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interviewFrance Inter — L'invité du week-end· 14 décembre 2025 23 min

Nuremberg, une "catharsis shakespearienne" : 80 ans après, Alfred de Montesquiou raconte le procès

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Invité

Et dans le grand entretien ce matin avec Marion Lourdes, nous avons le bonheur de recevoir un écrivain, journaliste, grand reporter. Il a reçu le prix Albert Londres et il raconte dans son dernier livre, Le crépuscule des hommes chez Robert Laffont, le procès de Nuremberg. C'était il y a tout juste 80 ans, le procès de Nuremberg par ceux qui l'ont observé et raconté. Journaliste, photographe, écrivain, Joseph Kessel, John Dospasso, Selza Triolet. Peut-être le plus grand procès de l'histoire, le premier en tout cas à avoir été filmé. Il a posé les bases du droit international moderne, un procès qu'on a dit shakespearien et on va comprendre pourquoi. Bonjour Alfred de Montesquieu. Bonjour Ali.

Et bienvenue, l'enquête est passionnante, elle a remporté le prix Renaudot, essai et s'est largement mérité. Félicitations, le livre il est déjà adapté en documentaire, deux épisodes au cœur de l'histoire. Disponible sur Arte et que vous avez réalisé. Questions, réactions chers auditeurs sur le procès de Nuremberg où Goering et 20 autres nazis sont jugés. Au 01-45-24-7000 ou l'application Radio France. Alfred de Montesquieu, c'était il y a 80 ans. Le 20 novembre 1945 s'ouvrait donc le procès de Nuremberg. Il y a eu depuis des centaines de livres d'historiens pour raconter ce procès mais vous le faites de manière inédite. On suit des journalistes, ils sont américains, russes, français.

C'est Madeleine Jacob, résistante et reporter pour le journal Frontierer. C'est Joseph Kessel qui deux mois à peine avant le procès était encore pilote dans une escadrille qui bombardait l'Allemagne. La grande histoire vue par ceux qui la vivent au présent et qui en témoignent. Qu'est-ce que ça montre que le travail d'historien ne montre pas Alfred de Montesquieu ?

2:01
Alexandre De Montesquiou

Oui, question pointue. Effectivement, moi je ne suis pas historien, je suis reporter de formation et de métier et de passion. Et mon idée n'était pas de re-raconter le procès qui a déjà été analysé par les plus grands. Mon idée c'était de raconter le regard porté sur le procès. Ce qui est très moderne d'ailleurs. Et c'est une phrase de Robert Jackson, le procureur général, qui dit ce qui compte ce n'est pas tellement le jugement des nazis, c'est la mise en récit de ce jugement. Et l'idée sous-jacente, c'est qu'en fait il n'y a pas une vérité absolue. Ce n'est pas une vérité mathématique.

L'endroit dont vous regardez, vous parlez de Madeleine Jacob, si vous êtes français ou américain, enfin si vous êtes par exemple, vous avez vécu, occupé par les nazis, vous avez subi les raves de la Gestapo, vous avez subi les couvre-feu, vous n'avez pas la même perception du procès que si vous êtes anglais, vous avez été bombardé mais vous n'avez pas été occupé, ou américain, ou les russes avec leurs 10 millions de morts si vous voulez. Donc chacun en fait voit le procès et voit les accusés différemment. Il y a 21 accusés et chacun ne voit pas les mêmes accusés comme étant les pires. C'est ça qui est intéressant.

Est-ce qu'il n'y a pas de vérité mathématique devant un événement majeur, même si on sait qu'il est majeur ?

3:05
Invité

On va en parler, on va prendre le temps de rentrer dans ce procès absolument hors normes, traduit simultanément en 4 langues, c'est complètement nouveau, c'est une première également. La salle 600, c'est là où se déroule le procès à Nuremberg, une ville détruite à 90% par la Royal Air Force, une ville en ruine où l'on sent encore l'odeur des cadavres sous les décombres. Ce qui est très impressionnant, c'est qu'il y a le grand absent, évidemment, Hitler. Il y a évidemment l'assassin du siècle, Himmler, qui n'est pas là. Mais il y a Göring, il y a 20 autres criminels qui sont là. Et vous racontez au fond que ce procès-là, il a été monté comme un théâtre shakespearien. Pourquoi ?

