moment donné du temps. On a tort tout le temps dans la gestion de ce dossier.

Il faut complètement revoir le rapport à l'africain.

7:39
Présentateur

Vous considérez aussi Thomas Gomart que la France a tout le temps tort dans son rapport à l'Afrique. Est-ce que vous reprendriez les mots de Bertrand Badi ? Est-ce que vous parleriez de condescendance, de conviction du tutorat ? Ou est-ce que vous avez lu dans ce discours présidentiel un en même temps bienvenu, à savoir le ni déni ni repentance ?

7:57
Invité

Non, je ne considère pas du tout que la France a toujours tort, que ce soit par rapport à l'Afrique ou à d'autres régions. Et je pense que ce discours vient dans un cycle précisément de mémoriel, au sens pas individuel du terme, mais d'essayer de réparer, de reconnaître ce qui peut l'être. Et j'y vois, pour ma part, je n'ai pas encore lu le rapport du Clerc, que je compte évidemment lire, mais une certaine méthode, qui est celle du président de la République, très en ligne avec ses inspirations philosophiques de juste mémoire qu'il a trouvées chez Paul Ricoeur. Ni trop de mémoire d'un côté, ni trop d'oubli de l'autre.

Et de ce point de vue-là, la méthode utilisée, c'est-à-dire de confier à un groupe d'historiens qui, à l'évidence, ont travaillé sans aucune influence pendant deux ans, l'accès aux archives, et leur permettant de produire ce document sur lequel ils s'appuient pour essayer de changer la relation avec le Rwanda, tentative déjà faite par Nicolas Sarkozy en 2010, avec un effet moindre. Voilà, je pense que ça mérite d'être noté comme une volonté de changer de registre. Maintenant, ça conduit à un deuxième point, qui est cette diplomatie de mémoire. Et là, je suis peut-être un peu plus perplexe pour deux raisons principales. D'abord, la rapidité de l'exploitation diplomatique de ce rapport.

C'est-à-dire qu'il a été rendu public par Vincent Duclair il y a deux mois, et on est à Kigali deux mois après, parce qu'au fond, tout simplement, Emmanuel Macron veut engranger des succès diplomatiques dans la perspective de 2022. Et puis, la deuxième chose est un peu plus profonde, c'est peut-être là, effectivement, un point de débat avec Bertrand, c'est que, moi, ces diplomaties de mémoire, je les vois surtout côté européen. L'Allemagne a fait aussi des déclarations par rapport à la Namibie. Je ne vois pas du tout ce travail historique. Je ne le vois pas en Russie, je ne le vois pas en Chine, je ne le vois pas en Turquie.

Ce que je veux dire par là, c'est que cette diplomatie de mémoire, elle est peut-être aussi, en fait, en train de placer toujours les Européens sur une posture défensive par rapport à d'autres puissances qui ne sont pas du tout dans cette dynamique-là. En particulier, on va y revenir vis-à-vis de l'Afrique.

Le troisième point, c'est ce que vous disiez dans votre introduction, c'est, en fait, l'importance de la relation France-Rwanda par rapport à la tentative de politique africaine du président Macron, où on sent bien qu'il y a Kigali, et toute cette justesse, ce travail, je dirais, intellectuel, politique, préparé, et puis il y a une Jamena avant, c'est-à-dire le soutien dans la pure tradition de la France-Afrique, Office d'Idriss Déby, pour les raisons que le président a justifiées dans son entretien de ce matin, c'est-à-dire le risque de l'immédiation.

Et en fait, la très grande difficulté, je pense, d'Emmanuel Macron, c'est d'être à la fois dans une volonté, effectivement, d'avoir une nouvelle posture vis-à-vis de l'Afrique, en s'inspirant, en s'appuyant notamment beaucoup sur les diasporas, et en même temps, d'être rattrapé par la réalité sécuritaire, c'est-à-dire qu'il cherche à dire aux Européens ce qui se passe au Sahel vous concerne, et puis il est de plus en plus critiqué sur l'intervention au Sahel avec une question assez essentielle, c'est au fond, qu'est-ce qui se passe si, ce qui est toujours le cas, les Africains peinent, en dépit des tentatives récurrentes, à assurer par eux-mêmes leur sécurité.

