Les politiques sont-ils plus cléments avec les agriculteurs qu'avec le reste des Français ?
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France Culture, question du soir. Quentin l'a fait.
350 tracteurs devant l'Assemblée nationale. Fumiers et produits alimentaires déversés sur la voie publique. Depuis décembre, la colère agricole s'impose par des actions spectaculaires. Déclenchée par l'abattage des vaches atteintes de la dermatose nodulaire, ravivée par l'opposition au Mercosur, elle a déjà arraché des concessions jusqu'à l'annonce, cette semaine d'une loi d'urgence par Sébastien Lecornu. Un consensus politique, largement citoyen, semble ainsi se dessiner autour du soutien aux agriculteurs et à leurs revendications. Pourtant, le paradoxe est frappant.
Profession numériquement marginale dans une France majoritairement urbaine et chez des responsables politiques souvent peu formés aux enjeux agricoles, les agriculteurs occupent une place centrale dans le débat public. Alors, malgré le malaise paysan profond, la dureté de la vie pour beaucoup d'agriculteurs, les très très faibles revenus de certains, les suicides terribles de beaucoup, comment expliquer cette compassion, cette diligence, parfois cette indulgence ? Pourquoi les agriculteurs ont-ils un poids politique, totem d'immunité ou héritage plus profond ? Deux invités ce soir pour nous éclairer, Sylvain Brunier. Bonsoir. Bonsoir.
Vous êtes sociologue chargé de recherche au CNRS, membre du Centre de Sociologie des Organisations. Avec nous et à distance, Edouard Lynch. Bonsoir. Bonsoir. Vous êtes historien, professeur d'histoire contemporaine à Lyon-Lumière 2, spécialiste des zones rurales et du monde paysan français, directeur du laboratoire d'études rurales. Vous signez Insurrection paysanne, de la terre à la rue, usage de la violence au XXe siècle. C'est aux éditions L'Artilleur et merci à ICI Ronalp qui nous permet d'être en lien avec vous à distance.
J'imagine qu'il y a une négociation avec la coordination rurale pour dire, écoutez, quelques tracteurs peuvent entrer, mais à une stricte condition, pas de menace sur les lieux de pouvoir, un comportement, etc. Mais encore une fois, on n'est pas obligé d'employer la force pour faire respecter l'ordre. Je pense d'ailleurs que l'autorité, précisément, consiste à ne pas la crier sur les toits, mais à la faire appliquer, pas nécessairement par la force. C'est ça d'ailleurs, la vraie autorité. La vraie autorité, elle est calme, elle est tranquille, elle s'assume.
Le ministre, l'ancien ministre plutôt de l'Intérieur, Bruno Retailleau, il s'exprimait dans la matinale de France Inter le 8 janvier dernier. Sylvain Brunier, ils peuvent paraître troublants, ces propos d'un ancien ministre de l'Intérieur qui a fait parfois usage de la violence policière à l'encontre de certains segments de la population. Cette fois-ci, c'est un discours différent lorsqu'il évoque les agriculteurs. Comment vous comprenez ce double discours ? C'est assez paradoxal. Ce qu'on comprend, c'est que finalement, il ne fait qu'appliquer, dans un discours comme ça, finalement, il ne fait qu'appliquer le droit.
C'est-à-dire qu'effectivement, la police est censée protéger les mouvements sociaux, protéger les manifestations. Pour une fois, c'est mis en application. Mais effectivement, c'est intriguant par rapport à ce qui est le cas en général sur la plupart des... Le traitement des mouvements sociaux se fait souvent par la répression. Donc là, on voit bien que l'agriculture, les agriculteurs, font l'objet d'un traitement singulier, parce qu'il y a un coût politique qui est extrêmement fort à s'opposer à un mouvement agricole. Il y a plein de raisons pour ça. J'imagine qu'on va en parler. Il y a un poids politique, un poids démographique, un poids symbolique extrêmement fort.
Après, si on peut nuancer tout de suite, je pense que c'est intéressant de tout de suite préciser qu'il y a quand même un traitement différencié des manifestations agricoles selon les organisations qui les portent. Et pas plus tard que dans les derniers jours. On en a bien vu l'illustration entre le traitement qui a été fait des manifestations de tracteurs organisés par la FNSEA en plein Paris et le traitement qui a été fait de l'occupation des locaux du ministère de l'Agriculture par les militants de la Confédération Paysanne qui ont tous fini en garde à vue. Donc il y a vraiment aussi des traitements différenciés. C'est important aussi de le rappeler.
