Guy Carlier : "Philippe Bilger, c'est le Julien Sorel de Sud Radio"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Le Grand Matin Sud Radio, 7h10h, Jacques Cardoze.
Il est 7h53, soyez les bienvenus sur l'antenne de Sud Radio. Guy Carlier est là, comme chaque jour, pour nous embarquer plein sud avec celles et ceux qui font vivre cette antenne. Alors aujourd'hui, Guy a choisi de vous emmener plein sud avec Philippe Bilger, que vous entendez régulièrement l'après-midi dans les vraies voix. Bonjour Guy.
Bonjour Jacques, bonjour à tous. Pour nous détendre un peu, avant une chronique austère consacrée à un célèbre avocat, donc voici une plaisanterie que l'on faisait lorsque j'étais enfant en colonie de vacances. On disait, lorsqu'un avocat n'est pas cru, son client est cuit. D'accord, je vous demande pardon, jeune monsieur d'avoir envoyé le générique. Je me suis souvent demandé pourquoi Philippe Bilger parlait si lentement. Au début, je croyais que c'était de la prudence. Et puis j'ai compris, avant que chaque phrase, on dirait qu'il pose les mots sur une balance.
Il les regarde, il les sous-pèse, il en retire un, en rajoute un autre, comme s'il savait que certains mots pèsent plus lourd que d'autres sur la balance de la justice. Ce n'est pas un tic, ni une coquetterie, c'est une déformation professionnelle. Il naît à Metz, en 1943, lettre classique, droit, école nationale de la magistrature, un parcours qui sent l'exigence avant même d'avoir prêté serment. Il faut imaginer sa vie, des dizaines d'années dans les prétoires. Juste instruction à Lille, substitue à Bobigny. Puis à partir de 1984, au parquet de Paris, dans les affaires de presse et de liberté publique, il plaide dans des procès qui font la une.
Celui de la Saint-Saint de René Bousquet, celui du gang des barbares. La justice est peut-être le dernier endroit où un mot mal choisi peut condamner une existence et où un silence peut devenir un aveu. Et voilà le paradoxe qui me plaît chez lui. Il a fréquenté les ténèbres de la nature humaine pendant toute sa carrière et il n'est jamais devenu cynique. Comprendre plutôt que de condamner, expliquer plutôt que de simplifier, nuancer plutôt que hurler. Ce n'est pas un hasard si quand je lui ai demandé quelles étaient les chansons de sa vie, il m'a répondu sans hésiter « Veillez tard » de Jean-Jacques Goldman.
Et là, j'aurais pu poursuivre cette chronique en analysant la chanson de Goldman et en disant des choses très intellectuelles, du genre « Les autres dorment, lui continue de réfléchir, il continue de veiller tard. » Parce que c'est vrai, au fond, ce ne sont pas les nuances qui définissent Bilger, c'est le doute. Mais là, Jacques, vous seriez ennuyé. Vous auriez regardé votre conducteur quand vous venez de le faire en pensant « J'espère que Carlier ne va pas faire trop long parce que derrière on a Agnès Buzyn. » « Non, j'arrête avec Veillez tard. » D'autant qu'il y a une autre chanson que Philippe Bilger aime profondément, c'est « Si tu ne me laisses pas tomber » de Gérard Lenormand.
La surprise ! Voilà le scoop de cette chronique. Philippe Bilger est une midinette, un incorrigible romantique. C'est le Julien Sorel de Sud Radio. Non, sérieusement, Mathilde dit qu'il aime cette chanson parce que, dans le texte, il y a cette phrase. Une phrase qui le bouleverse. Cette phrase dit « Les espoirs de nos aurores n'avaient pas dépassé Saint-Mort. » Un homme bouleversé par une phrase pareille ne peut pas être fondamentalement mauvais. Il a aussi le sens de la formule qui dérange. Son livre « Le mur des cons » en fait foi, un titre qui ne s'excuse de rien.
Aujourd'hui, vous l'avez dit Jacques sur Sud Radio, dans « Les vraies voix », il poursuit ce travail, le titre est bien choisi. Les vraies voix ne sont pas celles qui parlent le plus fort, mais celles qui réfléchissent avant de parler. A plus de 80 ans, il continue d'écrire, de débattre, de transmettre, comme si la retraite n'était qu'un mot administratif. On ne prend jamais la retraite des idées. Au fond, c'est peut-être ça, Philippe Bilger. Un homme qui a passé sa vie à juger, et qui continue de croire que les mots bien choisis peuvent encore réparer les hommes. Sous-titrage ST' 501