11:14
Présentateur

Christine O'Krent, je voudrais bien sûr vous faire réagir à ce que vient de dire Thomas Gomart à l'instant lorsqu'il parle d'une diplomatie de mémoire qui est celle du président de la République, mais pas seulement. En effet, vous citiez Thomas, ce qui s'est passé aujourd'hui, cette semaine également, entre l'Allemagne et la Namibie. Cela vous renvoie sans doute, Christine, à cette guerre des récits, à laquelle vous avez consacré un ouvrage. Est-ce que cette diplomatie de mémoire, en effet, elle est nuisible pour cette guerre des récits qui se joue aujourd'hui, notamment entre l'Occident et l'Orient, entre les Européens et d'autres puissances aujourd'hui ?

11:45
Invité

Je crois que d'évidence, cette diplomatie de mémoire, pour reprendre la formule de Thomas Gomart, participe évidemment de la construction du récit ou plutôt de la reconstruction d'un récit français, reconstruction à laquelle s'est attelé le président de la République avec évidemment les écarts ou les contradictions que Thomas vient de relever. Mais je ne mettrais sûrement pas sur le même plan le devoir de mémoire vis-à-vis du Rwanda, c'est-à-dire d'un génocide sur lequel, hélas, trop longtemps, la France avait choisi de mettre le couvercle de la bien-pensance et on voit malheureusement la vieille garde mitterrandienne qui s'y emploie encore aujourd'hui.

Mais cette diplomatie de mémoire, Thomas l'oppose à juste titre à la démarche, presque à la réécriture de l'histoire à laquelle procèdent aussi bien la Russie que la Chine ou la Turquie d'Erdogan. Mais c'est justement la force, me semble-t-il, des démocraties que d'avoir cette conviction et ce besoin impérieux d'y procéder.

Et dans la séquence africaine que François Clémenceau, pour le journal du dimanche, a réalisé avec le président de la République, il faudrait bien sûr inverser les termes, le papier du JDD est très intéressant parce qu'on voit comment, à partir de la démarche rwandaise qui est à mon avis d'une toute autre nature que le reste, on voit comment de Mandela à la démographie et à ce qu'il faut bien appeler la pression migratoire sur l'Europe représentée par des jeunes générations africaines qui représenteront d'ici 10 ou 20 ans quasiment la majorité ou en tout cas la moitié de la population mondiale, on voit bien que le président de la République s'efforce d'embrasser en quelque sorte plusieurs dimensions du problème et d'en faire un récit français contemporain dont il veut convaincre aussi les partenaires européens.

14:08
Présentateur

Un récit français avec quelques oublis, Gérard Courtois, il est question en effet dans cet entretien fleuve du Rwanda, de la politique française au Rwanda, du Tchad, du Mali, pas beaucoup de l'Algérie, voire pas du tout, sauf erreur de ma part, alors même que le travail mémorial, cette diplomatie de mémoire, comme disait Thomas à l'instant, existe aussi bien sûr vis-à-vis de l'Algérie. On a cité beaucoup le rapport Duclair sur le Rwanda, mais il y a aussi eu ces derniers mois le rapport Stora sur l'Algérie.

14:35
Invité

Oui, vous avez raison, mais j'ai envie de dire pas encore sur l'Algérie. Vous dites pas du tout sur l'Algérie. Je pense que c'est plutôt pas encore sur l'Algérie parce qu'au fond, Emmanuel Macron utilise la même méthode, la même méthode du travail historique pour en faire derrière un instrument diplomatique. Alors Thomas Gomart disait, ou Tiquet, si je puis dire, sur le fait qu'il avait exploité immédiatement ou très rapidement les conclusions du rapport Duclair pour faire ce discours à Kigali, moi je dis, bon, peut-être que c'est très rapide, mais en même temps, il a saisi l'occasion et ça fait partie de son, si je puis dire, de son ADN, de sa façon de faire.

Sur l'Algérie, à l'évidence, la démarche est la même, mais la réponse ou l'attente des Alvériens n'est pas celle que le président Kagame, le président rwandais, avait manifesté à plusieurs reprises de solder, d'une certaine manière, cette histoire douloureuse avec la France. Mais, si je peux me permettre de revenir sur ce qu'ont dit à la fois Bertrand Baddy et Christine O'Krent, sur le fait que c'est tout le rapport à l'Afrique qui se trouve posé au-delà du sujet de Wanda, ou demain, sans doute, parce que je ne doute pas qu'Emmanuel Macron essaiera d'avancer sur le dossier algérien, c'est effectivement tout le rapport à l'Afrique qui se trouve posé.