Vous êtes d'accord, Edouard Lynch, il faut aussi remettre en cause l'idée selon laquelle il y aurait en apparence une forme d'indulgence, de clémence objective à l'égard des mouvements sociaux portés par les agriculteurs. Et je parle de l'indulgence des responsables politiques. Alors, je pense que historiquement, il y a une indulgence qui s'est construite à partir des années 1960 dans un rapport privilégié avec la FNSEA qui a co-construit des politiques agricoles et s'est construit une espèce de deal sur l'acceptation finalement de manifestations, y compris de manifestations illégales, qui n'étaient pas réprimées.
Donc il y a cette longue histoire qui aujourd'hui se perpétue et se renouvelle avec effectivement des formes d'indulgence et des traitements différenciés par rapport à d'autres manifestations. En revanche, et Sylvain l'a très bien dit, on observe aussi clairement que cette indulgence, elle est parfois à double et ici à triple vitesse.
et je reprends cet exemple des tracteurs, entre la manière dont on a interdit mais finalement toléré les tracteurs de la coordination rurale, la manière dont on a autorisé, accepté les tracteurs de la FNSEA et la manière dont on a emprisonné les manifestations de la Confédération Paysanne, même provisoirement, on voit très bien que le pouvoir politique et la police, enfin le ministère de l'Intérieur, ciblent ces manifestations en fonction de hiérarchie politique. Indulgence en matière d'usage de la force, indulgence, c'est une question, existe-t-elle cette indulgence en matière de politique publique ?
Mardi dernier, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé une loi d'urgence agricole autour de plusieurs priorités, l'eau, la prédation, les moyens de production. Le Premier ministre a déclaré que ce texte serait inscrit à l'ordre du jour du Conseil des ministres au mois de mars et serait ensuite examiné par le Parlement avant l'été. C'est donc un examen rapide qui est promis par le Premier ministre. Est-ce qu'on observe, Sylvain Brunier, là aussi du point de vue des concessions qui pourraient être offertes par les responsables politiques, une forme de clémence là aussi ? Alors de clémence, je ne sais pas, mais de rapidité de la réponse politique, c'est sûr.
Donc après, c'est là aussi, c'est intéressant, c'est de se dire qu'il y a aussi un empilement des lois, des réponses législatives qui sont apportées finalement à chaque nouvelle crise, amènent une nouvelle loi, on pourrait dire quasiment. Mais là où c'est paradoxal, c'est que cet empressement en fait à répondre aux demandes ou manifestations agricoles se traduit quand même par une inertie assez considérable en matière de politique structurelle. Donc il y a vraiment un paradoxe entre le fait... Vous voulez dire qu'il y a peu de résultats effectifs, objectifs qui serviraient les agriculteurs au sens large ?
Oui, dans le sens qu'en fait, ce qui concentre l'essentiel de l'attention aujourd'hui, c'est la question des normes environnementales et de leur application, là en l'occurrence de leur dérégulation. Mais par exemple, il n'y a quasiment pas ou très peu de réflexion sur la question vraiment des modèles productifs et des choses quand même qui sont hyper importantes, hyper structurelles, c'est-à-dire la manière dont on organise le travail, la manière dont on partage la terre, la manière dont on régule l'investissement, etc.
Et donc tous ces paramètres structurels, du moment qu'on ne les prend pas en compte dans les projets législatifs, on peut empiler comme ça à l'infini les projets de loi, mais les motifs d'insatisfaction, de colère de mobilisation, ils demeurent. Trois voix, celle d'Annie Genevard, ministre de l'Agriculture, celle d'Aurélie Trouvé, députée de la France Insoumise, celle de Xavier Bertrand, enfin président de la région Hauts-de-France. Ils évoquent tous, tous les trois, le sujet des agriculteurs.
On bouscule le calendrier parce qu'effectivement, il y a une forme d'urgence. La colère des agriculteurs, elle est profonde, leurs revendications sont légitimes et nous les entendons au plus haut niveau du gouvernement.
Nous sommes aux côtés des agriculteurs tout simplement parce que nous partageons leurs revendications contre le traité avec le Mercosur et c'est une catastrophe pour l'agriculture familiale, une catastrophe.
