Davy Rimane, défendre la Guyane et les Outre-Mer
Audio original de l'émission.
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
-Dans sa famille, on brille à la fois dans le foot et la politique. Lui a d'abord préféré le ballon rond, mais il préside aujourd'hui la délégation aux outre-mer à l'Assemblée. Générique ...
Bonjour, Davy Rimane. -Bonjour. -Le premier jour d'un député à l'Assemblée, c'est forcément un moment qui mêle un peu de fierté et d'émotion.
Sauf que pour vous, les choses ne sont pas forcément bien passées. Ca a été marqué par un incident, que vous avez raconté en prenant la parole dans l'hémicycle, à l'occasion d'un débat sur la politique d'immigration de la France. *-Suite à mon élection au mois de juin, je suis arrivé à l'Assemblée, je n'avais pas le badge.
Je suis arrivé aux portes de l'Assemblée. Pour me renseigner, je ne pouvais pas entrer, j'ai sonné. Une personne sort.
Je lui ai dit "bonjour". Elle a répondu. La 1re chose qu'elle dit, avant que je puisse m'exprimer : "Monsieur, les livraisons, c'est de l'autre côté." On m'a tout de suite ramené à quoi ?
A ma couleur de peau. -Vous dites que vous n'avez pas été blessé par cet incident, que vous en avez souri. Pourquoi ? -Parce que j'avais déjà été marqué par ça dans mon enfance, ma jeunesse.
Je me suis construit avec ça. -Vous en avez pris l'habitude ? -Oui, ce n'était pas nouveau, mais ça m'a permis d'être un trait d'union par rapport au débat sur l'immigration et ce que peut ressentir une personne qui arrive à un endroit qui ne ressemble pas à celui chez qui elle arrive.
Donc, le regard qu'on porte sur autrui est extrêmement important. Donc ne pas sentir que nous soyons... rejetés au travers du regard, c'est important. -Le fait que ça soit arrivé dans une institution comme l'Assemblée, qu'on considère comme la maison des Français, ça a une signification politique particulière ? -Ca veut dire que nos institutions encore n'ont pas fait... le deuil de cette histoire de la France, parce que, au travers de nos institutions, ça veut dire que la discrimination suinte toujours.
C'est pas normal. -C'est-à-dire qu'elle prend naissance au coeur de nos institutions ? -Souvent, je prends l'exemple de l'élaboration des lois.
Les territoires d'outre-mer sont toujours gérés à la marge, à la fin de la loi. On dit : "Pour les territoires d'outre-mer, "ça va être légiféré par ordonnance ou par décret." Il n'y a pas de débats, pas de discussions, pas de prise en compte des réalités.
Au coeur de l'élaboration de la loi, tous les territoires ne sont pas logés à la même enseigne. -C'est l'un des moteurs de votre engagement. Vous dites que souvent, l'Etat tolère outre-mer des choses qu'il ne tolère pas en métropole sur des choses comme l'accès à l'eau, à l'électricité.
Ca vous motive ? Lutter contre une forme de discrimination, qui est plus territoriale ? -Un exemple simple : le taux de chômage.
Il avoisine 9 % dans l'Hexagone. Nos territoires, de façon structurelle, avoisinent toujours entre 24 et 25 %. L'autre chiffre qui est déterminant dans la situation : dans nos territoires, quasiment 1 actif sur 2 ne fait rien.
Il n'est pas au chômage ou en formation. Il ne travaille pas. Tout le monde n'est pas sur les radars concernant le chômage.
Ca veut dire que prenez ces chiffres-là, ramenés à l'échelle de l'Hexagone, le branle-bas de combat est déclaré pour sortir de cette situation. Regardez les efforts faits sur l'Hexagone pour passer bientôt au plein emploi. Mais on part d'un delta de 9 %.
Le plein emploi, c'est qu'on arrive 5 %. Il y a 4 % de marge à faire, alors que nos territoires, c'est 24-25 %. Vous avez 20 points.
Et quand on connaît le tissu économique et social, ça va être très compliqué. -Lors de votre 1re candidature aux législatives en 2017, parmi vos adversaires, vous aviez votre tante, Juliana Rimane, ancienne députée de Guyane de 2002 à 2007. Si on remonte à la génération d'avant, vous avez un de vos grands-pères qui a été maire de Kourou, une des principales villes de Guyane, 42 ans.
Eustase Rimane. On a l'impression que la politique est dans l'ADN familial. Comment vous l'expliquez ? -C'est une fierté.
