Argent, contacts, menaces : les coulisses #Narco Business (#FaQ)
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Bonjour, je suis Bertrand Monnet. Je suis professeur à l'EDHEC. Pendant 2 ans, j'ai filmé l'un des plus puissants cartels mexicains.
Avec toute cette matière, j'ai conçu la série Narco Business, produite et diffusée par Le Monde. Cette enquête en 3 épisodes raconte comment le cartel de Sinaloa produit et vend le fentanyl, puis blanchit l'argent de la drogue. Une drogue qui tue chaque année des dizaines de milliers de personnes aux États-Unis.
Vous avez été nombreux à nous poser des questions sur les coulisses de l'enquête, sur nos méthodes de travail et sur la conception de la série. Alors, on a tout lu, tout rassemblé, tout trié, et on va essayer de répondre ici au maximum de questions. C'est parti.
Première question : comment êtes-vous entré en contact avec les narcotrafiquants ? Ça fait bientôt 10 ans que je travaille sur le cartel de Sinaloa. Au début, j'ai rencontré des gens qui n'occupaient pas une position hiérarchique importante au sein de l'organisation.
Petit à petit, je suis monté, entre guillemets, jusqu'à quelqu'un qui occupe une position médiane, qu'on va l'appeler Eduardo, et qui lui, m'a présenté, il y a quelques années, le neveu d'El Chapo Guzman, le chef historique. Il est aujourd'hui est sorti du cartel, mais il me permet par l'aura qu'il a encore sur des gros boss narcos de rencontrer des gens importants au sein du cartel. Rencontrer ces gens, c'est toujours très long, c'est très difficile.
Il y a énormément d'échecs. Pendant les premières années, je n'ai pu rencontrer personne. Petit à petit, les choses se sont détendues, mais même aujourd'hui, il y a encore beaucoup, beaucoup de narcos qui ne veulent tout simplement pas me rencontrer.
Quel est l'intérêt pour le cartel de se laisser filmer et de dévoiler ses pratiques ? L'essentiel des narcos du cartel n'ont aucun intérêt à me rencontrer ni à se laisser filmer. Ils le font uniquement pour se conformer à une demande qui leur est faite par quelqu'un d'important au sein du cartel, qui est le neveu d'El Chapo Guzman, le chef historique du cartel.
C'est pour ça que l'essentiel de ces gens accepte de me rencontrer. Ce n'est pas contre leur gré, mais ils ne le font pas non volontiers. D'autres boss narcos, en revanche, eux, sont très contents de me voir et de me laisser filmer.
Pourquoi ? Parce qu'El Chapo Guzman, leur chef historique, et son fils, désormais, sont détenus aux États-Unis. Finalement, accueillir une caméra, montrer ce qu'ils font, montrer quelque part un peu leur puissance, c'est une façon pour eux de faire un bras d'honneur aux États-Unis.
Ils me le disent. C'est la raison pour laquelle certains clans acceptent de montrer ce qu'ils font, y compris les labos de Fentanyl. Comment faites-vous pour assurer votre sécurité ?
Vous êtes-vous déjà senti en danger de mort ? Ma sécurité, quand je suis dans le Sinaloa avec le cartel, est assurée par les narcos eux-mêmes. Je ne prends aucun risque.
Pourquoi ? Parce que je vais les rencontrer lorsqu'ils m'invitent sur leur territoire, donc il ne peut absolument rien m'arriver. Tout à coup, les Punteros se portent à ma hauteur et font signe de ne pas aller à la maison.
Quelqu'un nous a vendu. Ceux qui prennent des risques sont les gens qui travaillent sur le territoire du cartel sans y être invités, c'est-à-dire essentiellement des journalistes mexicains qui sont des héros, qui le paient malheureusement très souvent du prix de leur vie, parce que eux n'ont pas cette possibilité que j'ai, moi, d'être accueilli par les narcos. Pendant ce tournage, pour ces documentaires-là, il y a eu un moment de tension que je n'ai pas filmé parce que je ne pouvais pas sortir la caméra.
Juste après la première interview que je fais dans l'épisode 1 où je rencontre le chef des Sicarios, des tueurs d'un gros clan, on a dû partir un peu précipitamment. Nos téléphones devaient rester éteints pour qu'ils ne puissent pas être localisés. On est partis, et en fait, le conducteur du cartel avec qui j'étais, c'était la nuit, s'est perdu.
On ne pouvait pas allumer nos téléphones, nos GPS et on s'est retrouvés sur le territoire d'un autre clan qui n'était pas prévenu de ma présence. 3 hommes sont sortis avec leur arme. Ils ont vu un gringo.
Gringo, pour eux, égal policier américain, c'est ce qu'ils pensaient de moi. Tout de suite, le narco avec qui j'étais a expliqué la situation, ça s'est détendu. Ils ont rangé leurs armes, ils nous ont serré la main et ils nous ont indiqué la bonne route.
Voilà, c'était le seul moment un peu de tension pendant ces tournages. Y a-t-il des pressions des forces de police pour obtenir les images ? Comment protéger les images ?