L'agriculture, la nourriture comme la santé, c'est du domaine régalien. C'est la responsabilité de l'État. C'est ce que l'on met dans nos assiettes, ce que l'on donne à manger à nos enfants. Alors c'est prioritaire. Il n'y a pas une décision que j'ai prise qui était contraire aux intérêts des agriculteurs dans la région. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas de France hors d'eau paysan.
Y a-t-il, Edouard Lynch, une forme de consensus dans le spectre politique français au sujet du discours à l'agricole, des politiques à mettre en œuvre en matière agricole et au-delà sur la situation réelle vécue par les paysans français ? D'abord, il y a un consensus très clair sur l'usage politique du soutien à l'agriculture. Tout le monde veut se présenter comme le chevalier blanc qui va sauver l'agriculture. On pourra revenir pour essayer de le comprendre. En revanche, il n'y a pas du tout de consensus parce que derrière les mots, la France insoumise ou les écologistes n'ont absolument pas les mêmes réponses à la crise agricole que la FNSEA et a fortiori la coordination rurale.
Donc je pense que là, on est dans un espèce de tourment médiatique. Effectivement, on empile, on promet des lois dont on ne sait même pas si une majorité sera capable de les voter pour essayer de sortir d'une crise dont le gouvernement a du mal à se dépêtrer parce que traditionnellement, le dialogue avec un syndicat majoritaire permettait d'un coup de pression de la FNSEA et des éléments de réponse et tout rentrait dans l'ordre. Aujourd'hui, depuis deux ans, on est dans un système concurrentiel et notamment de la coordination rurale. Et donc, il y a une course à l'échalote entre les deux et personne ne veut baisser la tête le premier.
Et je pense que l'empressement du gouvernement à promettre d'État de réformes, dont effectivement, on ne sait pas très bien comment elles vont être construites et appliquées, l'illustre très bien. Il peut paraître surprenant ce consensus apparent en matière d'agriculture, Sylvain Brunier, lorsqu'on regarde notamment le poids numérique des agriculteurs en France, en comparaison du poids politique qu'il semble représenter. Trois chiffres, les agriculteurs étaient près de 14 millions il y a un siècle, dix fois moins en 1970, 400 000 aujourd'hui. Comment est-ce qu'on explique ce paradoxe apparent encore une fois ?
Alors, il y a plein de raisons, mais déjà, cette question démographique, elle n'est pas évacuée trop vite non plus. Effectivement, il y a 380 000 chefs d'exploitation en activité aujourd'hui. Mais en réalité, il y a aussi tout un tas de gens qui étaient chefs d'exploitation, qui sont à la retraite et qui continuent de voter. C'est les chefs d'exploitation qui étaient souvent des hommes, mais pas que. Ils avaient aussi des conjointes qui continuent de voter également. Et en fait, si on empile tout ça, il y a quand même un vote agricole qui démographiquement, il y a comme une clientèle. Ils ont chacun une famille, des proches, des relations, etc. Il faut l'intégrer. Exactement.
Et en plus, c'était une des caractéristiques, c'est ce qu'Edouard Lynch a commencé aussi à dire, c'est qu'une caractéristique de cette clientèle électorale, c'est qu'elle était extrêmement stable, extrêmement fidèle dans le temps. Elle votait beaucoup au centre, plutôt à droite, un peu au centre-gauche. Et tout ça était très stable depuis plusieurs dizaines d'années.
Et un des bouleversements récents qui a moins de dix ans et qui, là, s'est considérablement accéléré ces deux dernières années, c'est effectivement une fragmentation de l'offre syndicale, mais aussi, du coup, des positionnements politiques des agriculteurs tels qu'ils ressortent dans les quelques enquêtes d'opinion que les collègues mènent. Et donc, là, maintenant, il y a une vraie concurrence pour capter cet électorat entre le Rassemblement national et la droite de gouvernement plus classique, on va dire.
Et donc, ça, ça conduit vraiment aussi, oui, effectivement, à une forme de surenchère dans les propositions et dans les rapidités des propositions, mais encore une fois, sans envisager de bouleversements profonds des modèles productifs. Est-ce que ce consensus de façade, Edouard Lynch, peut être lié à l'idée que les femmes et les hommes d'État français se font peut-être aussi de leur propre mission ? Mission selon laquelle l'État centralisateur doit garantir la fonction nourricière. Il doit permettre une forme de sécurité alimentaire. Il doit permettre à chacun, sur le territoire national, de se nourrir.
