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interviewFrançois Ruffin· 15 juin 2018 12 min

"MON FRÈRE, MALADE, UN SOUS-HOMME ?"

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

On va faire un bulletin spécial "pognon de dingue". Donc là on est devant l'hôpital psychiatrique Philippe Pinel à Amiens et Sébastien est président de l'UNAFAM dans la Somme. C'est l'Union Nationale des Familles et Amis de Personnes Malades.

Et là en l’occurrence, des malades en psychiatrie. Tu as un frère malade ...

J'ai un frère qui est malade, qui souffre de schizophrénie. Et si aujourd'hui on est là avec les soignants c'est parce qu'il y a un ras le bol. On en a marre, mais on en a vraiment très marre.

La coupe est pleine. On en a marre de ces suppressions de postes, on en a marre de ces fermetures de services, sachant qu'il n'y a aucune solution à l'extérieur. Il y en a marre.

Moi, je rencontre les élus, je rencontre le département, je rencontre les élus municipaux. J'ai l'impression que la situation ne change pas. Elle s'empire.

Aujourd'hui, c'est catastrophique, nos proches n'ont pas de soins. Il n'y a pas de soins aujourd'hui à Philippe Pinel. On fait du gardiennage.

Il y a un manque de soignants, ça c'est important, il y a un manque de soignants donc on ne sait pas ce que nos proches vont devenir. Que s'est-il passé dernièrement ? Alors dernièrement, il y a encore des psychiatres qui ont annoncé, tout simplement, leur départ.

Donc ça veut dire qu'on est déjà dans une pénurie. Et cette pénurie augmente ! Alors tout ce que sait nous dire le directeur, il a sa solution, C'est les départs en Belgique.

Ça, on ne le comprend pas. Départ des psychiatres en Belgique ? Non, les départs de nos proches qui sont malades pour la Belgique.

On envoie les malades en Belgique ? On va envoyer les malades en Belgique parce que l'hôpital est en sureffectif. Donc on a trouvé une 'solution', entre guillemets.

Cela n'a bien sûr pas été pensé par les familles, on n'aurait jamais fait ça nous. On nous dit tout simplement qu'on va envoyer des malades en Belgique. On va créer des foyers, des MAS (Maisons d'accueil spécialisées) en Belgique.

Et nos proches vont partir. Le traumatisme pour les familles ! Imaginons des parents qui ont 50, 55 ans qui doivent aller voir leurs proches en Belgique !

Comment vont-ils faire quand ils vont vieillir ? Ces personnes là vont être abandonnées. Ce que je ne comprends pas c'est que, normalement, les départs en Belgique, n'étaient plus possibles.

Alors on a ainsi proposé aux personnes autistes l'exil belge ...

Oui, Et maintenant c'est ...

Maintenant, c'est pour nos proches ! On est quand même à 150km de la Belgique, ce n'est pas non plus à côté de la frontière ! Et donc c'est une forme de sous-traitance finalement ?

Oui, c'est une forme de sous-traitance. Hier encore, on a rencontré le directeur du "préfet". Alors que vous a-t'il dit ?

Il dit comme tout le monde : "vous savez, cela ne relève pas de ma compétence" ...

Mais il nous comprend, ça c'est bien ! Qu'il puisse nous comprendre, c'est déjà pas mal. Il nous soutient, ce qui est plutôt bien.

Il est aussi choqué par la situation que nous. C'est bien, ça veut dire qu'il a un peu d'humanité quand même. C'est important dans la vie.

Mais que fait-il finalement ? Il nous dit Je ne peux rien faire". A la fin, ça se solde avec un "je vous comprends" et un "bon courage".

On est content, je suis content, le directeur du préfet qui m'a dit "bon courage". Je peux repartir et dire à mon frère "bon courage, tu es adulte handicapé, bon courage pour toi ! Parce que la société n'est même pas capable de t'offrir un avenir." C'est comme ça que nos proches sont traités, tout simplement.

Donc là, j'ai la liste des psychiatres qui sont déjà partis, il y en a huit. Il y en a un que j'ai vu derrière nous. Il y en a sept qui doivent partir, ça a été annoncé officiellement.

Ça veut dire qu'il ne reste plus personne. J'ai aussi la liste de ceux qui risquent de partir "off". C'est l'hémorragie.

C'est l'hémorragie, ça veut dire que nos proches vont être sans le soin. C'est incroyable. Il n'y a qu'en psychiatrie qu'on tolère ça !

