Raphaël Legendre face à Mathieu Jolivet : L'Allemagne est-elle au pied du mur ? - 17/07
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Cette rencontre franco-allemande, le Conseil des ministres, Emmanuel Macron et Friedrich Merz, se retrouvent en Allemagne. On va se poser cette question, est-ce qu'on doit nous aussi mettre l'Allemagne au pied du mur ? Il y a notamment beaucoup de décisions de l'Allemagne qui l'a fait, notamment sur le réarmement allemand. Est-ce qu'on met l'Allemagne au pied du mur ? Qui commence ? C'est vous Raphaël Legendre ou c'est Mathieu Jolivet ?
Oui, avec plaisir. Alors effectivement, c'est le dernier Conseil franco-allemand de la décennie Macron. On a beaucoup parlé en France du couple franco-allemand. Il faut savoir que cette expression n'existe qu'en français, certainement pas en allemand. Et nos amis allemands, on ne peut pas faire sans eux. Mais quand même, il y a un moment où il va falloir les secouer. Parce que d'abord, l'Allemagne a profité pendant des années de l'Europe en déversant toutes ses exportations. L'excédent commercial allemand, c'était notre déficit commercial à nous, Français. Son industrie a bénéficié d'un marché unique. Alors on sait, le modèle économique allemand est complètement disrupté, bouleversé.
Son modèle, c'était utiliser l'énergie russe, peu chère, pour vendre des machines-outils aux chinois, aux marchés chinois, tout en bénéficiant de la protection de l'OTAN, des Américains, et donc en achetant aussi beaucoup de produits aux Américains. Bon, tout ça a volé en éclats après la guerre en Ukraine. L'Allemagne s'est refermée sur elle-même, doit se réinventer industriellement. Mais du coup, elle le fait en la jouant parfaitement solo et sans penser en européen. C'est-à-dire qu'on est aujourd'hui face à ces deux puissances, ces deux empires qui nous prennent en tenaille, les Américains et les Chinois.
On est enfin en train de se réveiller sous les coups de boutoir du président américain qui nous met des baffes et on se dit « Ah, peut-être qu'il va falloir qu'on travaille enfin à notre souveraineté européenne, à notre défense, qu'on protège notre industrie, notamment notre industrie automobile, peut-être protéger le marché européen avec des droits de douane comme l'ensemble du monde le fait, s'adapter aux nouvelles règles de la mondialisation. » Et on a un pays au centre de ça qui flingue cet effort, qui a tout bloqué, c'est l'Allemagne.
Et c'est notamment sous la pression des automobilistes allemands qui veulent continuer le plus longtemps possible à vendre leur voiture sur le marché chinois, là où ils sont éjectés, donc qui refusent toute protection, et puis qui continuent à acheter du matériel militaire américain, tourner vers les États-Unis bien plus que l'Europe pour la protection militaire. Il y a un moment, il faut que les Français les mettent au pied du mur et leur disent « Maintenant, ça suffit, jouons européens. »
Qu'avez-vous à dire à cela ? Mathieu Jolivet.
Quand j'entends Raphaël, en fait, ça me fait penser un peu, c'est un peu ça le drame du couple franco-allemand, c'est que finalement, on est un peu le wagon qui est au milieu du train et qui donne la leçon à la locomotive. La réalité, c'est que les Allemands, c'est quand même eux qui sont le moteur de la zone euro, première économie de la zone euro, sans l'Allemagne. Sans croissance, il n'y a plus de croissance en Allemagne. Mais ce que je veux dire, c'est qu'on est en train de parler d'un partenaire clé, qui est un partenaire, et vous l'avez pour le coup bien rappelé, qui est un partenaire polytraumatisé.
Depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne, elle s'est construite sur trois piliers. Effectivement, l'énergie russe, bon marché, ce cordon bilika, il a été totalement coupé depuis février 2022, l'invasion russe en Ukraine. Le parapluie sécuritaire américain, qui est hyper important dans la culture allemande, cette culture atlantiste, qui est très très forte, et ça on se rend peut-être, on l'oublie un peu facilement en France, parce que nous on a une culture qui est beaucoup plus héritée d'une défiance du général de Gaulle, etc., de notre dissuasion nucléaire.
Mais eux, en Allemagne, c'est quelque chose de hyper important, et bien là-dessus, on voit que le parapluie sécuritaire américain est en train de se refermer peu à peu. Et là, on a la mémoire toujours un peu courte aussi. On a l'impression que c'est quelque chose qui vient et qui est dû à la fureur de Donald Trump. En fait, Donald Trump ne fait que poursuivre ce qu'a commencé Barack Obama, qui lui a commencé à pivoter la stratégie américaine vers l'Indo-Pacifique, parce qu'aujourd'hui, quand vous êtes américain, la priorité, elle n'est plus en Europe. Aujourd'hui, là où ça se passe, c'est en Indo-Pacifique.
Donc le parapluie se referme, les Allemands se retrouvent avec ce deuxième pilier qui s'est complètement effondré. Et enfin, son dernier pilier, c'est effectivement le commerce avec la Chine. Et ça, sur le commerce avec la Chine, on voit bien qu'aujourd'hui, ils avaient une vision totalement mercantile, alors que nous, on avait une vision en France qui était stratégique. Et aujourd'hui, ce rouleau compresseur chinois atteint même les industriels allemands.
Et on se retrouve avec une société traumatisée qui voit même son géant Volkswagen en train de faire des coupes de plusieurs dizaines de milliers d'emplois, de tailler dans la masse salariale, même Volkswagen est en pleine crise existentielle. Donc en fait, ce que je veux dire, c'est que le tempo n'est pas forcément le bon pour dire qu'on va secouer notre voisin allemand. Ils sont assez grands pour faire le diagnostic tout seuls. Ils ont commencé à le faire et ils ont commencé à prendre des mesures spectaculaires. Le frein à la dette, eh bien, ils commencent à être beaucoup plus souples là-dessus pour investir massivement. La dette commune, ils en ont fait pendant le Covid.
Ils savent très bien tout seuls et de manière pragmatique faire les bonnes choses. Et ils savent très bien que le couple franco-allemand va réveiller cette Europe dans un monde devenu beaucoup d'or. Merci, merci, monsieur.
Raphaël Legendre, Mathieu Jolivet.