Canicule : "On sait gérer la crise, mais ça ne veut pas dire qu'on est adapté", souligne la consultante Marine Braud
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Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il est 6h20, encore une chaleur record hier en France et il y en aura d'autres, c'est sûr. Les canicules s'installent dans notre vie sous l'effet du dérèglement climatique et nous n'avons pas le choix, il faut s'y adapter et s'y habituer. Mais comment faire ? C'est votre spécialité Marine Brault. Bonjour. Bonjour. Vous êtes consultante indépendante en développement durable. Vous avez écrit un rapport justement sur l'adaptation au changement climatique pour le think tank Terra Nova dont vous êtes membre. Et ces dix dernières années, vous avez été au cœur des politiques écologiques, que ce soit à l'Elysée, à Matignon ou au ministère d'Écologie.
Depuis la canicule de 2003 et ses 15 000 morts, est-ce qu'on peut dire qu'on a appris et qu'aujourd'hui, on sait à peu près gérer une canicule ponctuelle ? En revanche, ça se complique si on doit en gérer 4, 5, 6 dans l'année ?
C'est ça. En fait, on a appris à gérer une crise. C'est-à-dire que quand la canicule est là, on limite au maximum le nombre de décès. Il y a peu de chances qu'avec une canicule similaire à celle de 2003, aujourd'hui, on ait le même nombre de décès. Parce qu'encore une fois, on a mis des actes où on prévient les gens, dit aux gens de s'hydrater. Les collectivités locales ont des listings de personnes vulnérables à appeler. Donc, on sait gérer une crise. Néanmoins, déjà, effectivement, ces crises vont être amenées à se multiplier. Et en plus, on n'est quand même pas encore adapté.
On a des logements qui, pour beaucoup, sont encore des bouilloires thermiques dans lesquels les gens ont très, très chaud l'été et très froid l'hiver, appelons-le. On a une agriculture qui n'est pas encore tout à fait adaptée, des infrastructures qui souffrent en période de chaleur. Donc, encore une fois, on sait gérer la crise, mais ça ne veut pas dire qu'on est adapté.
Donc, la répétition et l'intensification de ces vagues de chaleur va nous obliger à des changements autrement plus importants qu'aujourd'hui, un plus structurant, qui vont toucher même directement nos modes de vie, peut-être changer les horaires des écoles, les horaires de travail, des choses comme ça ?
Alors, effectivement, il va falloir qu'on se pose la question de certaines infrastructures, de certains services. Vous parliez de l'éducation. Aujourd'hui, la plupart des grands examens de fin d'études au collège, avec le brevet ou au lycée, par exemple, se passent à des moments où on a de très fortes chances d'avoir des canicules ou des vagues de chaleur. Donc, ça veut dire qu'on est sur des événements où, très probablement, on va avoir beaucoup de jeunes qui vont avoir du mal à se concentrer, à écrire. Je pense qu'on a tous vécu ces examens par très forte chaleur. Ça, ça va être amené à se multiplier.
Donc, ça veut dire qu'il faut réinterroger aussi la façon dont on organise notre vie scolaire. Et, évidemment, en parallèle, il faut gérer les infrastructures. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, on a beaucoup d'établissements scolaires qui sont encore trop chauds l'été. Il y en a plusieurs dizaines de milliers qui ont été identifiés. Voilà. Et puis, je pense clairement aux écoliers et aux profs qui vont devoir aller aujourd'hui dans les établissements et qui vont avoir un peu chaud pour étudier.
Là, on parle de changer notre mode de vie, nos habitudes, ce qui est toujours compliqué, ça. Mais j'ai l'impression, alors peut-être que je me trompe, qu'il y a un secteur où ça semble finalement plus simple de s'adapter. C'est le bâtiment. On sait faire. Il suffit d'isoler pour l'hiver et pour l'été. Ça, c'est de l'ordre de la technique. Ce sont des choses qu'on maîtrise. Pourquoi est-ce qu'on n'arrive pas à régler une bonne fois pour toute cette question ?
Alors déjà, il y a une question de moyens. Ça coûte assez cher de rénover. Aujourd'hui, on estime qu'il y a environ 30 millions de logements en France qu'il faudrait rénover d'ici 2050. Donc, 30 millions, ce n'est pas anodin et ça demande quand même beaucoup de travaux. Ça ne change pas nos vies. Mais en tout cas, c'est effectivement des travaux qui sont connus, qui sont assez faciles, entre guillemets.
On sait faire.