Mon grand-père a oeuvré beaucoup au développement de la ville de Kourou, pendant 42 ans. Il était un maire de droite, la famille du RPR, proche de Jacques Chirac, et pour autant, il a fait beaucoup dans le social par rapport aux réalités qui l'entouraient. C'est là son intelligence : répondre aux doléances de ses concitoyens et amener des réponses positives plus souvent que rarement. -Il y a une différence entre elle, lui et vous.
Eux étaient engagés à droite. Vous, à gauche. -C'est ça. -Vos valeurs de gauche, qui vous les a transmises ? -Ma grand-mère paternelle, avec qui à un moment donné j'ai vécu quelques années.
Elle m'a transmis ces valeurs humaines : le respect, l'acceptation de l'autre, même s'il vous ressemble pas. Elle a arrêté l'école, elle avait 11 ans, parce qu'il fallait qu'elle s'occupe...
A l'époque, il fallait s'occuper de la maison, des petites soeurs, des frères. Pour autant, elle avait une sagesse, une approche de la vie au quotidien. C'est pour ça que pour moi, c'était une très grande dame.
Et si je suis là aujourd'hui, c'est en grande partie grâce à elle. -Longtemps, vous avez porté un regard très critique sur la classe politique. J'ai retrouvé une citation de vous en 2016, juste avant que vous ne vous engagiez. "On laisse les politiques "voter des lois à la con qui ne valent pas un kopek." Qu'est-ce que vous reprochiez à la politique et aux hommes politiques ? -La non-prise en compte des réalités des territoires.
Nos territoires ultramarins...
Ce sont mes mots. Je qualifie ça de scandale. Depuis 46, nous sommes passés en département, sortis de colonie, passés en département français, qui devait s'appeler l'assimilation, mais qui est devenu la départementalisation, avec des successions d'évolutions de lois.
On a l'impression d'être restés figés dans le temps à différents niveaux. Il y a un problème. Les lois qui ont été votées pour l'application sur nos territoires, ne valaient pas un clou.
On nous a mis dans une situation qui est dramatique. Il ne faut pas qu'on ait peur d'utiliser les bons mots, la bonne sémantique, qui pourrait heurter. Ca doit faire prendre conscience qu'on doit sortir de ce système-là, de cette situation où hommes, femmes et enfants sont en grande souffrance. -Ce regard vous a éloigné de la politique à vos débuts.
Vous avez préféré vous engager dans le syndicalisme chez EDF, en Guyane. C'est là où vous étiez salarié. C'est comme ça qu'au printemps 2017, vous êtes devenu l'un des porte-parole de ce grand mouvement social qui a bloqué la Guyane pendant plusieurs semaines.
Ce qui est surprenant, c'est que ce mouvement, il était très hostile à la politique. Le mot d'ordre, c'était : "Pas de politique". C'est ce qui s'est passé là qui vous a convaincu de vous engager ? -Oui, c'est un moment déterminant pour moi, parce que c'est là qu'on prend conscience, en fait, que c'est dans la sphère politique que tout se décide.
On peut être en dehors de la sphère politique, on participe aux activités, aux aides, tout ce qu'on veut, au quotidien, mais la sphère de décision, c'est dans le monde politique. C'est en ce sens-là que voulant oeuvrer à ce changement tant attendu, voulu par beaucoup d'entre nous, il était tout à fait normal que je m'y engage et qu'à ma manière, j'apporte ma pierre à l'édifice. -Vous vous engagez.
Ca n'a pas fonctionné aux 1res législatives. Vous vous êtes présenté deux fois, et en 2022, là, vous êtes élu. Mais alors, depuis votre élection, on sent que vous êtes un peu frustré.
Vous avez expliqué : "J'ai de la colère, "de la frustration. J'aurais tant souhaité "faire plus, mais je vois les limites de l'exercice." Ca veut dire que vous vous sentez inutile en tant que député à l'Assemblée ? -Quand vous mangez des 49.3 régulièrement, vous vous dites : "A quoi je sers ?" Au-delà de ça, le travail parlementaire, il est devenu compliqué, parce que dans la Ve République, telle qu'elle est constituée, l'exécutif a la main sur tout.
C'est nous, parlementaires...
Depuis 2017, le parlementaire ne peut plus être exécutif. Pour moi, le parlementaire cherche sa place dans cet échiquier politique, ce fonctionnement de la Ve République. C'est pour ça qu'il y a des frustrations, lorsqu'on a la volonté que les choses bougent, on a la frustration que les choses prennent du temps ou qu'on n'est pas forcément écoutés et que les décisions prises ne sont pas en adéquation avec les réalités des territoires concernés.