Et ce n'est pas, enfin je veux dire, ça n'est pas circonstanciel. Il me semble que l'Afrique occupe, à l'évidence pour Macron, une place essentielle dans sa vision du monde. Je cite quelques phrases du discours qu'il avait prononcé à Ouagadougou, c'était très tôt dans son mandat, en novembre 2017, et qui posaient les choses de manière très claire. Disait l'Afrique et le continent central, global, incontournable, c'est ici que se télescope tous les défis contemporains, c'est en Afrique que se jouera une partie du basculement du monde.

Et au-delà du dialogue franco-africain, ou de la relation franco-africaine, il associait déjà étroitement l'Europe à la construction de cette relation nord-sud, si je puis dire. Donc il y a vraiment, et c'est une constante et un fil qui le rappelle d'ailleurs dans l'interview que vous citiez, que vous évoquiez au journal du dimanche aujourd'hui, il y a vraiment une volonté très claire de construire une relation d'égal à égal avec la France, avec l'Afrique, avec l'Afrique. C'est un fil conducteur. Alors évidemment, ça suppose deux choses, de solder le leg colonial,

17:49
Locuteur

bon,

17:50
Invité

simple, et ça suppose de solder aussi l'autre abcès de fixation dans la relation franco-africaine qui est l'histoire post-coloniale. La France-Afrique qui s'est quand même sédimentée depuis 60 ans, ça n'est pas rien.

Et donc, sur ces deux sujets, d'une part, Macron, le président de la République, n'a pas ménagé ses efforts, il le rappelle d'ailleurs dans le JDD, sans tourner autour du pot, il rappelle la loi sur la loi je puis dire exportée pour ne pas dire pillée au temps de la colonisation, il rappelle la démarche engagée pour mettre fin au franc CFA qui était une source de soupçons d'instrumentalisation ou de suggestions financières des pays africains et évidemment il y a ce travail de mémoire dont il a fait un instrument essentiel de sa diplomatie. Mais l'histoire postcoloniale est tout aussi compliquée à solder. Oui,

19:02
Présentateur

elle est compliquée Gérard, et vous parliez de fil conducteur du président de la République dans ses déclarations, dans ses actes vis-à-vis de l'Afrique, c'est-à-dire au fond une sorte de cohérence, mais cette cohérence est-elle vraiment au rendez-vous, Bertrand Badier, rien qu'en lisant cet entretien, puisqu'on voit bien que le président de la République pose l'enjeu démocratique comme fondamental au Mali en expliquant que la France ne restera pas aux côtés d'un pays où il n'y a pas de transition démocratique. Et en même temps, en effet, Gérard le rappelait, il y a ce qui s'est passé au Tchad avec le soutien au fils d'Idriss Déby sans aucune légitimité démocratique.

C'est compliqué de trouver cette cohérence-là en effet dans cette ère postcoloniale que nous analysions à l'instant.

19:41
Invité

C'est effectivement un aspect essentiel du problème. Loin de moi l'idée que les questions mémorielles ne sont pas importantes. Bien sûr qu'elles le sont. C'est certain. Mais les relations internationales et donc les relations entre la France et l'Afrique, c'est d'abord et avant tout le traitement d'enjeux concrets immédiats. Et Dieu sait si l'Afrique est confrontée à des enjeux concrets et immédiats, c'est-à-dire finalement la moitié, si je puis m'exprimer ainsi, du champ de bataille du monde est située en Afrique, les problèmes de développement, les problèmes de sous-alimentation, les problèmes de santé.

Il ne faut quand même pas oublier avant le Covid qu'il y avait 450 000 morts du paludisme chaque année dont la plupart étaient en Afrique et on pourrait ainsi continuer à faire le tableau. Or, la France a choisi une matrice et cette matrice elle paraît banale du point de vue des relations internationales, c'est les rapports d'État à État. Mais sans se poser une double question, quelle est la nature véritable de ces États et vers quoi une coopération avec ces États risque de nous entraîner ? Ça nous entraîne à l'enterrement du maréchal débit. Ça nous entraîne vers cet appui total donné à M. Sassou Nguesso qui n'est pas plus démocratiquement élu que M. Loukachenko.

Et je trouve saisissant cette image de mémoire par rapport au drame qu'a vécu le Rwanda et de complet blocus sur la nature actuelle du régime rwandais.

21:17
Présentateur

Alors ça, évidemment, Thomas Gomart va nous dire que cela s'appelle la réelle politique et qu'il y a des enjeux sécuritaires qui justifient peut-être une diplomatie française à géographie variable selon qu'on intervient ou que l'on parle du Tchad ou du Mali. Comment interprétez-vous Thomas ce matin ce message très clair que le président français envoie aux Maliens lorsqu'il dit « Ceux-là même qui nous demandent d'intervenir militairement n'assument pas le discours sur leurs besoins de la France parce qu'ils se sont habitués à dire que leurs problèmes d'aujourd'hui sont dus aux vieux colons d'hier.