Son-elles détruites une fois montées ? Alors, les services de police n'ont pas demandé à avoir les images. Ils ne sont pas spécialement intéressés, je pense, par ces documentaires, parce qu'en fait, les services qui travaillent vraiment sur le cartel, tout ce qu'on explique, ils le savent déjà.
La DEA, l'agence antidrogue américaine, les services mexicains, tout ce qu'on montre dans les documentaires, pour eux, c'est connu depuis des années. De toute façon, les images, tous les rushs des images sont détruits. Nous n'avons conservé que des images qui sont totalement floutées et que des voix qui sont totalement changées.
Ces services de police sont des professionnels, ils savent que nous sommes professionnels aussi et que ça ne sert à rien de saisir ces images-là. Pour vous qui êtes professeur, est-ce que c'est plus facile de mener ce genre d'enquête par rapport à des journalistes ? Mener ce type d'enquête, pour moi, c'est beaucoup plus facile, je pense, que pour un journaliste.
Moi, je ne suis pas journaliste, je suis professeur à l'EDHEC qui est une grande école de management. J'ai du temps, je suis chercheur, ça veut dire que je passe mon temps à rater à peu près 90% de ce que j'entreprends. Des fois, ça marche, mais j'ai du temps.
Je peux aller 10 fois au même endroit pour obtenir une information, ce qu'un journaliste ne peut pas faire parce qu'un journaliste doit informer sur des sujets comme ça, généralement, dans l'urgence. Lui, quand il part, il faut qu'il revienne avec l'information. Moi, j'ai ce luxe, entre guillemets, d'avoir du temps, donc c'est beaucoup plus facile pour moi de travailler que pour un journaliste.
Quel genre d'aide apporte le journal Le Monde dans votre enquête ? Cette enquête, c'est vraiment une co-réalisation entre l'EDHEC, moi, professeur à l'EDHEC, et Le Monde, et notamment le service vidéo du Monde, qui est absolument central dans la réalisation. Bon, l'enquête, bien entendu que c'est important, mais la mise en image est centrale.
Pourquoi ? Parce qu'on a voulu faire des documentaires qui soient vraiment explicatifs, vraiment didactiques. Il y a toute une partie de réalisation, mais aussi toute une partie de motion design, comme on dit, d'infographie, qui est essentielle à la compréhension du lecteur.
Ce sont des heures, des heures, des heures de travail de toute une équipe, donc Le Monde est évidemment absolument central dans la réalisation des docs. Pourquoi est-ce que vous enseignez les arcanes du narco business en école de management ? Un prof de l'EDHEC qui travaille sur le trafic de fentanyl, ça peut sembler un peu exotique, mais en fait, non, pas du tout, parce que les dizaines de milliards de dollars du cartel gagnés par les narcos en vendant ces drogues se retrouvent dans l'économie légale une fois qu'ils ont été blanchis.
Moi, je forme de très brillants étudiants qui vont se retrouver aux manettes de cette économie légale. Ma mission, c'est de les informer sur la dangerosité de ce cancer qu'est l'argent sale, en leur expliquant d'où vient le problème, dès le départ. C'est pour ça que je travaille sur le terrain, pour essayer de comprendre comment ça fonctionne, rapporter cette réalité en amphi et leur enseigner.
Que sait-on aujourd'hui sur le rôle de la Chine dans ce trafic ? Le rôle de la Chine dans le trafic de fentanyl est réel, mais on ne peut pas parler de la Chine en tant qu'État. Le fentanyl, c'est un médicament qui est importé illicitement par les narcos et qui est transformé en cette drogue ultra-puissante.
Ce médicament importé vient effectivement de laboratoires chinois. Comment se le procurent-ils ? Ils corrompent des gens au sein de ces laboratoires chinois pour se procurer le produit illégalement.
Pour autant, est-ce que ça veut dire que l'État chinois en tant que tel participe au trafic de fentanyl pour empoisonner des dizaines de milliers d'Américains ? Le trait me semble tout à fait excessif et en tout cas, moi, je ne peux absolument pas l'affirmer. Que signifie une drogue 40 fois plus puissante que l'héroïne ?
Comment cette puissance se mesure-t-elle ? La puissance du fentanyl est dite 40 fois plus forte que celle de l'héroïne par les autorités sanitaires américaines et canadiennes. Ce n'est pas moi, je ne suis pas médecin addictologue, qui ait pu mesurer cette dangerosité.
Ce sont les autorités des pays qui sont le plus touchées par le fentanyl qui estiment cette puissance du fentanyl par rapport à l'héroïne qui est déjà surpuissante. Mais attention, la puissance du fentanyl varie selon les dealers, parce que le fentanyl est très rarement consommé pur. C'est-à-dire qu'on va mélanger du fentanyl avec de l'héroïne, avec de la cocaïne, avec d'autres médicaments.
Le dealer mettra plus ou moins de fentanyl dans le cocktail, entre guillemets, qu'il vend, mais globalement, il est estimé par les autorités américaines et canadiennes que le fentanyl est 30 à 40 fois plus fort que l'héroïne. Oui, malheureusement. Prévoyez-vous de faire d'autres reportages du même genre ?
Oui.
Xavier Bertrand