Et puis, il y a cette colère aussi, cette colère que je veux bonifier, pour permettre à nos territoires d'évoluer positivement. On ne peut plus cautionner ça. Aujourd'hui, concrètement, le fait qu'on veuille légiférer sans nous, qu'on prenne des décisions ou que l'on veuille faire des choses sans nous concerter, ça veut dire que tout ce qui va sortir in fine sera contre nous. -Vous présidez quand même la délégation aux outre-mer à l'Assemblée.
Ca ne vous donne pas un levier politique pour peser sur les décisions, pour avoir une vraie influence ? -Oui et non. En tant que président de délégation...
La délégation n'est pas une commission. Elle n'a pas les mêmes pouvoirs. Néanmoins, on essaie, au travers de cette délégation, de mener des travaux à bien et de démontrer objectivement les nécessités de bouger sur différentes lignes, chose qui n'est pas simple.
Il y a ce jeu de discussions qu'on essaie d'avoir, d'influence, avec l'exécutif, pour qu'il puisse entendre, comprendre et mettre en oeuvre les bonnes décisions. J'ai envie de dire ça comme ça, mais après, on part de loin. Ce n'est pas simple.
Il faut avoir la capacité d'écouter tout le monde, de discuter et d'essayer de prendre des décisions qui puissent rassembler le maximum. -Pour peser. Je voulais quand même vous entendre sur un événement dont on a pas mal parlé dans les médias en septembre 2022, au début de cette législature : le premier match de foot de l'équipe parlementaire, de l'équipe de députés de l'Assemblée nationale.
On en a beaucoup parlé, parce qu'à l'époque, les membres de l'équipe députés de gauche ont refusé de jouer aux côtés des députés du RN. Tous, sauf un. On vous voit sur ces images.
Vous, vous avez tenu à jouer. Pourquoi ? -Tous les jours, nous avons des concitoyens qui sont confrontés à différentes situations.
Comme je l'ai rappelé, en tant que député, je...
On se côtoie régulièrement dans l'enceinte de l'Assemblée, on échange. On ne peut ne pas être d'accord. Pour moi, le terrain de football, un lieu sportif, ne doit pas être le lieu d'une expression politique de la sorte.
C'est mon avis. -C'est celui de l'ancien entraîneur qui s'est occupé de gamins en Guyane ? -Je suis éducateur sportif.
Donc, pour moi, le sport doit rassembler et même au travers des débats qu'on peut avoir sur des postures différentes, ces discussions peuvent amener l'un ou l'autre à évoluer sur sa position initiale. Je crois en ce débat contradictoire. Il n'est pas nécessaire d'avoir des postures fermées.
Je crois en la force de la discussion entre les hommes et les femmes. -Le foot occupe une place importante. Vous avez deux frères qui ont été professionnels.
Vous avez joué en Nationale 2. Vous rêviez d'être joueur pro ? -Rêvé, non.
Ca faisait partie des possibilités. Mais après, une grande fierté de voir que mon grand frère a ouvert la porte à mes frères à Laval, à Sedan, qui ont pu à un moment donné goûter à ce niveau-là et rendre leur expérience sur le territoire guyanais. Le football, le sport fait partie intégrante de nos vies. -On va passer à notre quiz, à présent.
Le principe : je vais commencer une phrase et vous devez la terminer. C'est bon ? On y va.
Les députés devraient s'inspirer du football pour... ? -Se rassembler. -Justement, ce dont on parle. -Se rassembler et avoir une force de cohésion collective. -Ceux qui découvrent que je viens de Guyane me demandent souvent... ? -Comment c'est.
Il y a... -Une méconnaissance ? -Totale.
Souvent, je leur dis...
J'ai invité plusieurs collègues à venir en Guyane, à venir découvrir ce territoire qui a beaucoup à montrer, et démontrer qu'un avenir radieux peut être possible pour nous. -Enfin, si mes enfants se lancent en politique, je... ? -Leur dirai : "Réfléchissez bien avant d'y aller." -Pourquoi ? -Parce que c'est un monde extrêmement hypocrite et méchant. -Ca ne donne pas envie. -Il faut être bien armé. -Vous ne les dissuaderiez pas, mais vous... -Non.
Je leur dirais surtout d'être une personne aboutie humainement, complètement. -Avant de se lancer. -Au-delà de l'âge, c'est par rapport aux événements de la vie.
On arrive abouti par rapport aux choses qu'on a traversées et on pourra mener des combats. Si on n'est pas abouti, il ne faut pas y aller. -Merci, Davy Rimane. -Merci à vous.
SOUS-TITRAGE : RED BEE MEDIA Générique ...
Davy Rimane