Certes, la colonisation a laissé une forte empreinte mais j'ai dit aussi aux jeunes que leurs problèmes d'aujourd'hui ne sont pas liés au colonialisme. C'est un message envoyé au régime malien aujourd'hui qui a une trop grande ambivalence vis-à-vis de la France ?

22:01
Invité

C'est un message que le président de la République avait déjà exprimé lors de son discours de Ouagadoudou auprès de la jeunesse africaine c'est-à-dire Gérard Courtois l'a rappelé il y a aussi la période post-coloniale et les orientations prises alors je ne sais pas s'il faut parler d'État mais par les dirigeants des pays décolonisés et c'est un des problèmes fondamentaux je pense d'ailleurs du rapport que nous avons avec l'Algérie quels ont été les choix faits par l'Algérie indépendante en termes de développement économique etc.

C'est-à-dire que il y a évidemment tout ce passif colonial qui est très difficile à traiter comme je serais très en ligne avec Gérard Courtois sur ce plan-là et puis il y a aussi les décisions qui ont été prises par les dirigeants de ces États africains et donc le fait de tout imputer aux anciens colonisateurs est probablement pour quelqu'un de la génération celle d'Emmanuel Macron non recevable en très grande partie donc je pense que c'est deux aspects qu'il essaie de traiter ensuite il y a l'aspect proprement sécuritaire c'est-à-dire que au fond je pense qu'il faut quand même se rappeler des raisons de l'intervention au Mali c'est-à-dire qu'est-ce que Bamako sous l'étendard de l'État islamique c'est une bonne nouvelle est-ce qu'on peut dire au fond cette intervention ne crée plus de problèmes qu'elle n'en résout à titre personnel je ne pense pas c'est-à-dire qu'il faut imaginer la situation actuelle sans Barkhane ce que moi j'ai l'occasion de faire très souvent avec mes collègues marocains algériens ou du Mali et je n'ai pas de réponse par rapport à ça c'est-à-dire qu'en dépit de toutes les tentatives de la MINUSMA des Européens je ne parle pas de l'espèce de communauté internationale mais des Européens pour construire au fond des forces de sécurité alors effectivement construire des forces de sécurité là je reviendrai Bertrand Badi dans des cadres où il n'y a pas de structure étatique c'est très très difficile mais croire au fond et attribuer la responsabilité de cette déstabilisation à Barkhane ou croire au fond que les Européens seraient en train de rajouter à l'instabilité ça me semble être vraiment une vue d'esprit et si je peux juste permettre me permettre un point additionnel par rapport au rapport du clair et qui sera peut-être un lien entre nous et puis entre les deux questions il y a un point quand même sur le dysfonctionnement de notre propre diplomatie et notre propre mode d'intervention pour essayer de nuancer ce que je viens de dire c'est à dire ce que met en avant le rapport du clair pour ce que j'en ai encore une fois je ne l'ai pas lu dans sa totalité mais ce que j'en ai compris c'est le rôle de l'EMP de l'état-major particulier du président de la république pourquoi c'est intéressant c'est qu'à l'origine cette structure très particulière sans équivalent dans les autres pays européens est consacrée uniquement au nucléaire or elle a progressivement dérivé vers les interventions extérieures et ça je pense que c'est une réflexion que nous devons avoir sur au fond notre dispositif de gestion de crise après ce rapport

24:52
Présentateur

Alors je crois que Bertrand Baddy ensuite on ira voir Christine Ocren voulait vous répondre sur l'hypothèse que vous formuliez que la situation au Mali serait pire encore si les 5000 hommes de Barkhane partaient demain

25:03
Invité

Oui deux petites choses une qui va dans le sens de ce que vient de dire Thomas c'est à dire que les états africains ne sont pas du tout les filtres qui permettent de réaliser ce travail d'allocation pour aider l'Afrique il faut bien le comprendre au contraire ce sont des sources de corruption de détournement souvent de violence il faut voir ce que les armées nationales peuvent faire dans les villages de leur pays la deuxième chose je ne sais pas ce qui se serait passé si Barkhane n'était pas intervenu je vois qu'avec Barkhane la tâche d'huile s'est terriblement élargie c'est à dire que c'est plus le Mali c'est le Burkina Faso c'est le Niger c'est le nord de tous les pays du golfe de Guinée donc le bilan on peut se poser des questions mais ce qui me paraît intéressant c'est ce qui est entre les frémissements que l'on perçoit en ce moment où les choses commencent-elles à s'arranger à la base à la base on voit des négociations qui se font entre les autorités traditionnelles les autorités locales et des groupes djihadistes ou autres c'est à dire je dirais des entrepreneurs de violences où les négociations s'opèrent à la base et sont le point de départ de quelque chose de nouveau ça veut dire quoi ?