En plus, ça favoriserait des emplois en France avec des PME, des artisans, des fabricants qui sont partout sur le territoire. Tout à fait. Et ça favoriserait, comme j'en parlais tout à l'heure, il y a à la fois, là, on se parle, on est en pleine chaleur, donc on se parle des endroits où on a trop chaud. Mais ça permettrait aussi de réduire la facture énergétique l'hiver quand on se chauffe. Mais alors, il faut séparer deux choses. D'un côté, il y a les nouveaux bâtiments. Quand on construit des nouveaux bâtiments aujourd'hui, il faut absolument qu'ils soient prêts à affronter les climats de demain.
Et ensuite, il y a tout notre stock de bâtiments existants qu'il faut effectivement rénover progressivement. C'est à ça que servent les Z, MaPrimeRénov' et autres. Mais comme on passe notre temps à changer les règles des Z, les gens ont un peu du mal à s'y retrouver et donc ça n'accélère pas tant que ça.
On a eu plein d'allers-retours sur les subventions, MaPrimeRénov', il y a aussi les modifications régulières. On en a parlé dernièrement avec notre chroniqueuse environnementale Camille Cronier. Les modifications sur le diagnostic de performance énergétique qui fait qu'il y a des passoires thermiques qui vont pouvoir être maintenues à la location des centaines de milliers. Comment on l'explique ? Pourquoi Emmanuel Macron prend-il de telles décisions selon vous ?
Alors ça, pour le coup, en plus, le recul sur l'interdiction de location des passoires thermiques, il est particulièrement grave au moment où on se parle aujourd'hui. Parce que l'interdiction de location des passoires thermiques est basée sur un critère de décence. On se dit que ça n'est pas décent de louer à des gens des appartements qui sont impossibles à chauffer ou qui, dans la période actuelle, ne sont pas des bouilloires thermiques. Et là où c'est d'autant plus injuste, c'est que pour une partie des gens qui habitent dans ces bouilloires thermiques, ils n'ont pas d'autre choix en fait. Ils n'ont pas de résidence secondaire, ils ne peuvent pas s'installer de la clim ou autre.
Donc ils sont vraiment enfermés dans ces logements-là où ils n'arrivent pas à en sortir. Donc effectivement, on est revenu en arrière sur ce sujet-là pour des motifs de difficulté. C'est vrai que c'est difficile d'isoler des logements et donc il y a certains propriétaires et notamment des petits propriétaires pour qui c'est compliqué. Mais je pense qu'il faut revenir à cette question d'essence et dans la période qu'on est en train de traverser, pensez à ces gens-là qui ont un peu chaud dans leur appartement. Alors vous le disiez, le frein numéro un, c'est l'argent. Est-ce que c'est toujours rentable d'investir ?
Alors l'adaptation au changement climatique, on estime qu'un euro investi dans l'adaptation au changement climatique, c'est entre 7 et 8 euros d'économiser à terme. Parce que tout bêtement, on se protège d'événements climatiques extrêmes qui vont arriver. Donc on évite des dégâts futurs, que ce soit des dégâts humains malheureusement et des dégâts matériels. Mais alors pour qu'on ne le fait pas, c'est un investissement rentable. Un euro d'un côté, 7 de l'autre d'économiser, c'est fou. Mais on le fait parce que l'euro investi, vous savez quand vous l'investissez. L'euro économisé, vous ne savez pas quand vous allez l'économiser. C'est du long terme.
Et donc comme on est quand même dans un système où il est difficile de se projeter dans le temps long, a fortiori dans le chaos politique qu'on vit actuellement, c'est difficile de vendre un peu plus de dettes aujourd'hui pour éviter de la dette demain et je le regrette.
En 2022, au début du quinquennat, Emmanuel Macron a créé le secrétariat général à la planification écologique. Pour dire en gros que toutes les politiques menées devaient être scrutées à l'aune de ces enjeux économiques. Il existe encore, on n'en parle jamais ?
Le secrétariat général à la planification écologique existe toujours, tout à fait. Il a fait quoi ? Depuis 5 ans ? Il a mis en place un certain nombre de politiques. En tout cas, il a aidé à coordonner un certain nombre de politiques sur la décarbonation, sur la biodiversité, sur l'adaptation au changement climatique. Parce que la France est quand même dotée d'un plan national d'adaptation au changement climatique qui commence à poser les bases de ce dont on se parle ce matin. Et le secrétariat général à la planification écologique, aujourd'hui, continue à les mettre en œuvre. Donc c'est un petit peu moins flamboyant que d'annoncer des politiques.
Mais c'est probablement aussi, voire plus important. Parce que c'est comme ça qu'on réussit à avoir des politiques qui ne sont pas que des effets d'annonce.
Merci beaucoup Marine Brault, consultante indépendante en développement durable. Et j'invite les auditeurs à aller jeter un œil à votre livre qui est vraiment pile-poil sur ce sujet-là. Qui aurait pu prédire le son de 10 ans de politiques écologiques depuis l'accord de Paris ? C'est aux éditions des petits matins. Merci beaucoup. Merci à vous.