Disons que ça a été un leitmotiv de la mise en place des politiques agricoles modernisatrices dans les années 60, où on sortait, effectivement, de périodes de pénuries intenses et de difficultés. Je ne sais pas si, aujourd'hui, c'est encore tout à fait le cas. Et la thématique de la souveraineté a vraiment ressurgi depuis quelques années, voire depuis, oui, quelques mois. Et elle permet, en fait, finalement, de masquer ou de dissimuler d'autres réalités de l'agriculture.
Et notamment, quand on parlait tout à l'heure du poids de l'agriculture, bien au-delà du nombre effectif d'agriculteurs, il faut comprendre que l'agriculture, c'est aussi un modèle industriel avec des entreprises qui pèsent très lourd dans les exportations, qui sont de véritables complexes agro-industriels. Et eux, qui n'ont pas de problème de fin de mois comme les agriculteurs, eux, ils ne se suicident pas. Et pourtant, évidemment, il faut défendre leurs intérêts. Donc là aussi, on a un petit peu quand même le sentiment que cette question de la terre nourricière et de la souveraineté alimentaire est un peu de la poudre aux yeux. Même si elle pose, effectivement, une vraie question.
Dans un monde mondialisé, il est important pour les États de contrôler leur souveraineté alimentaire. Mais on n'est pas sûr que les réponses proposées répondent totalement. Il faut par ailleurs peut-être aussi parler de l'imaginaire français, donc de l'imaginaire de certains responsables politiques. Sylvain Bruni à l'égard des paysans liés à l'idée peut-être d'un ancrage, d'un enracinement, d'un rapport à la terre également ? Oui, cet imaginaire, il existe.
Mais c'est vrai qu'il y a une projection sur l'agriculture, sur l'agriculteur, de tout un tas de valeurs qui sont liées à la transmission patrimoniale, à la famille, à la stabilité, etc., qui sont des valeurs de droite, en fait, défendues par la droite politique. Mais des valeurs partagées par beaucoup de Français également ? Tout à fait. Et ça, il y a une forme de projection, en fait, depuis l'extérieur sur cette catégorie, d'une forme d'idéal qui correspond aussi toujours à une sorte de menace, c'est-à-dire un monde qui pourrait être en déclin, un monde perdu, etc.
Donc on voit bien, aujourd'hui, ça vient, en fait, on peut assez facilement, du coup, instrumentaliser cette image, un peu cette image d'épinal de l'agriculture, pour servir tout un tas de discours conservateurs, finalement. Donc ça, c'est le mécanisme, il est très opérant, actuellement.
En complément, Edouard Lynch, dire un mot également pour expliquer ce poids politique des agriculteurs, un mot de la co-gestion de cette proximité depuis les années 60, au moins, entre le premier syndicat agricole français, la FNSEA, et l'État, cette proximité complexe, par ailleurs, mais qui permet peut-être aussi de mieux comprendre ce poids politique des paysans, des agriculteurs, encore une fois, dans leur extrême diversité. Oui, c'est une évidence.
C'est un modèle, on l'évoquait tout à l'heure, qui a permis la co-construction de la politique de modernisation, avec l'installation des représentants du syndicalisme agricole majoritaire dans les instances décisionnelles de l'État, jusqu'au sommet de l'État, les fameuses conférences agricoles qui se tiennent tous les ans à partir de 1971. Il ne faut pas oublier qu'un certain nombre de responsables de la FNSEA ont été ministres dans les gouvernements de droite, que ce soit le gouvernement Barre, ou que ce soit en 1986, au moment de la cohabitation.
Donc, il y a une vraie porosité, des vraies relations politiques et idéologiques, qui ont longtemps assuré une forme de coexistence pacifique, teintée de manifestations, de rappels, de petites piqûres de rappels, ou pour exercer un petit coup de pression. Comme le disait tout à fait très bien Sylvain tout à l'heure, cet écosystème à la fois politique et syndical, il est en train de se recomposer. Et on le sait, les historiens des manifestants, les spécialistes des mobilisations sociales le montrent bien, dans les périodes de tensions, de rivalités entre organisations, les manifestations, les tensions s'accroissent. Je continue avec vous, Edouard Lynch.