Pourquoi cette référence à Shakespeare alors qu'on est dans tout sauf du théâtre ?

3:57
Alexandre De Montesquiou

Alors oui, la justice est très théâtrale. Et de toute façon, c'est une catharsis, un procès, un grand procès. Et là, en particulier, la salle 600 dont vous parliez a été remodelée. Et là où sont le fond de la salle, dans le palais de justice de Nuremberg, qui a été plus ou moins épargné par les bombes parce qu'il est en banlieue de la ville. Donc il est abîmé, il est retapé vite fait par les prisonniers de guerre, notamment des SS. Il faut faire attention, il faut leur prendre les pelles le soir, tout ça, pour ne pas qu'ils s'en servent comme armes. Mais le fond de la salle du palais de justice, c'est un écran, ce n'est pas les juges.

Et donc la notion de spectacle est installée pendant tout le procès. Et l'aspect Shakespeare en particulier, je pense que vous faites allusion au jeudi 29 novembre. Voilà, tout à fait.

4:41
Invité

Jeudi 29 novembre 1945.

4:43
Alexandre De Montesquiou

Voilà, ce jour-là, le procureur Jackson, qui comprend que le procès a très mal démarré, que les accusés en fait ricanent de cette justice très procédurière, très petite bourgeoise. Il y a des images terribles qu'on voit dans mon documentaire, où Goering et Ribbentrop, ils se tordent les côtes de rire et ils ont des larmes. Ils se foutent de la gueule, pardon pour les auditeurs, mais c'est incroyable. Et Jackson se rend compte qu'il faut qu'il reprenne la main. Et là, le jeudi 29, dans l'après-midi, on éteint les lumières, les rideaux sont déjà toujours fermés, et on projette à l'écran le premier grand film-preuve de l'histoire. C'est la première fois que des images filmées sont projetées.

Ce sont des preuves. Ce sont des preuves. Il y a un affidavit au début, c'est-à-dire le colonel dit, ces images ont été tournées à l'ouverture de Buchenwald, de Dachau, ou par les Anglais à l'ouverture de Bergen-Belsen, et ce sont des preuves. Et là où c'est shakespearien, c'est que Jackson, qui est un grand lecteur de Shakespeare, s'est souvenu de Hamlet, acte 3, scène 2, où Hamlet sait qu'ils sont les coupables, mais ne peut pas vraiment les prouver, et prouver leur culpabilité, fait venir une troupe de théâtre et leur fait jouer un meurtre avec les circonstances du meurtre de son père. Et il demande à ses meilleurs amis de regarder le visage des suspects pour repérer l'assassin.

Parce qu'il va se trahir pendant que la pièce est jouée. Et là, du coup, à Nuremberg, Jackson a fait insérer un fin liseré de lumière qui rétroéclaire les visages des accusés pendant qu'eux voient la projection de leur crime à l'écran. Et Kessel a des mots extraordinaires, parce qu'en fait, mon roman entier est un jeu de regard. Nous regardons Kessel qui regarde les accusés, qui eux-mêmes regardent l'écran sur lequel est projeté leur crime. Et Kessel dit, voilà, on voyait Goering serra ses mâchoires à les rompre, Ribbentrop détournait le regard, Hans Frank, le boucher de la Pologne, qui a des centaines de milliers de morts sur sa conscience, se met à pleurer.

Alors, est-ce qu'il pleure de honte ou de remords ? Ou est-ce qu'il pleure parce qu'il comprend qu'en fait, ce qu'il attend, c'est la corde ? On n'en sait rien. Mais nous, en tout cas, le livre, c'est un livre sur le regard, le regard porté.