ça veut dire que dans l'histoire longue africaine les autorités locales et les autorités traditionnelles sont plus déterminantes que les autorités étatiques qui n'existaient pas qui sont des inventions de la colonisation voire des autorités impériales qui dans l'histoire précoloniale africaine ont toujours joué un rôle tout à fait secondaire c'est à dire que l'enjeu est là c'est à dire le remaillage de ce tissu social africain complètement déchiré et qui se fait pour le meilleur et pour le pire parce que c'est pas toujours effectivement évident ni porteur de résultats sensationnels mais qui commence à être un début de reconquête par la paix et c'est il y a beaucoup d'intellectuels africains il faut les écouter les intellectuels africains qui nous disent mais attendez c'est au niveau local que ça va jouer c'est pas au niveau de capital plus ou moins fantoche et ça ça mérite d'être suivi plutôt que de dire on ne négocie pas avec les groupes etc ben vous savez on négocie toujours avec les gens qui sont porteurs de violence même quand il y a un hold up dans une banque on négocie avec les preneurs d'otages dans la banque c'est comme ça et là c'est très intéressant de voir cette dynamique locale se mettre en marche qui me paraît plus utile que l'utilisation du canon et des avions de chasse avec les bavures comme on a vu à Bounti

27:39
Présentateur

alors est-ce qu'il faut en effet discuter avec ceux qui opèrent le braquage dans la banque Christine Ocrette la réponse du président de la république en tout cas en ce qui concerne le Mali est clairement non ce matin puisqu'il a l'air de reprocher aux forces en présence actuellement au Mali justement d'être en train de mettre fin à cette frontière entre le pouvoir et les djihadistes c'est à dire une position en effet opposée à celle que défendait à l'instant Bertrand Badi

28:01
Invité

oui mais pour prolonger ce que vient de dire Bertrand il est un fait que sur le terrain et les observateurs le confirment les populations qui sont dans un état de souffrance de violence de privation de famine aussi parce que le dérèglement climatique s'ajoute encore aux violences entre différentes mouvances d'obédience djihadiste et les troupes d'intervention françaises ou européennes et les armées locales tout cela pousse évidemment les populations à chercher en fait une forme d'apaisement et qui sont les interlocuteurs les plus proches et ceux qui leur garantissent une forme de sécurité ce sont ces mouvances djihadistes et on sait qu'au Niger aussi le pouvoir en place a clairement évoqué cette nécessité d'ouvrir des négociations avec ceux-là même qui sont combattus par la France donc évidemment on a affaire à des états faillis on a affaire à des inventions européennes et il y a aussi cette projection très française d'un état construit par en haut avec un gouvernement central avec des préfectures etc.

il est évident que ça ne fonctionne plus et bien évidemment le problème des frontières se repose aussi des frontières il faut toujours le rappeler inventées par les puissances coloniales très largement à la fin du 19ème siècle et rompant souvent un tissu ethnique particulier donc sans doute faut-il se dire que la paix ou en tout cas la sécurité des populations locales va passer davantage effectivement par une négociation au cas par cas avec ceux-là même qui mettent en cause des structures étatiques qui sont totalement faillies et là c'est rongé effectivement par la corruption

30:18
Présentateur

c'est l'article du journal du dimanche qui lui-même parle d'un risque d'afghanisation de l'Afrique Thomas Gomart et en effet s'il en fait le parallèle cela veut dire que comme il a fallu discuter avec les talibans aujourd'hui dans un certain nombre de pays d'Afrique et spécialement au Sahel il faut aller négocier avec ces groupes ces militaires djihadistes