J'ai souvenir d'une émission il y a quelques semaines, que vous nous aviez bien expliqué que, par ailleurs, le monde agricole, sa capacité à se mobiliser, sa capacité aussi à s'organiser politiquement, lui permettait de se faire entendre, car il était capable aussi de profiter d'une forme de capacité de nuisance logistique. Et vous donniez l'exemple de quelques tracteurs qui suffisaient parfois à bloquer des routes, des voies, des entrées dans des grandes villes. Oui, tout à fait. C'est un répertoire qui s'est progressivement renforcé et établi, et qui démontre aujourd'hui son efficacité.
Il n'y a pas plus besoin d'avoir un million ou trois millions d'agriculteurs pour perturber la circulation. Et donc, ce système fonctionne assez bien. Après, une fois encore, il fonctionne aussi parce que l'État accepte de laisser ses tracteurs bloquer les routes, bloquer les autoroutes. C'est une décision, là encore, politique de s'y opposer ou de ne pas s'y opposer. On l'avait vu, d'ailleurs, l'année dernière, je crois, je commence à confondre aussi les manifestations, au moment où la coordination rurale avait tenté son premier blocus, enfin, ce n'était pas le premier, mais de Paris, et il y avait eu une réaction très ferme, assez ferme, et les tracteurs avaient été bloqués.
Donc, on sait bien que, voilà, c'est aussi une décision politique. On parle, par ailleurs, Sylvain Brunier, depuis le début de cette conversation de politique, mais de politique nationale uniquement. Or, le poids des agriculteurs, le poids politique des agriculteurs, s'exerce également en matière de politique locale. Leur poids évident, évidemment, complet, même dans les chambres agricoles, certes, mais également au niveau des communes, au niveau des intercommunalités, leur poids agricole est, là, un peu plus surreprésenté ? Oui, historiquement, les agriculteurs étaient surreprésentés parmi les élus locaux, dans les conseils municipaux, les conseils généraux.
C'est de moins en moins vrai, mais ça reste vrai. Après, ce qu'il faut aussi dire, c'est qu'ils ont d'autant plus de poids à l'échelle locale qu'on a toujours l'image aussi, voilà, des exploitations familiales, des agriculteurs indépendants. Mais si le nombre d'exploitations, il a fortement baissé, il continue de baisser, la quantité de travail dans l'exploitation, elle n'a pas tant baissé que ça. Ça veut dire qu'en fait, ces fermes, elles reposent aussi sur le travail salarié. Et de fait, ces agriculteurs sont souvent aussi des patrons. C'est-à-dire qu'à l'échelle, c'est peut-être plus ou moins une grosse exploitation, mais ils ont aussi cette fonction d'employeur.
Et du coup, ils ont aussi ce poids politique à l'échelle locale qui vient aussi de cette fonction. Et je reviens sur ce qu'a dit Edouard tout à l'heure, parce que ça me paraît vraiment très intéressant, c'est de dire que... Enfin, bien rappeler qu'en fait, ces manifestations-là, on parle beaucoup des agriculteurs, mais c'est vrai que c'est quand même toujours intéressant de parler du secteur agricole dans son ensemble. Et s'il a autant de poids politique, c'est parce qu'il a un poids économique.
Et effectivement, si on se sort un peu de cette idée-là de comment 350 000, 380 000 chefs d'exploitation arrivent à avoir autant de place, et qu'on pense en termes de filière, de production, de distribution, de transformation, de système agroalimentaire français, là, d'un seul coup, on comprend qu'effectivement, il y a des enjeux stratégiques qui sont assez énormes. Et en fait, ce qui est intéressant, c'est la capacité de toutes ces organisations à parler d'une voix ou à parler pour les agriculteurs qui doivent vraiment être pris en compte.
Par ailleurs, Edouard Lynch, lorsque les responsables politiques évoquent, mobilisent cette notion de paysans, de quels paysans concrètement parlent-ils ? S'agit-il du dirigeant d'exploitation ou bien plutôt, très largement, d'une autre idée, du petit paysan, souvent qui est bien éloigné de la réalité aussi, de la structure économique du secteur ? Oui, tout à fait. C'est exactement ça. C'est-à-dire que c'est mettre en avant, consciemment ou inconsciemment, ce qui renvoie à l'image, j'allais dire romantique et idyllique, du petit paysan polyculteur dans sa ferme, proche de la nature de ses animaux et qui se lève tôt le matin.
Et derrière, c'est une forme de réalité, mais c'est une réalité qui n'est absolument que partielle et qui permet effectivement de mobiliser, j'allais dire, un pathos qui mobilise aussi des références de représentations très positives du rapport à la terre, du rapport au travail, du rapport à la nature, qui ne correspond évidemment pas à bien d'autres aspects de l'agriculture agro-industrielle. Donc, on est bien aussi dans des formes de mobilisation d'images qui permettent de faire passer un message plus fort.