6:43
Présentateur

Alors, c'est difficile quand on vous lit de faire la part entre le roman et l'essai, parce que vous avez le prix Renaud de l'essai et pourtant, c'est un roman et un travail de documentation énorme. Vous citez parfois Marc Bloch, l'immense historien, qui disait, l'histoire aide les hommes à mieux vivre. Comment est-ce que cette histoire, elle nous aide à mieux vivre ?

6:59
Alexandre De Montesquiou

Oui, alors, juste pour répondre à la première question, c'est un roman, c'est un roman vrai. C'est-à-dire qu'en fait, ça se lit comme un roman, mais tout est véridique.

7:06
Présentateur

Il y a des pages entières de bibliographie derrière.

7:09
Alexandre De Montesquiou

Et tous les événements, même les plus petits qui sont relatés, sont véridiques. En fait, c'est une période trop grave de l'histoire, je trouvais, pour raconter des faribons. Bien sûr. Il y a trop de dangers de révisionnisme, de relativisation, de ceci, de cela. Je voulais que le lecteur ou la lectrice qui prenne ce livre sache que tout ce qu'il y apprendra est véridique. Voilà, ça c'est la première chose. Ensuite, sur Marc Bloch, oui, effectivement, le titre paraît sombre, si vous voulez. On se dit, voilà, le crépuscule des hommes. C'est la fin, en tout cas, d'une certaine vision de l'homme qui est née avec Platon ou humaniste.

La foi dans le progrès, la convergence du beau, du bon et du bien, si vous voulez, qu'une grande civilisation qui a produit Kant et Mozart puissent sécréter Auschwitz. C'est un peu la fin d'une foi dans l'être humain. Mais c'est aussi le crépuscule, il faut le savoir, il y en a deux en astronomie. Il y a le crépuscule descendant qu'on connaît, qui va vers la noirceur. Le soir, il y a l'aube. Il y a le crépuscule du matin, le crépuscule ascendant. Et je pense que Nuremberg, c'est aussi une ombre portée sur nos vies, bien sûr, l'ombre de la Shoah portée sur toute l'Europe.

Mais c'est aussi, il y a un faisceau lumineux, il y a quelque chose de lumineux dans Nuremberg, notamment l'établissement du crime contre l'humanité.

8:18
Invité

Le crime contre l'humanité, le crime de génocide. C'est ce qui va permettre ensuite de qualifier la Shoah de crime contre l'humanité. Absolument. Les jalons sont là.

8:26
Alexandre De Montesquiou

Le génocide, ça sera 1948 à Chaillot, à quelques mètres d'ici. Mais le crime contre l'humanité, c'est Nuremberg. Et c'est quand même, l'idée sous la chante, c'est qu'une vie humaine est absolument sacrée. Et qu'elle est universellement sacrée. Et quand on dit que le crime contre l'humanité est un crime rétroactif, mais imprescriptible et universel, c'est l'universalité, ce que ça exprime sur ce que c'est qu'une vie humaine. Aucun motif politique ou militaire ou géostratégique ou que sais-je, n'autorise à prendre une ou plusieurs vies humaines.

8:56
Présentateur

Même si j'obéis à mon chef, par exemple.

8:58
Alexandre De Montesquiou

Et ça, effectivement, vous soulignez un autre point très important. L'une des autres conquêtes juridiques de Nuremberg, au-delà de la conception du crime contre l'humanité, c'est la notion de responsabilité pénale individuelle du dirigeant. C'est-à-dire qu'il n'y a pas d'obéissance à un chef, il n'y a pas de mandat politique qui vous autorise à commettre des crimes pénalement répréhensibles.