Imaginez qu'il y ait une personne qui ait une pathologie cardiaque ! C'est terrible ! C'est vrai que si l'on compare avec le reste de l'hôpital, qui n'est pas en pleine santé non plus.

Si l'on disait à ceux qui sont malades du cœur : "allez en Belgique". Ceux qui souffrent du diabète : "vous irez en Belgique". Ceux qui ont un problème aux pieds : "vous irez en Belgique", ça choquerait ?

Ça choquerait ! Énormément ! Mais pour nos proches, peut être que, je vais être provocateur, ce ne sont pas des citoyens comme les autres ?

Peut être que c'est ça. Peut être qu'ils n'ont pas la même valeur. Peut être que mon frère, en tant qu'adulte handicapé, il n'a pas la même valeur humaine.

Peut être que mon frère, c'est un sous homme. Peut être. Donc forcément on s'en fout un peu.

Il n'y a pas la même ...

Peut être qu'on les considère comme ça. On peut lancer un petit message à Monique, quand même ? Monique ?

Monique Ricomes. La directrice de l'Agence régionale de santé. Vas-y.

Alors moi je vais y aller parce que je pense qu'il faut être gentil pour que les messages passent. "Monique", on va l'appeler par son prénom parce que je pense qu'ils aiment bien cela : "Monique il faut faire quelque chose. Nos proches sont en souffrance.

L'hôpital est en souffrance. Il faut absolument faire quelque chose ! L'argent ne doit pas être le maître mot, Monique.

Il faut venir à Philippe Pinel. Il faut venir nous aider, aider les familles, Monique. Il faut descendre de Lille.

Il faut voir ce qui se passe à Philippe Pinel. Il faut voir le devenir de nos proches. Monique, le diagnostic a été fait sur la Somme, on sait comment c'est sur la Somme.

On sait le manque de places. L'hôpital, il faut le soutenir. Il ne faut pas nous baisser le nombre de soignants.

Il faut réagir ! Il faut surtout que, quand on vous interpelle, Monique, il faut nous répondre. Nous, on est là.

Je suis le bénévole d'une association. On essaie, on veut bien être constructif. Mais quand il y a lettre morte, on ne sait plus quoi faire.

Qu'est ce qu'on peut faire, qu'est ce qu'on doit faire ? Moi, je veux bien rester dans le droit mais qu'est ce qu'on doit faire aujourd'hui ? Bon, en tout cas, si jamais vous voulez venir boire un café avec nous, l'UNAFAM vous le paye.

Moi je le prendrais, même si vous avez besoin d'un café un peu huppé. S'il faut mettre 2 euros, 2 euros 50, on le mettra sur le compte de la délégation UNAFAM de la Somme. On s'y engage.

Même le repas ! Dans des restaurants qui sont pas mal sur Amiens. Mais qu'on puisse discuter psychiatrie, ce serait pas mal." Vous n'arrivez pas à la rencontrer, la directrice de l'ARS ?

Oh c'est très difficile de la rencontrer Mme Ricomes. Même quand on lui envoie des mails, parce que ce doit être une personne très occupée, je pense qu'elle doit avoir une occupation dans la vie, c'est difficile. Il n'y a pas de réponse.

J'ai envoyé un petit mail car j'étais outré de voir le nombre de psychiatres qui partent. On est outré donc on envoie un petit mail. Mais je n'ai jamais eu de réponse.

On voit ici très concrètement ce que ça donne la fusion des régions. Le fait qu'on ait perdu la Picardie, que l'on se retrouve dans les Hauts de France et que la direction régionale soit partie à Lille, de fait ils deviennent intouchables. On ne peut plus les interpeller, on ne peut plus les contacter.

On le voit de fait. Je le dis car on va avoir le même problème avec le rectorat qui aujourd'hui est en voie de partir sur Lille. On n'aura plus d'interlocuteur en face.

Je pense que la situation sur Philippe Pinel n'a pas été prise au sérieux. Je pense aussi qu'ils n'en ont rien à faire, que ce n'est pas un sujet qui les intéresse. Je voudrais que parfois, on se rassemble tous autour d'une table ronde et qu'on discute.

On avait demandé à Mme Ricomes, la directrice de l'Agence régionale de santé, une table ronde avec les élus, l'UNAFAM, les psychiatres, la direction. Qu'on se mette tous autour d'une table, pour discuter de quelle psychiatrie on attend dans la Somme. Pour ça, on n'a pas eu de réponse. "Monique, toutes les dates sont bonnes.