Et ça a toujours été la stratégie de la FNSEA, si je puis dire, et des mouvements agricoles, c'est-à-dire de mettre les petits dans la rue et j'allais dire pour que les gros en profitent. C'est un petit peu caricatural, je m'en excuse, mais il y a quand même un petit peu de ça. Des Français qui parlent eux-mêmes de leur représentation, de leur imaginaire agricole.
Ils nous nourrissent, ils sont tellement courageux, ils défendent notre liberté face à cette dictature de Bruxelles.
Ils nous font vivre, enfin vivre, ils nous font manger, donc c'est important, très important.
Quand on fait des choses gentiment, ça ne marche jamais. évidemment qu'on est trop en colère, il faut montrer sa colère.
Il faudrait que tout le monde s'entende en tout cas et prenne conscience de ce qui se passe aujourd'hui dans le monde agricole qui est quand même extrêmement dramatique et on ne pourra toujours que remercier ces hommes et ces femmes qui nourrissent, qui nourrissent la population, qui font que les terroirs existent, que les beaux produits existent. Ils sont bien, ils sont tous là, ils ont envie de se battre aussi et c'est bien normal. C'est pour nous tous qui se battent aussi aujourd'hui.
Vous avez peut-être reconnu la voix de ce français lambda, le chef cuisinier Philippe Etchebest à la fin de ce mâche. Sylvain Brunier, un mot quand même sur le rapport de l'opinion publique aux agriculteurs. Beaucoup de sondages montrent un soutien important, parfois fervent selon les études. Lorsque l'on creuse, est-ce que là aussi dans l'opinion il existe un consensus sur ce que représente au sens large le monde agricole français ? Un consensus, c'est dur à dire, mais effectivement il y a quand même une image positive de l'agriculture et des agriculteurs pour un certain nombre de raisons qui ont été évoquées rapidement. Mais effectivement, ce rapport à un nourricier, voilà.
Mais il y a aussi quelque chose d'un peu plus profond sur cette espèce de rapport un peu sacrificiel aussi au travail, cette idée que les agriculteurs sacrifieraient leur confort, un mode de vie pour nourrir la population. Et quand on voit les conditions réelles de travail d'un certain nombre d'agriculteurs, ce n'est pas complètement faux. Donc il y a une forme de remerciements, de fascinations, d'intérêts. Enfin, c'est difficile à caractériser, mais ce qui nous intéressait avec mes collègues aussi dans nos enquêtes de sociologues, c'était aussi de montrer que ce rapport de l'opinion positif, il n'était pas juste, il ne tombait pas du ciel aussi.
C'est-à-dire qu'il a fait aussi l'objet d'investissements considérables de la part d'organisations agricoles, professionnelles, syndicales, mais aussi d'organisations économiques, des grandes coopératives, des industries, d'aval, d'amont, etc. Et qui ont, sur les 15-20 dernières années, ont vraiment pris en main l'idée qu'on pouvait construire, qu'on devait construire un discours de communication positive, ils l'ont même théorisé, autour de l'agriculture pour convaincre l'opinion publique.
Ça, c'est un déplacement assez majeur, parce qu'effectivement, toute l'histoire des politiques de modernisation, elle est caractérisée par une espèce de dialogue entre le syndicat principal, la FNSEA, et l'État. Aujourd'hui, ce dialogue continue d'exister, mais cette question, la conquête de l'opinion publique, elle est devenue très très centrale.
Et donc, toutes les organisations qui ont porté ce discours un peu de défense du productivisme, elles l'ont fait dans un contexte où elles avaient l'impression de perdre la main, c'est-à-dire de perdre la main face à ce qu'elles caractérisent comme une montée en puissance de la critique environnementale, que ce soit sur les pesticides, sur le bien-être animal, sur la chaumont climatique.
Du coup, il y a un investissement, une organisation sur les réseaux sociaux numériques, dans l'espace médiatique plus généralement, pour investir ces espaces et imposer un discours, une forme de discours de défense très unanime et aussi très peu politique, finalement, des questions agricoles et de cette idée qu'il faudrait défendre l'agriculture. C'est pour ça qu'on a parlé aussi dans notre travail, on parle un peu de moralisation, c'est-à-dire qu'une question un peu économique, technique, etc., on passe à une question très très lourde, très très chargée de ce qu'on est pour ou contre, est-ce qu'on est en défense de l'agriculture ou est-ce qu'on attaque l'agriculture ?