9:19
Invité

Vous parliez d'une vie humaine. Le 28 janvier 1946, la salle 600, elle fait face au premier témoignage d'un rescapé des camps. C'est celui d'une résistante, Marie-Claude Vaillant-Couturier. Elle livre un récit, je cite, « d'une barbarie parfois inouïe, si stupéfiante, que l'interprète peine à trouver les mots ». Fermez les guillemets. Et vous dites qu'il va donner au procès de Nuremberg une dimension fondamentale. Il fait entrer les camps d'extermination dans le prétoire. »

9:47
Alexandre De Montesquiou

Absolument. En fait, elle décrit des choses tellement horribles que le juge l'interrompt en disant « écoutez, ça va, je vous remercie, on a compris ce qui était un camp de concentration ». Et là, c'est le procureur français qui se lève pour dire « non, non, vous avez compris ce qui est un camp de concentration, cette dame est en train de vous expliquer autre chose qu'un camp où on descend du train directement pour mourir ». Ce que Marie-Claude appelle « les gaz ». On va vers les gaz. Et donc, elle explique ce qui est un camp d'extermination. Et aussi, elle ne cesse de dire « ah, je suis, j'ai survécu parce que je n'étais pas juive ».

Donc, elle fait aussi rentrer le génocide dans sa dimension juive dans le procès, ce qui n'était pas l'objectif au début du procès. Le procès était là surtout pour juger les nazis pour crime de guerre d'agression. C'était un peu la clé de voûte du procès de Nuremberg. Interdire la guerre d'agression. Bon, Poutine n'est pas au courant.

10:32
Invité

Mais depuis, Nuremberg, c'est interdit. C'est interdit, c'est la raison pour laquelle je parlais de génocide. Il y a un témoignage qui bouleverse le cours du procès Alfred de Montesquieu. Ce n'est pas celui d'un témoin, c'est celui d'un bourreau. Rudolf Hess, le responsable du camp de Schwitz. Et là, se joue quelque chose de fondamental. Lui, il ne minimise absolument pas la réalité des chiffres, de l'horreur dans ce qu'il dit à la barre. Et il va parler de la solution finale.

11:02
Alexandre De Montesquiou

Oui, alors Rudolf Hess, il est arrêté dans les premiers jours d'avril, dénoncé par sa femme. Il était caché comme porché près de la frontière danoise. Et ils l'ont amené en avion directement à Nuremberg. Et là, c'est bizarrement, c'est les avocats de la défense qui vont commettre une erreur tactique, de leur point de vue. C'est-à-dire qu'en fait, Hess est convoqué comme témoin de la défense par l'avocat de Keltenbrunner. Ernst Keltenbrunner, le chef de la Gestapo, le numéro 2 d'Himmler, le numéro 2 de la solution finale. Le créateur de la Gestapo, d'ailleurs. Oui, l'un des co-créateurs, avec Göring, d'ailleurs, qui est là dans la salle.

Et Rudolf Hess, qui était en cavale, donc il n'a pas compris, finalement, que le Reich était terminé, et qui est complètement imprégné, imbibé d'idéologies nazies, ne minimise pas. Il est très fier, en fait. Il est fier de son accomplissement industriel. C'est une machine qui tourne et tout ça. Ça va d'ailleurs poser un problème aux historiens, parce que, non seulement il reconnaît les chiffres, mais il les exagère. Il se réclame d'avoir tué 2 millions de personnes à Auschwitz. Il en a tué 1 million.

12:06
Présentateur

Il y a même 3 millions dans votre livre, avec la faim, les maladies en plus.

12:09
Alexandre De Montesquiou

Oui, avec les maladies en plus. Mais il se vante d'un chiffre qui est excessif. Et d'ailleurs, dont se serviront ensuite certains révisionnistes pour essayer d'attaquer l'histoire de la Shoah. Mais donc, quand Heuss parle, notamment interrogé par la Défense, là, ce jour-là, les accusés qui, jusqu'à présent, pensaient pouvoir retourner le procès pour en faire une espèce de tribune politique pour défendre l'accomplissement de l'Allemagne face aux menaces du communisme, ou que sais-je, ce jour-là, ils comprennent qu'ils sont morts. Et c'est l'un des points de bascule du procès. Après, chacun voit Média à sa porte. Pour moi, il y a deux grands points de bascule, vous l'avez dit.