30:38
Invité

je trouve que c'est en fait cette discussion est très intéressante sur le très grand dilemme de la politique française par rapport à l'Afrique et les difficultés que rencontre le président pour deux raisons principales la première c'est que je rejoindrai Bertrand sur l'aspect local je le rejoindrai pas sur le fait de dire c'est Barkhane qui a créé la tâche d'huile de l'islamisation c'est à dire qu'en fait on a un double phénomène à mon avis très important c'est une poussée islamiste dans de bon nombre de pays et justement qui se traduit par une capacité à gérer le local on a des phénomènes aussi de christianisation de rechristianisation extrêmement fort aussi dans certaines parties de l'Afrique ce que je veux dire par là c'est que le retour du religieux au sens très large du terme fait que le discours que nous européens nous portons en particulier français sur la laïcité sur le progrès de manière linéaire est de plus en plus inaudible ou se limite de plus en plus à des petites parties des élites africaines donc là dessus je ferai ce point là et puis la deuxième grande difficulté c'est qu'effectivement nous rentrons avec cette matrice étatique dont on parlait Christine et Bertrand et qui correspond assez peu au fond à ce qu'on peut observer localement à la mobilité etc cela étant dit je pense que c'est quelque chose qui est tout à fait compris par le président de la république et qui se traduit par l'investissement qu'il a fait sur les diasporas que je mentionnais précédemment ce que c'est en train de produire et c'est pour ça que moi je récuse le terme de condescendance utilisé par Bertrand initialement c'est aussi de voir et c'est très intéressant de voir aussi l'influence que ces diasporas africaines est en train de prendre sur nos discussions politiques je dirais en France et en Europe et donc ça montre bien que ce lien est de plus en plus substantiel et à mon avis ne se résume pas du tout à quelque chose qui serait une sorte de conseil donné par la France aux pays africains

32:30
Présentateur

Merci Thomas Gomart voilà qui va nous mener à notre deuxième partie Gérard Courtois il y a un aspect de cet entretien fleuve qu'on n'a pas encore abordé et qui au fond montre qu'Emmanuel Macron même lorsqu'il va en Afrique n'oublie pas les sujets de politique intérieure et notamment tout ce qu'il dit dans cet article Gérard sur la nécessité de maîtriser les flux migratoires et sur cette idée qu'il faut aider l'Afrique à se développer plutôt qu'à encourager l'immigration on voit bien ce que le président de la République a en tête lorsqu'il aborde ces thèmes-là à moins d'un an de l'élection présidentielle qui devrait le confronter à Marine Le Pen

33:07
Invité

Tout à fait parce que tout ce qu'on vient de dire sur la complexité de la situation africaine ne doit pas faire oublier que les choses ne sont pas simples non plus sur la scène française pour le président de la République et là aussi les visions les regards et les mémoires sont crispées antagonistes et parfois instrumentalisées Emmanuel Macron l'avait constaté à ses dépens en 2017 pendant sa campagne lorsqu'il avait parlé à propos de la colonisation de l'Algérie de crimes contre l'humanité ça avait sérieusement fait tanguer sa campagne pendant un moment et on le voit à nouveau après le discours de Kigali il a pourtant pris soin adossé au rapport du clair de choisir très soigneusement ses mots ça n'a pas empêché la présidente du Front National du Rassemblement National pardon Marine Le Pen de dénoncer immédiatement vous le rappeliez Emilie en introduction cette repentance perpétuelle et de reprocher carrément à Emmanuel Macron d'abaisser la France et c'est assez formidable quand même je ne sais pas comment qualifier ça à la fois le culot ou la capacité à énoncer des contre-vérités de Mme Le Pen qui invoque le rapport du clair pour dire le rapport du clair n'a à écarter toute responsabilité de la France alors que c'est exactement l'inverse il a écarté toute complicité de génocide mais il a établi des responsabilités accablantes de la France donc pour quelqu'un qui brigue la présidence de la République et cette réécriture de l'histoire ou cette façon de tordre les réalités et les vérités historiques est assez choquant aussi bien d'un point de vue historique que d'un point de vue politique et diplomatique parce que c'est précisément me semble-t-il en reconnaissant ses responsabilités que la France peut retrouver et restaurer son crédit

35:13
Présentateur

Merci Gérard et à 11h35 dans ce studio de France Culture on va maintenant passer à l'autre actualité de la semaine ce détournement d'avions qui implique deux régimes autoritaires la Biélorussie de Loukachenko et la Russie de Poutine et qui oblige l'Union Européenne à réagir tandis que le modèle Poutine diffuse en France notamment avec cette candidate à la présidentielle dont on vient de parler Marine Le Pen Sous-titrage Société Radio-Canada

France - Rwanda : quelle place occupe l’Afrique dans le récit politique d’Emmanuel Macron ? · Pourquijevote