Effectivement, c'est une manière assez curieuse de poser les débats. Edouard Lynch, par ailleurs, est-ce que l'opinion publique au sens large perçoit la complexité du monde agricole, la différence de statut, de niveau de vie, de rapport à l'avenir également entre les différents types d'exploitation ou bien le monde agricole, c'est d'abord et avant tout un monobloc, pour le coup, idéalisé par l'opinion publique française ? Je pense que, effectivement, je suis très attentif à ce qu'est dit Sylvain et il le dit très bien, il y a un processus effectivement de prise en main et de communication, de construction d'un certain type d'image et d'une image positive.
et par rapport à la question que vous me posez, ça correspond aussi au fait que les médias, me semble-t-il, participent pleinement à la présentation de ce stéréotype. Voilà, y compris, sans doute, dans la manière dont les extraits vous avez rendus compte, évidemment, on va poser aux gens des questions auxquelles ils vont répondre parce qu'il est difficile de dire qu'on n'a pas envie d'avoir un paysan nourricier. Alors, là aussi, je suis peut-être un petit peu excessif mais il me semble que quand les cheminots font grève, voilà, on va voir les usagers, on leur demande bah oui, vous ne pouvez pas prendre votre train donc vraiment, les cheminots, ils sont vraiment pénibles.
Donc, il y a quand même un travail aussi de fabrication de l'opinion porté par la profession et en partie relayé par les médias qui vont, à mon avis, systématiquement interroger ce stéréotype du petit paysan nourricier et pas nécessairement ce que vous disiez, les autres acteurs de cette économie agricole qu'on ne voit jamais, finalement, que ce soit les salariés agricoles victimes aussi de formes d'exploitation, de formes de tension ou des grands groupes agro-industriels, là aussi, qui sont dans une toute autre logique. Et c'est moins, je pense qu'il y a moins une opinion forgée qu'une fabrique de l'opinion qui est un enjeu notamment pour la filière.
Un mot sur ce qu'on appelle l'agribashing. En 2019, le ministère de l'Intérieur a annoncé la création d'une cellule de gendarmerie baptisée Déméter et destinée, je cite, à lutter contre l'agribashing et les intrusions dans les exploitations. Cette idée de l'agribashing, Sylvain Brunier, qu'est-ce qui révèle aussi des rapports peut-être là aussi instrumentalisés entre l'opinion publique et, au sens très large, encore une fois, le monde agricole français ? C'est vrai que quand on fait l'histoire de ce terme, ça résume pas mal des points qu'on a évoqués ce soir.
C'est-à-dire que ce terme, c'est un hashtag sur les réseaux sociaux donc anciennement Twitter qui a beaucoup circulé à partir du milieu des années 2010 et qui a surtout circulé à partir du moment où il a été repris par des grandes organisations comme la FNSEA lors de sa campagne pour les chambres d'agriculture. Il faut dire qu'il mobilise d'abord les agriculteurs mais surtout les grands syndicats agricoles. La FNSEA en particulier et ça a été repris ensuite par la coordination urale et ça a été repris directement par le ministère de l'agriculture toujours avec ce processus de... On répond directement à la colère et alors ce qui était très...
Donc c'est le mandat de ces cellules d'éméter là qui était très contesté parce qu'en fait il agrégeait des choses extrêmement diverses. Il agrégeait du vol de matériel et quasiment du délit d'opinion en fait. C'est-à-dire que le délit de dénigrement de l'agriculture. Donc c'était aussi un cadrage très singulier. Et ce qui nous a intéressé c'est que ce terme il créait même une sorte de malaise à l'intérieur des organisations professionnelles agricoles parce qu'en fait tous les acteurs agricoles ne sont pas forcément enclins à se reconnaître dedans.
Et notamment il y a cette idée que pour ceux qui sont les plus en pointe sur justement la communication positive la réussite économique finalement endosser ce terme qui revient quand même à se plaindre d'un dénigrement injuste c'est pas très très positif justement.