Le premier, c'est la dimension humaniste du procès, enfin, la dimension de la Shoah qui arrive avec le témoignage de Marie-Claude Van Couturier le 28 janvier, vous l'avez dit. C'est-à-dire un an jour pour jour après la découverte d'Auschwitz. Et le deuxième, c'est ce 15 avril 1946. C'est quand Heuss fait ce témoignage et que les accusés comprennent qu'ils ne pourront plus gagner. et le procès va rentrer dans une autre phase. C'est-à-dire qu'en gros, ils ne cherchent plus à se défendre. Pour parler trivialement, ils cherchent à jouer la montre. Ils cherchent à prolonger, encore une minute, M. Le Bourreau.

Donc, ils cherchent à se servir de la procédure pour qu'elle dure le plus longtemps possible avec comme dernier espoir que le procès dure tellement longtemps qu'entre-temps, les Russes et les Américains qui viennent rentrer en phase de guerre froide, parce que la guerre froide commence en gros le 5 mars avec le discours de Fulton, en gros, qu'ils discutent. Voilà, le rideau de fer. Voilà. Et du coup, à partir d'avril, tout le monde s'ennuie fermement. Il faut aussi le dire, et c'est aussi la difficulté pour moi dans mon livre, c'est qu'il fallait raconter l'ennui sans être trop ennuyeux.

13:47
Présentateur

Ce qui est un peu fou, c'est ce contraste, c'est-à-dire ces témoignages qui sont absolument horribles, absolument poignants, qui racontent les morts, qui racontent la Shoah, l'attitude des bourreaux qui, eux, jouent la montre, parfois rigolent, parfois s'énervent. Et puis, le contraste avec les journalistes qui sont, eux, dans leur palais, leur château de Faber-Castell. Donc, ils ne sont pas du tout dans la... Là, on parle au-delà de la salle 600 où se passe le procès. De là où ils vivent, une bâtisse de contes de fées ou plutôt de contes gothiques, c'est ce que vous écrivez. Ils ont leurs amours, ils ont leur cinéma, ils ont même leur fête de Noël.

On peut suivre un tel procès, une telle horreur, un tel moment historique aussi, et flirter et faire la fête ?

14:26
Alexandre De Montesquiou

Paradoxalement, oui. C'est un peu aussi ce que je voulais raconter. Les journalistes ne sont pas le sujet du livre, mais ils en sont les héros. Et effectivement, là, mon propre passé, si vous voulez, de reporter de guerre a nourri mon écriture. C'est-à-dire qu'en fait, vous êtes face à l'horreur, mais le soir, il faut continuer à vivre, il faut même l'évacuer, d'une certaine manière, la comprendre, l'appréhender, l'extérioriser.

Boris Polévoy, qui est le grand reporter de guerre soviétique, qui était présent à Stalingrad le jour de la reddition du maréchal Paulus, qui a fait toute la contre-offensive, qui était là à la libération d'Auschwitz, Chris de Berlin, lui-même, qui est un bon vivant, un fêtard, qui picole, lui-même dit qu'il fait partie d'un petit réseau de trafic, de somnifères. Parce que l'horreur de ce qu'il voit dans le prétoire fait qu'ils n'arrivent plus à dormir la nuit. Et du coup, effectivement, Madeleine Jacob le raconte aussi. Il y a un bar où les alcools sont plus ou moins gratuits. Tous les soirs, il y a six ou sept journalistes en coma éthylique qu'il faut traîner dans leur lit.

Enfin, c'est une fête. Madeleine Jacob,

15:22
Invité

il faut raconter qui c'est. C'est une femme juive, résistante. Elle était dans les réseaux FTP. Elle a été traquée par la Gestapo pendant quatre ans et elle écrivait pour franc-tireur. Elle était donc là pour cette raison dans ce château dont vous venez de parler et qui se détachait sur un ciel bas et lourd, uniformément gris pour reprendre vos expressions. Il y a des auditeurs d'Inter qui vous demandent mais on ne parle pas des Russes. On parle beaucoup des alliés, dit Héléna. Pas des Russes. Quel était leur rôle à Nuremberg ? Alors, c'est intéressant parce que partez d'une anecdote, celle des caméras.

Parce qu'il y a les caméras américaines et il y a les caméras soviétiques qui filment le même procès mais...