Même au mois de Juillet. On veut faire avancer la situation." Je pense qu'aujourd'hui, il y a beaucoup de violence qui est retournée pour l'instant contre les soignants eux-mêmes.

En allant dans l'hôpital, j'ai senti tout ce que les gens prenaient sur eux, les cachets qu'ils prennent aussi, pour pouvoir supporter la situation. Et je le vois encore dans ce qui s'est fait à Rouvray. La grève de la faim, ce n'est pas mon truc.

Je n'aime pas que les gens se dégradent pour lutter. Mais c'était un symptôme d'une violence qu'on est prêt à se faire à soi-même pour changer la situation. Je ne fais pas d'appel à la violence mais je voudrais avertir sérieusement.

Je pense qu'aujourd'hui, les hôpitaux et en particulier les hôpitaux psychiatriques, sont vraiment au bord du craquage. Et comme il n'y a pas d'interlocuteur, comme il n'y a pas de dialogue, comme il n'y a pas de solution apportée, comme il y a une forme de mépris et d'arrogance en face, tout ça peut être générateur de violence. C'est une forme d'avertissement lancé aux autorités.

Non pas d'appel à la violence mais d'avertissement car ils créent aujourd'hui une situation telle que, si ça ne se résout pas par la discussion, si les mobilisations ne sont pas prises au sérieux, je crains qu'on en arrive à d'autres formes d'expression. Vendredi prochain je vais à Prémontré, le 22. J'espère qu'il y aura des gens d'un peu partout des Hauts de France.

Je pense qu'on va initier une action. Parce que là, le problème c'est que c'est Pinel avec Pinel, Rouvray fonctionne avec Rouvray, Prémontrés fonctionne avec Prémontrés, ce qu'il faudrait c'est qu'il y ait à un moment une véritable action commune. Je ne veux pas en être l'artisan mais je veux participer à ça.

Je voudrais aussi dire que l'on a une vision pour la psychiatrie. Ce n'est pas comme si on n'était qu'une force d'opposition et de contestation. Je pense qu'on a construit une vraie vision et que paradoxalement, ce que l'on veut pour la psychiatrie en France n'est pas si éloigné que ça de ce que décrit le Ministère de la Santé.

Ici, il y a de grands murs, qui datent du XIXe siècle, derrière lesquels se passent les soins. Et je pense qu'on est d'accord avec le Ministère de la Santé pour dire que ce n'est plus derrière ces murs que doivent se passer les soins. Ces murs doivent être là pour les moments de crise, lorsqu'un schizophrène ou un dépressif risque de passer à l'acte, une tentative de suicide.

Ces murs doivent être là pour gérer le temps d'une crise, donc un séjour bref. Et ensuite, il faut qu'il y ait des solutions en extra-hospitalier : des appartements thérapeutiques, des Maisons d'Accueil Spécialisées, du médico-social, des infirmiers à disposition, des CMP, Centres Médicaux Psychologiques. Il nous faut tout ça à l'extérieur pour que les soins puissent se dérouler à l'extérieur, qu'ils soient de meilleure qualité, qu'ils soient plus humains pour les gens, qu'ils soient moins coûteux également.

Mais, en revanche, ça ne peut pas se faire en commençant par couper dans les services sans avoir construit quoi que ce soit à l'extérieur. Naturellement, il faut être logique. Juste une petite chose qui est importante : le premier rendez-vous dans un CMP, c'est combien de temps selon vous ?

C'est bien simple. Le premier rendez-vous dans un CMP, c'est onze mois ! Cette vision là elle ne peut pas être portée parce que le seul truc qu'ils regardent, c'est le budget.

On ne fait pas de l'ambulatoire pour couper les lignes de budget. Et je rappelle, puisque c'est Monique Ricomes qui nous en a informé elle même, la directrice de l'Agence Régionale de Santé. Moi, je croyais que le budget des hôpitaux de psychiatrie augmentait de 2%, comme celui du reste des hôpitaux.

Ou alors, qu'à minima, il stagnait, mais vraisemblablement, depuis une quinzaine ou une vingtaine d'années, le budget de la psychiatrie diminue. Et donc il faut que non seulement on fasse cesser cette hémorragie mais que par ailleurs il y ait un rattrapage. Et à ce moment là, on arrivera à construire des appartements thérapeutiques, des Maisons d’Accueil Spécialisées, des CMP à l'extérieur, qui permettront de faire basculer la psychiatrie, la faire évoluer, la faire entrer dans une nouvelle ère, et qu'elle soit plus respectueuse, à la fois des soignants et des patients.

Il faut qu'il y ait ça d'abord.