Donc ça nous intéressait de voir un peu quelles étaient les fractions du monde agricole qu'il avait porté d'abord de manière unanime puis ensuite qui ont contesté la validité et finalement d'ailleurs c'était assez intéressant de suivre le destin finalement de ce mot-clé sur les réseaux sociaux qui ensuite par exemple a été abandonné assez rapidement par ses promoteurs puisqu'il était jugé quasiment contre-productif et là il est ressurgi dans l'espace public parce que maintenant il est beaucoup plus endossé par la coordination urale et ses soutiens donc voilà ça c'est un bon traceur.
Et sur Déméter alors sur cette fameuse cellule de gendarmerie qu'on a évoqué est-ce qu'elle a obtenu si je puis dire des résultats ?
Alors je ne veux pas dire de bêtises mais je crois qu'il y a un rapport l'année dernière qui montrait qu'ils avaient une activité qui était quasiment nulle alors je crois qu'il y a des moyens en plus donc là c'est typiquement un effet d'annonce aussi qui a été fait sur ce type de politique c'est-à-dire que les moyens qui étaient associés étaient très faibles donc à ma connaissance ça n'a pas donné grand-chose si ce n'est que ça a mobilisé beaucoup d'énergie d'attention ça a contribué aussi à la polarisation des oppositions entre les organisations qui est une défense de l'environnement notamment qui se sentait directement visée et le monde agricole ou ses organisations etc.
Mais sinon en termes d'effet direct c'est difficile de penser que ça a eu un effet Edouard Lynch ce poids politique que l'on saisit mieux grâce à vous deux qu'est-ce qu'il permet du point de vue cette fois-ci des politiques agricoles alors on a compris que ces politiques agricoles étaient parfois embrouillées qu'une cohérence était compliquée à dessiner que des résultats étaient parfois aussi j'allais dire qu'ils mettaient du temps à être obtenus mais malgré tout est-ce que ce poids politique des agriculteurs leur permet tout de même d'avoir quelques avantages sur le plan des politiques publiques ?
Ça dépend de quel point de vue on se place c'est sûr que si on se place du point de vue de la dérégulation environnementale la FNSEA et une partie des organisations agricoles ont obtenu un certain nombre de résultats et on peut craindre ou en tout cas observer que ça risque de s'accroître en revanche si on parle par exemple à une question qui a beaucoup mobilisé il y a 2-3 ans au moment de la première série de mobilisation qui était la question de la répartition de la richesse autour des lois égalimes et bien voilà un exemple de politique dont plus personne ne veut entendre parler alors qu'elle est pourtant essentielle en matière de progrès et en matière de revenus agricoles donc voilà en fonction des rapports de force au sein du syndicalisme agricole de qui occupe aussi les positions gouvernementales les rapports de force avec l'Europe aussi les politiques vont prendre des différences des chemins donc parfois elles aboutissent mais elles aboutissent pas forcément pour le profit de tous les agriculteurs Sylvain Brunier sur ces résultats de politique publique comment vous les vous les analysez vous-même il y a cette idée qui est oui effectivement que l'anti-environnementalisme ou la dérégulation de normes environnementales est devenue une espèce de plus petit dénominateur commun donc c'est ce qui est systématiquement poussé en avant par les pouvoirs publics et les organisations syndicales majoritaires mais effectivement ça se fait au prix comme on l'a dit au début d'une réflexion plus large sur le type d'orientation qu'on veut pour les modèles productifs et là si je peux juste illustrer ça rapidement mais nous on a fait une enquête par exemple très récemment dans un lycée professionnel agricole et c'est assez frappant de voir comment des jeunes élèves en bac pro comment dire sont très réceptifs du coup à ces discours qui sont dans l'air anti-environnementaliste si on peut les qualifier comme ça et en même temps sont complètement pris dans un qu'on pourrait dire sous le joug de forces vraiment très très puissantes de reproduction sociale il y a une forme de il y en a plein qui rêvent de s'installer et en même temps ils sont tous très conscients des difficultés qui les attendent des difficultés structurelles qui sont énormes tout ça est très intéressant et assez déprimant en même temps parce qu'on voit qu'en termes d'horizon politique il y a peu de choses très séduisantes qui se dessinent pour eux Merci beaucoup à tous les deux de ces explications complètes Sylvain Brunier sociologue Edouard Lynch historien et merci également à celles et ceux qui ont préparé cette émission Diane de Vancès Stéphanie Villeneuve Antoine Héral Mathias Mégy à suivre après le journal on fête un anniversaire un quart de siècle pour Wikipédia à travers une question comment est-il possible de construire ou de tenter de construire un savoir neutre à travers une question