16:04
Alexandre De Montesquiou

Alors, mais mieux en fait, paradoxalement. Les Américains filment mieux. Les Américains... Non, les Russes filment mieux

16:09
Invité

que les Américains. Les caméras américaines sont bien plus performantes.

16:12
Alexandre De Montesquiou

Alors, techniquement, les caméras américaines sont plus performantes. Mais par contre, les soldats qui filment sont... Il y a eu une bisbille administrative entre deux services américains. Le service de John Ford qu'il devait filmer est parti en claquant la porte. Et du coup, c'est le Signal Corps parce qu'ils sont un peu des troufions, pardon, mais qui filment et qui d'ailleurs ne parlent pas vraiment allemand, ne comprennent pas ce qu'est une procédure judiciaire. Donc, ils filment toujours un peu à côté. Les archives américaines ne sont pas dingues.

Les Russes, leurs caméras sont beaucoup moins performantes mais à leur tête, c'est Roman Karmen qui est un très grand cinéaste, un très grand documentariste qui a déjà filmé la guerre d'Espagne, etc. Et qui a aussi filmé les petits procès fait par les soviétiques dans les territoires libérés. Donc, notamment à Kharkov à l'époque, c'est-à-dire Kharkiv aujourd'hui contre des nazis. Et lui comprend très bien l'enjeu judiciaire. Donc, pour répondre à l'auditrice Elena, les soviétiques sont très importants dans le procès. C'est l'une des quatre parties qui jugent. Il y a donc deux juges soviétiques parmi les huit juges.

Par contre, le procès va leur échapper et va être un peu humiliant pour Staline, notamment parce que certains crimes abominables qu'on a voulu imputer aux nazis, par exemple le massacre de Katine, en fait, est un crime soviétique et c'est flagrant dans la salle d'audience. De même que la secrétaire de Ribbentrop qui est présentée comme l'une des témoins dit, vous savez, il y a le pacte germano-soviétique mais je suis désolé de vous le dire, il y a une autre chose qui s'appelle le pacte Molotov-Ribbentrop qui sont les clauses secrètes pour envahir la Pologne. Donc, ça veut dire que la guerre d'agression qui est l'un des quatre crimes jugés à Nuremberg, l'un des juges en est coupable.

Donc, c'est une humiliation, ça dérape pour les Russes. Par contre, ironiquement, pour les soviétiques, par contre, ironiquement, la captation et le message est beaucoup plus réussi côté soviétique que côté américain où finalement, on ne sait pas très bien par quel bout prendre ce procès et le film américain ne sortira jamais ou alors très tard et assez mal alors que les soviétiques vont sortir très vite un film qui s'appelle Le Jugement des Peuples qui est splendide et ce film va faire le tour du monde. Donc, on parlait de mise en récit, le procès est un grand succès humaniste et judiciaire, il faut quand même le dire malgré de nombreux problèmes. Par contre, dans sa narration,

18:13
Invité

Malgré trois acquittements

18:15
Alexandre De Montesquiou

qui est incroyable à la surprise et l'indignation générale. Alors, il y a le suicide de Robert Lay Robert Lay avant le procès et juste avant l'exécution il y a Goering qui est une humiliation un camouflet pour les jolis américains et il y a trois acquittés. Mais vu, sur le coup, ça a créé beaucoup de scandales mais vu d'aujourd'hui si vous voulez, tant mieux, c'est la preuve que la justice était équitable. C'est-à-dire que dans le droit positif dans le droit anglo-saxon, il faut prouver la culpabilité des accusés sur les charges qui sont retenues.

Donc, les quatre charges qui sont complot, guerre d'agression, crime de guerre et crime contre l'humanité, si vous n'avez pas vous-même commis ces crimes, c'est pas est-ce que c'est un sale nazi, c'est est-ce qu'il a compris, est-ce qu'il a commis ces crimes-là ? Or, les trois acquittés, donc Schartes qui est un financier, Van Pappen qui a amené Hitler au pouvoir mais qui ensuite s'est brouillé et qui n'était pas aux manettes et Hans Frischte qui était un homme de radio, bon, c'était un propagandiste nazi, mais ici, il n'y a pas d'armes, on n'est pas en train de commettre des crimes. Donc, ces trois-là ont été acquittés. Après, ils ont été rejugés pour nazisme par les Allemands d'ailleurs.

19:22
Présentateur

Alors, question plus intime peut-être, Alfred de Montesquieu, vous dites, on l'entend, que ce procès, il est fondamental pour montrer la victoire du droit sur la violence. Vous qui parcourez le monde pour raconter, comme journaliste, le Darfur l'a dit, Bila Cyril Proche-Orient, vous gardez cette conviction que le droit l'emporte sur la violence ?

19:38
Alexandre De Montesquiou

Oui, c'est un postulat, c'est une espérance parfois, mais quand on me... Enfin, ça m'est arrivé souvent en fait d'avoir des gens qui me disent mais qu'est-ce que vous faites ? Regardez, on souffre qu'il vous tend d'un enfant qui a été bombardé à l'arme chimique en Syrie ou quelque chose comme ça. Qu'est-ce que vous faites pour nous ? Et on se sent un peu impuissant avec son petit stylo, son petit calepin, on est un peu couillon quoi. Et une des seules réponses c'est de dire mais vous savez, il y a le droit d'ingérence, il y a les casques bleus, il y a l'humanitaire, tout ça étant donné à Nuremberg. Et puis aussi, un jour on les jugera. Vous savez, un jour on les jugera.

Et par exemple, le principal génocidaire du Darfour où j'ai commencé ma carrière de journaliste, Alain Kouchèbe, aujourd'hui, il est en prison à la haie. La CPI, c'est l'héritière directe de Nuremberg. Il dort en prison à l'Ivo Kouchèbe. La CPI,

20:25
Invité

effectivement, est l'héritière directe de ce procès. Donc, on dit le plus grand procès de l'histoire. Il y a de nombreux auditeurs et notamment Philippe qui dit il faut faire lire votre livre au lycéen. Jean-Luc qui vous demande rapidement est-ce qu'on peut faire un parallèle entre les procès de Nuremberg et aujourd'hui les crimes de guerre commis sur différents théâtres d'opérations à Ukraine et ailleurs ? Vous venez partiellement d'y répondre parce que j'aimerais qu'on termine quand même sur l'un des témoignages les plus forts que vous restituez dans votre livre. C'est celui d'Ernst Michel découvert par l'armée rouge en 1945.

Ernst Michel c'est le seul survivant de la Shoah présent à Nuremberg. Il travaille pour une agence allemande d'Anna et il est assis à quelques mètres seulement de celui qui a déporté toute sa famille à Auschwitz. On n'arrive pas à imaginer comment ça a pu avoir lieu et comment ce procès effectivement a pu aller à son terme et à aboutir sur fond de naissance de la guerre froide sur fond d'affrontements géopolitiques. Pour vous le crépuscule des hommes c'est une histoire qui nous concerne absolument tous ou est-ce que c'est une date une date dans les livres d'histoire ?

21:37
Alexandre De Montesquiou

Pour moi c'est une histoire qui nous concerne qui est extraordinairement vivante. C'est aussi pour ça que je voulais en faire un roman. Je voulais que ça soit quelque chose d'émouvant de vivant. Vous décrivez Ernst Michel il faut imaginer ce jeune homme de 22 ans qui est à 6 mètres de son bourreau et qui est obligé de tenir la chaise devant lui pour ne pas sauter et aller courir secouer ou étrangler Ernst Kaltenbrunner qui est en face de lui. Pour ne rien vous cacher je prépare la biographie maintenant de Ernst Michel en bande dessinée

22:08
Présentateur

à la réédition.

22:09
Invité

Écoutez formidable merci infiniment d'avoir été notre invité après votre César à la réédition Alfred de Montescu Le crépuscule des hommes s'est publié chez Robert Laffont dans la collection Pavillon et le documentaire est donc à voir sur la plateforme d'arte arte.tv Merci infiniment et bonne journée et bravo Bon dimanche Au revoir